Mon livre « Finance Durable » obtient régulièrement des commentaires positifs et des mails sympathiques, mais il y a un point noir : la livraison. Idéalement, on devrait pouvoir l’acheter en passant commande chez n’importe quel libraire de quartier. Mais hélas, cette solution ne marche pas (explications dans le lien en bas).
Voici donc la liste des lieux où vous pouvez acheter « Finance durable » avec une livraison rapide :
Le mieux :acheter sur le site de l’éditeur. Avantage : en quelques jours, vous recevez le livre par la poste. Inconvénient : vous devez payer les frais de port en sus du prix du livre.
Moins bien, mais rapide :acheter sur Amazon. Avantage : en quelques jours, vous recevez le livre. Inconvénient : Amazon ne respecte pas les critères ESG (environnement, social, gouvernance), à tel point que cela en devient un cas d’école – d’ailleurs mentionné plusieurs fois dans le livre.
Solutions qui ne marchent pas bien (longs délais), voire pas du tout : FNAC, libraires de quartier, Eyrolles…
Croyez bien que je regrette cet état de fait. Mais je déplore tout autant que des personnes passent commande sur certains sites et ne reçoivent le livre que 3-4 semaines après – quand elles le reçoivent. Plus de détails – notamment les raisons derrière mon choix d’une impression à la demande pour des raisons environnementales, ou encore les problèmes avec les librairies – dans cet ancien thibillet.
Publication du bénéfice record de TotalEnergies – quelques réflexions
TotalEnergies vient de publier son bénéfice 2021 : 16 Milliards de dollars, soit 14 milliards d’euros. C’est une bonne occasion pour réfléchir d’une part en termes de finance classique, et d’autre part en termes de finance durable sur cette information.
Du point de vue de la finance classique, on peut souligner plusieurs choses. D’abord, c’est une chose de regarder un chiffre dans son montant absolu, c’en est une autre de regarder les ordres de grandeur. On peut rapporter les 16 milliards de dollars au chiffre d’affaires 2021, ce qui donne un taux de marge nette de 7,95% – c’est plus que Carrefour (1,13%), ou Orpea (4,1%) mais c’est moins que Toyota (8,25%), ou Apple (25,89%), par exemple.
Please refrain from smoking
On peut aussi réfléchir en termes de répartition de la valeur : en effet, les premières réactions dans la presse ou sur les réseaux sociaux ne se focalisent pas seulement sur le bénéfice publié, mais aussi sur l’anticipation du dividende qui sera versé aux actionnaires. Les comptes 2021 n’ayant pas été publiés dans leur intégralité, je vais me fonder sur les chiffres de 2020 et 2019. En 2020, TotalEnergies a versé un dividende de 6,69 milliards $. Sur cette même année, le groupe a payé des salaires de 8,9 milliards $. Je ne suis pas compétent en termes de politique salariale, mais je sais qu’une comparaison de deux chiffres bruts peut conduire à des simplifications, et qu’il faut donc creuser un peu. Certes, on a ici une répartition des revenus du travail d’un côté, et des revenus du capital de l’autre, selon la terminologie de Groucho Karl Marx. Encore faut-il rapporter cela en une grandeur par tête. Pour les salaires, c’est assez facile : on a 8,9 milliards $ pour 105 476 salariés, soit un salaire moyen de 84 455 $, soit 73 947 € par an. Mais il est bon de creuser encore : en effet, les salaires contiennent aussi tous les bonus, primes et avantages en nature, mais rien ne dit que ces bonus et primes sont répartis également entre tous les salariés (29,5% sont des cadres, 70,5% sont des non cadres). Le salaire moyen est donc probablement différent du salaire médian (ceux du fond de la classe, allez réviser vos statistiques). Par ailleurs, le rapport annuel 2020 nous apprend que les 11 principaux dirigeants ont coûté au groupe 21,3 millions $, soit une moyenne de 1,9 million $ par dirigeant. Comme on le voit, le montant des salaires (dans l’absolu, supérieur aux dividendes) ne donne pas les mêmes informations au fur et à mesure que l’on creuse.
Passons maintenant aux dividendes. On aimerait bien avoir un effectif des actionnaires, mais ce serait trompeur : un actionnaire peut détenir une action, tandis qu’une banque détiendra 500 000 actions (et même cela ne représenterait que 0,02% du nombre total d’actions), donc on ne peut pas calculer un dividende moyen par actionnaire, seulement un dividende moyen par action, ce qui ne va pas nous servir ici.
Or on sait, toujours en finance classique, que c’est une erreur de ne regarder que le dividende. En effet, ce qui fait la rémunération d’un actionnaire, c’est la somme des dividendes qu’il perçoit d’une part, et des plus-values qu’il réalise d’autre part au moment où il revend ses actions. Une société comme Apple, par exemple, est réputée pour verser peu, voire pas du tout de dividendes, mais les actionnaires d’Apple n’en sont pas frustrés pour autant, car la croissance du cours boursier leur assure des plus-values potentielles qui les rémunèrent suffisamment. Aussi, si l’on veut calculer la rentabilité annuelle pour une actionnaire donnée, il ne suffit pas de regarder le rendement (dividende par action/cours boursier), mais aussi la plus-value potentielle (croissance du cours de bourse sur un an). Pour information, le cours boursier de TotalEnergies a progressé de +61% sur les 5 dernières années.
Une entreprise devrait-elle dégager zéro bénéfice ?
Le bénéfice n’est pas mauvais en soi, il est même nécessaire : sans bénéfice, une société ne pourrait pas investir pour les années futures – ce qui compromettrait sa survie à moyen terme – ou rembourser ses dettes passées – ce qui déclencherait sa faillite à court terme. Plutôt que de critiquer la formation du bénéfice, il importe donc de s’interroger sur la destination de ce bénéfice. En finance classique, il y a 4 ou 5 destinations possibles du bénéfice. Attention, en toute rigueur, on ne prendra pas l’indicateur du bénéfice, mais celui du cash-flow dégagé – les lectrices intéressées et les lecteurs curieux pourront se référer à n’importe quel site de finance ou à des manuels de finance d’entreprise d’auteurs sympathiques. Le bénéfice ( = en toute rigueur, le cash-flow) peut donc être alloué à 4 ou 5 destinations : à l’investissement au sens large – nouvelles machines, bâtiments, rachat de sociétés… – mais aussi au remboursement des dettes, au paiement de dividendes, au versement de bonus aux salariés ou au placement sur les marchés financiers. La question qui se pose alors est celle de l’ordre de priorité. En finance classique, il n’y a pas de réponse tranchée : dans certaines entreprises, la priorité est donnée à l’investissement ; dans d’autres entreprises, ce qui importe avant tout, c’est de se libérer du fardeau de la dette ; dans une 3e catégorie d’entreprises, le versement du dividende aura la priorité, etc.
L’actionnaire est-il un vampire ?
Les actionnaires sont souvent décrits comme l’incarnation du mal et du libéralisme à tout crin. Mais cela dépend de qui l’on range dans cette catégorie. Il y a en effet une différence entre le fonds de pension américain bardé d’exigences sur la rentabilité, et le retraité du Calvados ou la veuve de Carpentras qui ont placé leurs économies sur les bons conseils de leur banquier – sans parler du salarié qui détient des actions de son entreprise. Ce sont tous des actionnaires. De plus, quand je paie une prime d’assurance (habitation, automobile…), je deviens de fait un actionnaire : les primes sont collectées par la compagnie d’assurance et placées sur les marchés financiers – notamment en actions. C’est notamment ce qui permet de couvrir les sinistres sans que les primes d’assurance deviennent prohibitives. Indirectement, j’ai donc intérêt à ce que les placements de la compagnie d’assurance lui rapportent suffisamment.
Le dividende est-il mauvais ?
