Category Archives: Verts de terre

Pensée moulinière – Chevreuil scrolling

Depuis maintenant quelques années, nous sommes propriétaires d’un ancien moulin en Touraine. Ayant toujours été citadin jusqu’à présent, je découvre au fil des jours une autre manière de vivre, avec d’autres repères. Voici une chronique de mes découvertes.

La vie en ruralité procure des joies simples, comme celle de guetter les animaux qui passent. Il y a les animaux avec qui nous avons passé une alliance mercantile (mésanges, rouge-gorges), du genre « food for oil » – ici c’est plutôt « food for watch » – qui viennent picorer nos graines en hiver, et puis il y a les autres, les sauvages, les rebelles, ceux qui ne connaissent ni la bride ni le mors, comme dit Maxime le Forestier. Ne parlons pas du blaireau, destructeur nocturne des souches, car on ne le voit jamais (il est non seulement nocturne, mais probablement aussi nyctalope, deux choses hors du champ de compétences d’un être humain équilibré).

L’animal sauvage est libre de son temps et de ses déplacements. Écureuil, canard, héron ou chevreuil : ce sont eux qui décident quand ils passent (s’ils passent). On prend donc vite l’habitude de jeter un œil dehors à chaque fois qu’on passe devant une porte, une fenêtre, ou idéalement une porte-fenêtre.

Et de temps en temps, aléatoirement, surprise : « Tiens, ce morceau de tronc d’arbre n’était pas dans le champ tout-à-l’heure, et en plus il broute » ; « Ah, le noixbus (cousin du chatbus de Totoro) a l’air affairé ce matin… » Bien sûr, il y a aussi des déconvenues : l’autre jour, avisant un être roulant au ras de terre comme une belette, j’ai observé le phénomène longuement à la jumelle, une fois qu’il était immobile, très immobile, trop immobile… Finalement, c’était une feuille morte, probablement la plus vive de sa branche, mais dans la catégorie belette, pas la plus véloce…

En fait, le plaisir, c’est la surprise. En ville, le bus de 8h23, eh bien il passe entre 8h21 et 8h25, et quand il y a une surprise, elle est négative : ah ben non, finalement il n’y a pas de bus à 8h23 aujourd’hui. En ruralité, le chevreuil n’a pas d’heure, il n’a même pas de jour ou de semaine. Nous ne sommes pas encore blasés (j’espère que nous ne le serons jamais), et donc dans ces cas-là, on lâche tout, on piaille « chovreuil ! » et on reste plantés comme des benêts à regarder l’animal qui broute, qui saute, qui scrute, qui snuffe…

Ces moments-là ont des points communs avec le doomscrolling des jeunes (et moins jeunes) sur leur écran de téléphone, et aussi beaucoup de points de différence. Dans les deux cas, l’observateur ne contrôle pas le flux : quand le chevreuil passe, ça peut être pour 10 secondes ou – plus rarement – de longues minutes, et on reste à regarder. Le contrôle du contenu ne dépend pas de nous. Mais le chevreuil est un événement qui a toujours une fin, souvent trop rapide, alors que le doomscrolling, comme son nom l’indique, peut durer jusqu’à la fin des temps, l’observatrice passive restant bouche bée à regarder défiler des vidéos TokTik avec un filet de bave qui dégouline sur son souête.

Il y a aussi une idée d’espace hors du temps : en doomscrolling, tel que je le comprends, on est perdu dans une bulle où l’on ne voit plus passer le temps. Pour le chevreuil scrolling, il y a un peu de cela, mais le déclencheur est bien plus agréable : j’étais en train de passer devant une fenêtre en pensant – par exemple – à une date-limite du boulot où je suis (forcément) en retard, et soudain, le tronc d’arbre qui broute relègue tout cela à l’arrière plan. Le chevreuil, c’est de l’instant présent sans avoir besoin d’un coussin de méditation : c’est là et maintenant, et tout le reste passe après. Et si tout peut passer après, c’est vraiment que ce « tout » n’est pas important par rapport à ce quadrupède parfois cornu qui vient bouffer mes bourgeons d’épicea.

Le chevreuil, c’est le reboot de la pensée, le reset des préoccupations.

Achats (en ligne) – prix, rapidité, confort & confort moral

Dans un thibillet précédent, j’ai énoncé une mini-loi en promettant des exemples. Pour rappel,

Docthib’s tiny law : « Si, pour un produit ou un service donné, vous cherchez une alternative plus durable ou respectueuse*, tout en exigeant le même niveau de qualité que précédemment, alors vous n’êtes pas un-e vrai-e activiste. « 

* Au sens du développement durable, de la soutenabilité, ou du respect des données personnelles et de la vie privée.

Mon premier exemple est une évidence : Amazon. Aujourd’hui, le réflexe de la majorité des personnes est de faire leurs achats sur ce site. C’est rapide, pas cher, et le choix est immense. Quand j’étais jeune (dans la seconde moitié du XXème siècle), il existait encore des drogueries dans chaque quartier : en bas de chez soi, on pouvait y trouver du détachant, des gants de ménage et des bassines, de la peinture ou du bicarbonate, de la quincaillerie, des ampoules…

Amazon a remplacé tout cela, et n’importe quelle petite-moyenne-grande surface de bricolage pâlit d’envie (ou de jalousie) devant le choix offert par ce site en ligne. À tel point que des vendeuses de rayon me disent que désormais, les clients viennent pour demander des conseils, prendre le produit en photo avec leur téléphone, puis l’achètent sur Amazon.

Mais cette entreprise n’est ni durable, ni respectueuse de l’environnement, et elle traite mal ses salariés ou ses fournisseurs – sans parler de la collecte des données personnelles des consommateurs lors de leurs achats. Amazon ne paie pas d’impôts, licencie les salariés syndiqués, et envoie des dizaines de milliers de produits neufs dans les décharges chaque année.

Quelle sont les alternatives que j’utilise désormais depuis plusieurs années ?

Dans un premier temps, FnacDarty. C’est une société qui paie ses impôts, qui a des vrais magasins avec des vraies vendeuses, beaucoup de choix dans les rayons (tout en évitant des produits électroniques à bas prix venus du bout du monde), et les controverses sur cette enseigne sont infiniment moindres que celles sur son tout-puissant concurrent.

Alors oui, les produits vendus par la Fnac sont souvent un peu plus chers que chez concurrent sus-cité – mais pas toujours. Et pour les achats en ligne, les temps de livraison peuvent être plus longs de quelques jours.

On en vient à deux compléments à la loi ci-dessus :

  1. le prix n’est pas tout ;
  2. la notion de confort.

Le prix n’est pas tout, car pour une entreprise qui ne paie pas d’impôts, voire pas de charges sociales dans certains pays, c’est facile de vendre moins cher que ses concurrents. Mais essayons maintenant de remplacer le discours courant. Au lieu de dire  » Amazon offre le meilleur prix « , disons plutôt  » Amazon refuse d’assurer la sécurité de ses salariés, et refuse de payer sa contribution à la société « . Avons-nous envie d’encourager ce système, alors qu’à titre personnel, nous payons des impôts et bénéficions d’une protection sociale ? En d’autres termes : quand je paie un peu moins cher un produit vendu par Amazon, j’encourage une entreprise fraudeuse et non-éthique.

Parlons du confort, avec une autre source d’alternatives pour les achats de livres (je lis beaucoup). Amazon est peut-être la plus grande librairie du monde, mais en comparaison :

  1. les rayons de chaque magasin Fnac sont très remplis, on peut donc comparer, lire tout un chapitre, fureter dans des zones aux thèmes improbables et donc découvrir, goûter, voir, sentir… et par ailleurs
  2. les librairies de quartier, quoi que plus petites, peuvent toutes commander n’importe quel livre*, avec une livraison qui arrive le plus souvent le lendemain. Avec, de surcroît, les avis personnalisés du vendeur.

* à l’exception des livres imprimés sur commande, comme relaté ici.

Il y a du plaisir à se détourner de son chemin pour quelques minutes, pour aller flâner dans les rayons d’une librairie, voire parler avec un être humain sur les mérites comparés de deux auteurs ou sur les meilleures ventes du mois.

Ma troisième source d’alternatives, hors livres ou produits trouvables à la Fnac, c’est un petit dossier dans mon navigateur que j’ai appelé  » Achat-zone « . Achat-zone est mon anti-Amazon : c’est un dossier de ma barre personnelle (sous Firefox) que j’alimente régulièrement avec tous les sites français et leurs produits que je consomme régulièrement sans pouvoir les trouver facilement en magasin : vêtements d’une marque française, produits de la maison, petites fournitures bien utiles… Certes, on parle d’achats en ligne, avec livraison. Et en effet, cela prend un peu plus de temps qu’avec Amazon. Mais je préfère donner (indirectement) mon argent à La Poste qui expédie mes colis, plutôt que de contribuer aux cadences infernales et à la précarité des livreurs Amazon.

