Depuis maintenant quelques années, nous sommes propriétaires d’un ancien moulin en Touraine. Ayant toujours été citadin jusqu’à présent, je découvre au fil des jours une autre manière de vivre, avec d’autres repères. Voici une chronique de mes découvertes.
La vie en ruralité procure des joies simples, comme celle de guetter les animaux qui passent. Il y a les animaux avec qui nous avons passé une alliance mercantile (mésanges, rouge-gorges), du genre « food for oil » – ici c’est plutôt « food for watch » – qui viennent picorer nos graines en hiver, et puis il y a les autres, les sauvages, les rebelles, ceux qui ne connaissent ni la bride ni le mors, comme dit Maxime le Forestier. Ne parlons pas du blaireau, destructeur nocturne des souches, car on ne le voit jamais (il est non seulement nocturne, mais probablement aussi nyctalope, deux choses hors du champ de compétences d’un être humain équilibré).
L’animal sauvage est libre de son temps et de ses déplacements. Écureuil, canard, héron ou chevreuil : ce sont eux qui décident quand ils passent (s’ils passent). On prend donc vite l’habitude de jeter un œil dehors à chaque fois qu’on passe devant une porte, une fenêtre, ou idéalement une porte-fenêtre.
Et de temps en temps, aléatoirement, surprise : « Tiens, ce morceau de tronc d’arbre n’était pas dans le champ tout-à-l’heure, et en plus il broute » ; « Ah, le noixbus (cousin du chatbus de Totoro) a l’air affairé ce matin… » Bien sûr, il y a aussi des déconvenues : l’autre jour, avisant un être roulant au ras de terre comme une belette, j’ai observé le phénomène longuement à la jumelle, une fois qu’il était immobile, très immobile, trop immobile… Finalement, c’était une feuille morte, probablement la plus vive de sa branche, mais dans la catégorie belette, pas la plus véloce…
En fait, le plaisir, c’est la surprise. En ville, le bus de 8h23, eh bien il passe entre 8h21 et 8h25, et quand il y a une surprise, elle est négative : ah ben non, finalement il n’y a pas de bus à 8h23 aujourd’hui. En ruralité, le chevreuil n’a pas d’heure, il n’a même pas de jour ou de semaine. Nous ne sommes pas encore blasés (j’espère que nous ne le serons jamais), et donc dans ces cas-là, on lâche tout, on piaille « chovreuil ! » et on reste plantés comme des benêts à regarder l’animal qui broute, qui saute, qui scrute, qui snuffe…
Ces moments-là ont des points communs avec le doomscrolling des jeunes (et moins jeunes) sur leur écran de téléphone, et aussi beaucoup de points de différence. Dans les deux cas, l’observateur ne contrôle pas le flux : quand le chevreuil passe, ça peut être pour 10 secondes ou – plus rarement – de longues minutes, et on reste à regarder. Le contrôle du contenu ne dépend pas de nous. Mais le chevreuil est un événement qui a toujours une fin, souvent trop rapide, alors que le doomscrolling, comme son nom l’indique, peut durer jusqu’à la fin des temps, l’observatrice passive restant bouche bée à regarder défiler des vidéos TokTik avec un filet de bave qui dégouline sur son souête.
Il y a aussi une idée d’espace hors du temps : en doomscrolling, tel que je le comprends, on est perdu dans une bulle où l’on ne voit plus passer le temps. Pour le chevreuil scrolling, il y a un peu de cela, mais le déclencheur est bien plus agréable : j’étais en train de passer devant une fenêtre en pensant – par exemple – à une date-limite du boulot où je suis (forcément) en retard, et soudain, le tronc d’arbre qui broute relègue tout cela à l’arrière plan. Le chevreuil, c’est de l’instant présent sans avoir besoin d’un coussin de méditation : c’est là et maintenant, et tout le reste passe après. Et si tout peut passer après, c’est vraiment que ce « tout » n’est pas important par rapport à ce quadrupède parfois cornu qui vient bouffer mes bourgeons d’épicea.
Le chevreuil, c’est le reboot de la pensée, le reset des préoccupations.
Il y a quelques mois, j’ai imaginé une jeune femme, Linny Brando (la fille de Marlon, la petite sœur de Cheyenne) qui permettrait de contrer la loi de Brandolini.
Voici un deuxième exemple de tactique conversationnelle quand votre interlocuteur a un avis nettement opposé au vôtre. Cela s’opère en 2 mouvements. Dans un premier temps, il s’agit d’aller dans le même sens que ce qui est dit – histoire de bâtir un terrain commun – puis, dans un deuxième temps, de créer la surprise avec un pas de côté qui sert votre propos.
Tous les escrimeurs le savent (je ne suis pas expert en escrime, mais j’ai beaucoup regardé Scaramouche), il ne faut pas contrer une attaque frontale, mais la dévier subtilement pour déséquilibrer l’adversaire. Comme il y avait autrefois la botte de Nevers, voyons maintenant la botte de Brando.
D’abord, le premier mouvement. Dans la plupart des conversations enflammées ou les polémiques entre deux personnes, chacune reste campée sur ses bases. Pendant que l’autre nous assène des arguments ineptes d’une voix haut perchée, nous n’écoutons que pour préparer mentalement des contre-arguments, que nous imposerons d’une voix de plus en plus énervée. Et comme chacun fait ça, le débat avance autant qu’un âne dans une piscine de porridge.
Une des premières tactiques de conversation consiste donc à faire l’inverse : chercher les points communs, identifier ce avec quoi nous sommes d’accord dans ce que dit notre interlocuteur, et le reconnaître. Idéalement, il s’agit vraiment d’être d’accord, et non de prétendre à un assentiment de façade, juste pour pouvoir placer nos propres arguments.
Passons au deuxième mouvement. Il s’agit ici d’apporter une contradiction subtile. Et soyons clairs : c’est très rare qu’on trouve instantanément une répartie originale, encore plus dans le contexte d’une conversation enflammée. Cela veut dire que ce deuxième mouvement se prépare à l’avance.
Voici un exemple assez connu – et exagéré – de ces 2 mouvements :
Interlocuteur : « je vais peut-être dire une connerie, mais les jeunes d’aujourd’hui n’ont plus envie de travailler. »
Linny Brando : (premier mouvement) « Vous avez raison, je vous le confirme. » (Puis, deuxième mouvement) « C’est bien une connerie. »
Ceci n’est pas un bon exemple, d’abord parce que c’est une blague connue, et ensuite parce que c’est un effet de manches gratuit qui va nous aliéner l’interlocuteur sans rien apporter à la discussion. Mais cette histoire a le mérite d’illustrer le principe des deux mouvements, et la surprise qui désoriente l’adversaire.
Voici un autre exemple, plus équilibré, et que j’ai pu pratiquer avec succès.
Interlocuteur : « de toute façon, toutes ces histoires de changement climatique, c’est un faux problème. L’humanité a toujours réussi à se sortir de ce genre de situation. L’innovation technologique nous permettra de dépasser ce problème. »
Linny Brando : (premier mouvement) « vous avez raison, je suis d’accord avec vous que l’innovation technologique va permettre à l’humanité de se sortir des problèmes que pose le changement climatique. Il y a déjà des pistes qui sont évoquées, et il y aura probablement d’autres découvertes et innovation qui vont être mises au point. ».
(Deuxième mouvement) « Mais ce ne sera pas toute l’humanité qui en bénéficiera. Seuls 10 % de la population s’en sortiront grâce aux innovations, tandis que les 90 % restants disparaîtront. Et mon intuition, c’est que ni vous, ni moi, ne ferons partie de ces 10 % de privilégiés. Mais je peux me tromper, bien sûr… »
C’est une tactique qui marche assez bien (je l’ai testée en direct), car cela permet de continuer la discussion au lieu de l’interrompre brutalement avec une répartie cassante. Nous nous retrouvons, l’interlocuteur et moi, littéralement dans le même bateau. Bien sûr, mon honorable contradicteur va contre argumenter – d’où l’intérêt de dire que je peux me tromper – et la discussion va se poursuivre, mais il y a désormais une progression en zig-zag, un décalage de la perspective, un peu à la façon du tango (deux pas en avant, un pas en arrière).
Pour conclure sur ce deuxième mouvement, citons Winston Churchill (que Linny Brando n’aurait probablement pas désavoué) : « Mes meilleures improvisations sont celles que j’ai le plus préparées ».
