Daily Archives: 20 février 2006

Des tigres, des actionnaires, et de l’éducation des masses

Ce soir, mon fils (6 ans, 39°6) me dit d’une voix faible, mais ferme :
– Papa, moi je ne veux pas qu’on chasse les tigres roux (car il connaît aussi les tigres blancs)

J’ai beau le rassurer en lui disant qu’ils font partie d’une espèce protégée, je sais que cet argument n’aura jamais de poids dans la tête d’un indigène qui espère se faire quelques dollars (soit, son salaire mensuel) en tuant un tigre pour le compte de quelque poussah luisant. Comme le dit (je cite de mémoire) Romain Gary dans Les racines du ciel,

« un éléphant, cela représentait plusieurs semaines de viande qu’un coup de sagaie heureux pourrait procurer à la tribu. La noblesse de l’éléphant, c’est une pensée d’homme rassasié ».

Et je me dis que l’évolution des esprits ne passera pas par les sanctions (les garde-chasses touchent quelques dollars de plus par mois, mais pas beaucoup plus) mais plutôt par l’éducation. S’il n’est pas trop tard.
L’analogie est bonne pour certains actionnaires – et analystes – sur les marchés financiers. Avoir l’oeil rivé sur le résultat du prochain trimestre, c’est vivre à très court terme, c’est tirer des tigres tant qu’il y en a, pour un petit profit. En revanche, permettre à un dirigeant de créer un projet d’entreprise, de motiver et rémunérer tous ses employés, et d’investir intelligemment, c’est comme de créer un parc zoologique de tigres : les recettes deviendront bien supérieures à celles obtenues en braconnant. Et le monde sera meilleur, oui, oui.
Mais qui sera assez éduqué pour avoir la patience d’attendre ?

Livre lu : Stanislas Lem – Contes inoxydables

J’ai mis à profit ces vacances pour finir de lire les Contes inoxydables de Stanislas Lem. Cet auteur polonais serait toujours un inconnu pour moi, si je n’avais pas aimé le film Solaris (2002) de Steven Soderbergh. En effet, ce film est un avatar du Solaris (1973) d’Andreï Tartovski, film lui-même tiré du roman du même nom de Stanislas Lem.
Je m’attendais donc chez cet auteur à l’ambiance de Solaris-le-film : une forme de mysticisme, des jeux de miroir entre personnages, un grande froideur aussi. Et je suis tombé sur un recueil de nouvelles extrêmement ludiques, certes, c’est de la science-fiction, mais une science-fiction poétique, jouant constamment sur les mots (un sénéchal-ferrant, Automathieu, les trois électribuns…). Je plains – et j’admire – le traducteur, qui a dû retranscrire en français la frénésie de jeux de mots qui existait, je le suppose, dans le roman original en polonais.
C’est un mélange de Ray Bradbury (pour la poésie), Isaac Asimov (notamment pour le côté « robots ») et Douglas Adams (pour la folie imaginative), ce dernier étant le génial auteur du guide galactique (autrefois appelé le Guide du routard galactique).
Je n’ai pas de citation en particulier, mais une impression d’ensemble : je trouve sympathique que dans ce recueil de 11 nouvelles, on ait en même temps une explication alternative du Big Bang (« La fuite des nébuleuses »), donc le commencement, et une démonstration du ridicule de l’Univers (« Le roi Globares et les sages »), donc la fin. J’aurais bien dit « l’alpha et l’omega », mais ces temps-ci, on parle un peu trop de religion…