Magnolia Express – 3ème partie – #10

Dîner des Grands de ce Monde
 
On était assis autour d’une pltrée où l’on reconnaissait des oeufs, des pommes de terre avec du lard et du bacon, des tomates, quelques poivrons, quelques épices. Conrad avait passé un tablier rose sur lequel on pouvait lire « Embrassez la cuisinière », et il avait oublié de l’enlever en passant à table. Je l’affirme, dîner dans un navire immobile face à un plantigrade revêtu d’un tablier rose à volants était une expérience qui méritait à elle seule tout ce voyage.

– Qu’est-ce que tu regardes, Aline ?
– Tu me fais penser à une danseuse de french cancan dans un saloon.
– … ? … Bon sang de bois, j’avais oublié ce fichu tablier !

Nous étions assis autour de la table à cartes, j’avais mon assiette posée sur le Pérou, Conrad était du côté du cercle arctique, Eileen était en Norvège et toi tu pataugeais non loin du Cap Vert. Vieux Bill régnait sur l’Australie, en bout de table.
ça n’était que justice.

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Le roman, dans l’ordre, est
.

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Caillou – Ephémère

Mon cerisier
Flamme blanche et parfumée
Encens dans l’azur.

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Magnolia Express – 3ème partie – #9

Ceci est une citation à des fins d’illustration musicale (détails ici). Il s’agit d’un extrait, en mono, de Call me The Breeze, par JJ Cale, sur le CD Naturally, Mercury, 1972. Le disque est en vente ici.

George et Théa
 
Vieux Bill voyait nos regards glisser sur les instruments, s’arrêter sur les figures de proue situées chacune dans un angle de la pièce, repartir le long des murs, l’obscurité se diluait, la vieille lampe à pétrole qu’il avait allumée ressemblait à un vieux fanal de navire envoyant une vieille lumière dorée dans cette vieille pièce. Vieux Bill me scruta alors que je regardais le gabier barbu :

– Mademoiselle, permettez-moi de vous présenter George.
– Enchanté George. Aline.
– Salut, boucanier. Conrad, navigateur-gazoline.
– Bonjour, George (fut la réponse timide d’Eileen).

Mais toi, tu étais tourné vers la princesse des îles :

– Bonjour Madame, as-tu dit.
– Théa, dit le vieux. C’est pour elle que George a échoué ici.
– Tu as eu raison, vieux George. ça n’est jamais bon d’être seul à terre.
– Bien dit, mon gars. Tu es marin aussi ?
– Par adoption, Vieux Bill : on pourrait me surnommer Jonah.

Il te regardait en hochant la tête, puis il se tourna vers moi :

– Comment s’appelle ton cavalier, demoiselle ?
– … On l’appelle La Brise.

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Le roman, dans l’ordre, est
.

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Projet Protée spinoff

Julien l’a su avant les autres : j’ai ouvert ce week-end un blog dédié à mes interrogations sur la productivité personnelle.
Je voulais délocaliser cette réflexion dans un espace qui lui soit propre, sans forcément me lancer dans une plate-forme que j’administrerais. Je ne suis pas sûr de la longévité d’un tel thème, j’attends de voir, je considère ce deuxième blog public comme une version bêta pour l’instant. Dans les semaines qui viennent, rien de bien nouveau : je posterai là-bas sur des thèmes que mes 3 lecteurs assidus connaissent pour les avoir lus ici. Et on verra bien si ça décolle, façon soufflé, ou si ça retombe, façon soufflé.

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Caillou – Eclosion


Le cerisier
Jeune canard qui ébroue son duvet
Dans la brise de printemps.

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Trucs ou principes ? Le zen de l’organisation

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[edit du 30-10-2013 : cet article était publié sur mon blog de développement personnel (Devperso.fr), je l’ai rapatrié désormais dans la rubrique « productivité » de blogthib.com – un edit de ce type signalera de tels articles]

Ce blog démarre à peine, il est temps de poser quelques principes.

Nous sommes nombreux à rechercher plus d’efficience dans notre travail. Cela peut être dû à un environnement exigeant et mouvant (la contrainte vient des autres), mais parfois, cela peut correspondre à une démarche personnelle : on cherche à mieux fonctionner, à ne pas passer à côté de sa vie, même si l’on doit continuer à travailler.

La différence n’est pas triviale : dans un cas, on cherche à réagir à l’environnement, de façon souvent illusoire (« comment me battre contre une entreprise entière ? »), de l’autre, on cherche à modifier son propre rapport à son travail.

Dans la première approche, je constate qu’il y a pléthore de « petits trucs » de productivité : comment gérer sa boite mail, comment prendre des notes, comment organiser ses idées. Mais ces petits trucs, s’ils ne sont pas sous-tendus par un système, vont passer de mode, ou ne vont pas être connectés entre eux. Dans la seconde approche, on part de grands principes, et l’on s’approprie les petits trucs qui s’accordent avec nos principes.

Prenons un exemple : un coureur occasionnel qui veut courir sa première compétition (par exemple, un 10 km sur route).

Une liste de « petits trucs » pourra être en vrac :

  • boire beaucoup
  • manger des sucres
  • courir 10 km par jour plusieurs jours avant l’épreuve
  • prendre un walkman MP3
  • partir vite pour gagner l’avantage psychologique

Comme on le voit, ce sont des conseils glânés auprès d’autres coureurs, sans ordre ni logique. Même si, pris individuellement, certains de ces conseils vont aider le coureur, il manquera toujours l’étape suivante. Par opposition, un coureur qui considère son corps comme un système, et qui fait l’effort de comprendre ce système et poser les bases d’un entraînement, aura non seulement les « trucs », mais la vision plus globale qui permet

  1. de comprendre comment les trucs inter-agissent entre eux
  2. de choisir, parmi tous les bons conseils, ceux qui lui correspondent
  3. sur la base du système, de trouver d’autres trucs.

A mon sens, le livre de David Allen, Getting Things Done, oscille bien entre un système global et des petits trucs, donc on comprend la cohérence du tout. Un autre livre, plus profond, parle beaucoup plus de valeurs et de principes que de trucs au quotidien. C’est « Les 7 habitudes » de Stephen Covey, qui non seulement détaille les éléments de son système, mais propose à chacun de se bâtir son propre système.

J’y reviendrai, bien sûr. Mais en résumé : raisonner en global, vu d’avion, permet souvent de mettre en place un système, tandis que la recherche de trucs ponctuels tient plus de la rustine : efficace, mais de portée limitée.

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Magnolia Express – 3ème partie – #8

Cargo cabane
 
A l’intérieur, il faisait assez sombre, pas de cette obscurité qui mange tout et laisse les petits enfants frissonnants, non Monsieur, de la belle obscurité tiède, qui atténuait les reflets du cuivre (du cuivre patiné, dans cette bicoque ?), qui absorbe totalement les bois sombres (ébène, teck) et qui souligne juste les bois clairs, comme des bouées apparaissant dans la tempête. C’était un bateau, amarré à jamais, ancré au-dessus de dix mille pieds de terre, immobile, puissant, un bateau en cale sèche mais un bateau tout de même. Le vieux s’était installé dans un fauteuil à bascule en bois sombre, avec des ferrures dorées, et toute la pièce semblait rayonner autour de lui :

un compas à cardans,
un tonnelet de rhum des îles,
un compas à huile,
des marines accrochées aux murs, encadrant
deux lunettes d’approche, dont l’une avait dû servir de massue à un fier corsaire
(un peu tordue, quoi),
un sextant posé sur une table à cartes, et jouant le rôle d’un presse-papiers
une figure de proue dans un coin, taille humaine, représentant un gabier barbu
une autre figure de proue, en bois plus sombre, lui faisant vis-à-vis. Une superbe femme des îles, et (je me permets de le souligner) pas une de ces images tentatrices issue d’un cerveau masculin embrumé par l’alcool et les vices. Non Monsieur. Une reine.

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Le roman, dans l’ordre, est
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Magnolia Express – 3ème partie – #7

Vieux Bill Horseshoe (3)
 
Le vieux alla frapper à la porte : « Vieux Bill ! Y a du monde pour toi ! ». Puis il entra tout naturellement, on entendit un peu de remue-ménage, un grommellement, et un pas lourd qui s’approchait. Le même vieux ressortit sur le seuil en s’étirant et en baillant :

– Mouaaahhh … Vous m’avez réveillé, les gars.
– C’est vous, Vieux Bill Horseshoe ? a demandé Conrad.
– Eh oui, Vieux Taxi. Alors, quel est ton problème ?