En finance classique, quand une entreprise décide de verser des dividendes, c’est généralement pour renvoyer aux actionnaires l’argent dont l’entreprise estime ne pas avoir besoin à l’avenir (attention, il y a plusieurs théories sur la politique de dividendes, l’auteur simplifie ici). À l’inverse, une entreprise qui décide de ne pas verser de dividendes envoie le message suivant à ses actionnaires : « chers actionnaires, nous préférons garder cet argent pour l’investir dans des projets rentables, et ainsi améliorer le cours de bourse de notre entreprise. » Ainsi, comme on l’a vu précédemment, la politique de dividendes est le pendant de la politique d’investissement. En simplifiant : il importe peu à l’actionnaire de toucher des dividendes ou de voir le cours de son action monter, pour peu que la performance soit au rendez-vous. Certes, encore une fois, l’auteur simplifie, car il y a des différences de liquidité, de matérialité voire de fiscalité entre les dividendes et les plus-values, donc les 2 ne sont pas totalement interchangeables. Il n’empêche : le dividende versé, c’est de l’argent non investi par l’entreprise.
Que dit la finance durable sur ces sujets ?
Chaussons nos lunettes vertes pour regarder la situation de TotalEnergies du point de vue de la finance durable. Si ce groupe décide de verser une grande partie de son bénéfice en dividendes aux actionnaires, cela signifiera qu’ils estiment pouvoir se passer de cet argent, c’est-à-dire que leurs besoins en investissements sont suffisamment couverts. Mais si l’on élargit maintenant la notion d’investissement à des investissements durables, c’est-à-dire qui respectent un ou plusieurs des 17 objectifs de développement durable de l’ONU, ou encore les critères ESG (environnement, social, gouvernance), alors la question mérite d’être posée : le groupe TotalEnergies a-t-il prévu suffisamment d’investissements durables ? Si ce n’était pas le cas, ce groupe pourrait décider d’investir massivement dans des politiques environnementales (réduction de l’exploration – notamment en Arctique – et de l’exploitation de ressources fossiles, en contrepartie d’un investissement majeur dans les énergies renouvelables – mais véritablement renouvelables, hein, on ne compte pas le gaz 😉 ). Soulignons ici que le terme « massivement » ne devrait pas être mesuré en montant, mais plutôt en proportion de l’activité totale. Une autre voie d’investissement consisterait à développer encore plus la lettre S du triptyque ESG, avec davantage d’inclusion et de diversité, une meilleure parité dans les instances de décision et un respect des populations locales dans les zones d’exploitation. Enfin, pour le G de gouvernance, il est toujours bon de développer la transparence des méthodes de rémunération des équipes dirigeantes, l’indépendance des membres du conseil d’administration – pourquoi ne pas y inviter une O.N.G. comme Reclaim Finance ? – et le rejet des pratiques de corruption locale.
Revenons sur le S de social, avec un ordre de grandeur. Les grands groupes se targuent souvent de créer beaucoup d’emplois, en tant qu’acteurs économiques de premier plan. Comment apprécier cela ici ? On a vu que le groupe TotalEnergies a 105 000 salariés. C’est peu, comparé aux 866 000 enseignants de l’Éducation nationale qui apprennent à nos enfants les bases du changement climatique, ou aux 1,4 millions de salariés du secteur hospitalier qui soignent, notamment les maladies respiratoires dues à la pollution (plus de 40 000 morts par an), et tout cela, rien qu’en France.
C’était un joli jardin (Nino Ferrer)
Ainsi, des investissements durables avec des externalités positives seront probablement extrêmement rentables à moyen ou long terme. Certes, à court terme, ils peuvent éventuellement faire baisser le couple risque-rentabilité cher au financier classique. En effet, des investissements signifient des dépenses, et les dépenses peuvent réduire la rentabilité à court terme. Mais si ces dépenses d’investissement contribuent à faire baisser en parallèle le risque du groupe (risques climatiques, risques locaux, risque de réputation, baisse de l’attractivité de la marque employeur…), le couple risque-rentabilité s’ajustera, voire s’en retrouvera amélioré. On peut aussi quitter le couple risque-rentabilité classique, et raisonner désormais avec un trépied risque – rentabilité – soutenabilité. La question ne consistera plus à maximiser la rentabilité pour un niveau de risque donné, mais plutôt à optimiser les 3 composantes du trépied. Cela n’empêchera nullement certaines entreprises de continuer à donner la priorité à la rentabilité, mais au moins le discours sera clair : « nous choisissons délibérément d’ignorer les enjeux de soutenabilité pour assurer une maximisation de la rentabilité ». Les actionnaires ajusteront alors leur participation : les maximisateurs du couple risque-rentabilité seront attirés, tandis que les optimiseurs (trépied risque – rentabilité – soutenabilité) prendront le large.
Total, tout blanc, tout noir ou tout vert ?
Ce groupe – le poids lourd du CAC 40 – focalise une attention croissante depuis des années. En effet, il traîne quelques casseroles qui ne sont pas du meilleur effet : 40 ans de contestation active du changement climatique (article de Libé ici, article académique là), le financement de régimes autoritaires (article du Monde ici), une exploration intensive et agressive de milieux naturels à protéger (par exemple en Arctique). Dans le même temps, cette entreprise est parmi les mieux notées de son secteur sur les critères ESG. Comment ce paradoxe est-il possible ? C’est que, par nature, toutes les activités économiques ne sont pas égales en termes de développement durable. Les gros contributeurs à l’émission de gaz à effet de serre sont connus : la métallurgie, les matériaux de construction, la chimie, les producteurs d’énergies fossiles… Il s’agit donc, pour un investisseur, de savoir quelles sont les entreprises les plus vertueuses compte-tenu des contraintes de leur secteur, et inversement, qui sont les mauvais élèves. Or, dans son secteur, TotalEnergies est considéré comme une valeur bien notée selon les critères ESG. Certains gérants de portefeuille vont jusqu’à dire que c’est la plus verte des valeurs pétrolières – les littéraires apprécieront l’oxymore. Donc, là aussi, un raisonnement relatif donne un résultat plus contrasté qu’un raisonnement dans l’absolu.
Tout ça pour des routes à 80 km/h
Il y a peut-être aussi une raison plus profonde à la mise en avant de ce groupe : encore aujourd’hui, les villes sont conçues pour et autour des voitures ; la voiture est encore, pour beaucoup, un synonyme de statut social ; la logistique (en France comme aux États-Unis) est toujours massivement fondée sur le transport routier (« If you bought it, a truck brought it« ), voire aérien. Le pétrole est donc toujours (mais pour combien de temps ?) ce qu’Internet est devenu : un bien de première nécessité pour les pays développés. Il n’y a qu’à revenir sur les origines de la crise des gilets jaunes. La mesure initiale qui a déclenché ce mouvement, c’était une hausse de la taxe carbone dans le prix à la pompe. Or, la taxe carbone est un des moyens pour réduire les effets du changement climatique (principe du pollueur payeur). Toute cette affaire est donc extrêmement complexe, notamment dans ses ressorts humains : certes, beaucoup d’entre nous sont conscients des enjeux climatiques et de biodiversité auxquelles notre planète est confrontée, mais il est plus difficile d’agir quand cela impacte nos habitudes de consommation ou nos loisirs. En d’autres termes, il serait probablement injuste d’accuser TotalEnergies de noirceur sans pour autant reconnaître la part d’ambivalence sombre qu’il y a dans nos propres choix (c’est pour qui le colis Amazon livré le dimanche à 18h ?).
1% de 200 milliards
Concluons sur une note positive. A plusieurs reprises, dans ce texte, nous avons montré qu’il ne faut pas s’arrêter à des montants dans l’absolu, mais qu’il faut aussi raisonner en relatif. Prenons le contre-pied de cette idée : certes, la part consacrée par TotalEnergies aux énergies renouvelables et aux critères ESG peut apparaître comme étant dérisoire par rapport à ses activités fortement émettrices de gaz à effet de serre (scope 1, 2 et 3, s’il vous plaît). Mais dans l’absolu, ce pourcentage dérisoire pourrait représenter des centaines de millions d’euros, voire des milliards. Si ce groupe ne consacrait que 1 % de ses revenus à ces chantiers (on parle tout de même de plus de 2 milliards), cela ferait de la bonne publicité pour ce groupe, bien meilleure – en termes d’effets – que toutes les campagnes de greenwashing dont les entreprises nous abreuvent désormais régulièrement.