Revenons à cette notion de confort, ou d’abandon d’un certain confort. L’impulsion d’un achat sous Amazon est souvent encouragée par la promesse que le produit sera livré très rapidement – mais franchement : est-ce que ma vie va changer parce que tel produit a été livré le mardi plutôt que le vendredi ? Dans ces temps d’instantanéité, il est bon de revenir à la patience, de mesurer le temps qui passe, et de comprendre qu’une commande+livraison doit prendre un certain temps, car il y a des êtres humains à l’autre bout de la chaîne. Et au pire, quand on m’annonce certains temps de livraison  » longs  » (10 jours, oulala, on a l’impression que certaines personnes sont en train de trépigner à côté de leur boîte aux lettres), cela peut me permettre de remettre en cause l’achat :  » finalement, ai-je vraiment besoin de ce produit ? « 

Je modifie donc ma mini-loi, pour ajouter la dimension du confort, ou le choix volontaire d’accepter une réduction du confort :

Docthib’s tiny law : « Si, pour un produit ou un service donné, vous cherchez une alternative plus durable ou respectueuse*, tout en exigeant le même niveau de qualité ou de confort que précédemment, alors vous n’êtes pas un-e vrai-e activiste. « 

* Au sens du développement durable, de la soutenabilité, ou du respect des données personnelles et de la vie privée.

Docthib’s tiny law (ENG)

At a time when many people are making their New Year’s resolutions, and perhaps just as many are deciding to stop making such resolutions (“new year’s resolutions are like a cheque drawn on a bank in which you have no account”, Oscar Wilde), I am trying to keep a resolution I made almost one year ago, i.e. to start a series of blog posts on a new theme.
As usual, I don’t know how often these blog posts will be published, or how extensive the list will be: it’s the beginnings that are the most beautiful, or at any rate, the most exciting.

So what are we going to talk about?
It all starts with an aphorism I concocted around March 2024, which goes like this:

Docthib’s tiny law: “If, for a given product or service, you are looking for a more sustainable or respectful* alternative, while at the same time demanding the same level of quality or confort as before, then you are not a true activist.”

  • sustainable in the sense of sustainable development, sustainability; respectful, in the sense of respectful of the environment or respecting your privacy / personal data.

This aphorism doesn’t come out of nowhere, nor is it purely theoretical: it stems from my personal experiences and observations, with examples that are sometimes important, sometimes trivial, but nonetheless relating to many different fields. And I suspect this law could become a motto for many people.

In the coming weeks, I will be developing these examples. In the meantime, you can question yourself: how does this aphorism speak to you? In other words, to what field / tool / product could you apply this law?

Docthib’s tiny law (FR)

À l’heure où beaucoup prennent des bonnes résolutions pour cette nouvelle année, tandis qu’un nombre peut-être aussi important de personnes décident de ne plus en prendre ‘(« les bonnes résolutions sont comme un chèque tiré sur une banque dans laquelle on n’a pas de compte », disait Oscar Wilde), j’essaie pour ma part de tenir une bonne résolution prise il y a presque un an : démarrer une série de thibillets sur un nouveau thème.
Comme d’habitude, j’ignore la fréquence de parution et l’exhaustivité de ce qui sera publié : ce sont les commencements qui sont les plus beaux, ou en tout cas, les plus enthousiasmants.

Alors de quoi va–t-on parler ?
Tout part d’un aphorisme que j’ai concocté vers le mois de mars 2024, et qui se formule ainsi :

Docthib’s tiny law : « Si, pour un produit ou un service donné, vous cherchez une alternative plus durable ou respectueuse*, tout en exigeant le même niveau de qualité que précédemment, alors vous n’êtes pas un-e vrai-e activiste.« 

* durable au sens développement durable, soutenabilité ; respectueuse, au sens respectueuse de l’environnement ou respectueuse des données personnelles.

Cet aphorisme ne sort pas de nulle part, et n’est pas une invention purement théorique : il est issu de mes expériences et observations personnelles, avec des exemples parfois importants, parfois triviaux, mais situés dans des domaines très variés. Et je pense, peut-être à tort, que cette loi pourrait devenir un manifeste pour quantité de personnes.

Dans les semaines qui viennent, je développerai ces exemples. Mais rien ne vous empêche, dès maintenant, de voir dans quelle mesure cet aphorisme vous parle. À quel domaine / outil / produit pourriez-vous déjà appliquer cette loi ?

Finance durable

Mon livre « Finance Durable » obtient régulièrement des commentaires positifs et des mails sympathiques, mais il y a un point noir : la livraison. Idéalement, on devrait pouvoir l’acheter en passant commande chez n’importe quel libraire de quartier. Mais hélas, cette solution ne marche pas (explications dans le lien en bas).

Voici donc la liste des lieux où vous pouvez acheter « Finance durable » avec une livraison rapide :

  1. Le mieux : acheter sur le site de l’éditeur. Avantage : en quelques jours, vous recevez le livre par la poste. Inconvénient : vous devez payer les frais de port en sus du prix du livre.
  2. Moins bien, mais rapide : acheter sur Amazon. Avantage : en quelques jours, vous recevez le livre. Inconvénient : Amazon ne respecte pas les critères ESG (environnement, social, gouvernance), à tel point que cela en devient un cas d’école – d’ailleurs mentionné plusieurs fois dans le livre.
  3. Solutions qui ne marchent pas bien (longs délais), voire pas du tout : FNAC, libraires de quartier, Eyrolles…

Croyez bien que je regrette cet état de fait. Mais je déplore tout autant que des personnes passent commande sur certains sites et ne reçoivent le livre que 3-4 semaines après – quand elles le reçoivent.
Plus de détails – notamment les raisons derrière mon choix d’une impression à la demande pour des raisons environnementales, ou encore les problèmes avec les librairies – dans cet ancien thibillet.

Finance Durable #5 – 10 gagnant(e)s et auto-édition

Ça y est, le livre papier Finance Durable est publié et le livre électronique est en train d’être diffusé sur les différentes plates-formes (pendant un temps limité, la version électronique du livre est au prix promotionnel de 10,99 euros).

Comme annoncé, 10 personnes ont été tirées au sort et contactées par mail. A ce jour, seulement 5 d’entre elles m’ont répondu et je leur ai envoyé le livre avec une dédicace. Aussi, pour toutes les personnes qui reçoivent cette newsletter, vérifiez bien dans votre dossier spam si vous n’avez pas reçu un avis de gagnant(e) au tirage au sort : le mail a été envoyé le 26 septembre à 13h52. Les gagnants ont jusqu’au 15 octobre pour me transmettre leur adresse postale. Si certaines personnes gagnantes n’ont pas répondu à cette date, j’affecterai les ouvrages restants aux personnes suivantes dans la liste du tirage au sort (n°11, n° 12, etc).


Liberté éditoriale #5

Une lectrice m’a gentiment interpellé sur le fait que dans la newsletter précédente, j’avais mis en avant la plate-forme Amazon comme un des endroits où l’on peut se procurer ce livre. Elle argumentait qu’il valait mieux privilégier les librairies de quartier, qui sont elles-mêmes fédérées sur 2 plates-formes en ligne (à Paris et Île de France : https://www.parislibrairies.fr/ ; dans toute la France : https://www.lalibrairie.com/ ), faute de quoi, la plupart des personnes intéressées opteraient (je cite) « par paresse/ parce que c’est plus simple/ parce qu’il y avait un lien » pour une commande sur Amazon.

Cela mérite quelques explications de ma part sur les choix éditoriaux que j’ai faits, et leurs différentes raisons. Premièrement, je n’ai aucune tendresse pour Amazon, et je les épingle au moins 3 fois dans le livre sur leurs pratiques dommageables pour l’environnement. Les librairies de quartier ont toute ma sympathie, et dès que je le peux, je commande mes livres par ce canal. Pour préparer Finance Durable, j’ai voulu tester auparavant l’édition en ligne de bout en bout : j’ai donc publié un roman de jeunesse en avril 2021 sur BoD en étant attentif aux différentes étapes du processus. Or, à cette occasion, plusieurs personnes m’ont dit avoir voulu commander le roman depuis leur libraire de quartier – ce qui est parfaitement possible, selon les dires de BoD – mais certains ont refusé, en disant qu’ils ne prenaient pas les commandes d’impression à la demande. Je ne connais pas les raisons de ces libraires. BoD pense que c’est peut-être par peur d’avoir des retours (et pourtant, il n’y a qu’un seul exemplaire qui est commandé pour un client donné…). La solution des libraires n’est donc pas 100 % efficace, et croyez bien que je le regrette. Par exemple, dans les 2 plates-formes mentionnées ci-dessus, la deuxième ne référence pas mon livre – alors qu’il est diffusé partout ailleurs – pas plus que mon roman, donc si vous souhaitez recevoir Finance Durable chez un libraire près de chez vous, je vous conseille d’utiliser la première plate-forme (ou commander sur BoD). On peut noter aussi que certaines plates-formes grand public ne référencent pas le livre (par exemple Eyrolles.com…)

Photo by Petrebels on Unsplash

Abordons maintenant le cas des plates-formes commerciales comme Fnac.com ou Amazon. D’abord, comme je le faisais remarquer à ma lectrice, je ne peux pas exclure ces plates-formes – quand bien même je souhaiterais le faire, ce qui n’est pas sûr (j’y reviens plus loin). En effet, BoD propose la diffusion auprès des libraires et des plates-formes de vente, sans qu’il soit possible de sélectionner certains canaux de distribution et d’en exclure d’autres.
Par ailleurs, même si Amazon n’est pas ma tasse de thé vert, je ne me vois pas exclure cette plate-forme pour au moins 2 raisons. La première raison tient à une question d’évangélisation. J’ai écrit ce livre pour proposer des changements, pour susciter de la réflexion et pour contribuer à ma manière à une évolution de nos sociétés. Dans cette optique, je préfère assurer une visibilité maximale au livre, quitte à employer des canaux qui ne correspondent pas à ma vision du monde. La deuxième raison tient à la pensée d’un auteur que je cite dès le début du livre, non pas pour défendre ses idées (il le faisait très bien lui-même, ce qui ne l’a pas empêché d’être un auteur très controversé encore aujourd’hui), mais pour montrer que la pensée de Milton Friedman mérite un peu mieux que la simplification abusive qu’en font certains journalistes. En effet, Milton Friedman défendait farouchement la liberté des individus : il refusait que l’État ou la loi puissent se substituer au libre arbitre de chacun, même pour des choix déraisonnables (sic) comme le fait d’interrompre ses études ou de se droguer. De la même manière, je ne me vois pas décider pour mon lectorat quel est le canal « vertueux » pour acheter mon livre, et quelle est la plate-forme qu’ils ne doivent pas utiliser. Cela respecte le libre arbitre de chaque personne, et cela évite un côté donneur de leçons dont nous, les professeurs, pouvons souffrir.