Conrad passa la main dans ses cheveux et pointa dans son dos, sans se retourner. On voyait bien que ça lui faisait du mal de voir son taxi tout abîmé. Vieux Bill se haussa sur la pointe des pieds et ses yeux s’étrécirent comme s’il voyait le taxi pour la première fois. Il marmonna pour lui-même :

– Hmmm… Pare-brise … Dodge 1964
– … 63, dit Conrad, en fixant ses pieds.
– Hmmm… Faut voir. Pas facile.

On restait tous sur un pied, baignés par un rayon de lune, comme des fantômes mal rasés.

– Restez pas là, les gars, entrez manger un morceau.

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Le roman, dans l’ordre, est
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Caillou – Giboulées

Les marronniers
Et leurs branches en moignons
Chandeliers mortuaires du printemps.

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Magnolia Express – 3ème partie – #6

Vieux Bill Horseshoe (2)
 
Conrad avait garé son taxi sur le terre-plein devant, pendant que le vieux allait ranger le tracteur le long de la bicoque. A travers la clôture, on pouvait voir

des carcasses de voitures,
des réfrigérateurs,
une antenne radar,
une rangée de sièges fixés à une longue plaque de tôle,
deux baignoires en fonte,
des essieux,
des engrenages hauts comme un homme,
un petit avion sans ailes,
des miroirs avec des moulures dorées,
un fauteuil de dentiste.
Un vrai terrain de jeux, quoi.

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Démarrage de ce blog

[edit du 30-10-2013 : après avoir hébergé un blog de développement personnel sur Devperso.fr, je rapatrie désormais les articles du blog devperso.fr dans la rubrique « productivité » de blogthib.com – un edit de ce type signalera de tels articles]

Après avoir ouvert une rubrique « Productivité » dans mon blog personnel, j’ai ressenti le besoin au bout de quelques mois de créer un blog dédié à ma recherche de meilleure productivité / meilleure attitude dans mon travail. Voilà qui est chose faite grâce à ce présent blog, hébergé par LeWebPédagogique sur les excellents conseils de l’excellent Julien.

Dans un premier temps, ce blog reprendra des billets déjà publiés sur mon blog personnel, mais aussi des liens et des ressources liées aux différentes catégories identifiées de la productivité au travail (e-mails, agenda, to-do listes, etc.)

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Projet Moomle

J’ai découvert récemment Doodle, qui permet de faire des sondages du genre « on doit se voir à 10, quels sont vos dispos ». Le mot Doodle existe en anglais, je crois (= »glander, bayer aux corneilles » ?) mais le plus intéressant est que c’est une variante de Google, ce qui permet, à peu de frais, de profiter de la notoriété du géant américain.
D’où le projet Moomle (moumeul’) : identifier tous les petits malins qui ont déposé un nom en .com du genre Booble ou Zoozle. A vos claviers…

Edit du même jour, 8 heures après : Merci à Julien pour sa participation, et sinon, j’ai fait le boulot :

  • site business (ô combien) : booble
  • moteurs de recherche : c, l, p, q, t (coocle, loolle, poople…)
  • annuaire de cross-référencement : voovle
  • sites en vente (donc, dont le nom a été réservé) : j, m, n, r, w, y, z
  • sites possédés par google, et redirigeant vers google : f et h (normal, ces lettres encadrent le g sur un clavier, donc protection contre les fautes de frappe)
  • site personnel : kookle

NB 1 : Je n’ai pas cherché avec les voyelles (aooale…) mais oooole est pris et en vente, je soupçonne que les autres aussi.
NB 2 : Je ne me suis cantonné qu’aux répétitions de la même lettre. Julien propose moodle, et je suppose que *oogle.com est toujours pris, de même, probablement, que goo*le.com
enfin, cerise sur le gâteau :

  • soosle et xooxle sont encore libres (en tout cas, l’adresse en .com donne une erreur).

A vos porte-monnaies…

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Projets – point d’étape

  • Projet Mercure : Marathon de Turin dans moins d’un mois, et je n’ai pas tenu mes résolutions. Entraînement trop insuffisant, je vais souffrir comme un damné.
  • Projet Prométhée : je suis dans le Chapitre 2 (et il y en a 10 de prévus…), donc ça avance, certes, mais lentement 🙁
  • Projet Phénix : totalement dans les choux. Pas encore abandonné, mais inerte.
  • Projet Magnolia : à relancer vite, pour terminer avant l’été.
  • Projet Augias : sous contrôle.

(liens rajoutés après, sinon, le champ de recherche de ce bleug sert à ça)

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Caillou – Fast foule

Quai de la gare
Des trains illuminés comme des gargotes
Odeurs de sueur et de chaleur
Pendant la livraison.

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Nucléologie

La République Française s’est dotée d’un nouveau sous-marin nucléaire. Soit. Il a été nommé Le Terrible. Alors là je dis non. Y en a marre de cette litanie de noms censés faire peur à l’ennemi, ou nous rassurer nous-mêmes, comme des peintures de guerre.
Un tour sur Wikipedia, et voilà la liste des noms passés :
Le Redoutable
Le Terrible
Le Foudroyant
L’Indomptable
Le Tonnant
L’Inflexible
… et maintenant, le Terrible à nouveau.
Manque d’imagination, volonté passéiste de rétablir la menace des oriflammes, on peut mieux faire.
Alors je vais proposer quelques noms, en bon citoyen et en bon français ett je vais pousser l’effort civique jusqu’à les classer en catégories. En notant que c’est pas mal quand le nom finit en -ble, mais c’est pas obligatoire.

Catégorie « Shériff fais-moi peur »

  • Le fier à bras
  • Le Tiranic
  • Le Bilieux
  • Le Teigneux
  • L’Hypersensible
  • L’Irascible
  • L’Implacable (mention rugby)

Catégorie « Nom qui en jette »

  • Le Coruscant
  • L’Immarcescible
  • L’érémitique
  • L’éburnéen
  • L’Héméralope
  • L’Imputrescible

Catégorie « Typically French »

  • Le Gras-Double
  • Le Jovial
  • Le Fringant
  • Le Tripou
  • Le Râleur

Catégorie « Typically french qui en jette comme Artaban »

  • L’Imbitable
  • Le Rétractable
  • Le Décalquable
  • Le Torchable
  • Le Comestible
  • Le Regrettable

Catégorie « Mes préférés »

  • L’Imperméable
  • Le Soluble
  • Le Gonflable
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Ubuntu – Dardayonner

Dardayonner : v.i. Prendre un chemin plus long juste pour rester au soleil. Se placer sur la portion du quai qui est ensoleillée, même si cela nous mettra loin de la sortie.
Par extension : accepter de reprendre un café parce que la serveuse est jolie.

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Novela – Qua sono (4/…)

Nous allmes nous promener sur le bord de la plage, j’avais emporté mon enregistreur.

– Quel est votre secret pour savoir comment découper ?
– Chaque être a ses fissures. Le couteau ne fait que révéler la fissure.
– Dites, c’est un peu philosophique, je ne vois pas bien l’application.

Nessu ramassa un galet, le fit sauter dans sa paume, puis l’observa en silence. Il sortit son couteau, appuya brièvement en un point de la surface polie, et le galet tomba en petits morceaux entre ses doigts. Je le saluai avec respect.

Nous marchions le long des flots. Je commençais à connaître le silence de Nessu, mais ce qui était plus étonnant était mon propre silence. J’avais une centaine de questions à poser, mais je préférais marcher, profiter de la brise de la fin d’après-midi, regarder le soleil qui envoyait des flèches de rayons dans les vagues en pâte de verre. J’arrêtai mon magnétophone. Nessu s’assit, et je m’allongeai à ses côtés, les yeux dans le bleu liquide du ciel. Je crois que je dormis un peu, et je rêvai que Nessu me parlait. Voilà ce qu’il me dit.

