Category Archives: Novela

Publication de mon roman

Je viens de recevoir par UPS mon propre livre, désormais disponible dans toutes les bonnes librairies. Ce roman, démarré il y a 30 ans, a une histoire que je m’en vais vous conter.

Nous sommes au siècle dernier, je suis jeune et célibataire, encore coincé dans mes études entre Paris 11ème et Chatenay Malabry. À cette époque, tout le monde fume partout, les télés sont des gros cubes encombrants, le mur de Berlin vient à peine de tomber et Nelson Mandela a enfin été libéré. J’ai l’impression de vous dérouler un manuel d’histoire, mais j’y étais, comme tant d’autres.

Je rencontre Adeline. De prétexte en coïncidence, de soirée au théâtre amateur en dîner avec des copains, de discussions sur des livres (beaucoup, tout le temps) à des concerts live dans la salle enfumée de l’Utopia, j’arrive à entrer dans sa vie comme un peu plus qu’un bon copain. Et comme Internet n’est pas encore arrivé en France, pas plus que l’e-mail, je lui écris des lettres sur du papier, je les mets dans une enveloppe, hop, un timbre qu’il faut lécher avant, puis je descends dans la rue pour poster la missive dans une boîte jaune. Quand les étoiles sont alignées, la réponse arrive par le courrier du matin 3 jours après. Et il n’y a pas de « répondre en citant le message original », donc cela donne un décalage digne des grandes correspondances épistolaires entre Carl-Gustav Jung et Wolfgang Pauli. Sauf qu’Adeline émaillait ses textes de petits dessins, tandis que je lui écrivais des mini-poèmes, que j’avais le tort d’appeler haïkus (ils n’avaient pas la bonne métrique). Je doute que Jung et Pauli se soient livré à ces facéties, mais cela serait à vérifier.

Après notre séparation – une histoire bien triste – je commence à écrire ce roman, et j’envoie chaque partie à Adeline dès que je l’ai terminée. Cela dure quelques années, pendant lesquelles je n’ai pas trop de nouvelles d’elle. Puis la vie suit son cours, chacun.e fait de nouvelles rencontres. Un soir, à la suite d’une conversation avec mon ami Guillaume, je me dis qu’il faut que je tourne littéralement cette page. Je termine de rédiger la dernière partie en quelques jours, j’imprime le tout et je l’envoie à Adeline, avec une ultime lettre.

Depuis cette date, il y a plus de 25 ans, le manuscrit est resté au fond d’un disque dur. De temps en temps, j’ai passé le roman à un.e ami.e (une dizaine de personnes, au maximum), et chacun.e a eu la gentillesse de me dire que c’était un livre sympa. Une amie m’a dit « on sent bien que tu étais jeune quand tu l’as écrit », et je n’ai pas osé lui demander ce qu’elle entendait par là : je me doutais qu’entre mon moi jeune et mon moi actuel, l’un des deux allait en prendre pour son grade…

Revenons au XXIème siècle. Le Dieu Internet règne désormais sur la planète, et tout est à portée de clavier. Depuis quelques années, je m’intéresse à l’auto-édition. Non pas au sens de l’édition à compte d’auteur (dont le business model est magnifiquement décrit dans Le pendule de Foucault, d’Umberto Eco), où l’auteur, sûr de son génie, avance les fonds et se retrouve avec des exemplaires qu’il offre à droite à gauche en espérant une gloire qui met beaucoup de temps à venir. Ce qui me plaisait, c’était plutôt le côté « plate-forme de vente », genre Etsy = voilà ma production, ça coûte tant, allez-y (ou pas), commandez (ou pas), bref, c’est le/la client.e qui décide.

Il y avait une autre raison à ce choix : cela me permettait de transformer ce roman en un objet qui accède à l’existence, et idéalement, une existence indépendante de ma personne. À ce point du thibillet, je vais convoquer un de mes artistes préférés, le Boss.

En 1998, Bruce Springsteen sort un coffret de 4 CDs : Tracks. Ce sont des inédits accumulés sur plus de 25 ans de carrière, mais pas des inédits façon Yoko Ono ou Bob Dylan qui raclent leurs fonds de tiroirs pour sortir des bouts d’enregistrement ou des démos incomplètes dans l’espoir de faire encore sonner la caisse enregistreuse. Springsteen l’explique très bien dans le livret qui accompagne les 4 CDs : depuis 1973, pour chaque album, il avait à chaque fois un peu trop de chansons. Toutes avaient été enregistrées, mixées, arrangées, donc elle étaient prêtes à être gravées, mais pour certaines raisons logiques, « ou d’autres raisons moins logiques », ces chansons n’avaient finalement pas été incluses dans l’album final. Le Boss disposait donc de quantité de chansons prêtes, mais inédites, dans lesquelles il n’avait qu’à puiser. Et Springsteen de conclure le livret en disant « Here are the ones that got away » (voilà celles qui s’en sont finalement sorties). De la même manière, voilà donc un roman qui (s’en) est finalement sorti.