Enfin, le choix d’une solution d’impression à la demande permet d’éviter certains travers du mode d’édition classique et notamment leurs impacts environnementaux. Dans un schéma d’édition classique, la mise en place d’un nouveau livre demande en effet que l’éditeur imprime à l’avance des centaines, voire des milliers d’exemplaires, puis qu’il procède à un approvisionnement auprès de tous les petits libraires et des plates-formes en ligne, avec la menace des retours. Cela occasionne quantité de déplacements logistiques, une grosse consommation de ressources, avec le risque non négligeable de devoir détruire des exemplaires qui n’auront pas trouvé preneur. Un article récent du Monde (M le Mag) aborde ce sujet en détail. Par opposition, l’impression à la demande garantit qu’un livre n’est imprimé qu’à partir du moment où il a été commandé par un lecteur, et le livre est livré par la Poste au milieu du courrier, et non par un transporteur dédié à ce trajet. En résumé, pour paraphraser un dicton environnemental, le meilleur stock de livres est celui qu’on ne produit pas.


Je reste à votre disposition pour tout commentaire ou discussion, et vous souhaite à toutes et à tous une bonne lecture ! Cette newsletter à parution épisodique (précédents épisodes ici) se transformera en un flux plus ou moins régulier d’analyses et de réflexions autour de l’actualité en rapport avec la finance durable. N’hésitez pas à partager autour de vous (inscription à la newsletter ici). Vous pouvez aussi déposer un commentaire en bas de la page.

Finance durable – newsletter #4 // manuscrit soumis

Bienvenue dans ce 4ème numéro de la newsletter finance durable – éclosion d’un livre ! Aujourd’hui, la remise du manuscrit définitif et quelques informations.

Finance qui dure, dure, dure…

Ça aura été une aventure – dont la majeure partie ne fait d’ailleurs que commencer.
Un rappel chronologique est peut-être nécessaire, avant de vous donner les nouvelles les plus récentes.
En juillet 2019, je fais – un peu par chance – une Fresque du Climat. Ma réaction est la même que celle de tous les participants : entre stupeur, inquiétude et prise de conscience. Quelques mois passent et l’idée mûrit dans ma tête : il faut que je défriche l’intersection entre la finance d’entreprise et le développement durable, non seulement pour me former à ces enjeux, mais surtout pour répondre aux besoins des générations futures d’étudiants et de managers.
À l’époque, je visualise le livre comme une série de réflexions qui prendra, allez, à tout casser, 120 pages et trois à six mois d’écriture. Et puis le temps passe, et je noircis des pages, et je lis la presse, et je compulse des articles de recherche, et je parle avec beaucoup de personnes qui sont proches – de près ou de loin – de ces sujets. Je profite de périodes de temps dédié (une année sabbatique, les vacances en août) pour avancer sur la rédaction.

Août 2021, au vert

L’été 2021 est un beau souvenir : je me vois encore dans ce grand jardin – disons plutôt un petit parc – sous les arbres, à travailler sur mon ordinateur en guettant les écureuils. Mais le livre n’est pas terminé, et l’année académique recommence. En parallèle de mes cours et de mes diverses activités professionnelles, j’essaie de dégager du temps pour lire et rédiger. L’ouvrage grossit, mais je n’en vois pas la fin.

Arrive le printemps 2022 avec un mini burnout : il est temps de lever le pied, entre mon métier de prof, mes autres activités et la rédaction du livre, trop c’est trop, le corps et le cerveau n’arrivent plus à suivre.

Puis arrive l’été 2022. Ma belle-fille suggère de remplacer le titre « finance durable » par « finance qui dure », tant cet ouvrage ressemble à l’Arlésienne d’Alphonse Daudet. C’est sympa de se sentir soutenu… Il faut terminer, ce qui veut dire décider des limites de l’ouvrage – car l’actualité de cet été caniculaire offre chaque jour de nouveaux éléments de réflexion et d’analyse, et je pourrais continuer encore longtemps.
Heureusement, j’ai de saines lectures : La vie secrète des arbres, d’une part, et The Good Ancestor d’autre part. Nous avons aussi la chance d’être dans un ancien moulin alimenté par une rivière et bordé par une forêt.

Août 2022, étiage

Les rythmes de la nature s’accordent parfaitement avec la finalisation de ce projet :

  • la rivière souffre des canicules et de la sécheresse mais les libellules sont omniprésentes et les écureuils font plusieurs apparitions par jour ;
  • en fin de journée, je vais scier du bois, et des petites chauves-souris chassent au crépuscule puis vont dormir dans la cave avant que nous allions observer les étoiles ;
  • nous avons aussi la chance de voir passer des buses variables et des vols de cigognes migratrices.

Les dernières semaines sont marquées par une mort et une naissance.

Feu Bloozy

Un petit rouge-gorge se cogne dans une vitre et malgré nos soins, ne survit pas à ce choc frontal. Nous enterrons Bloozy sur les bords de la rivière avec une petite cérémonie – et à cette occasion, j’essaie sans trop de succès de jouer la Sonnerie aux Morts au clairon. Mais nous avons aussi une naissance : un petit faon adopté par la famille, et répondant au doux patronyme de Juan.

Les journées passent au rythme de la nature et de la mise en page. Le dimanche 28 août 2022, j’envoie enfin le manuscrit définitif. Trois cent quatre-vingt-quatorze pages au total, c’est un beau bébé.


Liberté éditoriale #4

Le principe de l’auto édition, c’est que l’on fait tout soi-même. Un des chantiers marquants aura été la constitution de l’Index. En pratique, il s’agit d’identifier tous les termes importants et les pages dans lesquelles ils sont cités (y compris les noms des auteurs, des entreprises, les textes réglementaires…), ce qui est déjà un travail de romain.

Puis il faut procéder à des choix d’organisation de l’index : à titre d’illustration, pour la Valeur Actuelle Nette, l’entrée principale d’index doit-elle être « Valeur (actuelle nette) » ou « VAN » ? Idem pour Changement climatique : l’indiquer à « changement » ou à « Climat » ? Il y a aussi beaucoup de cas où l’index se mord la queue. Le coût moyen pondéré du capital durable se retrouve ainsi dans l’entrée « coût », mais aussi dans l’entrée « capital (coût du) » de même que dans « durable (coût moyen pondéré du capital…) ». C’est un peu la variante moliérenne de « belle marquise, vos yeux me font mourir d’amour« .

Au final, cela donne plus d’un millier de références d’index, tout de même…
Il était temps que cela finisse.


Et maintenant ?

La vie aux champs

Dans les prochains jours, je vais procéder au tirage au sort des dix exemplaires dédicacés que je vais offrir à dix personnes parmi les inscrit.e.s à la newsletter, comme je vous l’avais promis (Cf. le lien d’inscription vers la newsletter).
Si vous n’êtes pas parmi ces dix personnes chanceuses, vous aurez toujours la ressource d’acheter l’ouvrage à un prix somme toute assez modique (vingt-trois euros, hors frais d’envoi, pour presque quatre cents pages), soit sur le site de l’éditeur – ce qui est le plus rapide, mais un peu plus coûteux avec les frais de port – soit sur amazon ou fnac.com – mais les délais sont plus longs.


Enfin, cette newsletter à parution épisodique se transformera en un flux plus ou moins régulier d’analyses et de réflexions autour de l’actualité en rapport avec la finance durable. N’hésitez pas à la partager autour de vous. Vous pouvez aussi déposer un commentaire en bas de la page.

Finance durable – lettre d’information #3

Publication du bénéfice record de TotalEnergies – quelques réflexions

TotalEnergies vient de publier son bénéfice 2021 : 16 Milliards de dollars, soit 14 milliards d’euros. C’est une bonne occasion pour réfléchir d’une part en termes de finance classique, et d’autre part en termes de finance durable sur cette information.

Du point de vue de la finance classique, on peut souligner plusieurs choses. D’abord, c’est une chose de regarder un chiffre dans son montant absolu, c’en est une autre de regarder les ordres de grandeur. On peut rapporter les 16 milliards de dollars au chiffre d’affaires 2021, ce qui donne un taux de marge nette de 7,95% – c’est plus que Carrefour (1,13%), ou Orpea (4,1%) mais c’est moins que Toyota (8,25%), ou Apple (25,89%), par exemple.