(à bientôt pour d’autres tactiques de Linny Brando)
Nous sommes au début 2025 et j’ai une vision relativement pessimiste de l’état du monde, et notamment du monde numérique. Tous les réseaux sociaux sont aux mains de milliardaires. Il en va de même pour les journaux. Les milliardaires et ploutocrates ont toujours eu une influence importante sur la vie politique, mais nous atteignons désormais des sommets – ou des tréfonds, c’est selon. Cette série de thibillets cherche à donner des réflexes et outils simples, avec un double objectif. D’une part, limiter la possibilité de surveillance de nos comportements et échanges quotidiens ; d’autre part, rendre plus difficile l’agrégation de ces renseignements entre les mains de sociétés privées, elles-mêmes liées à certains gouvernements ou certains mouvements politiques extrémistes.
Commençons par quelques changements simples, autour du navigateur que vous utilisez
Remplacer Google Chrome par Firefox (version ordinateur et version mobile). Firefox est un navigateur qui est respectueux des standards du Web (contrairement à Google Chrome) et il ne récupère pas nos données personnelles pour les utiliser ou les revendre (contrairement à Google Chrome).
Tant qu’à faire, dans la barre de recherche de Firefox, opter pour un autre moteur de recherche que Google (il y a le choix entre plusieurs moteurs, par exemple DuckDuckGo ou Wikipedia).
Dans Firefox, installer un bloqueur de publicité comme uBlock Origin. Non seulement cela aura l’avantage d’éviter les agressions visuelles, en offrant des pages Web plus épurées, mais cela accélérera le chargement des pages – puisque la publicité et des cookies consomment beaucoup de bande passante.
Tant qu’à faire, à propos des cookies qui servent à traquer notre comportement et qui se transmettent d’un site à un autre, ne pas hésiter à installer une extension anti-cookies et traqueurs comme I don’t care about cookies ou Privacy Badger (les deux coexistent parfaitement bien).
Toujours dans Firefox, installer l’extension Facebook Container. Si vous avez un profil Facebook, saviez-vous que vous êtes surveillé-e sur la plupart des autres sites web que vous consultez ? (Un indice : à chaque fois que l’on vous propose d’utiliser votre profil Facebook pour vous inscrire à un nouveau service, cela veut dire que Facebook a pisté votre navigation et collecte des données sur vos comportements – même si vous vous êtes déconnecté-e de votre compte Facebook). Avec cette extension Facebook Container, votre navigateur élève une muraille de Chine dès que vous quittez votre page Facebook : ce que vous faites sous Facebook reste dans Facebook, et la surveillance de cette société ne s’étend plus aux autres sites que vous visitez.
Il y a d’autres modifications que vous pouvez faire au sein de votre navigateur web, mais les premiers pas évoqués ci-dessus sont un bon début. D’autres conseils viendront…
Docthib’s tiny law : « Si, pour un produit ou un service donné, vous cherchez une alternative plus durable ou respectueuse*, tout en exigeant le même niveau de qualité que précédemment, alors vous n’êtes pas un-e vrai-e activiste. «
* Au sens du développement durable, de la soutenabilité, ou du respect des données personnelles et de la vie privée.
Mon premier exemple est une évidence : Amazon. Aujourd’hui, le réflexe de la majorité des personnes est de faire leurs achats sur ce site. C’est rapide, pas cher, et le choix est immense. Quand j’étais jeune (dans la seconde moitié du XXème siècle), il existait encore des drogueries dans chaque quartier : en bas de chez soi, on pouvait y trouver du détachant, des gants de ménage et des bassines, de la peinture ou du bicarbonate, de la quincaillerie, des ampoules…
Amazon a remplacé tout cela, et n’importe quelle petite-moyenne-grande surface de bricolage pâlit d’envie (ou de jalousie) devant le choix offert par ce site en ligne. À tel point que des vendeuses de rayon me disent que désormais, les clients viennent pour demander des conseils, prendre le produit en photo avec leur téléphone, puis l’achètent sur Amazon.
Mais cette entreprise n’est ni durable, ni respectueuse de l’environnement, et elle traite mal ses salariés ou ses fournisseurs – sans parler de la collecte des données personnelles des consommateurs lors de leurs achats. Amazon ne paie pas d’impôts, licencie les salariés syndiqués, et envoie des dizaines de milliers de produits neufs dans les décharges chaque année.
Quelle sont les alternatives que j’utilise désormais depuis plusieurs années ?
Dans un premier temps, Fnac–Darty. C’est une société qui paie ses impôts, qui a des vrais magasins avec des vraies vendeuses, beaucoup de choix dans les rayons (tout en évitant des produits électroniques à bas prix venus du bout du monde), et les controverses sur cette enseigne sont infiniment moindres que celles sur son tout-puissant concurrent.
Alors oui, les produits vendus par la Fnac sont souvent un peu plus chers que chez concurrent sus-cité – mais pas toujours. Et pour les achats en ligne, les temps de livraison peuvent être plus longs de quelques jours.
On en vient à deux compléments à la loi ci-dessus :
le prix n’est pas tout ;
la notion de confort.
Le prix n’est pas tout, car pour une entreprise qui ne paie pas d’impôts, voire pas de charges sociales dans certains pays, c’est facile de vendre moins cher que ses concurrents. Mais essayons maintenant de remplacer le discours courant. Au lieu de dire » Amazon offre le meilleur prix « , disons plutôt » Amazon refuse d’assurer la sécurité de ses salariés, et refuse de payer sa contribution à la société « . Avons-nous envie d’encourager ce système, alors qu’à titre personnel, nous payons des impôts et bénéficions d’une protection sociale ? En d’autres termes : quand je paie un peu moins cher un produit vendu par Amazon, j’encourage une entreprise fraudeuse et non-éthique.
Parlons du confort, avec une autre source d’alternatives pour les achats de livres (je lis beaucoup). Amazon est peut-être la plus grande librairie du monde, mais en comparaison :
les rayons de chaque magasin Fnac sont très remplis, on peut donc comparer, lire tout un chapitre, fureter dans des zones aux thèmes improbables et donc découvrir, goûter, voir, sentir… et par ailleurs
les librairies de quartier, quoi que plus petites, peuvent toutes commander n’importe quel livre*, avec une livraison qui arrive le plus souvent le lendemain. Avec, de surcroît, les avis personnalisés du vendeur.
* à l’exception des livres imprimés sur commande, comme relaté ici.
Il y a du plaisir à se détourner de son chemin pour quelques minutes, pour aller flâner dans les rayons d’une librairie, voire parler avec un être humain sur les mérites comparés de deux auteurs ou sur les meilleures ventes du mois.
Ma troisième source d’alternatives, hors livres ou produits trouvables à la Fnac, c’est un petit dossier dans mon navigateur que j’ai appelé » Achat-zone « . Achat-zone est mon anti-Amazon : c’est un dossier de ma barre personnelle (sous Firefox) que j’alimente régulièrement avec tous les sites français et leurs produits que je consomme régulièrement sans pouvoir les trouver facilement en magasin : vêtements d’une marque française, produits de la maison, petites fournitures bien utiles… Certes, on parle d’achats en ligne, avec livraison. Et en effet, cela prend un peu plus de temps qu’avec Amazon. Mais je préfère donner (indirectement) mon argent à La Poste qui expédie mes colis, plutôt que de contribuer aux cadences infernales et à la précarité des livreurs Amazon.
Revenons à cette notion de confort, ou d’abandon d’un certain confort. L’impulsion d’un achat sous Amazon est souvent encouragée par la promesse que le produit sera livré très rapidement – mais franchement : est-ce que ma vie va changer parce que tel produit a été livré le mardi plutôt que le vendredi ? Dans ces temps d’instantanéité, il est bon de revenir à la patience, de mesurer le temps qui passe, et de comprendre qu’une commande+livraison doit prendre un certain temps, car il y a des êtres humains à l’autre bout de la chaîne. Et au pire, quand on m’annonce certains temps de livraison » longs » (10 jours, oulala, on a l’impression que certaines personnes sont en train de trépigner à côté de leur boîte aux lettres), cela peut me permettre de remettre en cause l’achat : » finalement, ai-je vraiment besoin de ce produit ? «
Je modifie donc ma mini-loi, pour ajouter la dimension du confort, ou le choix volontaire d’accepter une réduction du confort :
Docthib’s tiny law : « Si, pour un produit ou un service donné, vous cherchez une alternative plus durable ou respectueuse*, tout en exigeant le même niveau de qualité ou de confort que précédemment, alors vous n’êtes pas un-e vrai-e activiste. «
* Au sens du développement durable, de la soutenabilité, ou du respect des données personnelles et de la vie privée.
