Daily Archives: 11 mai 2006

BDs lues – Jacamon et Matz – Le tueur (5 tomes)

Je me suis lu d’une traite les 5 BD de la série Le Tueur (Long feu, L’engrenage, La dette, Les liens du sang, La mort dans l’me), série qui hélas m’a l’air d’avoir été mise en sommeil (dernier tome paru en 2003).

J’ai beaucoup aimé, avec des points positifs et (quelques) points plus discutables :

Points positifs :

  • C’est très bien dessiné, en tout cas, le type de dessin que j’aime : de la ligne claire, sans bavures ni à peu près pour se la jouer branchouille. Ce qui n’exclut pas de l’inventivité : il y a des effets très graphiques, des découpages d’images très cinématographiques. Et puis les couleurs, riches, et les surimpressions, les effets de transparence, donnent beaucoup de qualité à l’ensemble. Pour prendre une analogie cinématographique, je dirais que c’est le fruit d’un travail entre un metteur en scène, un directeur de la photographie, et un chef-op pour la lumière. Ce que j’aime par exemple dans les films de Steven Soderbergh.
  • Le personnage central, le tueur, est très plausible, et malgré son amoralité (au sens littéral du terme, il choisit de ne pas avoir de jugement moral), il est… non pas attachant, mais plausible, compréhensible. Je trouve son itinéraire pas si délirant que cela, il aurait pu devenir cadre-sup, avocat, non, il est devenu tueur à gages, cela s’est joué – comme cela arrive plus souvent qu’on ne le pense dans la vie – à être dans un certain endroit, à un certain moment.
  • La plupart des personnages sont bien esquissés, on n’en sait pas trop sur eux, mais le dessin de leurs visages, avant même les mots qu’ils disent, donnent le sentiment de bien les connaître. On n’est pas loin de la morphopsychologie (mais ça, c’est mon délire), je veux dire que quand Jacamon dessine un personage, on se dit par exemple « Tiens, voilà un vieux beau dangereux ». Dans ce travail, cela n’égale probablement pas les animaux humanisés de Blacksad (superbe série), mais il y a une vraie recherche de « gueules ».

Points plus discutables :

  • Je n’apprécie pas forcément cette BD centrée sur un personnage amoral. Quoiqu’on en dise (oeuvre de fiction, distanciation) rappelons-le : tuer, c’est pas bien. Même si je peux entendre les circonstances vaguement atténuantes du « héros » (en gros, il nettoie la planète de quelques salauds), je suis mal à l’aise. D’abord parce qu’il y a une opposition entre deux leitmotivs du héros (« je ne cherche pas à savoir pourquoi je dois tuer telle personne » / « Je (ne) supprime (que) des salauds »). Ensuite, parce que son cynisme sur notre monde (que je partage, pour partie) est assorti d’un choix, qui est de se défendre seul et de se désintéresser du reste. Il y a un côté « je m’en lave les mains », que je ne condamne pas (après tout, chacun sa vie), mais que je trouve incompatible avec des discours du type « j’ai des valeurs (amitié, liens) ». Enfin, parce que c’est trop facile, et idéologiquement dangereux, de faire un mélange des genres, du type « je suis payé, mais en même temps, j’ai une mission d’utilité publique, je suis un nettoyeur de la lie de l’humanité ». Non, coco, tu es un tueur sans valeurs. Je peux comprendre tes motivations, mais ne me demande pas de t’admirer.
  • Les BDs se lisent vite. Je pense que c’est parce qu’elles sont fluides, bien dessinées, mais il y a aussi, peut-être, une trame un poil trop simplifiée. C’est difficile à mesurer, parce que c’est un vrai travail graphique, et c’est toujours frustrant d’imaginer que le dessinateur a passé des mois à construire un volume que l’on s’est avalé en 20 minutes…

En conclusion, une bonne série, qui m’a bien plu. Mes bémols pourraient de toute façon être appliqués à d’autres séries, où ce que j’ai reproché ici est d’autant plus pernicieux, que dans ces autres BDs, il n’y a pas le discours assumé du héros comme ici.