Liberté éditoriale #3
Dans chaque lettre d’informations « finance durable » (n°1 ici et n°2 là), j’explique à chaque fois un choix éditorial que j’ai été amené à faire dans la rédaction de Finance durable (parution imminente, je me sens comme une Dedion-Bouton roulant « à toute allure, à 35 à l’heure », comme le chantait Joe Dassin).
El Professor Panda
Finance Durable est un des plus personnels de mes livres professionnels. J’ai donc opté pour quelques illustrations à l’intérieur du livre, en esclavant deux jeunes artistes talentueux de mon entourage proche (contre rétribution, car « you have to give for what it takes« ).
En avant-première, voici un des premiers crayonnés de « Professeur Panda » (tous droits réservés, copie ou diffusion interdite, et si vous en faites un NFT, puissiez-vous finir englué(e) dans une marée noire).
Mon carburant, c’est vous
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James Bond doit-il prendre le temps de remplacer son Aston Martin par une Jaguar ?
No time to buy
La sortie du dernier James Bond, film qui clôture l’ère de Daniel Craig dans le rôle de l’espion britannique, est intéressante en termes de gestion des risques en relation avec le temps qui s’écoule. En effet, la date de sortie du film a été décalée plusieurs fois, avec les impacts que l’on peut imaginer sur la profitabilité du projet. La profitabilité, c’est un peu la james bond girl de la finance d’entreprise : on calcule la valeur d’un projet en comparant l’investissement nécessaire d’un côté, et les revenus rapportés de l’autre. Or, comme les revenus sont répartis dans le temps au fil des années d’exploitation, on procède à une actualisation des recettes nettes des dépenses. Après actualisation de ces cash-flows, on obtient la valeur actuelle nette du projet (VAN, ou NPV dans la langue de Ian Fleming). Et comme on ne sait pas deviner l’avenir avec précision, on procède généralement à plusieurs calculs en faisant varier les différents paramètres du scénario : les ventes espérées, les coûts d’exploitation, les dépenses impromptues, et aussi le taux d’actualisation à retenir pour procéder au calcul. Toutefois, dans ce calcul de scénarios, il est beaucoup plus rare de retenir comme variable les retards du projet. Pourtant, la simple question « et si le projet prenait six mois de retard ? » est souvent celle qui a le plus d’impact sur la rentabilité d’un projet.
Dans le cas du James Bond, ce film est un des premiers à avoir subi de plein fouet les conséquences de la pandémie Covid-19. En effet, de report en report, on arrive à un total de 24 mois de décalage, dont 22 mois pour des raisons sanitaires suite à la pandémie Covid-19. Pour éviter un flop dans des salles désertées, les producteurs décalent en effet la sortie d’avril à novembre 2020, puis à mars-avril 2021 et finalement à octobre 2021. Selon The Hollywood Reporter, si la Metro Goldwyn Mayer était restée arc-boutée sur la date d’avril 2020, elle aurait perdu jusqu’à 300 millions de dollars de recettes sur son film. Cela suscite deux interrogations :
Une première question qui est pragmatique et à court terme : « est-ce que ça en valait la peine de décaler la sortie du film de 22 mois à cause de la pandémie ? »
Une seconde question qui est plus du domaine philosophique – « Compte tenu des nouveaux risques (environnementaux, sanitaires…) qui surgissent sur notre planète, doit-on – et comment peut-on – intégrer le supplément d’incertitude dû aux retards dans les décisions d’investissement ?« .
Un calcul de valeur actuelle nette (VAN) – assorti, il est vrai, de nombreuses hypothèses simplificatrices en l’absence de chiffres détaillés – montre que le choix de décaler la date de sortie n’a pas été trop dommageable pour les producteurs. À ce jour (début décembre 2021), et selon mes calculs, le film n’a pas encore été rentabilisé : il lui manque encore 70 à 80 millions $ de profits actualisés pour arriver à l’équilibre, alors qu’une sortie en avril 2020 aurait conduit à un manque-à-gagner estimé au double (soit 140 millions de profits manquants). Mais les profits ne sont pas les ventes. Aujourd’hui, toujours d’après mes estimations, le film a encore besoin de 170 millions $ de recettes pour arriver à l’équilibre, contre 326 millions s’il était sorti en pleine pandémie – pour un coût total à rentabiliser estimé à 800 millions $. (Données : wikipedia, damodaran.com, calculs : votre serviteur). Même si les montants semblent énormes, on peut faire confiance au charismatique espion de Sa Majesté : d’une part, le film est toujours projeté en salle, et d’autre part, il n’a pas encore commencé à engranger les recettes des diffusions en DVD, Blu-ray, streaming ou télévision. Or, selon une étude de Deloitte Insights, les revenus en salle représentent certes la première source de revenus d’un film (46 %), mais si l’on cumule la part à venir des recettes vidéo/DVD (36%) et celle des diffusions télévisées (18%), il y a pas trop de souci à se faire pour la rentabilité de ce blockbuster.
Alors, faut-il prendre son temps en ces temps difficiles pour l’économie ? L’actualité nous apporte une autre illustration en ce début décembre 2021 : la firme Jaguar vient d’annoncer qu’elle ne va lancer aucun nouveau modèle de voiture d’ici 2025 pour mieux se concentrer sur le développement de ses véhicules électriques. Ainsi, au lieu d’adapter progressivement ses modèles actuels à une motorisation électrique, Jaguar fait le pari de l’innovation de rupture : repartir de zéro, investir massivement dans la recherche et développement, et se donner quatre ans pour sortir de nouveaux modèles vraiment nouveaux.
Rowwrrr !!
Cela pose des questions non seulement commerciales (que vont vendre des concessionnaires pendant ces quatre années ? Avec quel manque-à-gagner ?), mais aussi stratégique (Les concurrents vont-ils profiter de ces quatre années pour prendre des parts de marché ? Quel devra être le degré de nouveauté des futures Jaguar électriques pour compenser quatre années d’absence du marché ?) Dans les deux cas évoqués, une société décide de se priver de recettes immédiates pour s’assurer de recettes plus importantes dans le futur. Il ne s’agit pas d’un ralentissement d’activité, mais bien d’un report au lendemain sans contrepartie immédiate. Notre intuition est que ce genre de décision sera prise de plus en plus souvent dans un monde qui doit s’adapter aux problématiques de soutenabilité économique et humaine. D’une part, les entreprises vont être confrontées à des questions de rupture technologique et de risques de transition – or, il n’est pas si simple de remettre à plat tout un processus de production pour le rendre plus vert sans pour autant déclarer une mise à l’arrêt des machines ou un arrêt des processus. D’autre part, des événements extrêmes risquent d’arriver plus souvent qu’auparavant (inondations, crises sanitaires, rupture d’approvisionnement en énergie ou en eau…), ce qui va bouleverser l’activité de quantité d’entreprises et les recettes qu’elles peuvent tirer de leurs marchés respectifs. Pour parler en jargon financier, le Bêta des entreprises de loisirs (dont font partie les studios de cinéma) va probablement augmenter.
Ainsi, le temps, que nous avons pris l’habitude de considérer comme une variable continue, pourrait devenir de plus en plus une variable discrète, avec des problématiques d’arrêt et de redémarrage qui prendront le pas sur nos anciennes problématiques de récession et de croissance. James Bond a beau nous dire que demain ne meurt jamais, force est de constater qu’avec notre besoin actuel en ressources, le monde ne suffit pas.
Liberté éditoriale #2
Le thème de cette lettre d’informations – le temps – n’arrive pas vraiment par hasard, même si l’actualité récente a eu la sérendipité de me fournir les deux exemples ci-dessus. Dans ma liberté éditoriale autoproclamée, une des motivations majeures était mon impatience.
