Daily Archives: 1 février 2006

Le syndrome RTFM

Le phénomène du zapping n’est pas récent : quand j’étais jeune et beau, les télévisions n’avaient que 3 chaines (dont une en noir et blanc), et il fallait se lever pour changer de chaine. On avait intérêt à savoir ce qu’on voulait, et à s’y tenir. Bref, c’était l’ère de la concentration. Arriva la télécommande, et l’on commença à zapper. Les stations FM sur l’autoradio devinrent programmables, hop, cette chanson ne me plaît pas, je zappe. Puis vint le signal d’appel sur le téléphone, qui permit de dire – à peu près – « Excuse-moi, vieux, je vais voir si mon autre correspondant est plus intéressant que toi ».
Puis vint le Web, avec ses liens cliquables. Il y a un temps immémorial, une publicité montrait un internaute avec ce slogan « Quand Arnaud surfe, il est très patient. Quand un lien ne répond pas, il attend toujours 2 secondes avant de cliquer ailleurs ». Aujourd’hui, nous atteignons l’acmé de la technologie, nous sommes à l’heure du zapping multichrone : au travail linéaire, on substitue le zapping neuronal, notre attention sautant comme une puce passe de canidé en canidé : de l’agenda en ligne au logiciel de messagerie qui vient de faire « tilou ! », puis à la liste des to-dos qu’on a à faire, mais voilà que le téléphone sonne, ah tiens, on toque à la porte tandis que la messagerie a re-tilouté.
« Je ne sais pas ce que j’ai fait de ma journée » devient un leitmotiv.
Ce zapping révèle une relation bizarre au temps. Il n’y a pas si longtemps, nous étions allongés dans l’herbe pendant des heures, en attendant qu’une antilope se pointe. Aujourd’hui, nos mes sont des totons virevoltants qui n’ont même pas d’axe central, tout au plus une énergie centrifuge. Bref, nous avons été pourris gâtés, et cela cause des dommages irréparables au cerveau. C’est vous dire que l’enseignement à la mode linéaire, du genre « je parle pendant 3 heures face à un public qui n’a jamais connu un monde sans télécommande », tient de la fosse aux lions, ou de l’expérience surannée.
Mais la tendance que je remarque depuis quelque temps tient à la sous-traitance des problèmes. La méthode universitaire, au temps où j’étais beau, consistait à se poser correctement la question, puis à lire tout ce qu’on trouvait sur le sujet, puis à bâtir un plan, puis à relire tout, puis à commencer à rédiger. Aujourd’hui, ce sont les forums de discussion ou les messages mails qui héritent de nos questions, et plus la question est simple, moins nous y consacrons du temps personnel. Quelques exemples des dernières années :

  1. Par mail
  • Bonjour, j’ai vu que vous aviez écrit un article sur « La displasie des métamorphes », j’ai un mémoire de maîtrise à rédiger et j’ai choisi le sujet sur « La displasie des métamorphes », aussi pourriez-vous m’envoyer toute votre bibliographie (voire, idéalement, le fichier de votre article) ?
  • Bonjour, auriez-vous des références sur l’agriculture sumérienne ? (et moi d’aller chercher sur Google et de répondre)
  • Dans les forums de discussion
    • Bonjour, comment fait-on pour installer le logiciel ?
    • Bonjour, comment fait-on pour imprimer ?

    Tous ces demandeurs ont d’autant plus raison qu’il se trouve toujours une bonne me pour les renseigner (après tout, rien ne coûte si peu cher que le temps des autres). Sauf dans certains cas, où la réponse oscille entre « je vous signale que c’est indiqué dans la FAQ » et « FAQ, bordel ! ».
    Les anglo-saxons ont une formule poétique : RTFM pour Read The Fucking Manual (traduction presque littérale : « Je me permets courtoisement de vous renvoyer à la documentation, qui, si vous prenez la peine de la consulter avant de poser vos questions ineptes, saura vous affranchir de votre ignorance crasse »).