Please refrain from smoking

On peut aussi réfléchir en termes de répartition de la valeur : en effet, les premières réactions dans la presse ou sur les réseaux sociaux ne se focalisent pas seulement sur le bénéfice publié, mais aussi sur l’anticipation du dividende qui sera versé aux actionnaires. Les comptes 2021 n’ayant pas été publiés dans leur intégralité, je vais me fonder sur les chiffres de 2020 et 2019. En 2020, TotalEnergies a versé un dividende de 6,69 milliards $. Sur cette même année, le groupe a payé des salaires de 8,9 milliards $. Je ne suis pas compétent en termes de politique salariale, mais je sais qu’une comparaison de deux chiffres bruts peut conduire à des simplifications, et qu’il faut donc creuser un peu. Certes, on a ici une répartition des revenus du travail d’un côté, et des revenus du capital de l’autre, selon la terminologie de Groucho Karl Marx. Encore faut-il rapporter cela en une grandeur par tête. Pour les salaires, c’est assez facile : on a 8,9 milliards $ pour 105 476 salariés, soit un salaire moyen de 84 455 $, soit 73 947 € par an. Mais il est bon de creuser encore : en effet, les salaires contiennent aussi tous les bonus, primes et avantages en nature, mais rien ne dit que ces bonus et primes sont répartis également entre tous les salariés (29,5% sont des cadres, 70,5% sont des non cadres). Le salaire moyen est donc probablement différent du salaire médian (ceux du fond de la classe, allez réviser vos statistiques). Par ailleurs, le rapport annuel 2020 nous apprend que les 11 principaux dirigeants ont coûté au groupe 21,3 millions $, soit une moyenne de 1,9 million $ par dirigeant. Comme on le voit, le montant des salaires (dans l’absolu, supérieur aux dividendes) ne donne pas les mêmes informations au fur et à mesure que l’on creuse.

Passons maintenant aux dividendes. On aimerait bien avoir un effectif des actionnaires, mais ce serait trompeur : un actionnaire peut détenir une action, tandis qu’une banque détiendra 500 000 actions (et même cela ne représenterait que 0,02% du nombre total d’actions), donc on ne peut pas calculer un dividende moyen par actionnaire, seulement un dividende moyen par action, ce qui ne va pas nous servir ici.

Or on sait, toujours en finance classique, que c’est une erreur de ne regarder que le dividende. En effet, ce qui fait la rémunération d’un actionnaire, c’est la somme des dividendes qu’il perçoit d’une part, et des plus-values qu’il réalise d’autre part au moment où il revend ses actions. Une société comme Apple, par exemple, est réputée pour verser peu, voire pas du tout de dividendes, mais les actionnaires d’Apple n’en sont pas frustrés pour autant, car la croissance du cours boursier leur assure des plus-values potentielles qui les rémunèrent suffisamment. Aussi, si l’on veut calculer la rentabilité annuelle pour une actionnaire donnée, il ne suffit pas de regarder le rendement (dividende par action/cours boursier), mais aussi la plus-value potentielle (croissance du cours de bourse sur un an). Pour information, le cours boursier de TotalEnergies a progressé de +61% sur les 5 dernières années.

Une entreprise devrait-elle dégager zéro bénéfice ?

Le bénéfice n’est pas mauvais en soi, il est même nécessaire : sans bénéfice, une société ne pourrait pas investir pour les années futures – ce qui compromettrait sa survie à moyen terme – ou rembourser ses dettes passées – ce qui déclencherait sa faillite à court terme. Plutôt que de critiquer la formation du bénéfice, il importe donc de s’interroger sur la destination de ce bénéfice. En finance classique, il y a 4 ou 5 destinations possibles du bénéfice. Attention, en toute rigueur, on ne prendra pas l’indicateur du bénéfice, mais celui du cash-flow dégagé – les lectrices intéressées et les lecteurs curieux pourront se référer à n’importe quel site de finance ou à des manuels de finance d’entreprise d’auteurs sympathiques. Le bénéfice ( = en toute rigueur, le cash-flow) peut donc être alloué à 4 ou 5 destinations : à l’investissement au sens large – nouvelles machines, bâtiments, rachat de sociétés… – mais aussi au remboursement des dettes, au paiement de dividendes, au versement de bonus aux salariés ou au placement sur les marchés financiers. La question qui se pose alors est celle de l’ordre de priorité. En finance classique, il n’y a pas de réponse tranchée : dans certaines entreprises, la priorité est donnée à l’investissement ; dans d’autres entreprises, ce qui importe avant tout, c’est de se libérer du fardeau de la dette ; dans une 3e catégorie d’entreprises, le versement du dividende aura la priorité, etc.

L’actionnaire est-il un vampire ?

Les actionnaires sont souvent décrits comme l’incarnation du mal et du libéralisme à tout crin. Mais cela dépend de qui l’on range dans cette catégorie. Il y a en effet une différence entre le fonds de pension américain bardé d’exigences sur la rentabilité, et le retraité du Calvados ou la veuve de Carpentras qui ont placé leurs économies sur les bons conseils de leur banquier – sans parler du salarié qui détient des actions de son entreprise. Ce sont tous des actionnaires. De plus, quand je paie une prime d’assurance (habitation, automobile…), je deviens de fait un actionnaire : les primes sont collectées par la compagnie d’assurance et placées sur les marchés financiers – notamment en actions. C’est notamment ce qui permet de couvrir les sinistres sans que les primes d’assurance deviennent prohibitives. Indirectement, j’ai donc intérêt à ce que les placements de la compagnie d’assurance lui rapportent suffisamment.

Le dividende est-il mauvais ?

En finance classique, quand une entreprise décide de verser des dividendes, c’est généralement pour renvoyer aux actionnaires l’argent dont l’entreprise estime ne pas avoir besoin à l’avenir (attention, il y a plusieurs théories sur la politique de dividendes, l’auteur simplifie ici). À l’inverse, une entreprise qui décide de ne pas verser de dividendes envoie le message suivant à ses actionnaires : « chers actionnaires, nous préférons garder cet argent pour l’investir dans des projets rentables, et ainsi améliorer le cours de bourse de notre entreprise. » Ainsi, comme on l’a vu précédemment, la politique de dividendes est le pendant de la politique d’investissement. En simplifiant : il importe peu à l’actionnaire de toucher des dividendes ou de voir le cours de son action monter, pour peu que la performance soit au rendez-vous. Certes, encore une fois, l’auteur simplifie, car il y a des différences de liquidité, de matérialité voire de fiscalité entre les dividendes et les plus-values, donc les 2 ne sont pas totalement interchangeables. Il n’empêche : le dividende versé, c’est de l’argent non investi par l’entreprise.

Que dit la finance durable sur ces sujets ?

Chaussons nos lunettes vertes pour regarder la situation de TotalEnergies du point de vue de la finance durable. Si ce groupe décide de verser une grande partie de son bénéfice en dividendes aux actionnaires, cela signifiera qu’ils estiment pouvoir se passer de cet argent, c’est-à-dire que leurs besoins en investissements sont suffisamment couverts. Mais si l’on élargit maintenant la notion d’investissement à des investissements durables, c’est-à-dire qui respectent un ou plusieurs des 17 objectifs de développement durable de l’ONU, ou encore les critères ESG (environnement, social, gouvernance), alors la question mérite d’être posée : le groupe TotalEnergies a-t-il prévu suffisamment d’investissements durables ? Si ce n’était pas le cas, ce groupe pourrait décider d’investir massivement dans des politiques environnementales (réduction de l’exploration – notamment en Arctique – et de l’exploitation de ressources fossiles, en contrepartie d’un investissement majeur dans les énergies renouvelables – mais véritablement renouvelables, hein, on ne compte pas le gaz 😉 ). Soulignons ici que le terme « massivement » ne devrait pas être mesuré en montant, mais plutôt en proportion de l’activité totale. Une autre voie d’investissement consisterait à développer encore plus la lettre S du triptyque ESG, avec davantage d’inclusion et de diversité, une meilleure parité dans les instances de décision et un respect des populations locales dans les zones d’exploitation. Enfin, pour le G de gouvernance, il est toujours bon de développer la transparence des méthodes de rémunération des équipes dirigeantes, l’indépendance des membres du conseil d’administration – pourquoi ne pas y inviter une O.N.G. comme Reclaim Finance ? – et le rejet des pratiques de corruption locale.

Revenons sur le S de social, avec un ordre de grandeur. Les grands groupes se targuent souvent de créer beaucoup d’emplois, en tant qu’acteurs économiques de premier plan. Comment apprécier cela ici ? On a vu que le groupe TotalEnergies a 105 000 salariés. C’est peu, comparé aux 866 000 enseignants de l’Éducation nationale qui apprennent à nos enfants les bases du changement climatique, ou aux 1,4 millions de salariés du secteur hospitalier qui soignent, notamment les maladies respiratoires dues à la pollution (plus de 40 000 morts par an), et tout cela, rien qu’en France.