Novela – Projet Kerberos

Projet Kerberos : copie d’un document interne de la société Zillion inc. (Californie)

2019/45/BS – Brief pour les membres du Comité Exécutif Zillion inc. // compte-rendu de réunion.

Confidentialité : ce document est régi par les règles de confidentialité du Règlement intérieur de la société Zillion, et de l’Ultra Règlement des membres du ComEx, documents dont chacun(e) a eu connaissance. En résumé, toute fuite d’information du contenu de ce document exposera la personne responsable à (1) un licenciement immédiat pour faute lourde (2) la perte immédiate de tous les avantages, indemnités et stock-options attachés à sa fonction et (3) une procédure juridique où la société Zillion utilisera tous les moyens en sa possession pour obtenir gain de cause.

Objet : nouveaux produits et stratégie de Zillion pour les prochaines années

Rappel historique

La société Zillion collecte des données personnelles pour (slogan:)  » faciliter la vie quotidienne et éviter les tracas et oublis « . Initialement lancée avec son application phare CheckList, la société collecte désormais les listes de courses (ShopList), les idées de cadeaux (WishList), l’organisation des fêtes (PartyManager), la planification des vacances et séjours (GetAway) et tous les abonnements, factures et relevés bancaires du foyer (CashList). Plus de 2 milliards d’êtres humains utilisent au moins un des services de Zillion, et 750 millions d’utilisateurs utilisent tous les services (utilisateurs dits  » Entièrement intégrés « ).

Projet Kerberos : un lancement prévu en 3 phases : appâter, ferrer, ramener.

  1. Appâter.

La société Zillion offrira, sous forme de concours, des caméras de loisir (à accrocher au vélo, au casque, sur le skateboard, la planche de surf ou sur la voiture…) nommées Cyclops. Ces cadeaux seront assortis d’un espace de stockage virtuellement illimité sur les serveurs de Zillion, et il n’y aura pas de possibilité de sauvegarder les vidéos en local sur les disques durs. Selon nos premières projections, on aboutira à un parc de 200 millions de caméras de loisirs offertes par Zillion sur les 2 prochaines années, avec un flux vidéo de l’ordre de plusieurs zettaoctets sur les premiers mois, et probablement de l’ordre d’un yottaoctet de fichiers par mois en vitesse de croisière. Le message sera  » En remerciement de votre fidélité, Zillion vous offre des heures de loisirs enregistrés « . Une solution logicielle sera proposée pour agréger automatiquement ces vidéos sous forme de montages et les partager entre amis (ces montages resteront hébergés sur les serveurs de Zillion). L’investissement total devrait représenter moins de 7 milliards de dollars.

  1. Ferrer.

Une fois que l’utilisation de ces caméras sera passée dans la pratique quotidienne (notre équipe de veille surveillera notamment le nombre d’instances du verbe  » cycloper  » chaque semaine sur les réseaux sociaux), nous lancerons un message à destination des parents, en ciblant d’abord les familles où les Cyclops servent en priorité dans des loisirs extérieurs. Les éléments de langage seront les suivants  » N’avez-vous pas peur, quand vous êtes au travail, de ce qui pourrait arriver à vos chers bambins ? Et s’il faisait une chute à vélo ? Et si elle avait un accident en rentrant en skate du collège ?  » Zillion offrira alors gratuitement l’application WatchPuppy à ces familles pour qu’elles puissent  » jeter un œil  » sur les activités de leurs enfants depuis leur téléphone. Une fonctionnalité sera notamment proposée pour envoyer une alerte automatique en cas de changement brusque de cadrage dû à une chute.

Puis Zillion commercialisera le pack HomeScan, consistant en 10 caméras fixes à installer dans la maison, pour un prix de 49,90 $, avec les éléments de discours suivant :  » Que se passe-t-il quand il est rentré à la maison ? Votre enfant invite-t-il des amis sans vous demander la permission ? Ouvre-t-il la porte aux inconnus ? « . Il sera important, à ce niveau de discours, de renforcer l’image de Zillion comme  » partenaire de vie domestique « , par exemple en montrant comment l’observation (discrète et respectueuse) d’un enfant et de ses activités hors de toute présence parentale peut donner des idées de cadeau d’anniversaire ou de séjours de vacances. Une communication particulière pourra aussi être adressée aux parents, en démontrant qu’une caméra judicieusement placée pourra capturer leurs propres moments d’intimité (comme un dîner en tête-à-tête ou une soirée au coin du feu) pour archiver ces souvenirs et pouvoir les visionner à nouveau.