Il faut imaginer un auteur (ou une autrice) qui a sué sang et eau pour sortir son manuscrit et qui le remet avec un soupir de soulagement à son éditeur, un peu comme on passe la patate chaude : « À vous de jouer maintenant ! » Et puis plusieurs semaines s’écoulent, voire plusieurs mois – parce que, autant l’auteur est égoïstement autocentré sur son ouvrage, autant l’éditeur doit mener en parallèle de multiples projets de livres avec leurs calendriers respectifs, ce qui conduit à des goulots d’étranglement dans les ressources. Un jour, l’auteur reçoit enfin les épreuves. Il s’agit alors de relire et corriger très vite, avant de renvoyer le livre expurgé des erreurs les plus criantes. L’auteur se dit alors « chic, c’est la dernière ligne droite ! » D’autres semaines s’écoulent. On peut avoir la surprise d’une deuxième version des épreuves – à relire très rapidement, évidemment, le temps c’est de l’argent. Ou bien il s’agit de rédiger la quatrième de couverture, ainsi qu’une présentation de l’auteur. L’auteur se dit alors « c’est pour demain ! » Et il doit encore ronger son frein (d’Aston Martin) plusieurs semaines avant la mise en production, qui elle-même sera suivie par la distribution et enfin la mise en place dans les rayons. Tout cela prend du temps… Encore une fois, ce n’est pas une critique de mes éditrices et éditeurs – qui font ce métier beaucoup plus souvent par passion que pour des raisons bassement mercantiles. Il s’agit plutôt de témoigner de mon impatience, qui ne semble pas s’être assagie avec les années, bien au contraire (car contrairement à ce que prétend James Bond, on ne vit qu’une fois). Ce long préambule est pour expliquer mon choix de l’auto édition. J’avais l’intuition que ce choix permettrait de gagner du temps, car il me fait endosser à la fois le rôle de l’auteur que je peux fouetter et celui de l’éditeur que je peux houspiller. Il fallait néanmoins tester cette solution : c’est ce que j’ai fait en avril 2021 avec cette œuvre de jeunesse. Les résultats ont été conformes à mes espérances (à défaut des ventes…), mais je ne recommande pas forcément ce choix à tout le monde, car il présente aussi des inconvénients. Avant tout, on se prive de l’œil et des bons conseils des professionnels sur des sujets aussi cruciaux que la mise en page, la structure et l’équilibre de l’ouvrage, les corrections typographiques, les impropriétés stylistiques ou les jeux de mots foireux… Mais comme dit le grand philosophe Peter Parker, avec de grands pouvoirs viennent de grandes responsabilités. Aussi, tel un Prométhée dérobant le feu éditorial, j’ai voulu faire cette expérience. Cela offre aussi des avantages qui, je l’espère, se dévoileront avec le temps, quand il s’agira de sortir une 2ème édition, puis une 3ème : l’auto édition réduit drastiquement la durée du cycle de production, et permet donc de coller plus précisément à l’actualité. En revanche, cette solitude glorieuse présente un inconvénient quant à la qualité du réseau de distribution : c’est une chose d’être diffusé et marketé par un éditeur professionnel au niveau national, c’en est une autre que de faire soi-même du porte-à-porte numérique. Là encore, « time is of the essence » comme le dit le dévoué Jeeves au papillonnant Bertie Wooster. Concluons enfin sur le temps et les délais : nonobstant les pénuries de papier annoncées par les éditeurs et la charge de travail non anticipée sur ce semestre d’automne, je confirme que pour l’instant, la date de sortie du livre est toujours fixée à décembre*. * NB : Celles et ceux qui connaissent le modèle très puissant du MBTI savent qu’il y a deux types de comportements face aux échéances à respecter : les personnes pour qui « sortie du livre en décembre » signifie remise du manuscrit en novembre pour être sûr que l’ouvrage soit disponible dès le premier décembre ; et puis l’autre catégorie de la population, pour qui « sortie du livre en décembre » prendra le sens de « si j’envoie le fichier définitif à l’éditeur au 31 décembre à 23 heures 59, je ne suis pas en retard ! » Là encore, le temps nous dira dans quelle catégorie se situe votre serviteur.
Opération Tonnerre
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Je viens de recevoir par UPS mon propre livre, désormais disponible dans toutes les bonnes librairies. Ce roman, démarré il y a 30 ans, a une histoire que je m’en vais vous conter.
Nous sommes au siècle dernier, je suis jeune et célibataire, encore coincé dans mes études entre Paris 11ème et Chatenay Malabry. À cette époque, tout le monde fume partout, les télés sont des gros cubes encombrants, le mur de Berlin vient à peine de tomber et Nelson Mandela a enfin été libéré. J’ai l’impression de vous dérouler un manuel d’histoire, mais j’y étais, comme tant d’autres.
Je rencontre Adeline. De prétexte en coïncidence, de soirée au théâtre amateur en dîner avec des copains, de discussions sur des livres (beaucoup, tout le temps) à des concerts live dans la salle enfumée de l’Utopia, j’arrive à entrer dans sa vie comme un peu plus qu’un bon copain. Et comme Internet n’est pas encore arrivé en France, pas plus que l’e-mail, je lui écris des lettres sur du papier, je les mets dans une enveloppe, hop, un timbre qu’il faut lécher avant, puis je descends dans la rue pour poster la missive dans une boîte jaune. Quand les étoiles sont alignées, la réponse arrive par le courrier du matin 3 jours après. Et il n’y a pas de « répondre en citant le message original », donc cela donne un décalage digne des grandes correspondances épistolaires entre Carl-Gustav Jung et Wolfgang Pauli. Sauf qu’Adeline émaillait ses textes de petits dessins, tandis que je lui écrivais des mini-poèmes, que j’avais le tort d’appeler haïkus (ils n’avaient pas la bonne métrique). Je doute que Jung et Pauli se soient livré à ces facéties, mais cela serait à vérifier.
Après notre séparation – une histoire bien triste – je commence à écrire ce roman, et j’envoie chaque partie à Adeline dès que je l’ai terminée. Cela dure quelques années, pendant lesquelles je n’ai pas trop de nouvelles d’elle. Puis la vie suit son cours, chacun.e fait de nouvelles rencontres. Un soir, à la suite d’une conversation avec mon ami Guillaume, je me dis qu’il faut que je tourne littéralement cette page. Je termine de rédiger la dernière partie en quelques jours, j’imprime le tout et je l’envoie à Adeline, avec une ultime lettre.
Depuis cette date, il y a plus de 25 ans, le manuscrit est resté au fond d’un disque dur. De temps en temps, j’ai passé le roman à un.e ami.e (une dizaine de personnes, au maximum), et chacun.e a eu la gentillesse de me dire que c’était un livre sympa. Une amie m’a dit « on sent bien que tu étais jeune quand tu l’as écrit », et je n’ai pas osé lui demander ce qu’elle entendait par là : je me doutais qu’entre mon moi jeune et mon moi actuel, l’un des deux allait en prendre pour son grade…
Revenons au XXIème siècle. Le Dieu Internet règne désormais sur la planète, et tout est à portée de clavier. Depuis quelques années, je m’intéresse à l’auto-édition. Non pas au sens de l’édition à compte d’auteur (dont le business model est magnifiquement décrit dans Le pendule de Foucault, d’Umberto Eco), où l’auteur, sûr de son génie, avance les fonds et se retrouve avec des exemplaires qu’il offre à droite à gauche en espérant une gloire qui met beaucoup de temps à venir. Ce qui me plaisait, c’était plutôt le côté « plate-forme de vente », genre Etsy = voilà ma production, ça coûte tant, allez-y (ou pas), commandez (ou pas), bref, c’est le/la client.e qui décide.
Il y avait une autre raison à ce choix : cela me permettait de transformer ce roman en un objet qui accède à l’existence, et idéalement, une existence indépendante de ma personne. À ce point du thibillet, je vais convoquer un de mes artistes préférés, le Boss.