– J’ai une histoire à vous raconter. Cette conserverie existe depuis une cinquantaine d’années, et elle constitue le poumon cancéreux de la région. C’est une malédiction polluante, et un bienfait économique. Nos vies dépendent de son activité, et bien qu’elle continue à faire semblant de l’ignorer, son activité dépend de nos vies.
Il y a 20 ans, un nouveau directeur d’usine arriva. Ils se ressemblent tous, et celui-là ne faisait pas exception. Il était dur, il avait ses têtes, et exigeait toujours plus. Il avait le pragmatisme brutal de ceux pour qui l’argent gouverne tout. Il avait plusieurs femmes, plusieurs voitures, et c’était un fin manipulateur. Mais il était aussi très travailleur. Il arrivait tôt, travaillait longtemps, il avait l’oeil à tout.
Les années passèrent, et son succès augmentait. Le groupe dont il dépendait exigeait une productivité accrue, mais lui obtenait encore plus, et recevait des primes importantes à la fin de chaque année. Mais il était déchiré de responsabilités. De plus en plus de personnes dépendaient de lui, et comme il ne faisait confiance à personne pour faire son travail, il se levait plus tôt chaque matin pour répondre aux demandes de tous. Il avait perdu jusqu’au goût de la vie, mais il ne le savait pas, il estimait être responsable, et fustigeait les faibles qui n’arrivaient pas à suivre son rythme. Il se disait toujours « dans trois semaines, j’aurai un moment de calme, je pourrai faire le point ». Mais ces trois semaines s’enfuyaient toujours plus avant, et il n’atteignait jamais le moment de calme. La nuit, son coeur battait furieusement pour s’échapper de sa poitrine, et il ne dormait quasiment plus.
Et puis un jour, il ne vint pas au travail.
Son assistante appela chez lui, et le téléphone sonna dans le vide. Ses maîtresses n’avaient pas de nouvelles, toutes ses voitures étaient garées devant chez lui, et son appartement était déserté. Mais il n’avait rien emporté, il s’était juste abstrait de la vie. Comme il n’avait pas d’héritier, tout son argent revint à ses parents.
Le groupe envoya un directeur intérimaire, et la vie de l’usine continua. Tout le monde oublia vite cet accident de parcours.

Le silence dura. Je me dressai sur un coude.

– Pourquoi me racontez-vous cette histoire ?
– (il continuait à regarder l’horizon)
– Vous l’avez revu ?
– Souvent au début, puis de moins en moins souvent.
– Vous savez où est ce directeur aujourd’hui ?
– Je ne sais pas où est le directeur. Mais je sais où est l’homme qui autrefois était un directeur d’usine.

Je le regardai. Ses cheveux gris étaient emmêlés par le vent, mais propres, sa chemise était un modèle bon marché, mais repassée avec soin. Derrière l’ouvrier, j’essayais de retrouver le profil de l’homme qu’il était autrefois, par exemple il y a vingt ans. Je vis un profil carnassier. Je l’imaginai en costume, arpentant les travées de son usine, son domaine de pouvoir absolu. Assis à son bureau, dès l’aube, convoquant des agents de maîtrise, congédiant des employés. Entretenant plusieurs femmes, et buvant des whiskies coûteux. Épuisant tous ses collaborateurs à la tâche, debout sur un amoncellement de corps exsangues. Je vis un visage osseux, les orbites profondément enfoncées dans la boite cranienne, aucune chair superflue ne venant adoucir ce visage.

Nous rentrmes dans l’air qui fraîchissait.

(à suivre…)

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Et le jour ou je mourrai…

… le nombre de personnes qui diront « je le connaissais bien ».
Pfuh.

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Time bankruptcy

Aux US, quand une personne ne peut plus répondre à tous ses e-mails, il arrive qu’elle se déclare en « e-mail bankruptcy » (faillite d’e-mails). Cela consiste pour la personne à détruire tous les mails de sa boite et à repartir à zéro. Jusqu’à la prochaine faillite.
Je propose une extension de ce concept : le time bankruptcy. Je pourrais définir cela comme suit : malgré tous les conseils de productivité appliqués, malgré une gestion qui essaie d’être saine des e-mails, malgré la prise en compte de priorités (important vs. urgent), il peut arriver que l’on y arrive pas, tout simplement parce que le travail qui tombe est supérieur au temps dont on dispose. Et pour étendre encore le concept : évidemment, on ne parle pas que du travail direct, mais il faut inclure les interactions, les réunions. Et tant qu’à faire, inclure aussi la sphère personnelle.
Alors voilà, là, maintenant, je suis en time bankruptcy. Trop de boulot, trop de mails, trop de projets perso, trop d’interactions. Plus envie de rien faire. C’est la limite de toute réflexion sur la productivité : et si, même après avoir appliqué les règles, on a encore trop de choses à faire ?
La solution est probablement dans l’art du bonheur 2, ce livre d’entretiens avec le Dalaï Lama que je suis en train de lire. Mais bon, ce qu’il dit, c’est qu’il faut travailler sur soi-même. Chouette, encore du travail.

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Novela – Qua sono (3/…)

J’étais partagé : il fallait que je prenne du recul, et que je réfléchisse à l’ordre des différentes questions qui se bousculaient dans ma tête. Mais aussi, mes vacances se terminaient d’ici quelques jours. Je proposai à Nessu de me consacrer son dimanche : j’achèterais un panier entier de poissons au marché du matin, et Nessu me montrerait, au ralenti, comment il faisait.

Il accepta tout, mais me regarda avec étonnement quand je lui proposai de lui payer son dimanche :

– Et pourquoi donc, grands dieux ?
– Parce que je vous fais travailler.
(il resta silencieux un long moment. Puis il dit 🙂
– Non, puisque vous m’aiderez à mieux voir en moi. C’est moi qui devrais vous payer.

Voici la transcription de nos différentes conversations de ce dimanche :

– Bon, Nessu, voici le panier, nous avons recréé à peu près les conditions de votre atelier dans votre cuisine, les distances sont correctes. Avant même de vider le premier poisson, dites-moi ce que vous allez faire.
(il regarda le panier d’un air détaché, puis il me dit comme une évidence : ) – Je vais commencer par le mulet d’un an, là.
– Pourquoi lui ?
– Parce qu’il m’appelle.
– Comment allez-vous le vider ?
– Pointe du couteau dans l’oeil, virole à droite, fente jusqu’au méridien, coup de pouce, le couteau en se retirant projetera le mulet dans l’assiette.
– Allez-y.
Je n’entendis rien, j’eus l’impression d’avoir cligné des yeux tandis que le poisson sautait dans l’assiette. Une demi-seconde plus tard, j’entendis le bruit mou des entrailles qui tombaient sur le carrelage.
– Et le poisson suivant ?
– L’épinette argentée. Pique la queue, enroule autour de la lame, tranche l’air, l’épinette fera le reste.
– Allez-y.
Cette fois je vis le reflet du couteau dans les yeux de Nessu, et son épaule droite qui s’était effacée. L’épinette était vidée dans l’assiette, le couteau au repos dans l’étui, une trace rouge sur le sol.
– Quel poisson ?
– La sardine en-dessous.
– Pourquoi pas le poisson au-dessus, il est plus accessible.
– Après l’épinette, il faut la sardine, sinon le couteau donne un goût amer.
– Mais Nessu, après c’est congelé, pasteurisé, mis en conserve, vous ne reverrez jamais ce poisson, vous ne le mangerez pas, que vous importe le goût amer ?
Il me regarda, je crois qu’il faisait des efforts pour comprendre mon point de vue. Il répondit enfin :
– Si j’ai choisi de faire ce métier, ce n’est pas pour mettre de l’amertume dans la vie des gens.

La matinée se passa en discussion décousue. Aucun poisson n’avait le même traitement qu’un autre.

– Vous n’utilisez jamais deux fois la même méthode.
– Parce que je n’ai jamais deux fois le même poisson. Donnez-moi des poissons jumeaux, et je vous dirai lequel était le plus faible, le plus audacieux, le plus rêveur. Chacun a le droit, dans sa mort, d’être traité en temps qu’être unique.

Bientôt, il ne resta plus qu’un panier vide, plusieurs assiettes pleines, et un sol souillé. Nessu fit sauter les poissons dans une poële brûlante, vida deux citrons sur les chairs blanchies, et trancha un fenouil en cubes minuscules. Un repas équilibré, délicieux, et préparé en moins d’une minute. 
(à suivre…)

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Caillou – Trilogie préhistorique

7h12 ce matin, à courir sur la plage.
Des traces de sabots, parallèles aux empreintes griffues d’un chien-loup.
Je cours au milieu, le cheval à ma gauche, le loup à ma droite.
L’herbivore puissant, le carnivore infatigable, et au centre,
L’omnivore, si pitoyable en comparaison.