C’était un joli jardin (Nino Ferrer)

Ainsi, des investissements durables avec des externalités positives seront probablement extrêmement rentables à moyen ou long terme. Certes, à court terme, ils peuvent éventuellement faire baisser le couple risque-rentabilité cher au financier classique. En effet, des investissements signifient des dépenses, et les dépenses peuvent réduire la rentabilité à court terme. Mais si ces dépenses d’investissement contribuent à faire baisser en parallèle le risque du groupe (risques climatiques, risques locaux, risque de réputation, baisse de l’attractivité de la marque employeur…), le couple risque-rentabilité s’ajustera, voire s’en retrouvera amélioré. On peut aussi quitter le couple risque-rentabilité classique, et raisonner désormais avec un trépied risque – rentabilité – soutenabilité. La question ne consistera plus à maximiser la rentabilité pour un niveau de risque donné, mais plutôt à optimiser les 3 composantes du trépied. Cela n’empêchera nullement certaines entreprises de continuer à donner la priorité à la rentabilité, mais au moins le discours sera clair : « nous choisissons délibérément d’ignorer les enjeux de soutenabilité pour assurer une maximisation de la rentabilité ». Les actionnaires ajusteront alors leur participation : les maximisateurs du couple risque-rentabilité seront attirés, tandis que les optimiseurs (trépied risque – rentabilité – soutenabilité) prendront le large.

Total, tout blanc, tout noir ou tout vert ?

Ce groupe – le poids lourd du CAC 40 – focalise une attention croissante depuis des années. En effet, il traîne quelques casseroles qui ne sont pas du meilleur effet : 40 ans de contestation active du changement climatique (article de Libé ici, article académique là), le financement de régimes autoritaires (article du Monde ici), une exploration intensive et agressive de milieux naturels à protéger (par exemple en Arctique). Dans le même temps, cette entreprise est parmi les mieux notées de son secteur sur les critères ESG. Comment ce paradoxe est-il possible ? C’est que, par nature, toutes les activités économiques ne sont pas égales en termes de développement durable. Les gros contributeurs à l’émission de gaz à effet de serre sont connus : la métallurgie, les matériaux de construction, la chimie, les producteurs d’énergies fossiles… Il s’agit donc, pour un investisseur, de savoir quelles sont les entreprises les plus vertueuses compte-tenu des contraintes de leur secteur, et inversement, qui sont les mauvais élèves. Or, dans son secteur, TotalEnergies est considéré comme une valeur bien notée selon les critères ESG. Certains gérants de portefeuille vont jusqu’à dire que c’est la plus verte des valeurs pétrolières – les littéraires apprécieront l’oxymore.
Donc, là aussi, un raisonnement relatif donne un résultat plus contrasté qu’un raisonnement dans l’absolu.

Tout ça pour des routes à 80 km/h

Il y a peut-être aussi une raison plus profonde à la mise en avant de ce groupe : encore aujourd’hui, les villes sont conçues pour et autour des voitures ; la voiture est encore, pour beaucoup, un synonyme de statut social ; la logistique (en France comme aux États-Unis) est toujours massivement fondée sur le transport routier (« If you bought it, a truck brought it« ), voire aérien. Le pétrole est donc toujours (mais pour combien de temps ?) ce qu’Internet est devenu : un bien de première nécessité pour les pays développés. Il n’y a qu’à revenir sur les origines de la crise des gilets jaunes. La mesure initiale qui a déclenché ce mouvement, c’était une hausse de la taxe carbone dans le prix à la pompe. Or, la taxe carbone est un des moyens pour réduire les effets du changement climatique (principe du pollueur payeur). Toute cette affaire est donc extrêmement complexe, notamment dans ses ressorts humains : certes, beaucoup d’entre nous sont conscients des enjeux climatiques et de biodiversité auxquelles notre planète est confrontée, mais il est plus difficile d’agir quand cela impacte nos habitudes de consommation ou nos loisirs. En d’autres termes, il serait probablement injuste d’accuser TotalEnergies de noirceur sans pour autant reconnaître la part d’ambivalence sombre qu’il y a dans nos propres choix (c’est pour qui le colis Amazon livré le dimanche à 18h ?).

1% de 200 milliards

Concluons sur une note positive. A plusieurs reprises, dans ce texte, nous avons montré qu’il ne faut pas s’arrêter à des montants dans l’absolu, mais qu’il faut aussi raisonner en relatif. Prenons le contre-pied de cette idée : certes, la part consacrée par TotalEnergies aux énergies renouvelables et aux critères ESG peut apparaître comme étant dérisoire par rapport à ses activités fortement émettrices de gaz à effet de serre (scope 1, 2 et 3, s’il vous plaît). Mais dans l’absolu, ce pourcentage dérisoire pourrait représenter des centaines de millions d’euros, voire des milliards. Si ce groupe ne consacrait que 1 % de ses revenus à ces chantiers (on parle tout de même de plus de 2 milliards), cela ferait de la bonne publicité pour ce groupe, bien meilleure – en termes d’effets – que toutes les campagnes de greenwashing dont les entreprises nous abreuvent désormais régulièrement.


Liberté éditoriale #3

Dans chaque lettre d’informations « finance durable » (n°1 ici et n°2 là), j’explique à chaque fois un choix éditorial que j’ai été amené à faire dans la rédaction de Finance durable (parution imminente, je me sens comme une Dedion-Bouton roulant « à toute allure, à 35 à l’heure », comme le chantait Joe Dassin).

El Professor Panda

Finance Durable est un des plus personnels de mes livres professionnels. J’ai donc opté pour quelques illustrations à l’intérieur du livre, en esclavant deux jeunes artistes talentueux de mon entourage proche (contre rétribution, car « you have to give for what it takes« ).

En avant-première, voici un des premiers crayonnés de « Professeur Panda » (tous droits réservés, copie ou diffusion interdite, et si vous en faites un NFT, puissiez-vous finir englué(e) dans une marée noire).


Mon carburant, c’est vous

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Finance durable – lettre d’information #2

James Bond doit-il prendre le temps de remplacer son Aston Martin par une Jaguar ?

No time to buy

La sortie du dernier James Bond, film qui clôture l’ère de Daniel Craig dans le rôle de l’espion britannique, est intéressante en termes de gestion des risques en relation avec le temps qui s’écoule. En effet, la date de sortie du film a été décalée plusieurs fois, avec les impacts que l’on peut imaginer sur la profitabilité du projet. La profitabilité, c’est un peu la james bond girl de la finance d’entreprise : on calcule la valeur d’un projet en comparant l’investissement nécessaire d’un côté, et les revenus rapportés de l’autre. Or, comme les revenus sont répartis dans le temps au fil des années d’exploitation, on procède à une actualisation des recettes nettes des dépenses. Après actualisation de ces cash-flows, on obtient la valeur actuelle nette du projet (VAN, ou NPV dans la langue de Ian Fleming). Et comme on ne sait pas deviner l’avenir avec précision, on procède généralement à plusieurs calculs en faisant varier les différents paramètres du scénario : les ventes espérées, les coûts d’exploitation, les dépenses impromptues, et aussi le taux d’actualisation à retenir pour procéder au calcul. Toutefois, dans ce calcul de scénarios, il est beaucoup plus rare de retenir comme variable les retards du projet. Pourtant, la simple question « et si le projet prenait six mois de retard ? » est souvent celle qui a le plus d’impact sur la rentabilité d’un projet.

Dans le cas du James Bond, ce film est un des premiers à avoir subi de plein fouet les conséquences de la pandémie Covid-19. En effet, de report en report, on arrive à un total de 24 mois de décalage, dont 22 mois pour des raisons sanitaires suite à la pandémie Covid-19. Pour éviter un flop dans des salles désertées, les producteurs décalent en effet la sortie d’avril à novembre 2020, puis à mars-avril 2021 et finalement à octobre 2021. Selon The Hollywood Reporter, si la Metro Goldwyn Mayer était restée arc-boutée sur la date d’avril 2020, elle aurait perdu jusqu’à 300 millions de dollars de recettes sur son film.
Cela suscite deux interrogations :

  • Une première question qui est pragmatique et à court terme : « est-ce que ça en valait la peine de décaler la sortie du film de 22 mois à cause de la pandémie ? »
  • Une seconde question qui est plus du domaine philosophique – « Compte tenu des nouveaux risques (environnementaux, sanitaires…) qui surgissent sur notre planète, doit-on – et comment peut-on – intégrer le supplément d’incertitude dû aux retards dans les décisions d’investissement ?« .

Un calcul de valeur actuelle nette (VAN) – assorti, il est vrai, de nombreuses hypothèses simplificatrices en l’absence de chiffres détaillés – montre que le choix de décaler la date de sortie n’a pas été trop dommageable pour les producteurs. À ce jour (début décembre 2021), et selon mes calculs, le film n’a pas encore été rentabilisé : il lui manque encore 70 à 80 millions $ de profits actualisés pour arriver à l’équilibre, alors qu’une sortie en avril 2020 aurait conduit à un manque-à-gagner estimé au double (soit 140 millions de profits manquants). Mais les profits ne sont pas les ventes. Aujourd’hui, toujours d’après mes estimations, le film a encore besoin de 170 millions $ de recettes pour arriver à l’équilibre, contre 326 millions s’il était sorti en pleine pandémie – pour un coût total à rentabiliser estimé à 800 millions $. (Données : wikipedia, damodaran.com, calculs : votre serviteur). Même si les montants semblent énormes, on peut faire confiance au charismatique espion de Sa Majesté : d’une part, le film est toujours projeté en salle, et d’autre part, il n’a pas encore commencé à engranger les recettes des diffusions en DVD, Blu-ray, streaming ou télévision. Or, selon une étude de Deloitte Insights, les revenus en salle représentent certes la première source de revenus d’un film (46 %), mais si l’on cumule la part à venir des recettes vidéo/DVD (36%) et celle des diffusions télévisées (18%), il y a pas trop de souci à se faire pour la rentabilité de ce blockbuster.