    Voyez comme je suis d’une autre génération : je n’arrive toujours pas à rédiger des billets, ce sont plutôt des romans.
    (ce blog est de toute façon expérimental, à durée de vie non définie, mais pas infinie).

    Et comme je viens de finir Les choses de la vie, voilà la citation appropriée, et son commentaire :

    L’idée d’une longue convalescence me séduit par certains côtés. Je pourrais enfin relire Proust ou Guerre et Paix, ou un autre chef-d’oeuvre post-opératoire.
    Paul Guimard, Les choses de la vie, Folio n° 315, p. 94.

    Ainsi, dès la fin des années 60, les longs romans sont diagnostiqués comme n’étant plus lisibles qu’en état de convalescence, le reste du temps étant dévolu aux histoires courtes, aux articles de journaux, ou aux blogs…

    Les marchés financiers sont-ils efficients ? (Partie I)

    Rien de bien original dans ce billet (début d’une série), pour une personne qui prendrait le temps de lire et réfléchir. Mais notre époque est marquée du syndrome que j’appellerai RTFM. Je veux juste synthétiser en quelques billets un ensemble de faits généraux et d’opinions personnelles.

    Un magma d’opinions pâteuses

    • « les marchés ne sont pas efficients sinon personne ne jouerait en Bourse »
    • « L’an dernier, j’ai fait +34%, alors que le CAC ne grimpait que de 10%, si c’est pas une preuve… »
    • « J’ai un ami qui a un ami qui vit de ses investissements boursiers »
    • « Les théories ne sont que théoriques, il faut aussi prendre en compte la psychologie des acteurs »
    • « Et la bulle Internet, hein, c’était pas de l’inefficience ?! »

    Entendons-nous d’abord sur l’efficience des marchés

    Un marché efficient est un marché sur lequel aucun investisseur ne peut durablement réaliser un profit net supérieur à celui du marché. Avec les précisions (importantes) suivantes :

    • durablement signifie « au moins 5 ans »
    • profit net signifie « gains totaux (plus-values des actions + dividendes reçus) moins tous les coûts (frais de gestion, commissions, frais d’accès à l’information) »
    • on doit raisonner à niveau de risque équivalent

    En français dans le texte, sur un marché efficient, il ne doit pas y avoir de différence de performance entre Jojo qui s’est abonné à La Tribune, et qui passe 10 heures par jour à sélectionner des actions, et Totor qui a acheté les 40 actions du CAC 40 et puis qui est allé dormir : au bout de 5 ans, en termes de profits (nets des coûts respectifs), Jojo ne devrait pas avoir une meilleure performance que Totor.

    Les quidams qui brâment  » L’an dernier, j’ai fait +34%, alors que le CAC faisait +10% » oublient que

    • c’est sur 5 ans (ou plus) qu’ils devraient raisonner, s’ils veulent être convaincants
    • leur +34% est probablement une performance avant déduction des coûts (commissions, frais de garde, abonnements, anti-dépresseurs)
    • et surtout, ils comparent des choses non comparables : leur propre portefeuille n’est généralement pas correctement diversifié (alors que le CAC 40 est raisonnablement diversifié).

    Exemple : si je mise tout sur Volatiles inc., l’action peut s’envoler (+34%) ou avoir du plomb dans l’aile (-100%), je peux donc gagner de l’argent à proportion du risque que j’ai pris. En revanche, l’action Volatiles ne peut pas être comparée à un portefeuille diversifié comme le CAC : elle est beaucoup plus risquée, car elle dépend de risques spécifiques (ouverture de la chasse, grippe aviaire, retour à la mode des oreillers en plume) qui sont complètement dilués (et même annulés) dans un portefeuille diversifié.

    Conclusion sur ce point :
    surperformer le marché sur une année, et sur une seule valeur (ou une poignée de valeurs) n’est pas spécialement glorieux, même si cela peut être une manière plaisante de passer son temps. En revanche, de là à en déduire que les marchés ne sont pas efficients, il y a de la marge… (à suivre).