  1. Ramener.

La troisième étape du projet Kerberos consistera à rentabiliser cet investissement réalisé à grande échelle. Dès le début du projet (caméras de loisir Cyclops), les algorithmes de recherche croiseront les données enregistrées (vidéos et sons) avec les données personnelles (factures, relevés bancaires avec l’identité des commerçants, dossiers médicaux), dans l’optique de faire émerger des comportements à risque (comportement de casse-cou, alcoolisme, querelles domestiques, conduite automobile sous l’influence de drogues ou médicaments contre-indiqués, discussions complotistes) ou potentiellement à risque car moralement discutables (infidélité, parties de poker entre amis pour de l’argent…). Zillion proposera aux services de police une collaboration (facturée à prix coûtant) pour l’identification de comportements criminels, ou pouvant devenir criminels (prévention). La communication de la société sur ce sujet devra être discrète, mais non cachée, par exemple  » pour un voisinage plus sûr, pour un environnement de famille plus serein, Zillion et WatchPuppy sont vos partenaires de sécurité « . Le discours pourra être orienté sur le danger que présentent certains voisins ; on insistera sur le rôle d’information civique que Zillion jouera auprès des autorités (rappeler que ce sera à prix coûtant, donc sans bénéfice). L’application WatchDog (variante adulte de WatchPuppy) sera accessible aux services de police sur requête de leur part pour un individu / une famille, au cas par cas, et pour une durée limitée. Zillion pourra aussi prendre l’initiative de contacter les services de police en cas d’identification d’un individu présentent un danger potentiel (profil  » MadDog « ) – mieux vaut prévenir que guérir (citer des statistiques sur les coûts d’une opération de police comparés à des coûts de surveillance préventive).

Business Model du projet Kerberos

La rentabilisation principale du service reposera sur le paiement de primes (appelées Vaccine) : quand la police demandera à accéder aux données de profil d’un individu, Zillion avertira cet individu avec un discours du type :  » Veuillez noter que la police a demandé à accéder à vos données hébergées sur nos serveurs. Nous nous soumettrons à cette obligation légale, mais nous avons à cœur de vérifier que ces données ne sont pas corrompues, aussi nous vous offrons le choix : par le paiement d’une somme de XXX $ (contrat Vaccine), vous nous mandatez pour conduire un audit de vos données personnelles qui prendra entre 2 et 5 jours ouvrés, avant que nous ne communiquions ces données à la police ; si vous ne souhaitez pas cet audit de précaution, nous transmettrons sous 2 heures les données vous concernant à la police.  » Le phrasé juridique sera à affiner, mais le principe d’audit a été validé par nos services légaux. Nous pourrons notamment argumenter que les données de nos utilisateurs nous tiennent à cœur, et que nous ne voulons pas courir le risque d’une mauvaise réputation sur la foi de données corrompues. Commercialement parlant, il faudra aussi trouver des éléments de langage non incriminants pour la société Zillion, par exemple  » Suite à notre alerte, vous avez envie d’avoir le temps de prendre vos dispositions ? (contacter un avocat ? partir vous ressourcer quelques jours pour réfléchir ? organiser vos affaires personnelles ?) Nous vous garantissons que nous prendrons le temps de vérifier toutes vos données avant de les transmettre, mais nous vous demandons de participer financièrement à ces coûts supplémentaires « .

Les rentrées d’argent seront d’autant plus prévisibles que Zillion pourra cibler les individus qui seront vraiment susceptibles de payer la prime, et moduler les alertes à la police (profils  » MadDog « ) en fonction des objectifs trimestriels à atteindre. Selon nos estimations, le coût d’investissement initial du projet Kerberos (phase Appâter) devrait être rentabilisé en moins de 2 ans. Des campagnes d’accompagnement publicitaire veilleront à maintenir un équilibre entre le doute et la peur du quotidien d’une part (qui n’a pas peur pour ses enfants ?) et le supplément de confiance apporté par Zillion,  » partenaire de vie « . Ainsi, cet investissement devrait continuer à être rentable sur les années suivantes.

Après discussion et questions (se reporter à l’Annexe confidentielle), proposition votée à l’unanimité du Comité Exécutif.

 

 

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Histoire métaphorique – le Berger

Il était une fois un berger qui avait un troupeau de brebis dans une vallée. Son père avait été berger avant lui, et son grand-père encore avant. D’aussi loin qu’il s’en souvienne, on était berger de père en fils dans sa famille. Puis ce berger prit femme, et sa femme lui donna un fils. Ils l’appelèrent Tiago. Alors le berger se dit : « il faut que je m’assure que mon fils ne manquera de rien. »

Le berger décida d’acheter quelques béliers pour augmenter la taille de son troupeau. Mais comme il n’avait pas beaucoup d’argent, il acheta des béliers d’espèces et de couleurs différentes de celles de son troupeau. Et son troupeau s’agrandit. Cela lui donnait beaucoup de travail. Et comme les béliers étaient d’espèces différentes, cela donnait des jeunes brebis de différentes couleurs dans le troupeau. Certaines tombaient malades, d’autres avaient des difformités. Mais le berger se disait « peu importe s’il y en a certaines qui sont moins belles, dans le nombre, je trouverai toujours assez de brebis pour assurer un avenir à mon fils ».

Mais comme il travaillait de plus en plus, ses amis venaient le voir de moins en moins souvent. Les champs étaient parsemés de crottes de brebis, certains animaux mouraient de maladie, et le berger n’avait pas de temps pour recevoir ses amis correctement. Le vieil Anselme, un voisin, déclara en repartant d’une de ses visites : « Tout cela finira par un drame ».