En 1998, Bruce Springsteen sort un coffret de 4 CDs : Tracks. Ce sont des inédits accumulés sur plus de 25 ans de carrière, mais pas des inédits façon Yoko Ono ou Bob Dylan qui raclent leurs fonds de tiroirs pour sortir des bouts d’enregistrement ou des démos incomplètes dans l’espoir de faire encore sonner la caisse enregistreuse. Springsteen l’explique très bien dans le livret qui accompagne les 4 CDs : depuis 1973, pour chaque album, il avait à chaque fois un peu trop de chansons. Toutes avaient été enregistrées, mixées, arrangées, donc elle étaient prêtes à être gravées, mais pour certaines raisons logiques, « ou d’autres raisons moins logiques », ces chansons n’avaient finalement pas été incluses dans l’album final. Le Boss disposait donc de quantité de chansons prêtes, mais inédites, dans lesquelles il n’avait qu’à puiser. Et Springsteen de conclure le livret en disant « Here are the ones that got away » (voilà celles qui s’en sont finalement sorties). De la même manière, voilà donc un roman qui (s’en) est finalement sorti.
Ce livre est une collection de 28 lettres à » l’ado que j’ai été « . La première chose intéressante est qu’il n’y a pas d’indication de processus : pas de préface ou d’introduction, pas de texte explicatif de la démarche. Il n’y a pas non plus de notice sur chacun(e) des auteur(e)s : ainsi, si je connais certains noms, en revanche j’ignore tout de certaines autres personnes. Pas d’explication non plus sur le processus de sélection des auteur(e)s, mais ici, on peut supposer que c’est Jack Parker qui a procédé à la sélection auprès de ses connaissances. À la lecture des différentes lettres, on voit qu’en l’absence de cadre formel, chacun(e) a fait comme cela lui plaisait. Cela donne un ensemble un peu hétéroclite, et c’est tant mieux, parce que le lecteur trouvera toujours des lettres, ou des passages, qui lui parlent… et d’autres, moins.
Ce qui est amusant, c’est justement de repérer les points communs et les différences entre les lettres. Un premier point commun, c’est que toutes les lettres sont datées de 2018 (ben oui, c’est logique…). Or tous les auteur(e)s n’ont pas le même âge, donc certain(e)s écrivent à un ado en 1985, d’autres ont été ados en 2001, et les références (vestimentaires, musicales, cinématographiques…) changent d’autant. Il y a tout de même une référence qui revient très souvent, et c’est amusant comme autre point commun : c’est l’allusion à Retour vers le futur et ses variantes sur le paradoxe temporel (changer le passé en dévoilant des éléments du futur). Comme quoi, ce film – en fait, une trilogie – a marqué les générations de manière relativement intemporelle.
Pour les différences, je vois en gros trois types de lettres, répondant à des objectifs pas forcément incompatibles entre eux :
La lettre de conseils d’existence et d’identité. C’est une lettre de l’adulte à l’ado (c’est-à-dire la même personne qui n’est pas tout à fait la même personne), où l’adulte dévoile quelques trucs d’existence à l’ado. Dans ce registre, j’ai retrouvé plusieurs fois une idée qui est très bellement exprimée dans la lettre de Florence Porcel : » Tu vas tomber amoureuse. Tu vas être aimée. Mais tu dois comprendre que la relation la plus importante que tu auras dans ta vie, c’est celle que tu as avec toi-même. » Et la plupart des auteur(e)s sont conscients du rôle de mentor non sollicité qu’ils jouent. Boulet a une image très parlante – comme souvent avec lui, c’est le roi des analogies – quand il écrit à l’ado qu’il était : » imagine-toi enfant recevoir une lettre de ton double de quatorze ans. La lettre serait probablement très loin de tes attentes, du haut de tes sept ans. Tu lirais probablement que non, tu n’as plus de billes, plus de robots en plastique et que non, tu ne lis plus vraiment Oui-oui et Jeannot Lapin. »
La lettre de rappel de certains épisodes douloureux. Écrite comme un exutoire, c’est une lettre de colère plus ou moins exprimée, de peur aussi, et de solitude, souvent. À lire ce type de lettre, on se dit que l’auteur(e) écrit en fait pour plusieurs publics en parallèle : pour l’ado du passé ; pour les ados actuels ; pour les adultes actuels (ses amis, ses fans) qui ne connaissent pas forcément son histoire personnelle. Cela tient plus du témoignage intime (ce qui n’est pas mauvais), et des leçons apprises avec le recul.
La lettre qui dit » Voilà ce qui va se passer « . Revendiquant son statut de spoiler, c’est la lettre qui tient lieu de biographie passée (pour le lecteur lambda) et de nouvelles rassurantes pour l’ado de l’époque (oui tu vas coucher, oui tu auras ton bac).
Si j’ai fait cette taxonomie rapide, c’est parce qu’il y a une question qui me taraude depuis le début : quel est l’objectif affiché de ce livre, et de cette démarche d’écrire à l’ado qu’on a été ? La réponse n’est pas si simple, à mon avis, et la lecture des différentes lettres n’aide pas forcément à faire émerger un objectif unique. Après lecture, je vois pour ma part au moins deux objectifs à ce projet :
C’est une lettre qui aide celui/celle qui l’écrit. D’une part, l’adolescent(e) a disparu, et d’autre part, il/elle est encore là à l’intérieur de nous. C’est donc un courrier de re-connexion à une partie de nous-mêmes, une partie qui vit en nous, et qui mérité d’être re-connue. Du coup, la lettre est souvent à double sens :
aujourd’hui, je suis qui je suis, car tu as été qui tu étais ;
toi, mon passé, oriente-toi vers celui/celle que je deviendrai.
C’est une lettre qui aide les lecteurs actuels. La question se pose alors : de quels lecteurs s’agit-il ? La cible est-elle les ados d’aujourd’hui ? Pourtant, les trentenaires-quadras qui écrivent s’adressent à un(e) adolescent(e) qui vivait en 1985-2000, donc les ados de 2018 risquent de ne pas s’y retrouver dans les références (vestimentaires, musicales…), et ça risque de ne pas leur parler. Mais en même temps, les ados 2018 connaissent ces différents auteurs : untel est Youtubeur, unetelle a joué dans une série sur Canal… C’est donc intéressant pour eux de voir l’ado qui existait derrière, au moment où leur » idole » n’était encore qu’en devenir, avec ses doutes et ses peurs.
Dans une moindre mesure, c’est aussi un livre pour les trentenaires-quadras actuels, voire les parents. Les premiers y retrouveront leurs codes (parce que, eux, ont été ados en 1985-2000), les seconds trouveront peut-être un espace de dialogue avec leurs ados : de quelle lettre te sens-tu le/la plus proche ? Selon toi, qu’est-ce qui a changé depuis ? Certes, ces deux catégories de vieux ne sont pas la cible du livre, mais sait-on jamais, on l’offre à son ado et puis on se retrouve à le lire, voire à en parler…
Enfin, puisqu’on parle des vieux, ça peut probablement intéresser aussi les sociologues. En effet, derrière ce livre, il y a une idée tentative : c’est que les ados de tous temps partagent les mêmes doutes et les mêmes préoccupations – quand bien même le contexte culturel n’est pas le même. Et du point de vue du contexte culturel, Internet a sacrément changé les choses. Ce serait d’ailleurs intéressant de voir des lettres rédigées par des quinquagénaires, c’est-à-dire adressées à des ados pré-Internet : parleraient-elles autant aux ados de 2018 ?
En conclusion, j’ai trouvé ce livre très intéressant comme source de réflexions et mise en abyme temporel. Cela m’a d’ailleurs donné envie d’écrire une lettre à l’ado que j’ai été – nous verrons si cela se fait 🙂
Au moment de terminer ce thibillet, je découvre que la 4ème de couverture donnait, dans deux textes très courts, deux indications : le but de ces lettres (s’accepter tels que nous sommes) et la destination des droits d’auteurs (une association qui lutte contre le harcèlement scolaire). Sur le but, on peut noter que la cible visée est en effet très large (ados, adultes…) ; quant à l’objet social du livre, je n’aurais pas pu le deviner sans cette indication, car même si le thème du harcèlement est présent dans certaines lettres, ce n’est pas non plus une référence systématique.