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Caillou – Bacall

C’est lui qu’on voit, je ne suis qu’une doublure.
Il te protège, mais je suis là.
Comme toutes les doublures, collé contre ton corps, en secret.

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Novela – Qua sono (2/…)

L’homme était surnommé Nessu, et personne ne pouvait me renseigner sur lui : il avait toujours été là, mais alors que je pouvais récolter facilement une douzaine d’anecdotes et de faits personnels sur chacun des ouvriers, Nessu était passé au travers de toute curiosité. Personne ne savait rien sur lui, personne ne s’était posé de question sur son silence taciturne, et quand j’insistai auprès de mes interlocuteurs, je voyais à leur regard qu’ils n’aimaient pas que je leur fasse voir ce qu’ils n’avaient jamais vu. Contre toute évidence, ils soutenaient savoir des choses sur Nessu, mais me faisaient clairement comprendre que je ne méritais pas de les connaître.

Je pris d’autres photos, prétextant cette fois « un article nécessaire sur ce dur métier ». Je gâchai de la pellicule sur des photos de groupes, avec Nessu en ombre indistincte au dernier rang, je fis des portraits – dont certains assez beaux – de ces visages marqués par le soleil et l’effort, et les brigades trouvèrent naturel que je les photographie ensuite en action. L’effet Hawthorne jouait à plein, tous les ouvriers augmentèrent leur productivité les jours où je pris des photos d’eux au travail, et sur les centaines de clichés que je pris, j’en obtins une trentaine de Nessu, sous différentes poses et même de dos. Sur plusieurs clichés, il fixait l’objectif d’un oeil absent, comme s’il était absorbé dans un rêve intérieur. Mais indéniablement, son rythme de travail était stupéfiant de rapidité. Aucune photo ne laissait voir son couteau en action, on voyait juste le manche qui semblait rester en permanence dans son étui de cuir fixé à la ceinture.

Je pris le temps d’interviewer longuement quelques ouvriers sur leur métier, prenant scrupuleusement des notes et m’imprégnant de leur culture, puis quand je sentis le moment opportun, j’allai interviewer Nessu. Je retranscris ci-dessous les premiers échanges avec cet homme.

– Nessu, selon vous, combien de poissons un ouvrier vide-t-il par matinée ?
– ça dépend.
– Oui, bien sûr, ça dépend des jours, mais en moyenne ?
– ça ne dépend pas des jours, ça dépend des ouvriers. Marcello vide entre 134 et 143 poissons. Mimi 127, jamais plus de 129. Cortino vide 159 à 167 poissons tous les jours, sauf le lundi, parce qu’il a bu le dimanche, alors le lundi, c’est 122 à 134.
– Vous connaissez le nombre de poissons que chacun a vidés ?
– Bien sûr (il me regarda avec une lueur amusée dans les yeux), c’est comme vous, vous savez combien de photos vous avez prises, et de qui, et quand.
– Et vous Nessu, combien de poissons videz-vous par matinée ?
– En juin, 419 à 422 par matinée.

(Je pris évidemment la peine de vérifier les chiffres qu’il m’avait donnés. Je l’interrogeai à plusieurs reprises sur les scores de sa brigade à la fin de la matinée et je comparai ses estimations aux chiffres enregistrés par le compteur électronique posé sur les tapis d’arrivée : les estimations de Nessu sur sa production et celles de ses collègues étaient parfaitement précises. Les quelques poissons de différence – par exemple, 1 548 selon Nessu, 1552 selon le compteur – me poussèrent à suggérer aux ingénieurs de ré-étalonner le compteur. Après ré-étalonnage, le compteur fut toujours d’accord avec Nessu).

Ces premières phrases m’illuminèrent : je compris que Nessu répondrait franchement et précisément à toutes mes questions, et donc que tout détour était superflu.

– Nessu, comment expliquez-vous que vous vidiez 4 fois plus de poissons que vos collègues ?
– Je travaille ma découpe tous les jours.
– Mais eux aussi…
– Non, eux travaillent à la découpe, pas à leur découpe.
– J’ai pris des photos de vous au travail (il sourit) et je les ai étudiées (là, il se moquait franchement de moi), pourquoi ne vous voit-on jamais avec votre couteau à la main ?
– Parce que, quand j’ai fini de vider mon poisson, je rengaine mon couteau et je nettoie l’espace devant moi.
– à chaque poisson ?
– à chaque poisson. Et tous les dix poissons, j’aiguise mon couteau.

Il était inutile pour moi de louer une caméra et de filmer Nessu à 24 images par seconde : j’étais sûr qu’il me disait la vérité. De surcroît, j’aurai du mal à faire passer l’impression que j’avais, mais en substance, je sentais qu’il ne se vantait pas de ses performances : il n’en avait jamais parlé à personne, car personne ne lui avait jamais posé ces questions. Et après moi, il redeviendrait taciturne. Et si je n’avais pas regardé les rapports de productivité des brigades d’une conserverie sicilienne, je n’aurais jamais remarqué, ou connu, Nessu.

(à suivre…)

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Magnolia Express – 3ème partie – #5

Mouvements syndicaux chez les lettres
 
Nous arrivâmes à la nuit tombée, bien tombée, ça il n’y avait pas de doute, il n’y avait plus aucune lumière sauf la lune qui brillait comme une pastille de sucre. Sur le bord de la route, loin devant, on voyait une cabane en bois et des clôtures derrière, un grand parc rempli de formes sombres, c’était peut-être un cimetière de dinosaures ou bien un parc d’attractions qu’on a démonté en attendant l’été prochain, ou encore les décors d’un vieux film que tout le monde a oublié, sauf nous.

Sur la cabane, il y avait une grande enseigne qui nous faisait face, et au fur et à mesure que nous avancions, les lettres se détachaient de l’ombre, se liaient les unes aux autres, puis des mots apparaissaient. D’abord, on avait vu un grand W jaune, puis des petites lettres rouges, puis un grand H jaune et encore des lettres rouges.

Wrgggrgml Houbloummmshctr.
 
En dessous, il y avait encore quelques mots, mais on ne voyait pas bien, et pourtant c’était en blanc, on ne pouvait pas dire qu’ils ne faisaient pas d’efforts. Dans ce pays, c’étaient visiblement les jaunes qui donnaient le ton initial, et les rouges n’avaient pas leur mot à dire, ils s’alignaient en rang serré parce qu’ils craignaient d’en prendre pour leur grade. Quant aux blancs, même s’ils étaient en-dessous, on sentait bien qu’ils faisaient bande à part, ils étaient neutres dans cette lutte de classes.
Entre-temps, les rouges avaient accédé à l’existence. On pouvait désormais lire :

William Horseshoe

et en dessous, en blanc,

vrac vrac vrac

Voilà.

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Le roman, dans l’ordre, est
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Novela – Qua sono (1 / …)

Il y a des vies éclatantes, dont on entend parler dans les journaux. Ce sont des explorateurs, des milliardaires, des actrices, toutes ces personnes hors du commun dont les récits sont censés consoler les gens ordinaires. Des journalistes eux-mêmes passent leurs vies entières dans ces milieux rutilants, vivant en marge d’événements dans lesquels ils sont tolérés, parasites indispensables qui doivent jouer le rôle de témoins. Fêtes évanescentes, couples éphémères, nouvelles fracassantes et aussitôt oubliées.

Je suis journaliste aussi, mais pour une revue industrielle. Je ne parle pas de fêtes, mais d’usines, je parle moins des hommes que des machines, et je le vois bien dans mes articles, la composante humaine n’est plus qu’un terme de l’équation générale, une contrainte parmi tant d’autres qu’on essaie d’optimiser.

Mon métier m’envoie dans différents pays d’Europe où je rends compte des progrès techniques, je contribue à la comparaison des coûts de production, ou encore je couvre l’actualité sur les machines-outils et les chaînes automatisées. C’est ainsi qu’il y a quelques années, je fus envoyé en Sicile pour couvrir l’installation d’une nouvelle chaîne réfrigérée dans une poissonnerie industrielle. La mise en place du matériel était longue, la montée en puissance devait être progressive, j’étais détaché pour une enquête qui devait durer deux semaines. Finalement, je devrais livrer tout un dossier thématique à mon magazine pour le numéro de septembre.