Et en effet, quelques nuits plus tard, alors que le berger n’arrivait pas à dormir à cause de ses soucis, il entendit du bruit dehors. Il pensa à un loup qui venait lui dérober ses brebis, et prit son fusil. Il tira et tua son chien de berger, un bon chien qui avait été avec lui pendant plus de 15 ans. Mais le berger se dit « ce n’est pas grave, maintenant que j’ai de l’argent, j’irai demain m’acheter quatre ou cinq chiens de berger ».

Et puis vint la saison de la tonte de la laine. C’était une saison dure, où il fallait travailler longtemps pour tondre toutes les brebis. Il fallait aussi rassembler les animaux que le berger voulait vendre aux bouchers, et les tuer rapidement pour que leur viande ne se gâte pas. Le berger rassembla une trentaine de brebis dans un enclos fermé, il commença par les tondre, et puis il prit son couteau. Le soleil était déjà haut dans le ciel, il faisait chaud et le berger était déjà très fatigué. Il saisit une brebis par le cou, abattit son couteau, et rejeta le corps de la brebis un peu plus loin. Puis il en saisit une deuxième par le cou, abattit son couteau, et jeta sa carcasse au loin. Le temps passait, et le berger agissait mécaniquement, il accomplissait toujours les mêmes gestes tout en se sentant extrêmement fatigué. La sueur l’aveuglait parfois, mais il continuait son travail. Il saisit une nouvelle brebis à tâtons, leva son couteau et il entendit « Papa ! », il répondit « Plus tard ! » Et abattit son couteau. Puis il jeta la carcasse au loin, saisit une autre brebis, et abattit son couteau, et jeta la carcasse au loin, et il continua ainsi tout l’après-midi. À la fin de l’après-midi, il n’y avait plus de brebis vivante dans l’enclos. Il laissa tomber son couteau dégoulinant de sang, et sortit lentement de son état de fatigue et d’aveuglement. Il se dit « quelqu’un m’a appelé, je crois, pendant que je travaillais ». Il chercha des yeux son fils, et ne le vit pas. Il se tourna vers le tas de carcasses de brebis, et vit soudain un pied d’enfant qui en dépassait. Il tira le pied vers lui et vit apparaître son fils, les yeux fermés et couvert de sang. Son fils ouvrit les yeux et lui sourit. Il dit : « comme j’ai vu que tu étais très occupé, j’ai attendu et je me suis endormi. « 

Le berger regarda son fils qui était recouvert du sang de toutes les brebis qu’il avait tuées, et il se rendit compte qu’il s’était trompé de voie.

Dans les jours qui suivirent, le berger se débarrassa de beaucoup de ses brebis, et il donna plusieurs de ses chiens de berger à ses amis.

Et quelques années plus tard, au moment où il transmit son troupeau à son fils, c’était un des plus petits troupeaux de la vallée. Mais les brebis étaient toutes belles, en pleine santé, leur laine était blanche et brillante. Chaque brebis était unique, mais chacune avait sa place dans ce petit troupeau. Et ce troupeau apportait beaucoup de beauté et d’harmonie à la vallée.

Cette histoire a été conçue lors de la formation « praticien en PNL » que j’ai terminée en juillet 2013. Merci encore à tous les participants.

Novela – Dégénérotype [2/2]

[début de la nouvelle ici]

Seuls les médias traditionnels évoquaient encore, une fois par an, puis à intervalles de plus en plus éloignés, l’affaire des 3 Kevin comme un mystère du monde moderne. Des déclarations tardives du chef de la police, ou l’intervention de témoins retrouvés à grands renforts d’enquêtes et de contrats publicitaires, firent passer ces événements tragiques au statut de divertissement médiatique.
Il fallut un accident de la route banal, quelques années après, pour jeter la dernière lumière sur cette affaire.
Un accidenté grave fut admis au service des urgences d’un hôpital universitaire. Une batterie d’examens de routine fit apparaître un besoin de transfusion sanguine, et quelques tests génétiques de base furent conduits pour déterminer la compatibilité du receveur. Mais après quelques heures de transfusion, l’accidenté disparut de sa chambre, et la police put vérifier que l’identité qu’il avait donnée était fausse. Comme c’est le cas dans ce genre de situation, les examens médicaux furent saisis par la police, et le séquençage du génotype fut menée immédiatement, pour voir si l’ADN de l’homme était répertorié dans la base EuGene.
Il l’était en effet, sous le nom de Kevin J23 Fleeting, ayant pour clone KevGi du 104. Mais KevGi du 104, le clone, finissait de purger sa peine en prison dans une cellule sous l’oeil de caméras de surveillance, et Kevin J23, qui était en liberté, fut interpellé puis innocenté : il ne portait aucune trace d’accident ou de transfusion récente et n’était manifestement pas l’homme qui avait été hospitalisé avant de disparaître.
Plusieurs experts en génétique convoqués sur cette affaire rendirent leurs conclusions après quelques semaines de travail et de remise en cause des théories. L’inconnu de l’hôpital, que l’on appela faute de mieux Kevin III, était une quasi-impossibilité statistique, mais une réalité scientifique : un clone naturel. On dit qu’un singe tapant au hasard sur un clavier a une chance non nulle, aussi infime soit-elle, d’écrire l’Odyssée d’Homère. De la même manière, même si cela semblait une impossibilité statistique, il existait une chance infinitésimale pour que deux individus d’une population disposent, par pur hasard, du même génotype. La taille de la population, plus de 1 000 milliards d’humanoïdes, avait permis cette improbable duplication.
L’anonyme Kevin III, identifié par son sang en trois occasions, ne réapparut jamais. Mais cette histoire sonna le glas des tests génétiques. Des chercheurs établirent en effet qu’il existait d’autres clones naturels dans le Réseau, et les lois ne permettaient pas de les répertorier s’ils ne désiraient pas communiquer leur génotype. Seuls certains philosophes ou mystiques trouvèrent leur profit dans cette découverte, qui remettait en cause le principe d’unicité de chaque être humain. Le clonage artificiel tomba en désuétude.
Une fois de plus, l’homme avait cru innover sur la Nature alors qu’il ne faisait que la suivre, le plus souvent à tâtons.

