Daily Archives: 2 février 2006

La Bourse = du poker, de la roulette ou du tiercé ?

Je ne suis pas trop fana de la lecture quotidienne des cours boursiers, mais puisque je suis dans le sujet, et que la journée a été saumâtre, une analogie vite fait. En salle de cours, ou au Café du Commerce, j’entends souvent « La Bourse, c’est comme de jouer à la roulette ».
Eh ben non, pô du tout. Je ne contesterai même pas l’emploi du terme « jouer », car il y a du frisson là dedans. Cela me rappelle une pensée de l’architecte Turpin (?) dans un des romans des Hommes de bonne volonté, de Jules Romains (dont la page Wikipedia est singulièrement courte, il faut que j’y mette bon ordre). Turpin doit concevoir un casino, et il a un raisonnement du type « Bon, la roulette, c’est de la raison et du hasard. Je te fais une bâtisse carrée, en angles, pour la géométrie des combinaisons, les calculs, la sensation que l’on peut tout maîtriser, et puis je te rajoute un dome façon minaret, une virgule qui s’envole, Mektoub, c’est le hasard, la fatalité ». (ce n’est pas une citation précise, je l’ai lu en 1996 ou 1997…)

Alors la Bourse, poker, roulette ou tiercé ?

Analysons rapidement :

  • Au poker, les cartes sont distribuées au hasard ; l’historique des jeux précédents est pris en ligne de compte, non pas à des fins statistiques, mais parce que cela contribue à comprendre la psychologie de chacun.
  • A la roulette, la bille tombe au hasard. L’historique ne sert à rien. Certes, il y a les partisans des séries statistiques, qui notent tous les numéros déjà sortis, en comptant sur les probabilités. Mais dire « la bille n’est pas tombée sur le 24 depuis 72 coups, donc je mise sur le 24 », c’est oublier qu’à chaque coup, il y a une chance sur 36 pour que la bille tombe sur le 24. Pas plus, pas moins. Ce sont que l’on pourrait appeler en économétrie des séries statistiques indépendantes.
  • Au tiercé, l’historique semble important : tel jockey a eu la mixomatose, tel canasson a surperformé le marché au Derby d’Epsom, voilà autant de « signes ». Le problème est que ces signes sont connus de tous (information publique) et qu’ils servent aux paris, donc à la cote. Telle action, pardon, tel cheval est très apprécié, donc tout le monde mise sur lui, et il va donner une rentabilité, pardon, un gain, relativement faible, car il est peu risqué. Telle autre action, pardon, tel autre bourrin, n’attirera que les amateurs de risque, qui ne seront pas légion, mais si le bourrin gagne, c’est 10 fois la culbute.

Vous la voyez venir, mon analogie. En Bourse, quoiqu’en disent les partisans de l’analyse technique (l’article de Wikipedia est très orienté, je m’en vais vous me le rechapper d’ici… quelques jours), l’historique ne sert à rien, dans la mesure où

  • les actions suivent une marche au hasard (ce qui n’exclut pas une tendance à la hausse ou à la baisse)
  • les informations publiques sont immédiatement intégrées dans les cours

Donc la bourse, ce n’est certainement pas du poker (mais c’était évident), ce n’est pas non plus de la roulette : c’est un marché où les informations publiques, les tuyaux, et l’historique (le tout servi par des bons commerciaux) fondent les offres et demandes de titres. C’est exactement la description du tiercé.

Mais j’aime bien la référence au poker, car il y a quelques similitudes psychologiques (que les sociologues ont dû investiguer) :

  • Overconfidence : quand on a gagné récemment, on prend plus de risques, on se croit meilleur que les autres
  • Refaire ses pertes : quand on a perdu, on a tendance à prendre plus de risques aussi, du genre « je vais me refaire ». Mais beaucoup d’investisseurs boursiers oublient que un titre qui fait -33% devra faire +50% pour revenir à son cours initial… Les pentes sont toujours plus faciles à dévaler qu’à remonter (non, ce n’est pas parce que les vacances de février approchent. Quoique. Finalement, la journée se termine de manière moins saumâtre).