J’arrivai par une matinée d’été. La mer brillait au loin, l’usine était éclairée de soleil, mais je savais qu’à l’intérieur de ce grand bâtiment de béton, les cadences étaient à l’opposé des rythmes séculaires de mère Nature. Chaque matin à l’aube, une flottille de nautoniers déversait sa récolte de poissons dans des milliers de paniers en plastique, ceux-ci étaient acheminés sur des tapis crasseux vers des brigades d’ouvriers qui éventraient, vidaient, nettoyaient le plus vite possible les poissons, dans un tintamarre de ferraille, d’insultes et de crachats. Le sol était huileux de sang et d’entrailles, et il n’était pas rare qu’un ouvrier glisse et tombe, puis se relève couvert d’amas visqueux et sanguinolents, et sans prendre la peine de s’ébrouer, s’attaque de nouveau furieusement à la masse de matière morte que les paniers amenaient sans relâche.

Le lieu de mon enquête était plus en aval, là où avaient lieu la congélation et le séchage, mais je restai interdit un moment devant cette scène à la Breughel, où les viscères volaient presque à hauteur de visage. Puis je me laissai guider par l’ingénieur de production vers le lieu véritable de mon enquête. Je passai plusieurs jours dans les plans, les relevés de productivité et les prévisions industrielles, levant de temps en temps la tête pour voir des techniciens assembler la nouvelle chaîne et riveter les éléments au sol. Au loin, je devinais plus que je ne voyais l’assemblée échevelée qui se battait contre les tas de poissons toujours renouvelés.

Je décelai vite une anomalie originale dans les relevés de productivité. Les poissons vidés arrivaient à la chaîne du froid dans des paniers numérotés correspondant à l’une des dix brigades d’ouvriers écorcheurs. L’anomalie pouvait se constater dans les relevés, ou même visuellement : chaque matin, les paniers des brigades arrivaient, dans un ordre aléatoire de numéros, et pourtant une brigade, jamais la même, avait ses paniers qui débordaient tandis que les autres n’envoyaient que des paniers remplis aux deux-tiers. Je pensai à des mécanismes d’auto-régulation de groupe, où chacun essaie de limiter sa productivité pour éviter le relèvement des quotas de production, mais la brigade rebelle semblait ne pas suivre cette règle syndicale. Je demandai la composition des brigades et j’appris que celle-ci changeait tous les jours. J’avais lu les théoriciens de la productivité, je connaissais l’effet Hawthorne, aussi je ne pouvais pas aller observer directement les écorcheurs, sous peine d’influer sur leur productivité, de même que l’observateur perturbe l’expérience du chat de Schrödinger.

Je recourus donc à différents stratagèmes, des petits trucs glanés sur tous les chantiers où l’observation directe était impossible, ou non souhaitée. Des relevés photographiques discrets peuvent être faits avec un petit appareil photo réglé en mode rafale, un enregistreur de sons peut capter des choses non visibles, et je faisais aussi confiance à ma mémoire visuelle, passant et repassant devant l’atelier sous divers prétextes.

En exploitant mes différents relevés, j’eus plusieurs surprises. Le paradoxe était que la situation était évidente, elle sautait aux yeux quand on regardait les photos, et pourtant, rien n’était apparent quand on était présent dans l’atelier. Un homme, toujours le même, contribuait pour plus du tiers de la production d’une brigade de dix personnes. Sur les photos, pourtant, aucun poisson n’était présent dans son espace de travail, et on ne voyait pas de couteau dans sa main. Un observateur superficiel aurait jugé que cet homme était le seul paresseux du groupe, inoccupé tandis que des mains floues, à sa droite et sa gauche, peuplaient l’espace de leurs mouvements. Mais dans la séquence de photos prises en rafale, on voyait qu’entre deux photos, c’est-à-dire en moins d’une seconde, 2 poissons avaient été proprement vidés. J’étudiai plusieurs autres photos : à chaque fois, la pile de poissons entiers diminuait, les poissons découpés et vidés devenaient plus nombreux, et aucune des mains étrangères qui flottait aux alentours de la tête de l’homme ne pouvait être responsable de cette rapidité : les angles, les attitudes ne correspondaient pas. C’était l’homme immobile, parfaitement au centre de cet espace réduit, qui avait accompli ce prodige, sans que l’appareil n’ait réussi, ne serait-ce qu’une seule fois, à imprimer sur sa cellule le geste qui avait pourtant dû avoir lieu. Et ces gestes invisibles contribuaient, à la fin de la matinée, à l’équivalent de la productivité de trois écorcheurs chevronnés.

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Madonna

If we took a holiday
Took some time to celebrate
Just one day 7 days out of life
It would be, it would be so nice…

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Magnolia Express – 3ème Partie – #4

Le convoi de la Rivière Sanguine
 
Le soleil, qui en avait assez fait pour la journée, se couchait dans un lit de nuages mauves parfumés à la violette. Il éclairait d’une lueur rouge-orange notre progression de pionniers. Le vieux au chapeau de paille conduisait son tracteur en fumant une pipe en maïs, et Eileen était assise à côté de lui, sur un garde-boue, elle fumait la pipe en maïs de Conrad.
Conrad ? Il était au volant du taxi, un capitaine ne quitte jamais son navire, même quand celui-ci est remorqué sur une petite route au fin fond du pays. Aline et moi étions assis sur le coffre à l’arrière, les pieds reposant sur le pare-chocs gigantesque du taxi, un pare-chocs épais en acier brillant, comme un espadon que l’on aurait pêché le matin même et qui serait trop gros pour qu’on le mette dans le coffre.
Je suis descendu et j’ai avancé, les mains dans les poches, il suffisait de marcher un peu plus rapidement que d’habitude, je suis arrivé à la hauteur de Conrad. Le soleil couchant colorait son visage, on aurait dit un acteur qui joue le rôle du Peau-Rouge mais qui a oublié de se raser, alors ça n’est plus crédible du tout.
(Parce que les vrais Peaux-Rouges sont imberbes).
 
– Ugh, boîte de conserve jaune.
– … mmmff … mboîte de conserffmm … Gaminpfff …
– Pourquoi toi avoir la figure sans sourire, homme-taxi ?

Conrad se tourna vers moi, les yeux un peu écarquillés, il ouvrit la bouche et puis s’arrêta, aucun son n’en sortait, il tourna à nouveau la tête et se remit à fixer la route devant, en soupirant. Bon. Je fis demi-tour, passai devant Aline à l’arrière, lui fis un signe au passage, puis j’allai m’asseoir à côté de Conrad tout ronchon. On entendait le taxi qui chuintait doucement, c’était un autre style de conduite, Conrad tenait le volant du bout des doigts, avec un air désabusé.
J’attendais, en humant les odeurs du soir (c’est pratique, finalement, de ne plus avoir de pare-brise). Conrad mâchonnait ruminait marmonnait, comme un bourdon neurasthénique, il était temps de lui apporter du réconfort.

– Conrad, vieux …
– Mmm.
– Est-ce que tu regrettes d’être là ? Est-ce que tu voudrais être ailleurs ?
 
Je le vis qui restait immobile, englué dans son petit cafard, et puis son regard a bougé, il a fixé le compteur du taxi, au début du voyage il l’avait allumé et nous avait dit « On va voir jusqu’où ce compteur peut aller, ça fait dix ans que je me le demande… ». Son regard a dérivé, il regardait maintenant Eileen et Vieux Bill qui lâchaient tous les deux des bouffées de fumée pensives dans l’air du soir. Silence. Puis lentement, plus lentement que la mer qui monte, j’ai vu un sourire qui se levait au coin de sa lèvre, qui s’étendait, montait, enflait comme une vague, qui se répandait sur tout son visage. Il se tourna vers moi, m’attrapa le bras et le serra dans sa poigne de grizzly :

– Pour rien au monde, petit, tu m’entends …

et il souriait comme s’il était empli de lumière, plein à craquer de certitudes,

pour rien au monde

Il continuait à me serrer le bras, à me regarder avec ses yeux plissés. Il tourna la tête et son regard alla chercher Eileen avec sa chemise à carreaux, il restait comme ça, à la regarder et à me broyer le bras. Il ajouta au bout d’un moment :

– Eh petit, ce voyage, avoue un peu … ça n’est pas que pour Aline, hein ? … Il n’y a pas qu’elle qui recherche quelque chose ?…
 
Je souris à mon tour, me dégageai doucement et lui tapai sur l’épaule avant de descendre du taxi. J’allais rejoindre Aline quand il me rappela :

– Petit…
– Ouaip ?
– Merci.
 