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Novela – Dégénérotype [1/2]

Les terriens avaient finalement réussi à coloniser d’autres planètes. Ils avaient rencontré des formes de vies différentes, et au fil des siècles, avaient même trouvé d’autres humanoïdes dans le cosmos. Les unions mixtes étaient non seulement encouragées, mais de surcroît, elles étaient incroyablement fertiles. Les humanoïdes, fruits de ces unions combinant des gènes humains et des gènes exo-terriens, étaient appelés des hybrides. Ce brassage génétique avait permis de prolonger la durée de vie moyenne, notamment grâce à une meilleure résistance aux maladies. Entre l’expansion de la nation terrienne, les autochtones rencontrés localement, et leurs descendances hybrides communes, le Réseau comptait plus de mille milliards d’êtres humains ou humanoïdes.
Le travail de législation s’en était trouvé extrêmement compliqué. Déjà, à l’époque de la Terre, les juristes s’étonnaient de la grande diversité des notions de justice entre les différentes cultures terriennes. Ils n’étaient pas au bout de leurs surprises, car l’univers leur fournit des centaines de civilisations humanoïdes, certes moins développées techniquement (elles n’avaient pas découvert le voyage interstellaires, elles…), mais très avancées, ou très différentes, sur les notions d’éthique ou de morale. Il existait notamment le zinjj, un terme inconnu sur Terre mais qui semblait exister naturellement sur une majorité des exoplanètes. La notion de zinjj postulait qu’en cas de délit ou de crime, la sanction devait être non seulement proportionnelle au contexte du crime (ce que les terriens appelaient les  » circonstances atténuantes « ), mais qu’on devait aussi apprécier l’impact de la sanction sur l’ensemble des personnes concernées. En effet, un emprisonnement à vie était très coûteux, car les frais d’entretien des prisonniers étaient supportés par la société entière ; mais la solution de l’exécution capitale déclenchait des manifestations, des tribunes philosophiques et des tentatives de réforme politique, c’est-à-dire des coûts sociaux et moraux qui impactaient aussi un grand nombre d’individus. Le zinjj pronait que la sanction définie par les juges devait être prise pour minimiser tous les coûts sociaux et toutes les conséquences ultérieures. Il arrivait ainsi que des délinquants soient immédiatement relâchés, car toute sanction aurait coûté plus cher à la société que le fait de ne pas sanctionner. Et les délinquants comprenaient eux-mêmes le zinjj, ce qui fait que toute récidive leur semblait trop coûteuse pour en valoir la peine. Le zinjj permettait ainsi de raisonner selon une perspective systémique.