At a time when many people are making their New Year’s resolutions, and perhaps just as many are deciding to stop making such resolutions (“new year’s resolutions are like a cheque drawn on a bank in which you have no account”, Oscar Wilde), I am trying to keep a resolution I made almost one year ago, i.e. to start a series of blog posts on a new theme. As usual, I don’t know how often these blog posts will be published, or how extensive the list will be: it’s the beginnings that are the most beautiful, or at any rate, the most exciting.
So what are we going to talk about? It all starts with an aphorism I concocted around March 2024, which goes like this:
Docthib’s tiny law:“If, for a given product or service, you are looking for a more sustainable or respectful* alternative, while at the same time demanding the same level of quality or confort as before, then you are not a true activist.”
sustainable in the sense of sustainable development, sustainability; respectful, in the sense of respectful of the environment or respecting your privacy / personal data.
This aphorism doesn’t come out of nowhere, nor is it purely theoretical: it stems from my personal experiences and observations, with examples that are sometimes important, sometimes trivial, but nonetheless relating to many different fields. And I suspect this law could become a motto for many people.
In the coming weeks, I will be developing these examples. In the meantime, you can question yourself: how does this aphorism speak to you? In other words, to what field / tool / product could you apply this law?
À l’heure où beaucoup prennent des bonnes résolutions pour cette nouvelle année, tandis qu’un nombre peut-être aussi important de personnes décident de ne plus en prendre ‘(« les bonnes résolutions sont comme un chèque tiré sur une banque dans laquelle on n’a pas de compte », disait Oscar Wilde), j’essaie pour ma part de tenir une bonne résolution prise il y a presque un an : démarrer une série de thibillets sur un nouveau thème. Comme d’habitude, j’ignore la fréquence de parution et l’exhaustivité de ce qui sera publié : ce sont les commencements qui sont les plus beaux, ou en tout cas, les plus enthousiasmants.
Alors de quoi va–t-on parler ? Tout part d’un aphorisme que j’ai concocté vers le mois de mars 2024, et qui se formule ainsi :
Docthib’s tiny law : « Si, pour un produit ou un service donné, vous cherchez une alternative plus durable ou respectueuse*, tout en exigeant le même niveau de qualité que précédemment, alors vous n’êtes pas un-e vrai-e activiste.«
* durable au sens développement durable, soutenabilité ; respectueuse, au sens respectueuse de l’environnement ou respectueuse des données personnelles.
Cet aphorisme ne sort pas de nulle part, et n’est pas une invention purement théorique : il est issu de mes expériences et observations personnelles, avec des exemples parfois importants, parfois triviaux, mais situés dans des domaines très variés. Et je pense, peut-être à tort, que cette loi pourrait devenir un manifeste pour quantité de personnes.
Dans les semaines qui viennent, je développerai ces exemples. Mais rien ne vous empêche, dès maintenant, de voir dans quelle mesure cet aphorisme vous parle. À quel domaine / outil / produit pourriez-vous déjà appliquer cette loi ?
Que ce soit en terme de climatoscepticisme, discours anti-vaccins ou – actualité oblige – lors d’une discussion politique, on se retrouve souvent dans la situation suivante :
Interlocuteur A : « Fausse vérité »
Interlocuteur B : « Ben non, parce que … »
Interlocuteur A : « Non, j’y crois pas / c’est un argument tordu »
Ici, l’interlocuteur B a intérêt à connaître la Loi de Brandolini, pour éviter de perdre son temps. Loi que je résume ici : c’est toujours plus facile et plus rapide de dire une fake news que de la réfuter.
Si l’interlocuteur B rentre dans le jeu de la réponse, il va passer beaucoup de temps à argumenter, pour démontrer que c’est une fausse information, et tout ça pour un résultat souvent nul, car A ne sera pas toujours pas convaincu-e.
Aussi, je propose une variante au schéma classique de la Loi de Brandolini. Nous l’appellerons la Démarche de Linny Brando. Illustrons d’abord la Loi de Brandolini par un exemple, au hasard dans une discussion sur un réseau social :
Interlocuteur A : « Fausse vérité »
Interlocuteur B : « Ben non, pas du tout, pour telle et telle raison »
Interlocuteur A : « Ah ouais ? J’y crois pas, ça ne tient pas debout comme argument. »
Interlocuteur B (démontre, à son corps défendant, la Loi de Brandolini) : « Eh bien il y a tel lien, et puis tel article, et aussi telle revue, et telle étude, et la science dit que… » (20 minutes de recherche et argumentation)
Interlocuteur A : « Ouais, je n’y crois toujours pas, et on ne m’ôtera pas de l’idée que ‘vérité fausse’ du début » (< 1 minute)
La variante, qu’on pourrait appeler Démarche de Linny Brando (la fille de Marlon, la petite soeur de Cheyenne, donc), serait :
Interlocuteur A : <énonce une fausse vérité>
Linny Brando : « Ah, c’est intéressant. Sur quoi tu t’appuies / quelles sont tes sources pour affirmer ça ? »
La lectrice ou le lecteur aura noté que (1) la charge de la preuve est désormais inversée et (2) on évite de perdre du temps. De plus, cela permet de mettre au jour quelques scénarios de réponses :
Linny Brando : « Quelles sont tes sources pour affirmer ça ? »
Interlocuteur A : « Tout le monde sait ça »
Linny Brando : « Ah ben non, pas tout le monde, moi par exemple je ne sais pas. Alors quelles sont tes sources, pour m’éclairer ? »
Ou bien :
Linny Brando : « Quelles sont tes sources pour affirmer ça ? »
Interlocuteur A : « Eh bien, c’est sûr que si tu t’informes dans les merdias pour les moutons !Ouvre les yeux et informe-toi vraiment »
Linny Brando : « D’accord, par où est-ce que tu me conseilles de commencer ? »
Ou bien, ma réponse préférée :
Linny Brando : « Quelles sont tes sources pour affirmer ça ? »
Interlocuteur A : « Non, mais j’ai pas besoin de sources pour être convaincu, c’est comme ça, c’est évident, des millénaires d’histoire de l’humanité vont dans ce sens ».
Linny Brando : « Très bien. Donc dans ce cas, c’est plutôt une religion pour toi. En fait, tu me demandes de croire sans preuve, et tu essaies de me convertir à ton culte. »
En bref, cela inverse l’effort de « qui va essayer de convaincre l’autre ». À manier avec précautions, évidemment…
Il y a au moins une autre tactique de Linny Brando (la petite soeur de Cheyenne), que nous verrons dans un prochain thibillet.
Dans son livre éponyme, Philippe Djian rend hommage aux écrivains qui l’ont inspiré, il leur paie une partie de l’ardoise (pour les jeunôts, l’addition) qu’il estime leur devoir. Et comme Philippe Djian m’a inspiré en son temps, quand j’ai dû rédiger mes remerciements pour un de mes livres, j’ai tout naturellement appelé cette page L’ardoise.
Il s’agit d’une autre ardoise ici. Ce thibillet est destiné à me servir d’aide-mémoire des programmeurs à qui je dois penser de verser de temps en temps une contribution financière, pour un de leurs développements que j’utilise régulièrement en me disant « mais comment aurais-je pu faire aussi bien / aussi vite sans cet outil ? »
Qui dit aide-mémoire dit mémoire défaillante : je démarre cette liste aujourd’hui avec quelques programmes ou extensions en tête, mais au fur et à mesure, j’enrichirai la liste.
Les applications pour lesquelles je donne de manière récurrente (par prélèvement mensuel ou annuel), ou bien que j’ai achetées.
HTML5Up, qui fait des templates HTML5 utilisables librement et gratuitement. Leur site commercial permet de leur verser 19$ ici : pixelarity.
Les applis pour lesquelles j’aurais bien aimé faire un paiement, mais ce n’est visiblement pas possible :
l’extension MailMerge sous Thunderbird, qui m’a permis de développer un cours en ligne asynchrone en envoyant des mails personnalisés à 200 étudiants (plus de 1 000 mails de suivis envoyés en un semestre)
Le génial petit utilitaire WifiKeyboard, qui permet de taper des textes sur son ordinateur, et ça s’affiche directement dans le téléphone. Bien pratique pour les textos un peu long (et les gros pouces boudinés… :-P)
L’appli pour laquelle il faudra que je pense à faire un don :
Duplicator, une extension WordPress qui permet de copier un WordPress entier et le réinstaller ailleurs. Ça m’a sauvé quand j’ai fait migrer plusieurs blogs vers un nouvel hébergeur.