Je m’installai à nouveau à côté d’Aline.

– Tout va bien ?
– J’ai un bras complètement broyé, mais ça n’est pas grand chose, on ne va pas s’arrêter à ces petites misères.
– Certes.

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Le chemin de vie : première ornière

J’ai parlé du Chemin de vie, et en parallèle, je lisais « Gagner en efficacité », de Patrick Georges.
A midi, j’ai eu un plantage assez intéressant pour en parler ici : cette sortie de chemin de vie est illustrative, je trouve.
Mon portable a sonné alors que j’entrais au restau avec une amie. Je ne reconnaissais pas le numéro, j’ai répondu. Mon interlocuteur m’a dit qu’il était en train de m’attendre : c’était un déjeuner que j’avais oublié de noter. J’ai ce genre de plantage une à deux fois par an. Ce qui est plus intéressant, c’est la suite. J’ai annulé auprès de mon amie, et suis allé à l’autre déjeuner, parce que je culpabilisais d’avoir oublié un rendez-vous. Typique de l’étape 1 du chemin de vie : j’ai annulé le « nous » (amie) pour « les autres ».
Quelques remarques, évidentes pour toute personne normalement constituée, mais pas pour moi jusqu’à très récemment :

  • Quand on a un déjeuner important, couper le portable, ou ne pas répondre. J’aurais découvert le message de mon interlocuteur après coup, et je me serais excusé platement. Le terme même de « déjeuner important » est trompeur : quand on fait un truc, on le fait bien, sans zapper vers autre chose, genre la sonnerie du portable.
  • Au lieu de cela, à un premier plantage, j’ai rajouté un deuxième plantage. Principe : assumer les plantages, ne pas chercher à les compenser par d’autres, ils ne s’annulent pas, ils s’accumulent.
  • Ne jamais réagir à chaud, prendre le temps de se poser pour sortir du contexte « réactif ». Parce que c’est impossible de réagir correctement quand on est en ligne. J’aurais dû dire « je vous rappelle d’ici 5 mn », et me poser, et décider ce qui était le mieux pour tous. Et ce qui était le mieux était clairement : je reste déjeuner, et j’assume mon plantage. Il y a quelques pages dans le livre de Patrick Georges sur le fait qu’on prend de mauvaises décisions quand on les prend au feeling, en 3 secondes.

Le seul point positif de tout cela, c’est justement cette leçon. Et je l’écris, pour bien la méditer, régulièrement.

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Magnolia Express – 3ème Partie – #3

Vieux Bill Horseshoe
 
Nous nous sommes garés sur un terre-plein, un peu plus loin, la poussière brûlante est entrée dans l’habitacle quand Conrad a freiné, et nous étions tous recouverts de poudre jaune comme des coyotes des sables. Conrad est descendu en pestant, il tapait sa casquette contre sa cuisse en regardant les dégâts puis il a dit « Ah, seigneur ! » et il a tourné le dos au taxi, il a regardé l’horizon sans rien dire. Eileen et moi avons ramassé tous les petits bouts de verre qui brillaient, on aurait dit des grains de sucre cristallisé à la recherche d’un gâteau. Pendant ce temps Aline est allée voir Conrad, elle était la personne qui fallait, il n’y avait personne qui disait autant de choses en se taisant. Tout en ramassant mes grains de sucre, je les regardais du coin de l’oeil, Conrad s’était accroupi, le dos toujours au taxi, et il secouait un peu la tête. Aline était debout à côté, le vent s’occupait de ses cheveux, elle ne disait rien non plus et regardait dans la même direction. J’ai retrouvé le caillou qui avait tout déclenché, il se tenait sur la banquette arrière avec un air du genre « Comment, c’est à moi que vous parlez ? J’aurais cassé quoi ? Non, c’est une erreur jeune homme ». Je l’ai balancé au loin, qu’il aille vivre sa vie ailleurs, il ne m’intéressait pas. On a fini de décoller les derniers morceaux de sucre du pare-brise et puis on a un peu brossé les sièges, les deux étaient toujours là-bas, Conrad regardait par terre et Aline fixait la route maintenant, elle regardait un vieux tracteur qui s’approchait, le conducteur avait un chapeau de paille comme on en met aux chevaux d’attelage, il avait même un trou de chaque côté pour laisser passer les oreilles.
Le tracteur s’est arrêté, et le conducteur a interpellé directement Conrad : « Hey, homme-taxi, tu as un problème ? ». Conrad a levé la tête, il a posé les mains sur ses genoux et s’est relevé en remettant sa casquette : « Ouais vieux cheval, tu peux le dire ». L’homme-cheval restait songeur face à l’homme-taxi, il avait l’air de réfléchir, tandis que les derniers grains de sucre s’écoulaient de ma main et tombaient dans le sable.
Le vieux conclut sa rêverie en disant: « Ça, c’est du travail pour Vieux Bill Horseshoe. On va aller voir Vieux Bill Horseshoe ».

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Le roman, dans l’ordre, est
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Mesure de productivité ?

J’aime bien ces petits gadgets qui donnent une information annexe, qu’on peut détourner de sa fonction initiale. J’m’explique-ploc.
J’ai un utilitaire de synchronisation de mes fichiers. Bien pratique pour avoir toujours la version la plus récente des fichiers, à 3 endroits (voire plus) : mon ordi au bureau, mon(mes) ordi(s) à la maison, ma clé USB. Et cet utilitaire donne une info basique, à chaque fois qu’on fait la synchro : le nombre de fichiers concernés (donc modifiés).
Résultat : en deux jours, 50 fichiers modifiés (en fait, un peu plus, j’ai aussi travaillé sur des fichiers qui ne sont pas sur ma clé USB).
C’est un petit indicateur de productivité facile à mesurer, et qui me semble relativement correct (pour mesurer la productivité) : en un jour, combien de fichiers j’ai modifiés / créés ?

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Quick win #1

Dans la série « les conseils à deux sous qui font gagner beaucoup de temps ». Cela faisait plusieurs jours que j’avais dans ma to-do list un truc à faire, assez long (1h-1h30) et je n’avais pas le temps de m’y consacrer. J’appelle le demandeur, et je lui dis « je ne vous oublie pas là-dessus, je vous le fais avant demain soir ». Il me répond « Non, mais c’est OK, on a avancé de notre côté, on a envoyé un premier doc ». « Ah », réponds-je, « Alors est-ce que vous avez besoin de mon doc ? ». Et là, bénédiction des dieux, bouffée d’oxygène, il me dit « Non, on a changé un peu de perspective, on vous tiendra au courant des évolutions ».
Je viens donc de découvrir qu’il y a encore une autre manière de gérer des to-dos. J’avais déjà :

  1. Ne pas les faire (pas important).
  2. Les faire faire par d’autres (déléguer).
  3. Les faire.
  4. J’ai désormais :

  5. Vérifier qu’elles sont toujours à faire.

2 minutes de coup de fil, 1h30 économisée. Imaginez, si je n’avais pas appelé !
Ce temps dégagé va me servir :

  • à rédiger ce thibillet (ça c’est fait)
  • à me consacrer à un truc qui n’était pas sur la to-do, qui vient de tomber, et qui est important et urgent
  • à travailler sur un de mes projets pendant au moins 1h.

Sensation (très agréable) de contrôle de ma vie (professionnelle…).

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Magnolia Express – 3ème Partie – #2

Pluie d’argent dans la vallée
 
C’était Conrad qui conduisait quand c’est arrivé. J’étais assis à côté de lui tandis qu’Aline et Eileen discutaient à mi-voix, se demandant probablement comment elles pourraient extirper le pêché et la balourdise de nos corps d’hommes. Y’avait du boulot.
Conrad conduisait, détendu, il s’est tourné vers moi, a ouvert la bouche et SCHTRAINNNGGG, le pare-brise a volé en éclats, inondant l’intérieur du taxi d’une volée de bouts de verre tandis que le vent s’engouffrait en rugissant dans l’habitacle.