Alors, faut-il prendre son temps en ces temps difficiles pour l’économie ? L’actualité nous apporte une autre illustration en ce début décembre 2021 : la firme Jaguar vient d’annoncer qu’elle ne va lancer aucun nouveau modèle de voiture d’ici 2025 pour mieux se concentrer sur le développement de ses véhicules électriques. Ainsi, au lieu d’adapter progressivement ses modèles actuels à une motorisation électrique, Jaguar fait le pari de l’innovation de rupture : repartir de zéro, investir massivement dans la recherche et développement, et se donner quatre ans pour sortir de nouveaux modèles vraiment nouveaux.

Rowwrrr !!

Cela pose des questions non seulement commerciales (que vont vendre des concessionnaires pendant ces quatre années ? Avec quel manque-à-gagner ?), mais aussi stratégique (Les concurrents vont-ils profiter de ces quatre années pour prendre des parts de marché ? Quel devra être le degré de nouveauté des futures Jaguar électriques pour compenser quatre années d’absence du marché ?)
Dans les deux cas évoqués, une société décide de se priver de recettes immédiates pour s’assurer de recettes plus importantes dans le futur. Il ne s’agit pas d’un ralentissement d’activité, mais bien d’un report au lendemain sans contrepartie immédiate. Notre intuition est que ce genre de décision sera prise de plus en plus souvent dans un monde qui doit s’adapter aux problématiques de soutenabilité économique et humaine. D’une part, les entreprises vont être confrontées à des questions de rupture technologique et de risques de transition – or, il n’est pas si simple de remettre à plat tout un processus de production pour le rendre plus vert sans pour autant déclarer une mise à l’arrêt des machines ou un arrêt des processus. D’autre part, des événements extrêmes risquent d’arriver plus souvent qu’auparavant (inondations, crises sanitaires, rupture d’approvisionnement en énergie ou en eau…), ce qui va bouleverser l’activité de quantité d’entreprises et les recettes qu’elles peuvent tirer de leurs marchés respectifs. Pour parler en jargon financier, le Bêta des entreprises de loisirs (dont font partie les studios de cinéma) va probablement augmenter.

Ainsi, le temps, que nous avons pris l’habitude de considérer comme une variable continue, pourrait devenir de plus en plus une variable discrète, avec des problématiques d’arrêt et de redémarrage qui prendront le pas sur nos anciennes problématiques de récession et de croissance. James Bond a beau nous dire que demain ne meurt jamais, force est de constater qu’avec notre besoin actuel en ressources, le monde ne suffit pas.


Liberté éditoriale #2

Le thème de cette lettre d’informations – le temps – n’arrive pas vraiment par hasard, même si l’actualité récente a eu la sérendipité de me fournir les deux exemples ci-dessus. Dans ma liberté éditoriale autoproclamée, une des motivations majeures était mon impatience.

Il faut imaginer un auteur (ou une autrice) qui a sué sang et eau pour sortir son manuscrit et qui le remet avec un soupir de soulagement à son éditeur, un peu comme on passe la patate chaude : « À vous de jouer maintenant ! » Et puis plusieurs semaines s’écoulent, voire plusieurs mois – parce que, autant l’auteur est égoïstement autocentré sur son ouvrage, autant l’éditeur doit mener en parallèle de multiples projets de livres avec leurs calendriers respectifs, ce qui conduit à des goulots d’étranglement dans les ressources. Un jour, l’auteur reçoit enfin les épreuves. Il s’agit alors de relire et corriger très vite, avant de renvoyer le livre expurgé des erreurs les plus criantes. L’auteur se dit alors « chic, c’est la dernière ligne droite ! » D’autres semaines s’écoulent. On peut avoir la surprise d’une deuxième version des épreuves – à relire très rapidement, évidemment, le temps c’est de l’argent. Ou bien il s’agit de rédiger la quatrième de couverture, ainsi qu’une présentation de l’auteur. L’auteur se dit alors « c’est pour demain ! » Et il doit encore ronger son frein (d’Aston Martin) plusieurs semaines avant la mise en production, qui elle-même sera suivie par la distribution et enfin la mise en place dans les rayons. Tout cela prend du temps… Encore une fois, ce n’est pas une critique de mes éditrices et éditeurs – qui font ce métier beaucoup plus souvent par passion que pour des raisons bassement mercantiles. Il s’agit plutôt de témoigner de mon impatience, qui ne semble pas s’être assagie avec les années, bien au contraire (car contrairement à ce que prétend James Bond, on ne vit qu’une fois).
Ce long préambule est pour expliquer mon choix de l’auto édition. J’avais l’intuition que ce choix permettrait de gagner du temps, car il me fait endosser à la fois le rôle de l’auteur que je peux fouetter et celui de l’éditeur que je peux houspiller. Il fallait néanmoins tester cette solution : c’est ce que j’ai fait en avril 2021 avec cette œuvre de jeunesse. Les résultats ont été conformes à mes espérances (à défaut des ventes…), mais je ne recommande pas forcément ce choix à tout le monde, car il présente aussi des inconvénients. Avant tout, on se prive de l’œil et des bons conseils des professionnels sur des sujets aussi cruciaux que la mise en page, la structure et l’équilibre de l’ouvrage, les corrections typographiques, les impropriétés stylistiques ou les jeux de mots foireux… Mais comme dit le grand philosophe Peter Parker, avec de grands pouvoirs viennent de grandes responsabilités. Aussi, tel un Prométhée dérobant le feu éditorial, j’ai voulu faire cette expérience. Cela offre aussi des avantages qui, je l’espère, se dévoileront avec le temps, quand il s’agira de sortir une 2ème édition, puis une 3ème : l’auto édition réduit drastiquement la durée du cycle de production, et permet donc de coller plus précisément à l’actualité. En revanche, cette solitude glorieuse présente un inconvénient quant à la qualité du réseau de distribution : c’est une chose d’être diffusé et marketé par un éditeur professionnel au niveau national, c’en est une autre que de faire soi-même du porte-à-porte numérique. Là encore, « time is of the essence » comme le dit le dévoué Jeeves au papillonnant Bertie Wooster.
Concluons enfin sur le temps et les délais : nonobstant les pénuries de papier annoncées par les éditeurs et la charge de travail non anticipée sur ce semestre d’automne, je confirme que pour l’instant, la date de sortie du livre est toujours fixée à décembre*.
* NB : Celles et ceux qui connaissent le modèle très puissant du MBTI savent qu’il y a deux types de comportements face aux échéances à respecter : les personnes pour qui « sortie du livre en décembre » signifie remise du manuscrit en novembre pour être sûr que l’ouvrage soit disponible dès le premier décembre ; et puis l’autre catégorie de la population, pour qui « sortie du livre en décembre » prendra le sens de « si j’envoie le fichier définitif à l’éditeur au 31 décembre à 23 heures 59, je ne suis pas en retard ! » Là encore, le temps nous dira dans quelle catégorie se situe votre serviteur.


Opération Tonnerre

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Le réflexe dévissage

Je suis en train de corriger des copies d’examen, en utilisant un stylo rouge (comme la couleur du sang, de la sueur et des larmes)(oui, les larmes de Le Chiffre sont rouge sang, c’est bien la preuve).

Et j’en viens à contempler mon stylo (cf. Exhibit #7), qui est sur la fin de sa vie. pilot_rougeTous les autres stylos de ce type, quand ils arrivaient en fin de vie, je les jetais (enfin, s’ils ne s’échappaient pas avant). Mais cette fois-ci, j’ai eu une idée : j’ai essayé de dévisser le stylo. Bien m’en a pris : il est conçu pour se dévisser, et ô surprise, dedans, il y a une  » cartouche  » d’encre (cf. Exhibit #12). recharge_rougeCertes, cette cartouche d’encre est sur la fin de sa vie, mais elle est parfaitement remplaçable, il suffit de chercher en ligne, et hop, voilà.

Deux arguments pour  » le geste dévissage  » :

– argument durable : cela évite de jeter un stylo entier, donc économie sur recyclage et polluage

– argument économique : racheter un stylo coûte 1,91€ (par 12), racheter une cartouche coûte 1,48€ (par 12)

Du coup, emporté par ma découverte, j’avise un autre stylo apparemment jetable (cf. Exhibit #1). pilot_bleu Et là, miracle, il se dévisse aussi, et fait apparaître une cartouche.

Donc faites comme moi désormais, ayez le réflexe dévissage. Et si ça fait partie des fournitures de votre entreprise, essayez de convaincre le responsable des achats de commander des cartouches plutôt que des nouveaux stylos…

Et je retourne à mes copies d’examen.