Inspiré par l’exemple de mon estimé collègue Benjamin Voyer, j’ai fait la même expérience : demander à ChatGPT d’écrire ma biographie dans le style d’un article Wikipedia. À l’instar des commentaires de Ben Voyer, j’ai aussi été très surpris du résultat.
Dans la forme, c’est parfait. Cela permet aussi de se rendre compte que la langue importe peu : la même requête, en français ou en anglais, donne exactement le même texte. En d’autres termes, ChatGPT semble bien avoir un langage interne, compris de lui/elle uniquement, qui sert de base commune aux réponses dans différentes langues.
En revanche, pour ce qui concerne le fond, c’est une autre affaire. Le tableau suivant permet de comprendre visuellement mon propos :
Pour reprendre les arguments de mon estimé collègue, ce n’est pas comme si ces informations étaient difficiles à trouver : la très grande majorité d’entre elles sont publiques, présentes sur de nombreux sites, et même si je ne suis pas présent sur wikipedia (ce qui me semble normal), il y a clairement de quoi rédiger une notice wikipedia correcte à partir des éléments abondamment disponibles sur Internet.
Avec une telle liste d’erreurs, cela devient même étonnant que ChatGPT ait correctement identifié mon domaine d’activité. L’Augure Informatique (AI) dit » économiste français et professeur de finance » : je ne suis pas économiste, mais bon, c’est au moins rassurant de ne pas avoir été classé dans la catégorie » influenceur Youtube » ou » vidangeur « .
En conclusion de ce petit exercice, une observation fondamentale : alors que ChatGPT peut être d’une grande précision (et d’une grande aide) quand on lui pose des questions pragmatiques – par exemple sur l’utilisation d’une fonction Excel, il n’en est pas de même pour ce qui concerne l’actualité ou les personnes. Ce n’est pas un moteur de recherche, c’est un assistant conversationnel. En bref, ne soyez pas étonnée ou surpris s’il vous raconte des contes de fées…
PS : Je vous suggère de faire cette expérience sur votre propre nom. Vous pouvez même publier le résultat sur les réseaux sociaux avec le hashtag #ChatGepetto , on verra ce que ça donne…
Ça y est, le livre papier Finance Durableest publié et le livre électronique est en train d’être diffusé sur les différentes plates-formes (pendant un temps limité, la version électronique du livre est au prix promotionnel de 10,99 euros).
Comme annoncé, 10 personnes ont été tirées au sort et contactées par mail. A ce jour, seulement 5 d’entre elles m’ont répondu et je leur ai envoyé le livre avec une dédicace. Aussi, pour toutes les personnes qui reçoivent cette newsletter, vérifiez bien dans votre dossier spam si vous n’avez pas reçu un avis de gagnant(e) au tirage au sort : le mail a été envoyé le 26 septembre à 13h52. Les gagnants ont jusqu’au 15 octobre pour me transmettre leur adresse postale. Si certaines personnes gagnantes n’ont pas répondu à cette date, j’affecterai les ouvrages restants aux personnes suivantes dans la liste du tirage au sort (n°11, n° 12, etc).
Liberté éditoriale #5
Une lectrice m’a gentiment interpellé sur le fait que dans la newsletter précédente, j’avais mis en avant la plate-forme Amazon comme un des endroits où l’on peut se procurer ce livre. Elle argumentait qu’il valait mieux privilégier les librairies de quartier, qui sont elles-mêmes fédérées sur 2 plates-formes en ligne (à Paris et Île de France : https://www.parislibrairies.fr/ ; dans toute la France : https://www.lalibrairie.com/ ), faute de quoi, la plupart des personnes intéressées opteraient (je cite) « par paresse/ parce que c’est plus simple/ parce qu’il y avait un lien » pour une commande sur Amazon.
Cela mérite quelques explications de ma part sur les choix éditoriaux que j’ai faits, et leurs différentes raisons. Premièrement, je n’ai aucune tendresse pour Amazon, et je les épingle au moins 3 fois dans le livre sur leurs pratiques dommageables pour l’environnement. Les librairies de quartier ont toute ma sympathie, et dès que je le peux, je commande mes livres par ce canal. Pour préparer Finance Durable, j’ai voulu tester auparavant l’édition en ligne de bout en bout : j’ai donc publié un roman de jeunesse en avril 2021 sur BoD en étant attentif aux différentes étapes du processus. Or, à cette occasion, plusieurs personnes m’ont dit avoir voulu commander le roman depuis leur libraire de quartier – ce qui est parfaitement possible, selon les dires de BoD – mais certains ont refusé, en disant qu’ils ne prenaient pas les commandes d’impression à la demande. Je ne connais pas les raisons de ces libraires. BoD pense que c’est peut-être par peur d’avoir des retours (et pourtant, il n’y a qu’un seul exemplaire qui est commandé pour un client donné…). La solution des libraires n’est donc pas 100 % efficace, et croyez bien que je le regrette. Par exemple, dans les 2 plates-formes mentionnées ci-dessus, la deuxième ne référence pas mon livre – alors qu’il est diffusé partout ailleurs – pas plus que mon roman, donc si vous souhaitez recevoir Finance Durable chez un libraire près de chez vous, je vous conseille d’utiliser la première plate-forme (ou commander sur BoD). On peut noter aussi que certaines plates-formes grand public ne référencent pas le livre (par exemple Eyrolles.com…)
Abordons maintenant le cas des plates-formes commerciales comme Fnac.com ou Amazon. D’abord, comme je le faisais remarquer à ma lectrice, je ne peux pas exclure ces plates-formes – quand bien même je souhaiterais le faire, ce qui n’est pas sûr (j’y reviens plus loin). En effet, BoD propose la diffusion auprès des libraires et des plates-formes de vente, sans qu’il soit possible de sélectionner certains canaux de distribution et d’en exclure d’autres. Par ailleurs, même si Amazon n’est pas ma tasse de thé vert, je ne me vois pas exclure cette plate-forme pour au moins 2 raisons. La première raison tient à une question d’évangélisation. J’ai écrit ce livre pour proposer des changements, pour susciter de la réflexion et pour contribuer à ma manière à une évolution de nos sociétés. Dans cette optique, je préfère assurer une visibilité maximale au livre, quitte à employer des canaux qui ne correspondent pas à ma vision du monde. La deuxième raison tient à la pensée d’un auteur que je cite dès le début du livre, non pas pour défendre ses idées (il le faisait très bien lui-même, ce qui ne l’a pas empêché d’être un auteur très controversé encore aujourd’hui), mais pour montrer que la pensée de Milton Friedman mérite un peu mieux que la simplification abusive qu’en font certains journalistes. En effet, Milton Friedman défendait farouchement la liberté des individus : il refusait que l’État ou la loi puissent se substituer au libre arbitre de chacun, même pour des choix déraisonnables (sic) comme le fait d’interrompre ses études ou de se droguer. De la même manière, je ne me vois pas décider pour mon lectorat quel est le canal « vertueux » pour acheter mon livre, et quelle est la plate-forme qu’ils ne doivent pas utiliser. Cela respecte le libre arbitre de chaque personne, et cela évite un côté donneur de leçons dont nous, les professeurs, pouvons souffrir.
Enfin, le choix d’une solution d’impression à la demande permet d’éviter certains travers du mode d’édition classique et notamment leurs impacts environnementaux. Dans un schéma d’édition classique, la mise en place d’un nouveau livre demande en effet que l’éditeur imprime à l’avance des centaines, voire des milliers d’exemplaires, puis qu’il procède à un approvisionnement auprès de tous les petits libraires et des plates-formes en ligne, avec la menace des retours. Cela occasionne quantité de déplacements logistiques, une grosse consommation de ressources, avec le risque non négligeable de devoir détruire des exemplaires qui n’auront pas trouvé preneur. Un article récent du Monde (M le Mag) aborde ce sujet en détail. Par opposition, l’impression à la demande garantit qu’un livre n’est imprimé qu’à partir du moment où il a été commandé par un lecteur, et le livre est livré par la Poste au milieu du courrier, et non par un transporteur dédié à ce trajet. En résumé, pour paraphraser un dicton environnemental, le meilleur stock de livres est celui qu’on ne produit pas.
Je reste à votre disposition pour tout commentaire ou discussion, et vous souhaite à toutes et à tous une bonne lecture ! Cette newsletter à parution épisodique (précédents épisodes ici) se transformera en un flux plus ou moins régulier d’analyses et de réflexions autour de l’actualité en rapport avec la finance durable. N’hésitez pas à partager autour de vous (inscription à la newsletter ici). Vous pouvez aussi déposer un commentaire en bas de la page.