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Le roman, dans l’ordre, est
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Le chemin de vie

Hier, je buvais des coups avec Joséphine, on remplissait les pointillés de la vie de l’autre, les non-dits ou non perçus sur le blog, notre petit ménage de printemps, quoi.
Et voilà-t-y pas qu’elle me met en scène, genre appel de pied cyber, alala, mon existence devient jetée en pature aux masses, tel un SMS au Salon de l’agriculture. Il faut que je me défende, ce que c’est que d’être un homme public 😉

Je lui parlais notamment du Chemin de vie. Les concepts ont été exposés par Stephen Covey, dans Les sept habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent (quel titre, mon dieu, la vraie traduction serait plutôt Les 7 habitudes des gens vraiment efficaces). Ces concepts, je me suis juste contenté de les reformuler, et les intégrer à mon schéma mental. Allons-y.

Je vois la vie comme une progression. On essaie d’atteindre le meilleur, de s’améliorer, de comprendre mieux ce que l’on veut, et d’éviter les fausses attentes. Cela passe par trois étapes. Certains restent toute leur vie à l’étape 1, d’autres vont jusqu’à l’étape 2, et bien peu vivent totalement et parfaitement en accord avec l’étape 3 (et je ne me compte pas parmi ces bienheureux, mais j’y travaille !)

L’étape 1, c’est :

  • De qui je dépends : des autres.
  • Quel est mon mode : réactif.
  • Quel est mon état : dépendant.

J’y vois la marque de nos éducations : un enfant est éduqué selon des règles, on lui impose un monde, et une conformité aux canons imposés. Certains ne sortent jamais de ce schéma : ils sont dépendants des désirs des autres, n’agissent que par réaction à une urgence, ou une demande, et passent leur vie à stresser. Cela peut créer énormément de rancoeurs, dans le domaine professionnel, sentimental, familial, vous imaginez bien.

Souvent, à l’occasion d’un choc (accident, deuil, moment fort) ou bien d’une psychothérapie, on passe à l’étape 2, qui est une progression :

  • De qui je dépends : de moi.
  • Quel est mon mode : actif.
  • Quel est mon état : indépendant.

Cela donne de très bons résultats : on apprend à augmenter sa propre sphère d’influence, à dissocier des choses comme « je le fais parce que ça lui fait plaisir » / « je le fais parce que ça me fait plaisir », c’est une vraie respiration. Je salue sincèrement ceux qui arrivent à ce stade-là, et qui, peu à peu, savent enfin dire Non.
Mais j’y vois aussi des effets pervers : plus la personne a souffert de l’étape 1, longtemps et profondément, plus elle garde des rancoeurs qu’elle exprime dans l’étape 2. En résumé, l’étape 2 aboutit souvent à des discours du type « j’en ai trop chié pendant 20 ans, maintenant, je fais ce qui me plaît et je vous emmerde ». De l’égoïsme, avec ses côtés positifs (l’ego, le moi, ressort enfin) mais aussi négatifs (un -ïsme, un isthme, une île, un isolement). Et je pense sincèrement qu’on ne peut pas vivre seul(e), on ne peut pas vivre isolé(e).

Vient alors l’étape 3 :

  • De qui je dépends : de nous.
  • Quel est mon mode : proactif.
  • Quel est mon état : interdépendant.

L’idée est de ne pas renier l’étape 2, et d’intégrer aussi l’étape 1. Pour bien vivre, il faut que je compte sur les autres, et qu’ils comptent sur moi. Cela ne veut pas dire que je suis asservi, ou dictateur, mais plutôt symbiotique. Je l’avais exprimé dans une nouvelle, avec d’autres termes. Cela donne un sentiment de contrôle, et de responsabilité (puisque l’on sait, depuis Spiderman, que l’un ne va pas sans l’autre).

Le chemin de vie, c’est quoi : c’est essayer de passer chaque journée avec moins d’étape 1, un minimum d’étape 2, et un maximum d’étape 3.

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Grignoter les tâches…

Je n’ai pas arrêté de réfléchir à la productivité sur le lieu de travail, et j’ai continué d’expérimenter. Je sais que j’ai un thibillet en déshérence sur le système de capture des notes prises, mais c’est pas pour maintenant.
Là, je veux revenir un peu sur la liste de tâches, avec quelques idées, que je développerai un jour, ou pas.
Faire une liste de tâches, c’est bien à partir du moment où :

  1. on arrive à les ordonner par priorité – ce qui implique qu’on aie un système de priorités un peu chiadé, et pas seulement « faut que je le fasse parce que je suis à la bourre »
  2. la liste des tâches ne dépasse pas 1/2 feuille A4 (une feuille A5, quoi), sinon, GROS risque de procrastination, déprime. (rien n’est plus déprimant, je trouve, que de retrouver une liste à rallonge sur son bureau le lendemain).

Aujourd’hui, j’ai fait 10 tâches, je suis plutôt content. Motivé, concentré, hop, 10 trucs de moins. Mais cela demande de définir le terme tâche, et on verra qu’il y a un flou.

Ce qui n’est pas une tâche :

  • gérer les mails (souvent avec l’agenda), les interruptions (téléphone, collègues), les SMS, voire les réunions
  • sinon, ce serait facile : « j’ai envoyé 10 mails, wahou, quelle journée ! »
  • donc, 10 tâches par jour, c’est en plus du reste.

Cela veut dire qu’à 10 tâches accomplies aujourd’hui, je suis plutôt assez fier.
Maintenant, la vraie question. Qu’est-ce qu’une tâche ?

David Allen, auteur de la méthode GTD, insiste sur le fait qu’on ne peut pas accomplir un projet entier, on peut juste agir sur une succession de tâches, des actions unitaires. Et c’est là où il y a du flou, je trouve.

  • Passer un coup de fil, c’est une tâche.
  • Rédiger un poly de cours, c’est une tâche.
  • Corriger un paquet de copies, c’est une tâche.

Vous voyez le problème ? La granularité. Il me faut 5 mn pour passer un coup de fil, et des heures (plutôt des jours) pour rédiger un poly. Une journée à 10 tâches « coup de téléphone », c’est gnognotte. D’où les deux conseils de Tonton Thib :

  1. Décomposer les grosses tâches en bouchées plus facilement grignotables. Exemple : se fixer l’objectif de rédiger 15 transparents, et pas un poly entier ; corriger 10 copies, ou 5 cas. Chacun de ces morceaux sera une tâche, et donnera donc l’impression d’avancer.
  2. Ne pas mettre que des tâches rapides (coup de téléphone), mais alterner, doser les efforts. Pas de souci là-dessus : c’est rare qu’on arrive à dire « aujourd’hui, je n’ai que des coups de fil à passer ».

Pour demain, reste 6 tâches issues de ma todo d’aujourd’hui. Allez, je recopie ça au propre, et demain matin, j’en rajouterai 4, telle une petite souris grignotant son gruyère sisyphien.

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Magnolia Express – 3ème Partie – #1

Lait et crème fouettée

– Dis-moi, déjà … Pourquoi allons-nous là-bas ? me demanda paisiblement Eileen.

Je respirai un coup, elle conduisait ce taxi comme un vaisseau sur coussin d’air et la route était rectiligne jusqu’à l’infini.

– Ben, nous ne sommes pas des religieux, ou des intellectuels, non Madame, ça pour sûr nous ne le sommes pas… Nous allons là-bas… parce que c’est à l’ouest, parce que c’est au sud… parce qu’un livre existe peut-être là-bas, et que ce livre est notre quête. Parce que nos vies peuvent se résumer à quelques livres… et beaucoup de contemplation.
 
Elle me jeta un coup d’œil, avec cet air si particulier que je vois quelquefois apparaître sur certains visages. Un air étonné-dubitatif, c’est-y-du-lard-ou-du-cochon, un air qui finit souvent par tourner, comme le mauvais lait, et quand l’étonnement a disparu, il ne reste plus que le doute. La question se résume alors à « Est-il réel ? ».
Je ne sais pas moi, est-ce que je vous en pose des questions ?

Donc Eileen m’observait et me regardait et m’auscultait, tandis que je faisais semblant de méditer sereinement, alors que je ne faisais qu’écouter la discussion d’Aline et Conrad, derrière.

(Aline) – … Et les ailes de l’avion, c’étaient des tranches de pain d’épice avec des haubans en sucre filé, elles étaient en forme de pelle à gâteau …
(Conrad) – ça n’est point bon pour l’aérodynamisme.
(Aline) – Non, mais comme ça, quand on passait à côté des nuages, elles recueillaient plein de crème fouettée.
(Conrad) – Bon sang de bois. J’aurais dû y penser.