Mais la justice devait se préoccuper de quantité de domaines : arriver à une équité sur 1 000 milliards d’individus n’est pas une chose simple, quand il y a tant de différences dans les cultures, les relations à la propriété, ou les perceptions de la valeur de la vie.
Un des domaines qui nécessitait une réflexion approfondie était le clonage. Scientifiquement possible dès la fin du XXème siècle, le clonage avait été introduit très progressivement à cause de problèmes éthiques. Mais cette éthique purement terrienne avait aussi dû composer avec les systèmes philosophiques des exo-planètes, parmi lesquels une majorité favorisait le développement du clonage des humains et hybrides. La religion Sourri, par exemple, appliquait au pied de la lettre l’idée selon laquelle les dieux avaient créé les humanoïdes à leur image. Le clonage n’était donc qu’une occasion de plus de révérer Dieu. Dans d’autres systèmes, un être ne comptait pas, car c’était la société toute entière qui contenait les souvenirs : la duplication d’un être était vue aussi simplement que l’ajout d’une unité de stockage numérique pour faire des sauvegardes. Sans compter les innombrables cultures qui chérissaient les miroirs, la symétrie, la gémellité.
La loi se devait néanmoins de protéger les citoyens. L’extension du Réseau, et les multiples différences culturelles qui en résultaient, avaient favorisé l’essor de tous types de délits ou de crimes. La propriété privée, l’égalité des chances étaient vus comme des concepts poussiéreux, voire piquants et exotiques dans des civilisations où tout avait toujours été considéré comme  » c’est celui qui le prend qui l’a « . La valeur même de la vie était discutable, certains n’y voyant qu’un état d’animation suspendue duquel il fallait se délivrer (et en délivrer les autres humanoïdes, qui n’en demandaient pas tant). Le développement du clonage compliquait la tâche, en raison des empreintes génétiques. Celles-ci servaient à élucider quantité de délits, car même avec des ADNs fondés sur le carbone, l’arsenic ou le plasma, les traces – même infimes – que laissaient les criminels permettaient très souvent de les confondre. C’était là où le clonage posait un problème : par définition, par construction, un clone avait le même ADN que l’individu à partir duquel il avait été cloné. Et sur ce point, les tests génétiques pouvaient juste se borner à dire « c’est untel, ou un de ses clones, qui a commis le crime ».
Cela avait conduit à la mise en place d’un catalogue officiel de tous les clones répertoriés. Le droit de se cloner était aussi inaliénable que le droit de porter une arme, mais – comme pour les armes – tout clonage devait faire l’objet d’une déclaration officielle au catalogue EuGene. Ce catalogue, fruit d’une collaboration interplanétaire, contenait toutes les empreintes génétiques des individus originaux et de leurs clones. Les rares contrevenants qui n’avaient pas déclaré leurs clones étaient traqués sans pitié et éliminés. Quant aux personnes qui avaient décidé de conserver leur intégrité, c’est-à-dire de ne pas se cloner, la loi sur la vie privée leur permettait de ne pas déclarer leur patrimoine génétique, sauf s’ils le souhaitaient pour des raisons médicales.
C’est alors que survint le cas de Kevin J23 Fleeting.
Sur la planète TerraForma12, il y avait eu un cambriolage avec violences sur les habitants, et la police avait relevé des traces génétiques suffisamment fiables. En effet, les victimes avaient blessé le voleur qui avait perdu du sang en plusieurs endroits. Ces échantillons avaient été immédiatement collectés par la police. L’analyse génétique fut réalisée en quelques minutes, et les enquêteurs sur place purent obtenir directement les nom et adresse de l’agresseur en se connectant à EuGene : Kevin J23 Fleeting vivait seul, il avait un clone répertorié à ce jour, et résidait sur une planète distante de 1 année lumière. Le plus surprenant fut de constater que Kevin J23 et son clone étaient soi-disant présents sur leur planète au moment des faits. Compte-tenu de la distance, il était impossible que l’un des deux ait pu procéder à l’agression, puis rejoindre sa planète. Les enquêteurs interrogèrent Kevin et son clone, KevGi du 104, sans obtenir une quelconque variation dans leur alibi. De nouveaux tests génétiques furent établis, et les résultats formels : l’un des deux était l’agresseur dont les traces génétiques avaient été retrouvées sur les lieux du crime. Une confrontation holo donna des résultats identiques : les victimes reconnurent Kevin J23, ou KevGi du 104, sans pouvoir les départager, et pour cause : avec le même ADN, ils avaient la même apparence que des jumeaux génétiques. Un point de détail fut toutefois soulevé : l’agresseur n’avait pas la même coiffure au moment des faits. En effet, ni Kevin J 23 ni son clone ne portaient leurs cheveux longs en natte frisée à la céramique capillaire. Mais cela fut considéré comme un détail accessoire. L’original et son clone furent emprisonnés préventivement en attendant le jugement.
C’est alors que surgit le premier coup de théâtre de cette histoire. Une nuit, alors que les deux Kevin étaient sous bonne garde à la prison du comté, un autre cambriolage avec violences eut lieu sur TerraForma12. Les quelques cheveux et follicules trouvés sur place identifièrent formellement un des deux Kevin. Et même si la cellule de la prison n’était pas équipée de caméras de surveillance, le directeur jura sur l’être suprême qu’il ne voyait pas comment quiconque aurait pu s’évader de sa prison, puis, une fois son forfait accompli, revenir tranquillement finir sa nuit derrière les barreaux.
La possibilité la plus évidente était que Kevin J23 s’était fait établir un autre clone, et pendant plusieurs semaines, les fils d’information du Réseau gazouillèrent des bruits, rumeurs et on-dits sur la  » traque du 3ème Kevin « . L’affaire était grave, et la sécurité de la société étaient en jeu. En effet, si l’on arrivait à prouver que quiconque pouvait se faire fabriquer un clone, sans que la manipulation soit déclarée, cela aurait remis en cause tous les fondements de la loi, de la police génétique, et pour tout dire, de l’identité d’un quelconque des 1 000 milliards d’individus recensés dans le Réseau interplanétaire. Hélas pour les enquêteurs, tout le monde savait que pour se faire cloner, il fallait procéder à des prélèvements sur le corps du donneur original, et cela laissait des traces facilement identifiables. Kevin J23 portait bien ces traces, mais uniquement pour un seul clonage. Quant à son clone, une inspection biologique montra sans incertitude que la copie génétique qu’il était n’avait pas servi à établir un clonage au deuxième degré.
Les journalistes se tournèrent alors vers la fameuse piste du frère disparu. Un enquêteur ayant établi que Kevin avait un frère plus jeune de 18 mois, la police et les journalistes se mirent en quête de ce frère hypothétique. La découverte de la mort de ce jeune frère, disparu en mission d’exploitation dans un monde inexploré, rajouta une part de mystère à l’affaire. Encore aujourd’hui, des pans entiers de la population pensent que ce frère encombrant avait été supprimé par la police, les forces gouvernementales, ou encore les tout puissants laboratoires génétiques. Mais le frère avait disparu des mois avant que son aîné soit accusé du cambriolage, et de toute façon, tout le monde sait que deux frères, à part des jumeaux, ne peuvent avoir le même génotype. Quant aux registres de naissance, ils étaient formels : Kevin était le fruit d’une naissance unique, il n’avait jamais eu de jumeau.
Un cousin germain de Kevin J23 fut inculpé pour trafic de semence génétique, et il fut soupçonné d’avoir répandu les traces génétiques de Kevin sur le lieu des cambriolages, mais il fut relaxé faute de preuves. Et les témoins oculaires continuaient à reconnaître Kevin ou son clone, en récusant le cousin.
Mais comme l’actualité exige un renouvellement permanent de l’attention, l’enquête mobilisa de moins en moins de journaux. Malgré les preuves indiscutables de l’impossibilité pour Kevin et son clone d’avoir été présent sur les lieux du crime, les deux hommes génétiquement identiques furent condamnés à une peine de 5 ans de prison. Le concept du zinjj ayant été appliqué, chacun d’entre eux ne passa que 2 ans et demi derrière les barreaux,  par emprisonnement alterné tous les 6 mois.
Seuls les médias traditionnels évoquaient encore, une fois par an, puis à intervalles de plus en plus éloignés, l’affaire des 3 Kevin comme un mystère du monde moderne. Des déclarations tardives du chef de la police, ou l’intervention de témoins retrouvés à grands renforts d’enquêtes et de contrats publicitaires, firent passer ces événements tragiques au statut de divertissement médiatique.