Il y a quelques années, une collègue m’avait dit à propos d’un film (c’était Ghost, en 1912) : C’était un film où ils auraient pu écrire « pour (son nom) » sur l’affiche, il était vraiment fait pour moi.
Déjà, j’aime bien la forme : un roman épistolaire, qui reprend un peu le rythme et le style de 84 Charing Cross Road, d’Helen Hanff.
On y retrouve le même humour so british, subtil, fait d’understatement, de jolies tournures, sans jamais se prendre au sérieux avec des mots ronflants. Pour moi, l’exemple typique de ce style est Trois hommes dans un bateau, dont je viens de relire quelques pages aujourd’hui, à la recherche d’une citation. Ce livre est un délice d’humour et de légèreté.
Parlant d’humour et de légèreté, j’apprécie dans The Guernsey … ce côté « on parle de l’après-guerre et donc (beaucoup) de la guerre, mais en alternant avec des scènes et situations amusantes ». Je trouve qu’au lieu d’affadir le propos, cela le rend d’autant plus présent et poignant. Quand, au détour d’une page qui parlait de falaises et de myrtilles, on tombe dans une anecdote terrible de l’occupation, on est littéralement saisi.
C’est un livre profondément humain. Tous ceux qui ont vécu des deuils, des douleurs, le savent : il faut bien continuer, la vie est comme une route que l’on suit, et personne ne peut vraiment prétendre s’arrêter sur le bas-côté.
Et pour conclure, c’est un livre qui finit bien, ce qui devient rarement le cas des ouvrages que l’on lit actuellement. Au mieux, les personnages sont laissés à leur existence – ni bonne, ni mauvaise – au pire, ma foi… c’est pire.
Plus j’avance dans la vie, plus j’aime les plaisirs simples. Et ma foi, j’apprécie de plus en plus ce genre d’ouvrages. Derrière son discours tout simple il y a probablement… des pépites de ce petit minerai qu’on appelle l’humanité.
Je viens de lire « Digital fortress« , de Dan Brown : le hasard d’une location de vacances m’a mis ce livre dans les mains, et le début était tellement prometteur que je l’ai acheté. Sirènes du marketing, ou comment soigner ses premiers chapitres : après, ça devient moins bien. La pensée du jour, pour tous les romanciers en herbe : n’essayez pas d’avoir l’air modernes, le monde bouge trop vite. Imaginez que vous preniez un roman écrit il y a 12 ans (c’est le cas de Digital fortress), et que vous y lisiez un passage sur les ordinateurs personnels. Vous y découvririez des perles du genre
« Il décida d’envoyer un e-mail. C’était une technologie révolutionnaire, qui allait bientôt supplanter la télécopie. A peine avait-il cliqué send que son interlocuteur, comme par magie, recevait le message »
(j’invente ce passage, mais cela donne la tonalité) Ou encore, dans un livre de Maurice G. Dantec, La sirène rouge, je crois, il y a avait un passage du type :
« C’était un ordinateur portable dernier cri, avec processeur 486 et 2 mégas de RAM »
(encore une fois j’invente). En résumé : si vous voulez que votre roman dure, ne mentionnez pas les dernières perles de la technologie de votre temps : elles seront pratiquement obsolètes au jour de la publication, et probablement périmées quand vous commencerez à percer. Faites plutôt comme Dantec (à nouveau, cette fois dans Les racines du mal) : inventez des ordinateurs qui n’existent pas encore. Vous serez au mieux un visionnaire, au pire, un fictionnaire. Et finalement, rappelons une évidence : ce qui fait la durée d’un roman dans son lectorat, c’est son caractère intemporel. Il y a donc deux types de romans : les produits de grande consommation, les romans de l’année, destinés à être des consommables, et les romans de référence, ceux qui sont destinés à rester, bref, les investissements. Les premiers se fondent sur une nouveauté éphémère, l’actualité, un mouvement de mode. Les seconds se focalisent sur les êtres humains et leurs relations.
Rien à signaler, je l’ai lu, le titre Thriller est au troisième degré, je suppose. Un prof d’université, très américain, un doyen du corps professoral, idem, une femme quadra, sympa et attachante, bon, un tueur en série, OK, et puis quoi ? Marc Behm avait fait bien mieux avec Et ne cherche pas à savoir (puis Crabe, dans le même genre foutraque, loin de Mortelle randonnée).
J’avais arrêté cette rubrique, ce n’était pas parce que j’avais arrêté de lire. Je la reprends, nous verrons ce que ça donne. Je viens de lire Les heures souterraines, de Delphine de Vigan (JC Lattès, 2009). C’est effroyable. C’est un roman, OK, mais qui a de vrais accents de vérité contemporaine. Ses deux personnages principaux nous côtoient probablement chaque jour, démultipliés, dans nos trajets.
Il y a peu de livres sur le monde du travail en entreprise. Dans les romans, l’environnement de travail sert souvent de prétexte à l’histoire, on place deux réunions, trois collègues, et cela permet de se focaliser sur l’histoire. Là, il s’agit d’une histoire qui, pour un des deux protagonistes, est ancrée dans ce monde, ses rites, ses exclusions. On vit ce que c’est que la souffrance au travail, comme si on y était. C’est terrible et déprimant, parce que c’est bien écrit, en même temps sèchement et humainement, on est littéralement dans le bureau de cette femme qui va vivre cette journée de bout en bout. C’est un type d’écriture très violent, parce que beaucoup de choses ne sont que suggérées, et cela renforce leur puissance maléfique. Cela me rappelle ce que Paul Morand avait fait avec « Hécate et ses chiens », où l’indicible du sexe était… non dit, mais suggéré, et cela pouvait être sulfureux. Là, on vit la violence des villes, la violence des entreprises, non pas avec des gros faits divers racoleurs et percutants, mais au contraire, avec des petites touches apparemment sans importance, mais qui contiennent une violence froide et désespérée.
Delphine de Vigan a aussi écrit sur la cinétique du pékin, mais à sa manière, et dans son sujet :
Sous terre, on trouve deux catégories de voyageurs. Les premiers suivent leur ligne comme si elle était tendue au-dessus du vide, leur trajectoire obéit à des règles précises auxquelles ils ne dérogent jamais. En vertu d’une savante économie de temps et de moyens, leurs déplacements sont définis au mètre près. On les reconnaît à la vitesse de leur pas, leur façon d’aborder les tournants, et leur regard que rien ne peut accrocher. Les autres traînent, s’arrêtent net, se laissent porter, prennent la tangente sans préavis. L’incohérence de leur trajectoire menace l’ensemble. Ils interrompent le flot, déséquilibrent la masse. Ce sont des touristes, des handicapés, des faibles. S’ils ne se mettent pas d’eux-mêmes sur le côté, le troupeau se charge de les exclure.
J’ai terminé ce livre, et, fait rare pour être cité, j’ai passé mon week-end à essayer d’imaginer ce que serait le samedi de Mathilde, ce que serait son lundi suivant. C’est rare, qu’un personnage de roman continue à vivre après qu’on aie terminé la dernière page, que l’on aie envie de connaître la suite, de l’écrire, voire de réécrire certaines pages pour changer le cours du temps. Sans trop d’espoir, c’est juste pour éviter de se désespérer tout à fait.
Cela m’arrive souvent, et m’avait même inspiré un Ubuntu : lire des pages d’un livre le matin, et tomber sur un sujet identique plus tard dans la journée.
Mon aéropage du jour concerne le livre Changements, de Watzlawick, Weakland et Fisch.
Je viens de terminer le livre ce matin, et je tombe ce midi sur un billet de blog qui traite des mêmes thèmes, mais différemment.
