Hier, vendredi 10 décembre, 3 heures avant l’événement, j’apprends que l’association Tribunes ESCP va recevoir Eric Z., candidat aux élections présidentielles, au sein de l’école. Le lendemain de cet événement, je souhaite partager quelques éléments de réflexion et d’analyse sur ce qui s’est passé et ce que je peux en lire sur les réseaux sociaux.
Préambule personnel : je suis diplômé de cette grande école (promo 1989) et suis employé par l’ESCP, en tant que professeur, depuis plus de 29 ans. A ce titre, j’ai contribué à la formation, et assisté à la diplomation, de plus de 20 000 étudiantes et étudiants de la grande école, et au moins 2 000 managers de l’Exec MBA.
Une première observation : l’ESCP est un écosystème. Le nom #ESCP recouvre en fait plusieurs populations qui interagissent et qui constituent l’identité de l’école.
- Il y a les élèves actuellement en cours de formation,
- Ces étudiant(e)s sont encadré(e)s par les personnels de l’école (corps professoral, équipes administratives et logistiques sans lesquelles rien ne serait possible),
- La direction générale de l’école assure la stratégie et la communication, et elle est la voix officielle de l’école,
- Les associations étudiantes sont en même temps autonomes, mais pour autant, très reliées à l’école : certes, elles gèrent leurs projets comme elles le souhaitent, mais elles profitent aussi des ressources logistiques de l’établissement (amphis, communication…). Une des ressources est la marque ESCP. Il y a des situations gagnant-gagnant, quand une association porte un projet qui va se révéler bénéfique à l’image de marque de l’école ; il y a d’autres situations où l’initiative – ou la dérive – d’une association va entamer le capital de crédibilité de l’école – le plus souvent, pour le plus grand plaisir des médias.
- Les diplomé(e)s (alumni et alumnae) sont une autre composante extrêmement importante de cet écosystème. Ayant suivi cette formation il y a 5 ans, 10 ans ou 20 ans, ils et elles continuent à suivre l’actualité de leur école, et lui gardent un attachement pérenne.
- Il y a enfin les entreprises, qui non seulement recrutent nos diplômé(e)s, mais qui participent aussi à la vie de l’école (cours, chaires de recherche, forums et événements, partenariats…)
Dans cet écosystème, tous sont interdépendants les uns des autres. Quand une des parties agit, les autres en sont affectées, plus ou moins directement, plus ou moins rapidement.
Une deuxième observation : une association étudiante décide d’inviter une personnalité dont les discours et le programme politique sont extrêmement clivants. Ce candidat est actuellement crédité par les sondages de 10 à 15% d’intentions de vote au niveau national. Si on suppose que ce pourcentage se retrouve à l’identique dans une promotion de l’école (environ 900 personnes), on aboutit à plus d’une centaine de personnes sympathisantes (sur 900), c’est-à-dire de quoi remplir une bonne partie de l’amphi où aura lieu l’intervention. Il sera alors biaisé d’en conclure que l’école, la direction ou les étudiant(e)s épousent les opinions de ce candidat. Selon moi, l’auditoire était une minorité statistique, bien que majoritairement présente – donc active, bruyante, et donnant l’impression d’être acquise à la cause.
Mon opinion personnelle : il ne fallait pas inviter cet individu. Sur les réseaux sociaux, on voit une citation détournée, injustement attribuée à Voltaire, qui dit en substance » je ne suis pas d’accord avec vos idées, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de les exprimer « . C’est l’argument qui a été utilisé pour autoriser l’intervention de vendredi. Ce genre d’attitude traduit à mon avis une grande naïveté, et c’est ainsi que les démocraties meurent. Donner une tribune à un extrémiste, sous prétexte que c’est l’apanage d’une démocratie et de la liberté de parole, c’est ignorer que cet extrémiste ne joue pas selon ces règles du jeu, car il vise justement à renverser le système démocratique, et il en méprise les institutions et les valeurs. Il aura donc tout intérêt à se réclamer des règles d’un jeu qui joue à son avantage, pour mieux le noyauter, le gangrener, et le détruire. Il n’y a qu’à voir comment cet événement a déjà été bien utilisé par les réseaux sociaux partisans, en utilisant à foison la marque de l’école comme » caution » de leur candidat – sans parler de la vidéo de la conférence, soigneusement coupée sur tous les passages gênants, et rediffusée en version très expurgée sur la chaîne du candidat. On assiste à une vraie instrumentalisation de l’actualité, un travestissement de la réalité de l’événement, dans un exercice extrêmement bien maîtrisé et exécuté en un temps record. Ma conclusion : la seule réponse face à ces personnes, c’est de ne pas leur offrir de tribune. Jamais. No pasaran.
Une troisième observation qui découle de cette opinion : si l’histoire peut nous apprendre quelque chose, autant regarder ce qui s’est passé aux États-Unis lors des élections de 2016. Il y a des analogies frappantes entre la stratégie de Donald Trump d’un côté, et le candidat de vendredi soir. Ces deux individus mettent en œuvre la même mécanique, avec les mêmes effets :
- Hommes de télévision, donc maitrisant parfaitement les codes de la communication instantanée et de la capture de l’attention. Si possible, en termes simplistes et binaires : » vous êtes avec moi ou contre moi « .
- Sans aucune expérience politique, ce qui leur assure une certaine forme de virginité
- Adeptes de la provocation et des prises de positions extrêmes (le plus souvent très conservatrices – misogynes, homophobes, pour dire le moins…)
- En tout cela, fascinant les médias, qui leur assurent une plate-forme pour leurs idées et leur audience.
Ces quatre éléments sont plus qu’une liste : c’est un cercle qui s’auto-entretient.
Il nous appartient de rompre ce cercle.
Sinon, nous nous ferons avoir.
Et bien profond.
Comme d’habitude, ce qui est exprimé sur ce blog n’engage que moi.