[à suivre…]

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Mauvaise Nouvelle, bonne nouvelle

Je suis en train de rédiger, assez lentement, une Nouvelle.
Il y a un côté frustrant là-dedans : je n’ai pas une idée de nouvelle originale tous les jours, ni même tous les mois, Ok, on va dire que j’ai une idée une fois par an. Et cette idée, souvent, peut-être exprimée en une phrase. C’était le cas par exemple de Clash boursier ou de Transluxion (idée énoncée initialement ici).
Mais pour transformer cette idée (cette phrase) en une nouvelle, il me faut souvent une dizaine d’heures de travail. il faut croire que je ne sais pas faire court, concis, ramassé.
C’est frustrant, mais le fait de dire « oué, j’ai une idée, alors voilà, ce serait ça », c’est aussi frustrant.
Voilà pour la mauvaise nouvelle.

La bonne nouvelle, c’est que tout est synchronicité : je croyais être original en disant à un moment donné

[à propos de justice] Il existait notamment le zinjj, un terme inconnu sur Terre mais qui semblait exister naturellement sur une majorité des exoplanètes. La notion de zinjj postulait que la décision de la sanction prenne en compte non seulement le contexte du crime (la présence de « circonstances atténuantes »), mais aussi l’impact de la sanction sur l’ensemble des personnes concernées. Il arrivait que des délinquants soient immédiatement relâchés, car toute sanction aurait coûté plus cher à la société que le fait de ne pas sanctionner.

Et en fait, ce concept de coût social existe sur Terre : des auteurs britanniques viennent d’utiliser cette idée d’impact social pour lister les drogues les plus coûteuses à la société, au sens large. C’est dans une étude publiée par The Lancet, et le résultat est que l’alcool est bien plus dangereux et coûteux (harmful) socialement que l’héroïne ou la cocaïne Plus de détails en français ici (où l’on apprend ainsi que le tabac est plus nocif que le shit, mais que fait Altadis ?!).

Novela – la Stèle de l’Atlantide (4/4)

[Début de la nouvelle]

Des années passèrent. Le jeune homme se maria, et Dieu lui donna deux enfants, un garçon aux yeux d’obsidienne et une fille éclairée de lumière. La petite famille aimait voyager, et les parents firent découvrir à leurs enfants les richesses de différents pays des terres émergées.

Un jour, dans un musée lointain, le jeune homme cherchait ses enfants qui avaient disparu en courant dans des salles ensoleillées. Il prit un couloir et aboutit à une pièce sombre, sobrement illuminée, vide de toute présence. L’atmosphère était silencieuse et la température fraîche. Des agrandissements photographiques montraient des courants marins sur le globe terrestre, et quelques vitrines contenaient des galets. Le jeune homme pénétra dans la pièce, et découvrit une grande vitrine dans un coin retiré. Une grande pierre, plutôt un rocher, en occupait tout l’espace.