Bienvenue dans ce 4ème numéro de la newsletter finance durable – éclosion d’un livre ! Aujourd’hui, la remise du manuscrit définitif et quelques informations.
Finance qui dure, dure, dure…
Ça aura été une aventure – dont la majeure partie ne fait d’ailleurs que commencer. Un rappel chronologique est peut-être nécessaire, avant de vous donner les nouvelles les plus récentes. En juillet 2019, je fais – un peu par chance – une Fresque du Climat. Ma réaction est la même que celle de tous les participants : entre stupeur, inquiétude et prise de conscience. Quelques mois passent et l’idée mûrit dans ma tête : il faut que je défriche l’intersection entre la finance d’entreprise et le développement durable, non seulement pour me former à ces enjeux, mais surtout pour répondre aux besoins des générations futures d’étudiants et de managers. À l’époque, je visualise le livre comme une série de réflexions qui prendra, allez, à tout casser, 120 pages et trois à six mois d’écriture. Et puis le temps passe, et je noircis des pages, et je lis la presse, et je compulse des articles de recherche, et je parle avec beaucoup de personnes qui sont proches – de près ou de loin – de ces sujets. Je profite de périodes de temps dédié (une année sabbatique, les vacances en août) pour avancer sur la rédaction.
Août 2021, au vert
L’été 2021 est un beau souvenir : je me vois encore dans ce grand jardin – disons plutôt un petit parc – sous les arbres, à travailler sur mon ordinateur en guettant les écureuils. Mais le livre n’est pas terminé, et l’année académique recommence. En parallèle de mes cours et de mes diverses activités professionnelles, j’essaie de dégager du temps pour lire et rédiger. L’ouvrage grossit, mais je n’en vois pas la fin.
Arrive le printemps 2022 avec un mini burnout : il est temps de lever le pied, entre mon métier de prof, mes autres activités et la rédaction du livre, trop c’est trop, le corps et le cerveau n’arrivent plus à suivre.
Puis arrive l’été 2022. Ma belle-fille suggère de remplacer le titre « finance durable » par « finance qui dure », tant cet ouvrage ressemble à l’Arlésienne d’Alphonse Daudet. C’est sympa de se sentir soutenu… Il faut terminer, ce qui veut dire décider des limites de l’ouvrage – car l’actualité de cet été caniculaire offre chaque jour de nouveaux éléments de réflexion et d’analyse, et je pourrais continuer encore longtemps. Heureusement, j’ai de saines lectures : La vie secrète des arbres, d’une part, et The Good Ancestor d’autre part. Nous avons aussi la chance d’être dans un ancien moulin alimenté par une rivière et bordé par une forêt.
Août 2022, étiage
Les rythmes de la nature s’accordent parfaitement avec la finalisation de ce projet :
la rivière souffre des canicules et de la sécheresse mais les libellules sont omniprésentes et les écureuils font plusieurs apparitions par jour ;
en fin de journée, je vais scier du bois, et des petites chauves-souris chassent au crépuscule puis vont dormir dans la cave avant que nous allions observer les étoiles ;
nous avons aussi la chance de voir passer des buses variables et des vols de cigognes migratrices.
Les dernières semaines sont marquées par une mort et une naissance.
Feu Bloozy
Un petit rouge-gorge se cogne dans une vitre et malgré nos soins, ne survit pas à ce choc frontal. Nous enterrons Bloozy sur les bords de la rivière avec une petite cérémonie – et à cette occasion, j’essaie sans trop de succès de jouer la Sonnerie aux Morts au clairon. Mais nous avons aussi une naissance : un petit faon adopté par la famille, et répondant au doux patronyme de Juan.
Les journées passent au rythme de la nature et de la mise en page. Le dimanche 28 août 2022, j’envoie enfin le manuscrit définitif. Trois cent quatre-vingt-quatorze pages au total, c’est un beau bébé.
Liberté éditoriale #4
Le principe de l’auto édition, c’est que l’on fait tout soi-même. Un des chantiers marquants aura été la constitution de l’Index. En pratique, il s’agit d’identifier tous les termes importants et les pages dans lesquelles ils sont cités (y compris les noms des auteurs, des entreprises, les textes réglementaires…), ce qui est déjà un travail de romain.
Puis il faut procéder à des choix d’organisation de l’index : à titre d’illustration, pour la Valeur Actuelle Nette, l’entrée principale d’index doit-elle être « Valeur (actuelle nette) » ou « VAN » ? Idem pour Changement climatique : l’indiquer à « changement » ou à « Climat » ? Il y a aussi beaucoup de cas où l’index se mord la queue. Le coût moyen pondéré du capital durable se retrouve ainsi dans l’entrée « coût », mais aussi dans l’entrée « capital (coût du) » de même que dans « durable (coût moyen pondéré du capital…) ». C’est un peu la variante moliérenne de « belle marquise, vos yeux me font mourir d’amour« .
Au final, cela donne plus d’un millier de références d’index, tout de même… Il était temps que cela finisse.
Et maintenant ?
La vie aux champs
Dans les prochains jours, je vais procéder au tirage au sort des dix exemplaires dédicacés que je vais offrir à dix personnes parmi les inscrit.e.s à la newsletter, comme je vous l’avais promis (Cf. le lien d’inscription vers la newsletter). Si vous n’êtes pas parmi ces dix personnes chanceuses, vous aurez toujours la ressource d’acheter l’ouvrage à un prix somme toute assez modique (vingt-trois euros, hors frais d’envoi, pour presque quatre cents pages), soit sur le site de l’éditeur – ce qui est le plus rapide, mais un peu plus coûteux avec les frais de port – soit sur amazon ou fnac.com – mais les délais sont plus longs.
Enfin, cette newsletter à parution épisodique se transformera en un flux plus ou moins régulier d’analyses et de réflexions autour de l’actualité en rapport avec la finance durable. N’hésitez pas à la partager autour de vous. Vous pouvez aussi déposer un commentaire en bas de la page.
Does my happiness upset you Why are you best with gloom Cause I laugh like I’ve got a goldmine Diggin’ up in my living room
Now you may shoot me with your words You may cut me with your eyes And I’ll rise I’ll rise I’ll rise
Ce sont les paroles de la chanson I’ll rise, de Ben Harper.
J’ai déjà publié deux fois ces paroles, la dernière fois il y a 16 ans. Je viens d’envoyer chez l’éditeur la version définitive de Finance durable (le livre). #financedurable
394 pages, plus de 400 fiches thématiques, bientôt dans toutes les librairies. Je posterai des nouvelles par le biais de ce blog. Mais d’abord, je vais prendre quelques jours off… 🙂
Mes soucis avec une agence immobilière / syndic m’inspirent ces réflexions, en faisant un parallèle entre les mésaventures d’un locataire et celles d’une entreprise – et quelques considérations de finance durable.
Home, sweet home
J’ai été locataire d’appartement plusieurs fois dans ma vie, avec à chaque fois la question lancinante : va-t-on me rendre la caution dans les temps ? Certaines agences que j’ai rencontrées ont été extrêmement correctes, d’autres n’avaient pas calculé les charges de copropriété en 5 ans, et m’ont présenté la facture – fortement en ma défaveur – lors de la sortie des lieux. C’est donc un milieu où le pire côtoie le meilleur.
Ma situation avec la société Casteele (Charenton le pont)
J’ai loué un appartement géré par leurs soins pendant plus de 4 ans, sans anicroche, notamment car je payais mes loyers par prélèvement pour éviter les retards ou les oublis.
En novembre 2021, soit deux mois avant mon déménagement, je les préviens de la fin de mon bail en janvier 2022, et leur pose une question au sujet de la reprise de la cuisine installée par mes soins, que je propose d’imputer sur les loyers restants. Pas de réponse.
J’appelle le 1er décembre, et la gestionnaire me dit n’avoir pas vu mon mail. Je lui renvoie donc, et j’envoie aussi une lettre recommandée AR pour déclarer la fin du bail.
Après un échange de mails courant décembre sur l’état de la cuisine (demande de photos et de factures, que j’envoie), silence radio.
Wait and… wait
Je relance plusieurs fois par téléphone. La gestionnaire me dit que » ah oui, je dois demander au propriétaire « . Je lui rappelle à chaque fois que j’attends une réponse pour savoir ce que je dois régler comme loyer.
L’état des lieux a lieu le 13 janvier 2022, sans observation négative – donc conforme à l’état des lieux d’entrée. À cette occasion, je pose à nouveau la question sur la cuisine installée et le loyer, sans réponse.