Résumé très très très succint du livre : il y a des situations de blocage, par exemple entre deux êtres humains, qui ne semblent pas pouvoir se résoudre. La solution « de bon sens » pour résoudre le blocage contribue, paradoxalement, à renforcer ce blocage. Exemple : un parano pense que tout le monde lui en veut. Solution de bon sens : lui dire que c’est faux, que tout le monde l’apprécie. Et lui de répondre : « Ha ! C’est une preuve de plus de ton hypocrisie ! » Donc situation bloquée. Le livre traite des changements, et comment certaines tentatives de changement ne contribuent en fait qu’à maintenir une situation dans son blocage. J’ai trouvé cela passionnant, car illustré par une abondance de cas réels. (Il est vrai qu’il faut attendre les derniers chapitres pour avoir ces cas, et « récolter » le fruit des efforts de compréhension qu’on a faits sur les premiers chapitres).
Dans le billet de blog, l’auteur parle du pouvoir de suggestion de notre cerveau : si l’on se convainc que quelqu’un nous en veut, on interprétera chacun de ses actes d’une manière différente, et cela tendra à valider notre première impression. Pour s’en sortir, selon l’auteur, « il suffit » (facile à dire) de se convaincre du contraire. Tandis que le livre, lui, propose une intervention extérieure pour aider la personne à sortir de son cadre de pensée. Cette intervention extérieure, le plus souvent, apparaît comme étant contraire au bon sens, et c’est justement par ce fait qu’elle aide à « recadrer » le sujet. Le billet de blog cite Einstein, et je cherche l’origine précise de la citation : « We can’t solve problems by using the same kind of thinking we used when we created them.€ Ce qui renvoie à une autre citation d’Einstein (j’en recherche aussi l’origine précise) : « If at first, the idea is not absurd, there is no hope for it. »
Eric Clapton m’accompagne depuis fort longtemps. Je crois que je l’ai découvert sur M6 (oui, ça existait déjà au XXème siècle…), chantant « Forever Man » en long manteau de cow-boy, et ça pétait grave. (c’était en 1983, ou un truc comme ça, c’est dire…). Et puis j’y suis venu progressivement, j’ai acheté Slowhand, 461 Ocean Boulevard, bref, j’ai fait mes classes. J’ai beaucoup parlé de Clapton à mes amis, parce que ce n’était pas juste qu’un guitariste chanteur, c’était (je l’avais perçu déjà à cette époque) un homme, un humain sensible, un frère. Et donc je l’ai suivi pendant des années, j’ai acheté tous les disques. Des copains me disaient que c’était de la soupe, les journaux disaient que c’était bien, ou commercial, ou new wave, bref, c’était du n’importe quoi si j’écoutais les autres. Mais moi, je savais que je soutenais ce gars, que je lui payais des royalties, et que sur chaque disque, j’allais trouver 2, 3 (4 ?) chansons qui allaient me plaire, et me rémunérer d’avoir acheté l’album. Et le rémunérer. Et voilà, j’ai lu son autobiographie. J’en retire quelques idées :
C’est génial d’avoir quelqu’un qui essaie de décrypter sa vie. C’est le « connecting the dots » dont j’avais déjà parlé à propos de Steve Jobs. Un homme se pose à un moment donné, et dit « OK, je vais tenter d’expliquer, après coup, les conneries, ou les merveilles, ou plus simplement, les actes, de ma vie ». Ce que j’ai beaucoup apprécié chez Clapton, c’est ce côté « mon gars, je vais pas t’enjoliver l’affaire, je te livre les faits, et ma perception, mais là, ce que tu vois sur la table, ce sont mes tripes (même si je suis anglais, donc un peu limité dans mon expression, je suis pas du genre exhibitionniste). »
Certains albums que j’adorais sont expédiés en une demi-page, voire quelques lignes. Et plus globalement : sur chaque album, au moins au début de sa carrière, les chansons sont plutôt le fruit du hasard. J’en rigole, parce que moi j’ai écouté ces albums en boucle, et je me disais « j’aime bien telle facette de Clapton, mais cette autre facette, non, je n’adhère pas » alors qu’en fait, *je ne me trompais pas*, il y avait des chansons qui étaient imposées, ou pas de lui, ou n’étaientpas mentionnées après coup dans son autobiographie.
De toute façon, résumer une vie entière en 364 pages, franchement…
Quand il dit qu’avec « Pilgrim », il a voulu faire « l’album le plus triste de tous les temps » (p. 295), je comprends mieux. Et j’ai envie de le réécouter, cet album où 4 chansons m’avaient bien marqué. Des chansons existentialistes, oui, j’assume le terme, et je vous emmerde si vous ne comprenez pas.
Quand il dit que « Old Love » est une chanson dont il est très fier, moi qui me suis arraché le coeur plusieurs fois sur cette chanson qui me parlait tellement, je me dis que cette connexion que j’ai avec lui n’est pas juste le fruit d’une mode.
Je connaissais les drames, et l’errance de sa vie. Cette autobiographie replace les choses à leur juste endroit, avec les dates. Et surtout : ce que j’avais senti dans ses derniers disques : la recherche – et la découverte – du bonheur. Je ne suis qu’un fan de base, Clapton n’entendra jamais parler de moi, mais *je suis content pour lui*. Vient un moment dans la vie où l’on doit déposer les armes. Certains ratent cet instant, et meurent décomposés de frustration. J’espère que chacun d’entre nous (enfin, les meilleurs) pourra atteindra cet instant de grâce.
Il y a des choses qui sont très présentes dans cette autobiographie, et dont je n’ai pas parlé. Elles me sont trop proches. Clapton m’est trop proche. Mais je le salue, profondément, respectueusement. Et pour paraphraser Djian (que j’avais bien aimé) à propos de Brautigan (que j’ai adoré), le jour – lointain j’espère – où quelqu’un me dira « T’as entendu que Clapton est mort ? », j’aurai ma réponse toute prête : « Tu crois qu’un homme comme Clapton peut mourir ?! »
Je parlais il y a quelques jours de l’autobiographie de Clapton (je le lis en version originale, mais il en existe une version française). Je suis, en parallèle, dans une autre autobiographie, quoique l’auteur s’en défende. Il s’agit des Notes de Boulet. Il le dit bien sur son Blog : les planches de BD qu’il dessine sont pour partie autobiographiques, mais il refuse d’afficher sa vie privée. Il n’empêche : je suis comme 30 000 internautes, je commence à bien le connaître, l’animal.
Nous sommes en présence d’un roman graphique. L’histoire en est sympathique, je vous la livre. Boulet écrit des BDs, plutôt orientées jeune public, mais jeune public aware, pour qui des décapitations en plein combat sont monnaie courante. En parallèle, il a lancé un blog sur lequel, bon an mal an, il publie une planche de BD sur sa vie plusieurs fois par semaine. J’en ai parlé là, ici et là. Sur son blog, il l’affichait clairement : ces planches sont sa propriété, mais il n’envisageait pas de les publier. Jusqu’à ce que… la pression du public, des admirateuses, des éditeurs…
J’ai donc dégusté Notes 1 : born to be a larve et suis dans Notes 2 : le petit théâtre de la rue. C’est un vrai plaisir.
Dans les magasins de BD, depuis quelque temps, il y a désormais un rayon « roman graphique », qui salue un nouveau genre : des tranches de vie, un peu intimistes, qui permettent peu à peu de rentrer (comme une petite souris) dans l’univers d’un personnage très humain, un frère quoi. On s’identifie, on compare, on comprend.
Dans ce genre, mon premier contact a été De mal en pis, d’Alex Robinson. J’y ai découvert une écriture « existentialiste » (je le mets entre guillemets, parce que c’est trop pompeux, mais c’est le bon terme), qui fait alterner des découpages graphiques, des pensées personnelles, des ambiances, des textes… Un inventaire pas loin de Prévert.