Réincarnation du Ramier en Paillasson

Drame du printemps : ce dimanche matin, alors que je buvais un thé vert bien mérité dans mon jardin (j’avais travaillé tout le samedi moi Môssieur), j’entends des flapo-flapo dans un coin. Je m’en vais voir et là, drame : un de mes pigeons ramiers, mon jalon printanier, navré, mal en point, une aile probablement cassée, le sternum enfoncé, était allé choir et gésir dans le tout-à-l’égout.
Saisissant mon courage, un sac et le pigeon à deux mains, je le déposai à côté, non sans qu’il se débatte. Je ne parle pas le pigeon, et il ne semblait pas comprendre mon idiome : j’avais beau lui expliquer que je n’étais pas un renard, il était terrorisé (les lecteurs lettrés feront peut-être le parallèle avec un très beau texte de Giono dans Solitude de la pitié).
Une coupelle d’eau n’y fit rien : il trépassa quelques heures après.
J’étais fort marri, et bien tristoune.

Je décidai donc de m’activer le sang, et entrepris donc de débiter le sapin de Noël (nous sommes début juin, record battu). Cherchant à faire de la place, je fourrageai dans une caisse de feuilles mortes… et me piquai le doigt. Diantre diantre, me dis-je, des feuilles qui piquent.
Je touchai : ça se rétracta.

Je renversai doucement la caisse : une boule piquante en roula. Un hérisson. Probablement amené par une mouette (mon jardin est clos), le hérisson resta stoïquement roulé en boule. Ne parlant pas le hérisson, et un peu instruit de mes erreurs passées, je ne le touchai pas, et ne lui apportai aucune coupelle d’eau. Au bout de quelques dizaines de minutes, il se déboula et entreprit de se mettre à l’abri des feuilles. Après référendum, il fut nommé Paillasson. Et je ne peux m’empêcher de penser que le pigeon ramier disparut quand le hérisson apparut dans ma vie.

Réincarnation, la roue de la vie passe et repasse.

Paillasson

Le service après-vente de Darty, pas vraiment vert – quelques questions sur la consommation et la grande distribution

Il n’est pas dans mon intention de transformer ce blog en annexe de l’UFC Que Choisir. Je préfére de loin traiter de projets thématiques déjà lancés sur ce blog, comme la série de thibillets sur la Cinétique du pékin (j’ai quelques thibillets en réserve) ou Typewatching the stars (itou).
Mais après mes mésaventures avec SFR (et les réflexions que cela m’a inspiré), je suis actuellement en discussion virile avec le service après-vente de Darty.
Je ne vais pas détailler l’affaire, juste souligner un point, et les réflexions qu’il emporte.

J’ai un sèche-linge qui est tombé en panne. Après 5 interventions du service après-vente de Darty chez moi, échelonnées sur plus d’un mois, et alors que le sèche-linge n’était toujours pas réparé, j’ai fait le compte :

  • le prix des pièces qui ont été changées représentait une somme d’au moins 25,99 + 91,98 + 130,55 = 248,52 € HT (Je dis au moins, car je n’ai que les chiffres pour ces pièces-là, mais il y a eu d’autres remplacements…)
  • L’appareil neuf coûte 138 € HT

Dans le prix des remplacements, je ne compte ni l’essence des 5 camionettes Darty, ni le salaire horaire des réparateurs.

1ère question : dans quelle société vivons-nous, où la réparation (toujours inefficace, puisque le sèche-linge ne marchait toujours pas) coûte plus cher que le remplacement à neuf du produit ?
2ème question : quel est le business model de Darty, qui accepte d’avoir plus de dépenses en SAV qu’en fournissant un produit neuf  ?
3ème question : Si on incluait tous les coûts environnementaux, Darty serait-elle considérée comme une société à empreinte carbone (a) très négative (b) très très négative (c) négative ? (cochez la case qui vous semble appropriée)

Les dents de la terre

Je suis dans un lieu éloigné de toute civilisation, travaillant lentement mais opiniâtrement à mon projet Prométhée.

Loin de toute civilisation, mais non loin de toute vie.

Voici les 3 mails que j’ai envoyés aujourd’hui :

1er mail, état des lieux

Sujet : Rats and Roaches (Calvin Russell)

On se croirait loin de tout, et voilà, pas le moyen d’être tranquille. Si je récapitule :
– 2 perdrix hier, à la première, je bondissais (figurativement) de joie, là elles sont 4 à picorer près d’un tas de neige, c’est rien que des poules cons.
– des pies, des geais, et un drôle de petit oiseau tout petit tout rond bedonnant, j’ai envie de le dessiner, mais je suis sérieux, je bosse d’abord.
– un mulot dans la cuisine. Il m’a chouravé des pâtes (sèches) et s’est réfugié dans la cafetière Nespresso. J’ai essayé de le virer (sans le tuer), mais il connaît la maison mieux que moi, alors que finalement, c’est moi l’intrus, non ?
– des araignées, c’est-à-dire des faucheux cons et des araignées plus… consistantes, ouais, c’est le mot. C’est comme le mulot, ça ne me dérange pas trop tant que ça ne me touche pas 🙂

2ème mail, action militaire

Sujet : week-end à Zuydcoote (Robert Merle)

Fusilier Marin Commando Thibierge au rapport.
Ai vu l’individu (Joe le Mulot), mais n’ai pu l’appréhender. Ai néanmoins collecté un ensemble d’observations pour alimenter le dossier.
– l’individu a ses habitudes dans l’armoire jouxtant la cafetière, que nous appellerons niara 1.
– l’individu a été vu au rez-de-chaussée de niara 1, mais a probablement une entrée secrète. En effet, maintenant qu’il m’en souvient, l’été, quand j’étais en permission sur la table du jardin, j’entendais des petits grattements près de la porte, dans le mur extérieur de niara 1. Je ne suis pas payé pour penser, aussi je suggère à mes supérieurs de penser au fait que peut-être l’individu a creusé une galerie qui aboutit du monde extérieur à niara 1, et inversement. Ceci expliquerait non seulement sa disparition de niara 1 quand je l’ai investiguée, mais aussi comment l’individu a pu arriver dans ce lieu sécurisé qu’on appelle cuisine et qui est mon QG (l’hypothèse « amené avec les potirons » est risible à la lumière de la froide logique)
– ai inspecté l’armoire en face (niara 2), et l’individu y a causé quelques déprédations. Il aime les bouillons cubes, le café et les pâtes. Ai jeté les emballages (vides) et sécurisé le reste du café dans la boite Kellogg’s, en l’assurant que les secours arrivaient.
– Ai déplacé potirons sur le sol, car faisaient moisir le plan de travail. N’ont pas eu l’air d’objecter.
Ne vois rien à ajouter. Insert Formule de Politesse (« Biz »).


3ème mail, action-réaction

Sujet : Ratatouille (Linguini et al.)

Cet après-midi, pendant que je travaillais dans la salle à manger, ce petit galapiat a rongé ma brique de soupe (par le haut) et s’est probablement trempé les moustaches dans mon velouté 9 légumes. Je pense que l’animal a fait cela sciemment, pour bien m’expliquer que toute intrusion de ma part dans SA vie serait irrémédiablement suivie d’une réaction d’égale force dans MA vie.
Ce n’est pas pour me déplaire.
De même que les bébés qui ont été nourris au même sein sont frères de lait, Trotte-menu et moi-même sommes désormais frères de soupe.
Biz

Mail de réponse de la propriétaire : « Vous avez l’air de bien vous entendre. Ramène-le chez toi. »

Je ne suis pas aidé.

[edit de 20h45]

Sujet : Geek 1 – Mulot 0

Je l’ai eu. J’arrivais dans la cuisine, et il a filé se cacher dans la cafetière (NB : il se faufile par le trou de la grille, qui fait au max 2 cm de diamètre).
Je transporté la cafetière dehors, et l’ai désossée méthodiquement. Joe le Mulot a filé se cacher dans les plates-bandes, j’en ai profité pour rentrer et fermer la porte *à clé* (ne jamais sous-estimer un rongeur affamé). J’avais prévu de monter la garde dans la cuisine, car j’intuite qu’il va utiliser l’entrée secrète dans Niara 1 (l’armoire à vaisselle) pour revenir. Mais j’ai une meilleure idée, ô Crocodile Dundee que je suis : j’ai laissé deux pâtes sèches (Torti), dont je sais qu’il est friand, à côté de la cafetière. Si les pâtes ont disparu demain matin, c’est que Joe m’a fait la nique.
Je vais aller regarder Stuart Little, tiens.
Biz

[/edit]

[Update de 22h05]

Joe le Mulot is back. Non seulement une des deux pâtes à disparu, mais Joe s’est même montré. Il n’est pas allé jusqu’à danser le tamouré sur la cafetière, mais toute son attitude clamait la désinvolture ironique d’un hobereau qui se sait sur ses terres.
Je suis content de ma démarche analytique, toute sherlockholmesienne, autant dans l’intuition qu’il y avait une entrée secrète dans Niara 1, que dans la conception de mon piège diabolique (deux nouilles).
L’affaire repose désormais entre les mains de la Justice, c’est-à-dire la propriétaire, qui décidera (ciment à prise rapide ? gazage assassin ?) comment interdire les lieux au filou à moustache.

[Update de 22h05]

Aloe Vera

Suite à une mésaventure récente, une de mes lecteuses assidues (mais mes lecteurs sont-ils autre chose qu’assidus, tendus dans toute leur vie vers la perfection socratique ?) me disait donc dans un commentaire : « j’espère qu’il vous reste de l’Aloe Vera ».