Depuis l’état des lieux, j’ai appelé ou envoyé plusieurs mails, demandant le remboursement de mon dépôt de garantie. Voici les types de réponses à mes nombreux appels téléphoniques (les mails étant restés sans réponse) :
» Ah oui, je ne regarde jamais les états des lieux avant 3 semaines «
» Je vais voir avec le propriétaire pour la cuisine «
» Je reprends votre dossier et je vous envoie le chèque dans l’après-midi «
J’ai donc lancé une campagne sur Linkedin et sur Facebook en interpellant cette société. Sans réponse non plus. Ce n’est que lorsque j’ai déposé un commentaire sur la page d’avis Google que j’ai enfin eu une réponse.
Conformément à la loi Alur, la société Casteele (Charenton le pont) me devait le remboursement du dépôt de garantie + 2 x 10% de pénalités correspondant au fait que nous avions dépassé le 2ème mois au-delà du délai légal. Mais visiblement, la société Casteele (Charenton le pont) sait utiliser la loi à son avantage : la loi Alur précise que le dépôt de garantie doit être remboursé dans le mois en cas d’état des lieux conforme – ce qui était le cas – et dans les deux mois en cas d’état des lieux non conforme. J’ai reçu, pile avant la date limite, un chèque amputé de deux prestations pour remise en état, ce qui permettait à la société Casteele (Charenton le pont) de faire d’une pierre deux coups : (1) pratiquer une retenue sur mon dépôt de garantie – petite vengeance pour me punir d’avoir osé demander mon dû en public et (2) se remettre dans le cadre de la loi, prétextant que l’état des lieux de sortie n’était pas conforme. C’est bien joué, parce que les dépenses imputées (80 €) me dissuadent, par leur montant, de contacter mon avocate : en effet, celle-ci va me facturer plus que ça, rien que pour l’explication de la situation. Quant à la solution de la médiation, cela consiste à envoyer le dossier complet en deux exemplaires en lettre recommandée AR, puis à attendre des semaines voire des mois pour une médiation éventuelle. J’ai donc jeté l’éponge (mais je prends la plume).
Gestion de trésorerie et mauvais payeurs
Cette situation, beaucoup de petites entreprises et indépendants la connaissent : une grosse entreprise profite de son pouvoir pour retarder le paiement de ses obligations. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu un responsable financier me dire » Dans notre entreprise, nous ne payons jamais avant la première relance « . Ce genre de culture du mauvais payeur provoque des difficultés financières sans fin pour ceux qui attendent leur argent.
Et c’est très rarement un problème de moyens. Dans le cas de la société Casteele (Charenton le pont), par exemple, les comptes disponibles en ligne montrent qu’elle a depuis des années une trésorerie de 2 à 3 millions d’euros. C’est sûr que toutes ces cautions et tous ces loyers, ça finit par représenter un beau pactole…
Or, pour en revenir aux entreprises, ces retards de paiement occasionnent des difficultés financières chez leurs fournisseurs, comme en attestent les études de l’observatoire des délais de paiement, un département de la Banque de France. Par exemple, dans son rapport publié en 2020 (je ne cite pas le rapport 2021, trop impacté par la pandémie), l’observatoire note qu’un retard de paiement de plus d’un mois augmente la probabilité de faillite de 27% pour les entreprises ayant un CA supérieur à 7,5 M€, et jusqu’à 40% pour les petites entreprises.
Une réflexion en termes de finance durable
La finance durable – du moins telle que je la définis dans mon ouvrage à paraître – se préoccupe d’intégrer les problématiques ESG (environnement, social, gouvernance) dans la gestion financière des sociétés. Le volet social porte par exemple sur le bien-être des salariés, le traitement correct des populations locales ou encore la diversité des profils (minorités…) au sein de l’entreprise, notamment dans les instances dirigeantes. Mais il y a une variable sociale – ou plutôt sociétale – qui concerne les partenaires de l’entreprise : clients, fournisseurs, administrations, collectivités locales… Dans beaucoup d’entreprises, les clients sont valorisés – et pour cause, car ils contribuent aux revenus – tandis que les fournisseurs peuvent être oubliés ou considérés comme une variable d’ajustement.
En effet, en cas de difficultés de trésorerie, l’entreprise sera obligée de payer ses salariés, et elle n’osera pas courir le risque d’interrompre le versement de ses intérêts au banquier. Comparativement, une variable d’ajustement rapide et relativement indolore consistera à décaler les paiements aux fournisseurs. Ceux-ci sont liés à l’entreprise, qui leur assure des débouchés, et ils n’ont pas forcément les moyens de claquer la porte pour un mois de retard dans les paiements. Il s’ensuit que des entreprises sont tentées de jouer à ce jeu du mauvais payeur. Pour certaines d’entre elles, c’est peut-être une question de survie ; pour d’autres, c’est une stratégie systématique pour gérer leur trésorerie. Or, dans une vision élargie de la finance, l’entreprise aurait tout intérêt à soigner aussi bien ses clients que ses salariés ou ses fournisseurs (les fameux stakeholders, ou parties prenantes).
Une approche qui ne serait plus compétitive (moi contre vous), mais coopérative (tous ensemble) conduirait à une meilleure confiance, une meilleure circulation de l’information, et probablement, une meilleure anticipation partagée des conditions du marché – toutes les parties prenantes s’ajustant harmonieusement, plutôt que de se bouffer le nez.
Et pour revenir à l’origine de cet article, à quand un gestionnaire immobilier qui fera un élément de discours, voire de publicité, sur la rapidité avec laquelle il rembourse ses locataires ?
TotalEnergies has just published a record profit of 14 billion euros. What about the expected dividend (more than half of the profit)? In a business that is 90% based on the exploitation of fossil fuels, where are the investments to limit climate change or externalities?
Those are excerpts from a detailed analysis (in French) on my blog (limited section in English here) – contrasting classical finance and sustainability, and taking not only figures in their absolute amounts, but showing also orders of magnitude.
Let’s put on our green glasses and look at the situation of TotalEnergies from the point of view of sustainable finance. If this company decides to pay a large dividend to shareholders, this means that they can do without the money. In other words, they feel that their investment needs are amply covered.
Please refrain from smoking
Now, let’s broaden the notion of investment to encompass projects that meet any of the United Nations’ 17 Sustainable Development Goals, or ESG (environment, social, governance) criteria. The question becomes: has TotalEnergies planned enough sustainable investments? Indeed, this company could decide to invest massively – in proportion, not only in amount – in environmental policies: reduction of exploration – especially in the Arctic – and exploitation of fossil resources, major investment in truly renewable energies (not counting gas, then…)
Another way would be to further develop the letter S in ESG – more inclusion and diversity, better parity in decision-making bodies, respect for local populations in exploitation areas. Finally, G for Governance: it is always good to increase the transparency of executive remuneration methods, the independence of board members – why not invite an NGO such as Reclaim Finance to the board? – and the rejection of local corruption practices.
These sustainable investments could be extremely profitable in the medium to long term. Of course, in the short term, they would lower the risk-return trade-off, one of the pillars of traditional finance. Indeed, capital expenditures would probably reduce profitability in the short term. But if these investments contribute to a likewise reduction in the risks of the corporation (climate risks, local risks, reputational risk, lower attractiveness of the company as an employer, etc.), the risk-return ratio might benefit from that change.
We could also leave behind the classic two-dimension risk-profitability trade-off and introduce a third dimension, with a risk-profitability-sustainability tripod. The question would no longer be to maximise profitability for a given level of risk, but rather to optimise the three components of the tripod. Some companies would still continue to give priority to profitability, but at least, their stand would be clear: “We choose to ignore sustainability issues in order to maximise profitability.” Shareholders would then react accordingly: the maximisers (following the risk-profitability trade-off) would all be in favour of this move, while the optimisers (tripod) would take the high road.
TotalEnergies – the heavyweight of the French CAC 40 Index and one of the seven “supermajor” oil companies – has been attracting increasing attention for years. Indeed, it has a few blemishes on its record: 30 years of actively challenging climate change, financing authoritarian regimes, and intensive and aggressive exploration of natural environments that ought to be protected. At the same time, this company is among the best rated in its sector on ESG criteria. Some portfolio managers go so far as to say that TotalEnergies is the greenest of the oil stocks – please appreciate the oxymoron.
Where does such a paradox come from? On the one hand, we know that fossil fuel producers are major contributors to greenhouse gas (GHG) emissions… But on the other hand, an investor will want to know which companies are the most virtuous in a given sector. TotalEnergies is “relatively” well-ranked within its sector.
