Daily Archives: 20 août 2011

Variations sur le Cycle de Dune et quelques représentations mentales

Dans Les hérétiques de Dune (de Frank Herbert, Presses Pocket n° 5322), le jeune Duncan Idaho (9 ans) parvient à tromper la vigilance de ses gardes, et arrive à se faufiler dans une zone interdite. Rattrapé, il apprend que les gardes vont être sévèrement punis, sur décision de la Révérende Mère Bene Gesserit qui a la responsabilité du Duncan. Or « Duncan aimait bien certains gardes, et il les incitait parfois à jouer ou à plaisanter avec lui. Et maintenant, à cause d’un caprice de sa part, ses amis allaient être punis » (id. p. 32).

On voit bien la stratégie de manipulation classique du Bene Gesserit :

  • éduquer les gardes, par la manière forte (une punition douloureuse, à plusieurs niveaux, adaptée à chaque garde)
  • éduquer Duncan, par la manière forte (la culpabilité)

Et l’on en voit les effets, qui étaient prévisibles : « Certains lui tournaient la tête (sic) et plus personne n’acceptait de plaisanter avec lui. Tous lui gardaient visiblement rancune de leur punition » (id., p. 34).

Ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe dans la tête des gardes, et ce qui pourrait s’y passer.

Ce qui se passe probablement dans la tête des gardes (changement de niveau 1, dans la terminologie du livre de Watzlawick et al., thibillet – et commentaires – sur ce sujet ici) :

  • Je suis puni à cause de ce petit idiot. Qu’avait-il besoin d’aller fouiner dans des endroits qu’il savait interdits. Je ne veux plus rien avoir à faire avec cet enfant, et je vais le punir à mon tour, je ne jouerai plus, je ne plaisanterai plus, ça lui fera les pieds.

C’est une réaction classique de « c’est la faute des autres », ce qui est une manière pratique de dire qu’on n’est pas responsable. Stratégie courante, mais qui empêche d’atteindre la sérénité.

Ce qui pourrait se passer dans la tête d’un garde (changement de niveau 2, source idem) :

  • Prétendre contraindre cet enfant à ne plus être curieux, c’est aller contre sa nature. Il a fait ce qu’il souhaitait faire, naturellement. Certes, il regrette les conséquences de son acte, car il a bon coeur, mais il ne regrette pas l’acte en tant que tel. Et le contraindre à modifier son attitude (ne plus s’éclipser) risque de ne pas marcher. Il va juste en dériver de la rancoeur contre la Révérende Mère, car on ne l’a pas puni, lui, mais c’est encore pire, puisqu’on lui a dit sciemment que nous serions punis.
  • En fait, la première responsabilité m’incomble. J’étais censé le surveiller. Il a échappé à ma surveillance. C’est donc normal que je sois puni pour mon manque de vigilance. On ne punit pas l’eau qui brise le barrage, on punit le barrage (voire le concepteur du barrage).
  • La deuxième responsabilité est plus subtile. Cet enfant a développé des relations d’amitié, et je m’y suis prêté. Est-ce que cela a diminué ma vigilance ? Peut-être. Je me disais qu’il ne me ferait pas de coup fourré, puisqu’il m’aimait bien. Mais en fait, ce sont deux choses distinctes. Il avait envie de savoir, et il n’a pas mesuré les conséquences que cela aurait pour moi. Je suis puni pour mon manque de vigilance, soit, et c’est de ma responsabilité. Mais la raison de ma punition n’a rien à voir avec mon amitié.
  • En fait, je ne devrais pas en vouloir au gosse. Je devrais m’en vouloir d’abord à moi-même, puis à celle qui me punit, car elle le fait aussi pour de mauvaises raisons, qui tiennent de la manipulation.
  • Je vais donc conserver mes relations d’amitié avec ce gosse, car il m’a aussi appris une leçon, à son corps défendant : le devoir n’exclut pas l’amitié ; mais ce sont deux choses distinctes, non reliées ; désormais, que mes liens d’amitié ne m’empêchent pas d’exécuter ma mission.

Je pense que le Duncan aurait été extrêmement content et touché du maintien de cette relation d’amitié, et qu’il aurait probablement appris la leçon de manière bien meilleure. Quitte à ce que le garde mette les points sur les I : « petit, je t’aime bien, mais sache que si jamais je te choppe à essayer de filer, je te décolle la peau en lanières. Ton job est peut-être d’essayer de tester les limites du système, mais moi, je suis le système, ne l’oublie pas ». (Hum, il y a un danger à dire ce genre de chose : provoquer une émulation chez le jeunôt, qui va se dire « Ouahé, il m’a défié, je vais lui faire voir ! »)

Les gardes n’ont probablement pas été éduqués, ni recrutés, selon un filtre « doit pouvoir changer ses représentations mentales ». Mais c’est fort dommage.

Dette en Europe et marchés financiers – interview CCTV

Comme tous mes réseaux sociaux (oui, vous, les trois geeks au fond de la classe, là…) le savent, j’ai été interviewé le 18 août sur le mini-sommet franco-allemand et les marchés financiers. Cela a donné lieu à un reportage sur CCTV (China Central Television) dont le making of traîne sur la Toile (c’est fou ce que Gougl peut indexer comme contenu…). Ayant eu des problèmes à visionner la vidéo sur le site de CCTV, j’en poste une copie ici (merci à Olivier D. pour son aide, il a été 367 plus efficace que moi).