Il m’en reste d’autant plus que je n’avais pas encore commencé à consommer cette herbe.

Vient donc le moment d’évangéliser les foules sur l’Aloe Vera. Si je le fais, c’est parce que – à l’instar de certains thibillets déjà rédigés, en informatique souvent – j’ai fait une recherche sur le dieu Internet, et n’ayant pas trouvé de réponses satisfaisantes, j’ai décidé de poster ma synthèse, pour le googleur compulsif.

L’Aloe Vera est donc une plante, ou une herbe, bref, un végétal (Wikipedia est un peu plus calé là-dessus) qui pousse dans les régions chaudes, par exemple dans le sud de la France, où elle se ramasse à la pelle dans les chemins empoussiérés de garrigue, sous un soleil vertical et dans l’ambiance crissante des cigales.

En région parisienne, les fleuristes (en tout cas, les miens) sont infoutus de trouver des plants qui fassent plus de 10-15 cm de haut, mais on m’a dit que peut-être, chez Truffaut…

L’Aloe Vera a des propriétés réjuvénantes, émollientes et hydratantes. En bref, ça remplace n’importe quel cosmétique pour le prix de 2 verres d’eau par semaine.

Je n’ai même pas eu à l’acheter, ma professeur d’espagnol (holà, Magdalena !) m’en a offert un plant, ci-contre représenté dans la fruiterie de ma maison (entre le petit boudoir et la souillarde). Pour ceusses qui n’ont pas une professeuse d’espagnol adorable, on m’a dit que peut-être, chez Truffaut… Sinon, il y a des vols pour la Côte d’Azur toutes les heures.

Et à quoi ça sert ? Eh bien, si l’on est dans une quête bio, genre je ne consomme plus de cosmétiques du commerce et je reviens aux gestes d’antan, ça sert à s’hydrater, s’émollier, se réjuvéner.
Et comment fait-on, docteur ? Eh bien, toutes les fois qu’on est à court, on coupe une des feuilles, à la base du tronc, en murmurant quelques pensées apaisantes. Puis en saisissant un économiseur, aussi appelé épluche-légumes (vous pouvez aussi utiliser un rasoir, mais prévoyez un paquet de coton et du mercurochrome à portée de main), épluchez la feuille en sifflotant. La chair est transparente, un peu visqueuse, on dirait de la méduse végétale.
Coupez en petits dés, mettez au congélo (je mets les dés sur du papier sulfurisé) et quand c’est congélofié, mettez les cubes dans une boîtoune. Voilà, ça dure des semaines ou des mois. De temps en temps, sortez quelques cubes de la boîtoune et mettez les au frigo, ou dans votre salle de bains. Et le matin, quand votre peau agressée par le feu du rasoir, votre épiderme desséché par le calcaire, vos follicules craquelés par l’air sec vous supplieront, vous les attendrirez de cette mixture végétalo-hippie, et pendant un moment, vous aurez une pensée pour votre grand-mère qui lavait son linge au lavoir dans une provence de Marcel Pagnol.

Et avec l’argent économisé, vous achèterez des actions de fabricants d’armes, hahaha !

Mes gestes pour l’environnement (sans être trop rasoir)

Cela a commencé il y a quelques mois. J’en avais marre d’utiliser des bombes de mousse à raser, un peu comme le gars qui se lasserait d’appuyer tout le temps sur le tube de mayonnaise et qui rêverait de se faire une bonne vieille sauce maison. Je suis donc revenu à mes (très) anciennes amours, et j’ai (r)acheté un blaireau et du savon à barbe. Pas l’odieuse pâte en tube, non, le bol de savon où l’on fait mousser le blaireau.
J’étais content, c’était un premier pas.
Mais autant dire qu’à côté de ces nouveaux objets, mes rasoirs jetables faisaient grise mine. Des bouts de plastique bleus, sans poids, jetables comme des kleenex. Alors en juin, j’ai sauté le pas. Je suis allé chez Planète Rasoir, et après une bonne demi-heure de discussion avec l’excellent propriétaire, j’en suis ressorti avec

  • un rasoir (sabre, ou coupe-chou) affûté comme le regard d’un trader cocaïnomane
  • un bol de savon à barbe qui sentait bon les effluves de l’échoppe de barbier au fond du wisconsin en 1908
  • un cuir pour aiguiser le rasoir
  • une pierre d’alun pour les coupures
  • de la pâte pour mettre sur le-cuir-à-aiguiser-le-fil-du-rasoir

Puis, pendant plusieurs jours, je n’ai touché à rien. Le propriétaire-vendeur m’avait dit : commencez doucement, n’essayez pas un matin où vous êtes fatigué, ou bien si vous avez la gueule de bois, bref, j’ai attendu plusieurs jours.
Mon dieu. Les premières fois, je me suis bien tailladé, c’était le mariage de Frankenstein et Massacre à la tronçonneuse.
Et puis les jours ont passé. Je m’entraînais le week-end, et j’y passais 30 à 40 mn. Puis j’ai commencé à me couper moins souvent, moins profond. J’ai réappris la forme complexe de mon visage, et l’implantation névrotique de mes poils de barbe. Chaque semaine, je progresse un peu : je ne me coupe quasiment plus ; quand je me coupe, ça ne se voit plus ; je me rase de plus en plus vite (même s’il me faut encore facilement 10-15 mn).

  1. Je suis revenu au geste antique. Le fait de se raser, c’est le fait de se couper du monde. Si l’on n’est pas coupé du monde, on se coupe. Avec ce genre de rasoir, on ne peut pas le faire à la va-vite, du genre « j’ai que 2 minutes et je suis à la bourre ». Le temps qu’il faut prendre, et donc planifier par avance, c’est du temps de qualité : je suis face à moi-même, pleinement dans l’instant présent, centré.
  2. Je ne jette plus rien. Mon rasoir me durera des années, donc exeunt les petits rasoirs en plastique jetables qui allaient remplir mes poubelles puis les incinérateurs. Exeunt les bombes à raser dont je ne sais pas si elles étaient effectivement recyclées ou pas. Exeunt les bombes de déodorant (car la pierre d’alun est un bactéricide et un déodorant naturel) dont je ne sais pas si elles étaient effectivement recyclées ou pas. Je suis un citoyen responsable.
  3. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, je ne l’ai pas fait par souci d’économie. Mais le gain financier existe. Rasoirs jetables : 2 € les 10, soit 10 € par an ; déodorant 4 € soit 40 € par an ; mousse à raser 3 € soit 30 € par an. Mes précédentes habitudes déplorables me coûtaient donc 80 € par an (et encore, vous remarquerez que je prends les prix de la grande distribution, pas les tarifs l’Oréal). Or, rien qu’avec l’achat du rasoir, j’en suis à -70 €. Sans compter la pierre d’alun, le savon à barbe, le cuir à aiguiser… Allez, mettons un coût d’investissement à -150 €. Calcul d’actualisation à 6% : l’achat est rentabilisé en 3 ans. En fait, un peu plus, car je consomme du savon à barbe et de la pâte à aiguiser le cuir pour assouplir le rasoir du fil. Si je garde ce rasoir 10 ans, valeur actuelle nette : gain de 439 €, en euros d’aujourd’hui.

L’étape suivante consistera à me débarrasser de ma crème hydratante et de la troquer pour un plant d’Aloe Vera. J’ai mis mes fleuristes sur l’affaire, mais ils ont du mal à me dégoter un plant de taille suffisante pour que je puisse couper une feuille de temps en temps. En plus, il paraît que les cactées absorbent les ondes radio-électriques. De la même manière que ma pierre d’alun soigne les coupures et sert de déodorant, mon Aloe Vera servira d’hydratant visage et partira en croisade contre les antennes-relais et le bombardement wifi.
Mais petit inconvénient de ce retour aux sources : pas question d’emmener ma trousse de toilette dans un bagage-cabine… Les rasoirs coupe-chou, c’est comme les caniches : ça voyage en soute.

Mine de crayon

On nous rebat les oreilles de développement durable, et je suis comme tout le monde, je fais mes petits efforts, je remplis le lavabo d’eau chaude quand je me rase au lieu de laisser couler l’eau, je trie mes déchets, je n’imprime que le strict nécessaire.
Mais il y a des choses qui me trouent.
J’ai un crayon à papier, fourni par mon institution, avec le logo qui va bien. J’ai récupéré un taille-crayons aux fournitures, le modèle de base, une lame, corps doré, c’est l’utilisateur qui tourne d’un mouvement vif du poignet.
Eh ben merdre. La mine du crayon casse à chaque fois. Alors Zuip zuip zuip, je retaille, et snap, ça re-casse, je me retrouve avec un bout de graphite en degré de liberté.
Donc, je souligne une chose évidente : le temps où nous aurons tous une conscience environnementale, sera le le temps où nous aurons tous une conscience environnementale. Depuis le fabricant de crayons à papiers jusqu’à l’utilisateur final, en passant par le responsable des achats (à ce propos, un lien utile, hop).
Parce que ce serait tellement facile de me ruer sur les porte-mines en plastique made in china qu’on n’a pas besoin de recharger, on les jette, ils sont incinérés et deviennent des jolies petites particules dans les poumons de nos enfants. Mais moi je veux pas. Au risque de réduire ma sacro-sainte productivité.