Finally, there is perhaps a deeper reason for the focus on this group: even today, cities are designed for and around cars; the car, or the SUV, is still, for many, a synonym of social status; logistics are still massively based on road transport (“if you bought it, a truck brought it”), or airplane delivery. Oil is therefore still a commodity of first necessity (but for how long?).
Let’s illustrate this with the yellow vests protests in France. The initial measure that triggered this movement was an increase in the carbon tax in the price of gasoline. Paradoxically, carbon tax is one of the means to reduce the effects of climate change (polluter pays principle).
Gulping gallons
Our relationship to oil is therefore complex, particularly in its human aspects: even though many of us are aware of the climate and biodiversity issues facing our planet, it is more difficult to take action when it impacts on our consumption habits or our leisure activities. TotalEnergies might be on a dark path, but this also reflects the dark side of our own choices.
Let us conclude on a positive note. Admittedly, TotalEnergies is not spending enough on ESG criteria, in comparison to its enormous amounts of GHG emissions (reminder: when communicating on their emissions, most companies « forget » scope 3 – which represents upstream and downstream emissions from their products, for example when they are used by customers. This scope 3 is enormous for TotalEnergies: 400 Megatons of CO2 equivalents, i.e. 90% of total emissions). In absolute terms, if this company were to devote just 1% of its revenues to ESG issues – and we are talking about more than 2 billion dollars here – it would be good publicity, much better than the “greenwashing” campaigns that such companies now regularly bombard us with.
Publication du bénéfice record de TotalEnergies – quelques réflexions
TotalEnergies vient de publier son bénéfice 2021 : 16 Milliards de dollars, soit 14 milliards d’euros. C’est une bonne occasion pour réfléchir d’une part en termes de finance classique, et d’autre part en termes de finance durable sur cette information.
Du point de vue de la finance classique, on peut souligner plusieurs choses. D’abord, c’est une chose de regarder un chiffre dans son montant absolu, c’en est une autre de regarder les ordres de grandeur. On peut rapporter les 16 milliards de dollars au chiffre d’affaires 2021, ce qui donne un taux de marge nette de 7,95% – c’est plus que Carrefour (1,13%), ou Orpea (4,1%) mais c’est moins que Toyota (8,25%), ou Apple (25,89%), par exemple.
Please refrain from smoking
On peut aussi réfléchir en termes de répartition de la valeur : en effet, les premières réactions dans la presse ou sur les réseaux sociaux ne se focalisent pas seulement sur le bénéfice publié, mais aussi sur l’anticipation du dividende qui sera versé aux actionnaires. Les comptes 2021 n’ayant pas été publiés dans leur intégralité, je vais me fonder sur les chiffres de 2020 et 2019. En 2020, TotalEnergies a versé un dividende de 6,69 milliards $. Sur cette même année, le groupe a payé des salaires de 8,9 milliards $. Je ne suis pas compétent en termes de politique salariale, mais je sais qu’une comparaison de deux chiffres bruts peut conduire à des simplifications, et qu’il faut donc creuser un peu. Certes, on a ici une répartition des revenus du travail d’un côté, et des revenus du capital de l’autre, selon la terminologie de Groucho Karl Marx. Encore faut-il rapporter cela en une grandeur par tête. Pour les salaires, c’est assez facile : on a 8,9 milliards $ pour 105 476 salariés, soit un salaire moyen de 84 455 $, soit 73 947 € par an. Mais il est bon de creuser encore : en effet, les salaires contiennent aussi tous les bonus, primes et avantages en nature, mais rien ne dit que ces bonus et primes sont répartis également entre tous les salariés (29,5% sont des cadres, 70,5% sont des non cadres). Le salaire moyen est donc probablement différent du salaire médian (ceux du fond de la classe, allez réviser vos statistiques). Par ailleurs, le rapport annuel 2020 nous apprend que les 11 principaux dirigeants ont coûté au groupe 21,3 millions $, soit une moyenne de 1,9 million $ par dirigeant. Comme on le voit, le montant des salaires (dans l’absolu, supérieur aux dividendes) ne donne pas les mêmes informations au fur et à mesure que l’on creuse.
Passons maintenant aux dividendes. On aimerait bien avoir un effectif des actionnaires, mais ce serait trompeur : un actionnaire peut détenir une action, tandis qu’une banque détiendra 500 000 actions (et même cela ne représenterait que 0,02% du nombre total d’actions), donc on ne peut pas calculer un dividende moyen par actionnaire, seulement un dividende moyen par action, ce qui ne va pas nous servir ici.
Or on sait, toujours en finance classique, que c’est une erreur de ne regarder que le dividende. En effet, ce qui fait la rémunération d’un actionnaire, c’est la somme des dividendes qu’il perçoit d’une part, et des plus-values qu’il réalise d’autre part au moment où il revend ses actions. Une société comme Apple, par exemple, est réputée pour verser peu, voire pas du tout de dividendes, mais les actionnaires d’Apple n’en sont pas frustrés pour autant, car la croissance du cours boursier leur assure des plus-values potentielles qui les rémunèrent suffisamment. Aussi, si l’on veut calculer la rentabilité annuelle pour une actionnaire donnée, il ne suffit pas de regarder le rendement (dividende par action/cours boursier), mais aussi la plus-value potentielle (croissance du cours de bourse sur un an). Pour information, le cours boursier de TotalEnergies a progressé de +61% sur les 5 dernières années.
Une entreprise devrait-elle dégager zéro bénéfice ?
Le bénéfice n’est pas mauvais en soi, il est même nécessaire : sans bénéfice, une société ne pourrait pas investir pour les années futures – ce qui compromettrait sa survie à moyen terme – ou rembourser ses dettes passées – ce qui déclencherait sa faillite à court terme. Plutôt que de critiquer la formation du bénéfice, il importe donc de s’interroger sur la destination de ce bénéfice. En finance classique, il y a 4 ou 5 destinations possibles du bénéfice. Attention, en toute rigueur, on ne prendra pas l’indicateur du bénéfice, mais celui du cash-flow dégagé – les lectrices intéressées et les lecteurs curieux pourront se référer à n’importe quel site de finance ou à des manuels de finance d’entreprise d’auteurs sympathiques. Le bénéfice ( = en toute rigueur, le cash-flow) peut donc être alloué à 4 ou 5 destinations : à l’investissement au sens large – nouvelles machines, bâtiments, rachat de sociétés… – mais aussi au remboursement des dettes, au paiement de dividendes, au versement de bonus aux salariés ou au placement sur les marchés financiers. La question qui se pose alors est celle de l’ordre de priorité. En finance classique, il n’y a pas de réponse tranchée : dans certaines entreprises, la priorité est donnée à l’investissement ; dans d’autres entreprises, ce qui importe avant tout, c’est de se libérer du fardeau de la dette ; dans une 3e catégorie d’entreprises, le versement du dividende aura la priorité, etc.
L’actionnaire est-il un vampire ?
Les actionnaires sont souvent décrits comme l’incarnation du mal et du libéralisme à tout crin. Mais cela dépend de qui l’on range dans cette catégorie. Il y a en effet une différence entre le fonds de pension américain bardé d’exigences sur la rentabilité, et le retraité du Calvados ou la veuve de Carpentras qui ont placé leurs économies sur les bons conseils de leur banquier – sans parler du salarié qui détient des actions de son entreprise. Ce sont tous des actionnaires. De plus, quand je paie une prime d’assurance (habitation, automobile…), je deviens de fait un actionnaire : les primes sont collectées par la compagnie d’assurance et placées sur les marchés financiers – notamment en actions. C’est notamment ce qui permet de couvrir les sinistres sans que les primes d’assurance deviennent prohibitives. Indirectement, j’ai donc intérêt à ce que les placements de la compagnie d’assurance lui rapportent suffisamment.
Le dividende est-il mauvais ?
En finance classique, quand une entreprise décide de verser des dividendes, c’est généralement pour renvoyer aux actionnaires l’argent dont l’entreprise estime ne pas avoir besoin à l’avenir (attention, il y a plusieurs théories sur la politique de dividendes, l’auteur simplifie ici). À l’inverse, une entreprise qui décide de ne pas verser de dividendes envoie le message suivant à ses actionnaires : « chers actionnaires, nous préférons garder cet argent pour l’investir dans des projets rentables, et ainsi améliorer le cours de bourse de notre entreprise. » Ainsi, comme on l’a vu précédemment, la politique de dividendes est le pendant de la politique d’investissement. En simplifiant : il importe peu à l’actionnaire de toucher des dividendes ou de voir le cours de son action monter, pour peu que la performance soit au rendez-vous. Certes, encore une fois, l’auteur simplifie, car il y a des différences de liquidité, de matérialité voire de fiscalité entre les dividendes et les plus-values, donc les 2 ne sont pas totalement interchangeables. Il n’empêche : le dividende versé, c’est de l’argent non investi par l’entreprise.