Je ne suis pas satisfait de ce reportage, car je suis incurablement perfectionniste et pointilleux. Passons sur le choix discutable de la photo (j’ai l’air de mâcher une chique) ou la séquence fantôme tout à la fin (le téléspectateur chinois attend une ultime déclaration, je prends ma respiration genre Enzo dans Le Grand Bleu, et puis… rien). Il s’agit avant tout du fond de la discussion. Je vous livre ici (de mémoire) mes réponses aux questions de la journaliste, pour info et discussions. Cela me permet insidieusement de proposer des réponses un peu plus construites que ce que j’ai dit en 10 minutes (vs. les poignées de secondes qui ont été citées) et évitera les bafouillements du live. Comme d’habitude, ces propos n’engagent que moi, mais je suis intéressé par toute réaction / discussion sur ces thèmes.

Question 1 : le mini-sommet franco-allemand a annoncé 4 résolutions (inscrire une règle d’or dans la constitution ; instituer une taxe sur les transactions financières ; développer un gouvernement économique européen ; converger vers un impôt sur les sociétés commun au deux pays). Dans quelle mesure ces nouvelles sont-elles de nature à rassurer les marchés financiers ?

Ma réponse : En substance, ces 4 mesures ne changent pas grand chose. Prenons l’exemple de la règle d’or. Les marchés financiers sont déjà au courant du surendettement de certains États, et de leur incapacité actuelle à gérer leurs déficits. Le fait d’inscrire une règle d’or dans les textes officiels ne changera rien tant qu’il n’y aura pas d’actes concrets qui suivent. C’est la même chose pour la taxe sur les transactions financières. Cela fait presque 40 ans qu’on en parle, sous le nom de Taxe Tobin. Il faut croire qu’il y a des blocages (politiques, idéologiques) qui empêchent la mise en place pratique de ces solutions. C’est pourquoi on peut comprendre la déception des marchés financiers : même si ces déclarations annoncent une intention politique, il faut que derrière ces mots – et Dieu sait si on en entend, des mots – se réalisent des réformes. La convergence fiscale est une bonne idée, qui ne mange pas (trop) de pain, et qui permet d’afficher l’union franco-allemande, mais ce n’est clairement pas ce qui va changer la donne : disons que cela fait partie du ciment européen. Quant au gouvernement économique, c’est une vaste question.

Question 2 : Justement, que peut-on dire du gouvernement économique européen ?

Ma réponse : L’Europe s’est construite, et continue à se construire, sur un paradoxe : il s’agit de mettre en commun des ressources et d’harmoniser des pratiques d’un côté, tout en gardant à l’esprit les spécificités nationales qui font la richesse culturelle de l’espace européen. Certains pays en difficulté profitent de la vache à lait européenne, tandis que d’autres pays rechignent à sacrifier leurs avantages. Mais c’est le prix à payer pour avoir un espace riche et harmonisé. Tout cela illustre la difficulté d’un gouvernement économique : il faut tomber d’accord sur les décisions qui resteront du domaine national, et celles qui appartiendront au domaine européen. Sachant que les deux domaines sont liés, par exemple pour ce qui concerne les taux d’intérêt ou les déficits publics.

Question 3 : Justement, est-ce que l’émission d’euro-obligations (eurobonds) ne serait pas une solution ?

Ma réponse : Si c’est une solution, elle n’a pas été proposée pour l’instant. Rappelons quelques faits importants. La Banque centrale européenne (BCE) a avant tout un rôle monétaire. Il s’agit de maintenir l’inflation à des niveaux raisonnables, en fixant des taux directeurs qui influencent l’offre et la demande de crédit, c’est-à-dire de monnaie. La BCE n’a pas un rôle de finances publiques, ce rôle restant dévolu à chaque État européen. La première réponse est donc que, s’il y a émission d’euro-obligations, cela représentera un changement important dans les missions attribuées à l’Union Européenne, et tous les États ne sont pas d’accord avec cette évolution. Un deuxième aspect à considérer est l’aspect du risque. L’argument actuel en faveur des euro-obligations est de dire que la Grèce doit se financer actuellement à des taux extrêmement élevés, alors que si des euro-obligations étaient émises, cela constituerait une source de financement moins coûteuse. Mais qui dit mutualisation de la source de financement dit aussi mutualisation des risques. Une euro-obligation serait-elle notée AAA, sous prétexte que la France et l’Allemagne ont cette note ? J’en doute. Le risque des euro-obligations devra refléter la moyenne du risque
 de tous les pays européens. Cela conduirait à un renchérissement du coût de financement pour la France et l’Allemagne. Même si ce renchérissement était limité, on peut imaginer les blocages et les frilosités dans ces deux pays. Cela dit, on a du mal à imaginer un gouvernement économique mutualisé sans une politique de financement commune.

Question 4 : Est-ce que cette crise remet en cause l’avenir de l’Europe ?

Ma réponse : Cela fait plus d’un demi-siècle que l’Union européenne se construit et se développe. Cela représente un énorme effort, et probablement l’une des réalisations économiques les plus importantes sur cette période. Cette crise de la dette a du bon, car elle souligne les efforts qui restent à faire, et l’urgence de sortir des mots et des stratégies nationales, mais elle ne remet pas en cause le projet européen en tant que tel. Pour ma part, j’attribue les excès de volatilité des marchés à des pratiques spéculatives (ventes à découvert), tandis que les fondamentaux des sociétés et leur rentabilité restent plutôt bons. Mais la grande incertitude concerne le taux de croissance futur de l’économie : si le grand public et les entreprises sont convaincus d’une situation de crise, la consommation va ralentir, et la croissance va s’en ressentir fortement.