Puis je me suis acheté Faire de la bande dessinée, par Scott Mc Cloud (pour les geeks, c’est lui qui a dessiné la BD présentant Google Chrome). Là, on rentrait dans la méta-analyse : un auteur de BD rédige une BD pour expliquer comment on fait des BDs. Je l’ai lu en boucle pendant des mois. Scott McCloud, même s’il n’emploie pas le terme, fait régulièrement référence à la logique des romans graphiques, les ambiances, la vie des personnages.
Revenons à Boulet, et terminons. Ce qui m’amuse, car je ne crois pas être le seul : Boulet s’est fait connaître comme dessinateur de BDs (Raghnarok, la rubrique scientifique, le Miya, Donjon parade…), et en parallèle il a lancé son blog, et au fil des mois / années, la demande s’est portée sur son blog, jusqu’à ce qu’il en publie les planches. Il aimerait, je crois, que les gens se tournent plus vers ses albums, mais en même temps, c’est sur son blog qu’il parle de lui même. C’est comme cette interview de Jim Morrison où il disait « vous ne parlez que de nos frasques, mais écoutez un peu notre musique ». Le problème, c’est que dans leurs frasques, ils parlaient autant d’eux-mêmes, sinon plus, que dans leur musique…
Je suis en train de lire l’autobiographie d’Eric Clapton.
Jusqu’à présent, j’avais toujours appréhendé « les mémoires » comme un travail de souvenir, un ensemble de faits à destination des générations futures. Pour ma part, j’ai l’idée d’écrire les miens, pour laisser une trace, par exemple pour un petit-fils ou un arrière-cousin curieux.
Mais la lecture de cette autobiographie me montre un nouvel élément, évident peut-être, mais que je n’avais pas compris jusque-là. Ecrire son autobiographie / ses mémoires, c’est fournir une lecture, après coup, de sa vie. Essayer d’expliquer les motivations, les origines, l’évolution. C’est évident, mais pas tant que ça : j’ai eu l’occasion de mettre la main sur quelques types de mémoires, et invariablement, c’était une collection de faits, chronologiquement établis, mais il manquait la fibre humaine : le sens.
Cette autobiographie d’Eric Clapton vient à point nommé. Cet homme, pour lequel j’ai beaucoup de respect et d’admiration, essaie de donner du sens à sa vie, d’expliquer son évolution, sans chichis, mais sans occulter les passages difficiles ou intimes. Cette lecture me fait penser au « connecting the dots » (relier les points) qu’évoquait Steve Jobs dans son désormais célèbre discours aux étudiants diplômés de Stanford (sous-titré en français) (je n’aime pas la traduction, mais c’est un vieux débat…). (texte anglais ici, traduction en français (par Anne Damour) là).
Et pour prouver « qu’on ne devient que ce qu’on a été », comme le dit le philosophe Philippe Chatel, je retrouve que j’avais déjà utilisé ce titre, à l’insu de mon plein gré, et réciproquement. Tout est connecté.
Lecture indispensable.
Transposable sans problème au monde moderne.
Un consultant avait publié un livre du genre « l’application de l’art de la guerre au management ». Je ne l’avais pas lu, j’avais juste pris connaissance d’une critique de ce livre, qui disait « L’art de la guerre, selon Sun Tzu, repose essentiellement sur l’espionnage. Or, dans les sociétés, l’espionnage est illégal. CQFD : l’art de la guerre est un livre qui n’a pas d’intérêt, comme le souligne cet auteur de management ».
Souvent, le grand public se laisse prendre à des raisonnements qui ont l’air bien construits, mais il oublie que les prémisses peuvent être fausses. C’est là où il y a une prime à être besogneux, comme moi. J’ai lu tout le livre. Et j’ai donc constaté que dans « L’art de la guerre », la partie consacrée à l’espionnage concerne 10% à peine du volume. Et elle arrive plutôt à la fin.
Et que, en terme de management, ou de gestion des conflits, l’espionnage n’est qu’une petite portion ridicule.
Pour ma part, je sais que les passages qui m’ont aidé, et que j’ai soulignés abondamment, sont des passages que j’estime être parfaitement intemporels, et qui n’ont rien à voir avec des espions stratégiquement placés.
Merci donc à Sun Tzun (-500 av JC, s’il a existé…). La version que j’ai lue ne coûte pas cher et elle est là.
C’est vraiment le moment, dans ma vie, d’avoir terminé ce livre aujourd’hui.
Je ne vais pas vous parler de ma vie.
Parlons donc du livre.
Je tiens John Steinbeck pour le plus grand écrivain américain du 20ème siècle. J’ai du mal à élargir cette période, parce qu’il y a Joseph Conrad (mais était-il américain ? 😉 ) et Jack London (et Kérouac, et Brautigan, et peut-être Hemingway). Quant à Paul Auster, il est encore vivant, alors je ne le compte pas.
Je vais être terrible, mais ce soir, je suis terrible, je brûle tout ce que j’ai, littéralement.
On me dit Kérouac, je brûle ses Clochards célestes. On me dit Hemingway, je rigole, parce que c’est bien, mais j’ai compris son écriture, je le brûle sans hésiter. On me dit Brautigan, c’est comme Kérouac, je le brûle parce que je sais que je l’ai intégré, mais je les remercie tous les deux, ils m’ont littéralement guidé.
Il reste Conrad et Steinbeck. Je sais lequel je vais brûler, car je sais lequel je veux garder. Mais je sais que je regretterai Conrad.
Je me retrouve face à Steinbeck.
Je continue à brûler. La question n’est pas « qu’est-ce que j’aime » (sinon, je n’aurais rien brûlé), la question est « qu’est-ce qui m’est nécessaire ».
Alors je brûle Tortilla Flat, mais je garde Tendre Jeudi. Je brûle Les raisins de la colère, mais je garde En un combat douteux.
Je garde probablement A l’est d’eden, ce qui veut dire que je brûle Au dieu inconnu et La coupe d’or.
C’est terrible, cet holocauste.
Il me reste Les naufragés de l’autocar, mais face au Winter, c’est comme le duel Conrad-Steinbeck, je le brûle. Travels with Charley disparaît aussi, de toute façon, qui connaissait ce récit ?
S’il faut n’en retenir qu’un seul, je brûle tout sauf The winter of my discontent. (je crois que ça a été traduit, selon les textes shakespeariens, par « En une saison froide et amère »).
Si on me demandait de résumer The winter of my discontent, je citerais ce proverbe polonais (?) :
« en cas de problème, il t’est permis de faire un bout de chemin avec le diable. Mais pas au delà du passage difficile. »
Ce roman est un récit. Je ne peux pas le résumer, je peux juste espérer que la traduction française (que je ne connais pas) est à la hauteur du texte original.
Ce roman est pour moi, actuellement, le roman d’une vie. Ou plutôt, d’un tournant de vie. Parce que, quoique nous fassions, ce sont les changements de direction qui nous parlent plus que les longues lignes droites.
Un homme, inséré dans la société, aspire à changer. Il a une femme, des enfants, un emploi. Mais il méritait mieux, et il a raté son tournant. Il est devenu un loser, un employé. Il vit cette situation avec fatalité, jusqu’au moment où se produit un petit changement. Et puis un autre. Il ne sait si c’est lui qui a impulsé les changements, ou si la roue du destin a commencé à le propulser. Ou le broyer.
Le lecteur vit avec lui cette évolution. Il est impossible de lui en vouloir, il est un observateur lucide de tous ceux qui prennent un profit rapide, sans morale.
Dans ce cas-là, évidemment, on lui pardonne certains manques de morale.
C’est un roman sur les désillusions. C’est aussi un roman sur la lumière qui peut briller, parfois, dans les actions que nous faisons.
C’est le livre que je relirai régulièrement, toute ma vie, avec Les Hommes de Bonne Volonté.
Je ne sais pas quand je posterai à nouveau.
Si je le fais, ce sera sans mention à ce message où j’ai essayé de faire passer quelques notions qui me sont importantes.
Il y a quelques thibillets que j’aimerais garder, parce que, dans des domaines divers, ils répondaient à la même quête.
Et je brûlerais tous les autres.
A vous de trouver lesquels.