Livre lu : John Steinbeck – Les naufragés de l’autocar

John Steinbeck est un vieil ami. Je n’en pas lu autant que j’ai lu de Giono ou Djian, mais je tiens John Steinbeck pour le plus grand écrivain américain du XXème siècle (oui, devant Richard Brautigan, oui, devant Jack Kerouac).
Le livre que je viens de (re)lire s’appelle Les naufragés de l’autocar, et étant donné que j’ai lu la majorité de mes Steinbeck avant de démarrer ce blog, je profite de cette critique pour faire une taxonomie rapide de l’auteur et de l’oeuvre.
Les naufragés de l’autocar est – je suppose – une oeuvre mineure de Steinbeck, mais ce n’est pas pour autant une oeuvre négligeable, loin de là. C’est amusant, parce que dans ma typologie des oeuvres de Steinbeck, je ne serais pas sûr de pouvoir loger facilement ce livre-là.
Steinbeck est connu pour les Raisins de la colère, que je classerai dans ses romans politiques, avec En un combat douteux. Une variante plus soft sur ce thème en sera Des souris et des hommes, qui est aussi un très beau film de Gary Sinise avec John Malkovich.

Il y a une autre veine, aussi chère à mon coeur, qui est la veine humoristico-tendre de Tortilla flat, Rue de la sardine et Tendre jeudi. S’il prenait la fantaisie à quelqu’un (au hasard parmi nous 😉 ) de croiser En un combat douteux et Tendre jeudi, je pense que toute la personnalité de Steinbeck serait révélée :

  • un étonnant observateur des personnes, mais aussi des paysages et des situations
  • un ardent défenseur de la cause humaine (ça sonne mal, je sais, mais il est tard), on va dire un ardent croyant en l’homme (c’est pas mieux, mais je fais ce que je peux)
  • un vivant ô combien vivant, actif et énergique, brûlant d’un idéal. Les premiers paragraphes de Travels with Charley sont marquants en ce sens : Steinbeck se positionne comme un éternel vagabond (« once a bum, always a bum ») prêt à bondir dès qu’un navire siffle son départ.

Une troisième catégorie de romans pourrait être « romans de la terre », dans lesquels je compterais La grande vallée, Au dieu inconnu et A l’est d’eden, le dernier étant de loin le plus âpre, le plus biblique (Caïn et Abel ne sont pas loin). J’avoue que le film m’a moins frappé, mais c’est peut-être une histoire de génération (quoique, j’aime bien James Dean par ailleurs). Autant A l’est d’eden est clairement biblique et américain, avec la Faute et le Pardon, autant Au dieu inconnu m’a fait penser à Colline, de Giono, avec cette nature animiste et rebelle.

Nous abordons maintenant les romans inclassables, ou multitrophes, dont Les naufragés de l’autocar.

  • La perle et Le poney rouge : je n’accroche pas, ce sont des romans pour enfants mais finalement destinés aux adultes, des allégories simples et finalement déprimantes ;
  • La coupe d’or : un roman historique, le premier livre de Steinbeck, l’histoire d’un homme (typique de Steinbeck) qui ne s’arrête pas aux frontières du raisonnable.

Il me reste trois romans / récits que j’ai gardés pour la fin. A eux trois, ils décrivent l’Amérique de Steinbeck, celle qui, sans forfanterie, me fait rêver.

  • Une saison amère est un des romans pour lequel j’ai une secrète préférence, ce ne sont pas les lumières amusées de Tortilla Flat, ni la grandeur de En un combat douteux, il s’agit d’un homme, épicier, qui décide de devenir riche, d’une manière directe, non pas brutale, mais pas loin, dans les limites de sa morale pragmatique, et le lecteur est d’accord pour le suivre.
  • Les naufragés de l’autocar représente une autre incursion dans l’amérique mythique, celle des années 50, mais je trouve ce roman toujours d’actualité. Les situations sont intemporelles, les personnages sont permanents. Je cite juste un exemple mais il y en a des centaines :
  • M. Pritchard usait d’une stratégie bien établie dans ses rapports avec les gens. Il n’oubliait jamais le nom d’un homme plus riche ou plus puissant que lui, mais il oubliait régulièrement le nom d’un inférieur. Il avait découvert que d’amener un homme à décliner son nom suffisait pour le placer dans une position légèrement désavantageuse.
    John Steinbeck, Les naufragés de l’autocar, Folio n° 861, p. 183.

  • Travels with Charley est, à ma connaissance, la dernière oeuvre de Steinbeck. Atteignant la soixantaine, il décide de partir seul (enfin, avec Charley, son grand caniche) en pickup pour « redécouvrir l’Amérique ». Un pionnier, je vous dis, un vrai. Le résultat est un récit forcément daté, mais une vraie bonne tranche de vie.

Voilà ma contribution, bien humblement.