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Roman, publié progressivement, sous un contrat Creative Commons. Et aussi sous licence Touchatougiciel.

Le roman, dans l’ordre, est
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Magnolia Express – 3ème Partie

Ceci est une citation à des fins d’illustration musicale (détails ici). Il s’agit d’un extrait, en mono, de Tijuana, par JJ Cale, sur le CD Travel Log, Silvertone, 1990. Le disque est en vente ici.
Ceci est une citation à des fins d’illustration musicale (détails ici). Il s’agit d’un extrait, en mono, de Cars are Cars, par Paul Simon, sur le CD Hearts and Bones, Rhino Records, 2004 (réédition du 33T). Le disque est en vente ici.

Troisième partie :

Tijuana

 

 

 
If some of my homes
Had been more like my car
I probably wouldn’t have
Traveled this far


Paul Simon

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Roman, publié progressivement, sous un contrat Creative Commons. Et aussi sous licence Touchatougiciel.

Le roman, dans l’ordre, est
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J’imprime pas pourquoi elle imprime pas

Je suis souvent philosophe (très probablement stoïcien), et je crois être peu matérialiste. Allez, on va dire : de moins en moins matérialiste. Je crois beaucoup au détachement, et je fais des efforts depuis des années pour atteindre le non-désir, l’ataraxie qui – paraît-il – est le seuil du bonheur.
Mais il y a un moment précis où je perds tout moyen, où j’ai envie d’aller me cacher sous une couette et de mourir. Littéralement. J’ai beau être entouré de personnes aimantes (et qui ne m’aimerait pas, franchement ? 😉 ), j’ai un sentiment de désespoir total.
C’est quand, après des heures (ou des minutes) de lecture d’une documentation, de bidouillage, de temps passé à comprendre, je me rends compte que ce bidule logiciel ou informatique ne marche pas. Ce qui me met en rage, puis immédiatement en dépression profonde, c’est que je ne comprends absolument pas pourquoi ça ne marche pas. Et je ne suis pas le premier baudet venu, j’ai connu MS-DOS et les disquettes 5″1/4, à mon époque, fallait faire Escape pour faire apparaître le menu sous Word, et anteslash 015 pour imprimer en petits caractères sous Lotus 123.
Là, ça vient d’arriver avec une imprimante multi-fonctions, elle a 3 mois, et – fou que je suis – j’ai décidé de remplacer la cartouche couleur. Il faut dire, elle était vide. Depuis cette vidange, pourtant recommandée par le manuel, l’imprimante bouffe le papier. Tout type de papier, elle est pas bégueule, elle prend ce qu’on lui donne sans rechigner. Alors je vais faire un dernier geste : je vais l’amener à un service après-vente, y perdre une demi-journée, et attendre probablement plusieurs semaines. Elle marchera quelques mois, puis il faudra changer la tête de delco, ou alors je commettrai l’erreur de télécharger un pilote plus récent, et je m’arracherai à nouveau les poils des bras (faute de mieux). Puis je jetterai le tout au panier, ou plutôt l’emmènerai à recycler, et plus jamais jamais jamais je n’aurai d’imprimante chez moi, ma santé mentale en dépend.
C’est probablement pour ça que je n’installe pas Linux Ubuntu. Trop peur.

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Une rue

Il n’a rien d’aimable, ce matin.
Ciel gris et opaque, expresso comme une pierre dans l’estomac, la tête mal lavée des pensées de la nuit.
Et puis il y a cette rue, ce matin. Une ombre marche, loin devant. L’air est humide, presque doux. Et un grand calme. On s’entend marcher, on s’entend respirer. Même l’arbre où habite la famille de moineaux, petit immeuble de verdure, voisins pépiant, a des tons harmonieux, rassurants (allez lisse-moi ces plumes, maman je peux pas, elles rebiquent, mange-moi ces graines, dépêchez-vous, j’aime pas, on dit pas j’aime pas). La vie foutraque et sympathique, au milieu de cette rue timide et calme.
Et puis je débouche dans d’autres rues, des voitures à touche-touche au feu rouge, des lycéens qui parlent trop fort, un gars qui écoute un rap sur son téléphone portable. Un oiseau chante au loin, mais sans grande conviction, il sait qu’il est juste un des bruits, dans une des rues.

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Jean-Pierre Coffe(e)

Mon classement des cafés.
Il ne s’agit pas d’un classement des origines des café, mais plutôt des manières de faire du café. Du meilleur au pire.

1. Expresso ristretto fait au percolateur dans un café en Italie.
2. Expresso fait avec une cafetière Nespresso.
3. Expresso fait au percolateur dans un café en France, uniquement si le percolateur est nettoyé régulièrement, et si le tenancier achète de l’arabica (sachant que le robusta coûte moins cher).
4. Expresso fait avec une cafetière italienne en alu.
5. Café fait avec une cafetière Bodum (à piston).
6. Expresso fait au percolateur dans un café en France, si le percolateur n’est pas nettoyé régulièrement et/ou si le tenancier achète du robusta.
7. Café fait avec une cafetière électrique à filtre.
8. Café soluble.

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Mini-novela – Icthyologie printanière

Je vis dans une ville enfumée. Le soleil y pénètre peu, et l’on y travaille beaucoup. Chaque matin, le métro emporte et dessert des employés déterrés et des chômeurs sans but. On ne lève pas les yeux. A quoi cela servirait-il de croiser les yeux d’un fou, ou d’un esclave ? Il suffit de se ménager son petit espace, à distance moyenne de chacun, le corps sait faire tout seul ce travail d’ajustement sans que l’on n’aie besoin de calculer, mesurer, jauger.
Dans cet océan de dos, de pieds, et de visages flous, ce matin, j’ai regardé quelqu’un. Il marchait dans un couloir du métro, et nous étions cent mille comme lui, à arpenter méthodiquement des couloirs sans fin, fourmis souterraines privées de reine. Tout en marchant, cet anonyme enleva son petit sac à dos et le prit à la main, découvrant par cette occasion tout le dos de sa veste sombre, au milieu de laquelle se trouvait une tache de couleurs.
Il avait un poisson d’avril scotché entre les omoplates, un petit poisson découpé dans je ne sais quelle réclame. J’hésitai, mais finalement, je ne lui signalai pas le poisson et je continuai mon chemin derrière lui, chacun de nos pas scellait une seconde de plus à l’horloge de nos vies. L’essence du poisson d’avril, c’est le non-dit. Le porteur ne doit pas savoir depuis quand il se promène étiqueté, l’observateur ne doit pas décider quand s’arrêtera le jeu.
Je ne dérogeai pas aux règles de cette ville : je poursuivis mon chemin, sans toutefois dépasser mon poisson-pilote, qui avait remis son sac à dos, masquant ainsi son poisson. Et quand il monta s’asseoir dans une rame de métro, je m’installai non loin de lui. Il posa son sac entre ses genoux, j’imaginai le poisson apparaissant et disparaissant comme un poisson-volant dans les vagues.
Quelques stations plus tard, il se leva, et j’eus le temps d’entrevoir la tache colorée avant qu’il ne plaque à nouveau le sac sur son dos en sortant du wagon. Tel un fil de pêche tendu à l’extrême, mon regard suivit ce marinier jusqu’à ce qu’il tourne au coin d’un couloir, et disparaisse dans un banc de voyageurs des profondeurs. La porte du wagon se referma brusquement, cassant brutalement ma ligne, et je perdis ce poisson à jamais.

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Promesses

Trop de promesses, trop d’accords donnés trop vite à trop de personnes. Vient un moment où l’on se dit : je suis au sommet de ma courbe, à partir de maintenant, si je ne fais rien, je ne vais que glisser vers le bas.
Cyrano aurait dû mourir au siège d’Arras.

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Poinçonnage

Il y a des personnes qui ont des voix assourdies, et d’autres qui ont des voix qui portent. Ces dernières n’ont pas besoin de crier : tout ce qu’elles disent s’entend parfaitement et clairement. Dans les restaurants, dans le métro, ces voix s’imposent à tous, alors qu’on aimerait bien, un peu, avoir sa bulle, pour lire le dernier Harry Potter (en anglais de surcroît), au hasard. Envie d’un brouilleur de fréquences de la voix, un peu analogue à ce désir.

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