Que dit la finance durable sur ces sujets ?
Chaussons nos lunettes vertes pour regarder la situation de TotalEnergies du point de vue de la finance durable. Si ce groupe décide de verser une grande partie de son bénéfice en dividendes aux actionnaires, cela signifiera qu’ils estiment pouvoir se passer de cet argent, c’est-à-dire que leurs besoins en investissements sont suffisamment couverts. Mais si l’on élargit maintenant la notion d’investissement à des investissements durables, c’est-à-dire qui respectent un ou plusieurs des 17 objectifs de développement durable de l’ONU, ou encore les critères ESG (environnement, social, gouvernance), alors la question mérite d’être posée : le groupe TotalEnergies a-t-il prévu suffisamment d’investissements durables ? Si ce n’était pas le cas, ce groupe pourrait décider d’investir massivement dans des politiques environnementales (réduction de l’exploration – notamment en Arctique – et de l’exploitation de ressources fossiles, en contrepartie d’un investissement majeur dans les énergies renouvelables – mais véritablement renouvelables, hein, on ne compte pas le gaz 😉 ). Soulignons ici que le terme « massivement » ne devrait pas être mesuré en montant, mais plutôt en proportion de l’activité totale. Une autre voie d’investissement consisterait à développer encore plus la lettre S du triptyque ESG, avec davantage d’inclusion et de diversité, une meilleure parité dans les instances de décision et un respect des populations locales dans les zones d’exploitation. Enfin, pour le G de gouvernance, il est toujours bon de développer la transparence des méthodes de rémunération des équipes dirigeantes, l’indépendance des membres du conseil d’administration – pourquoi ne pas y inviter une O.N.G. comme Reclaim Finance ? – et le rejet des pratiques de corruption locale.
Revenons sur le S de social, avec un ordre de grandeur. Les grands groupes se targuent souvent de créer beaucoup d’emplois, en tant qu’acteurs économiques de premier plan. Comment apprécier cela ici ? On a vu que le groupe TotalEnergies a 105 000 salariés. C’est peu, comparé aux 866 000 enseignants de l’Éducation nationale qui apprennent à nos enfants les bases du changement climatique, ou aux 1,4 millions de salariés du secteur hospitalier qui soignent, notamment les maladies respiratoires dues à la pollution (plus de 40 000 morts par an), et tout cela, rien qu’en France.
C’était un joli jardin (Nino Ferrer)
Ainsi, des investissements durables avec des externalités positives seront probablement extrêmement rentables à moyen ou long terme. Certes, à court terme, ils peuvent éventuellement faire baisser le couple risque-rentabilité cher au financier classique. En effet, des investissements signifient des dépenses, et les dépenses peuvent réduire la rentabilité à court terme. Mais si ces dépenses d’investissement contribuent à faire baisser en parallèle le risque du groupe (risques climatiques, risques locaux, risque de réputation, baisse de l’attractivité de la marque employeur…), le couple risque-rentabilité s’ajustera, voire s’en retrouvera amélioré. On peut aussi quitter le couple risque-rentabilité classique, et raisonner désormais avec un trépied risque – rentabilité – soutenabilité. La question ne consistera plus à maximiser la rentabilité pour un niveau de risque donné, mais plutôt à optimiser les 3 composantes du trépied. Cela n’empêchera nullement certaines entreprises de continuer à donner la priorité à la rentabilité, mais au moins le discours sera clair : « nous choisissons délibérément d’ignorer les enjeux de soutenabilité pour assurer une maximisation de la rentabilité ». Les actionnaires ajusteront alors leur participation : les maximisateurs du couple risque-rentabilité seront attirés, tandis que les optimiseurs (trépied risque – rentabilité – soutenabilité) prendront le large.
Total, tout blanc, tout noir ou tout vert ?
Ce groupe – le poids lourd du CAC 40 – focalise une attention croissante depuis des années. En effet, il traîne quelques casseroles qui ne sont pas du meilleur effet : 40 ans de contestation active du changement climatique (article de Libé ici, article académique là), le financement de régimes autoritaires (article du Monde ici), une exploration intensive et agressive de milieux naturels à protéger (par exemple en Arctique). Dans le même temps, cette entreprise est parmi les mieux notées de son secteur sur les critères ESG. Comment ce paradoxe est-il possible ? C’est que, par nature, toutes les activités économiques ne sont pas égales en termes de développement durable. Les gros contributeurs à l’émission de gaz à effet de serre sont connus : la métallurgie, les matériaux de construction, la chimie, les producteurs d’énergies fossiles… Il s’agit donc, pour un investisseur, de savoir quelles sont les entreprises les plus vertueuses compte-tenu des contraintes de leur secteur, et inversement, qui sont les mauvais élèves. Or, dans son secteur, TotalEnergies est considéré comme une valeur bien notée selon les critères ESG. Certains gérants de portefeuille vont jusqu’à dire que c’est la plus verte des valeurs pétrolières – les littéraires apprécieront l’oxymore. Donc, là aussi, un raisonnement relatif donne un résultat plus contrasté qu’un raisonnement dans l’absolu.
Tout ça pour des routes à 80 km/h
Il y a peut-être aussi une raison plus profonde à la mise en avant de ce groupe : encore aujourd’hui, les villes sont conçues pour et autour des voitures ; la voiture est encore, pour beaucoup, un synonyme de statut social ; la logistique (en France comme aux États-Unis) est toujours massivement fondée sur le transport routier (« If you bought it, a truck brought it« ), voire aérien. Le pétrole est donc toujours (mais pour combien de temps ?) ce qu’Internet est devenu : un bien de première nécessité pour les pays développés. Il n’y a qu’à revenir sur les origines de la crise des gilets jaunes. La mesure initiale qui a déclenché ce mouvement, c’était une hausse de la taxe carbone dans le prix à la pompe. Or, la taxe carbone est un des moyens pour réduire les effets du changement climatique (principe du pollueur payeur). Toute cette affaire est donc extrêmement complexe, notamment dans ses ressorts humains : certes, beaucoup d’entre nous sont conscients des enjeux climatiques et de biodiversité auxquelles notre planète est confrontée, mais il est plus difficile d’agir quand cela impacte nos habitudes de consommation ou nos loisirs. En d’autres termes, il serait probablement injuste d’accuser TotalEnergies de noirceur sans pour autant reconnaître la part d’ambivalence sombre qu’il y a dans nos propres choix (c’est pour qui le colis Amazon livré le dimanche à 18h ?).
1% de 200 milliards
Concluons sur une note positive. A plusieurs reprises, dans ce texte, nous avons montré qu’il ne faut pas s’arrêter à des montants dans l’absolu, mais qu’il faut aussi raisonner en relatif. Prenons le contre-pied de cette idée : certes, la part consacrée par TotalEnergies aux énergies renouvelables et aux critères ESG peut apparaître comme étant dérisoire par rapport à ses activités fortement émettrices de gaz à effet de serre (scope 1, 2 et 3, s’il vous plaît). Mais dans l’absolu, ce pourcentage dérisoire pourrait représenter des centaines de millions d’euros, voire des milliards. Si ce groupe ne consacrait que 1 % de ses revenus à ces chantiers (on parle tout de même de plus de 2 milliards), cela ferait de la bonne publicité pour ce groupe, bien meilleure – en termes d’effets – que toutes les campagnes de greenwashing dont les entreprises nous abreuvent désormais régulièrement.
Liberté éditoriale #3
Dans chaque lettre d’informations « finance durable » (n°1 ici et n°2 là), j’explique à chaque fois un choix éditorial que j’ai été amené à faire dans la rédaction de Finance durable (parution imminente, je me sens comme une Dedion-Bouton roulant « à toute allure, à 35 à l’heure », comme le chantait Joe Dassin).
El Professor Panda
Finance Durable est un des plus personnels de mes livres professionnels. J’ai donc opté pour quelques illustrations à l’intérieur du livre, en esclavant deux jeunes artistes talentueux de mon entourage proche (contre rétribution, car « you have to give for what it takes« ).
En avant-première, voici un des premiers crayonnés de « Professeur Panda » (tous droits réservés, copie ou diffusion interdite, et si vous en faites un NFT, puissiez-vous finir englué(e) dans une marée noire).
Mon carburant, c’est vous
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