Elle était couverte de ces signes atlantes que l’homme reconnaissait après tant d’années, comme une poignée de virgules frappées dans le roc non taillé. Au pied du rocher se trouvaient quelques petites pierres de silex aux arêtes vives, ainsi qu’une étiquette d’explications. L’homme lut le texte bref :  » Une autre illustration de la force des courants marins dans les fosses abyssales. Ces courants, prisonniers de cheminées basaltiques souvent abruptes, tournoient avec force en entraînant de gros rochers. Ceux-ci, constamment percutés par des pierres de plus petite taille et de grande dureté, finissent par porter des marques caractéristiques « . L’homme passa derrière la vitrine. L’autre côté du rocher portait les mêmes marques irrégulièrement espacées, sculptées au hasard des reliefs de la pierre. Ému, il reconnut (ou crut reconnaître), au milieu de ce fatras de marques aléatoires, une des inscriptions que le vieil homme avait identifiée comme signifiant  » la nuit « .
Il quitta la salle, retrouva ses enfants, puis il prit l’appareil-photo de sa femme et revint prendre plusieurs photographies du rocher sous tous les angles possibles. Le reste de ses vacances se passa comme en rêve, il n’était plus avec ses proches, des signes dansaient dans sa tête. Une nuit, il rêva du visage du vieil homme, et ses rides, quand il lui souriaient, prenaient la forme des caractères atlantes. Elle lui disaient  » je vais bien, j’écris tous les jours « .

A son retour de vacances, il se mit au travail. Il rédigea un long document expliquant la découverte de la stèle, la croyance du vieil homme sur le fait que les deux côtés étaient sculptés de la main de l’homme, et l’impossible travail de traduction. Le but de cet article était de calculer la probabilité qu’un tel assemblage de signes frappés au hasard par des rochers puisse correspondre à la langue sculptée de l’autre côté de la stèle. Au cours de sa rédaction, l’homme se disait par moments que cette écriture des atlantes était en fait l’écriture de l’océan, celle de la nature, celle de Dieu. Malgré ses calculs rigoureux et les références aux travaux majeurs dans ce domaine, l’article fut refusé par toutes les revues académiques, tant les journaux mathématiques que les cahiers de recherche en océanologie ou les revues de probabilités. L’homme rédigea plusieurs versions de l’article, aucune d’entre elle ne trouva clémence auprès des comités scientifiques de revues. Il abandonna le sujet.

Je m’appelle Ishmaël Bustos. Je suis aujourd’hui chercheur au laboratoire de sémantique générale de San Domingo, et je suis cet homme. Si je publie cet article dans un journal de contes populaires, destiné au grand public et à la jeunesse, c’est parce qu’il a été refusé dans des journaux dits sérieux. J’en ai donc enlevé toutes les parties scientifiques, les calculs, les analyses sémiologiques et j’ai vulgarisé le texte. J’espère que le public y verra une fable, et qu’il en aura tiré quelque distraction.

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Novela – la Stèle de l’Atlantide (3/4)

[Début de la nouvelle]

Il manquait toutefois à la machine un sens des mots, et les deux humains validaient ou invalidaient manuellement les propositions faites. Ce n’était pas si facile, car la langue des Atlantes semblait être très poétique, par contraste avec la sécheresse descriptive de l’araméen. Par exemple, pour parler d’un roi qui avait gagné en sagesse, les araméens disaient prosaïquement  » le roi Gatta a gagné en sagesse pendant 10 années « , alors que la langue atlante parlait ainsi :  » le rocher Gatta, brut, fut taillé (coupé) pendant 10 cycles (périodes), et la statue finale était belle et juste « . Cela veut dire qu’à l’automatisme combinatoire et informatique, il fallait souvent substituer la sensibilité de langage d’un poète. Dans cette circonstance, il devenait difficile d’invalider certaines phrases. Quand les araméens disaient de manière désespérément plate que  » la récolte de blé de cette année a été excellente « , l’ordinateur décryptait les signes atlantes de cette manière :  » les naissances (croissances) de la nature en cette période donnèrent du blé qui réjouissait les esprits et les animaux « . Il y avait des phrases parfaitement valides, car correspondant précisément au discours araméen, d’autres phrases correctes mais teintées de poésie, d’autres encore très imagées, et puis il y avait des phrases qui ne semblaient pas avoir de sens.
Le retraité proposa une symétrie aux 7 cercles de l’enfer. Il suggéra que, suivant la précision des phrases, on les classe dans 7 cercles du paradis, plus ou moins parfaits. Les phrases clairement surréalistes, sans aucun sens (comme  » Les chats agriculteurs creusaient le cerveau des tables « ) appartenaient au 7ème cercle du paradis, tandis que les phrases les plus sensées étaient dans le premier cercle. Parfois, après de longues minutes de discussion, les deux acolytes décidaient de sanctifier une phrase, en la faisant progresser d’un cercle de paradis à un cercle meilleur. Ils damnaient rarement une phrase, en la faisant déchoir d’un cercle élevé à un cercle plus fruste. C’était toujours un déchirement, mais ils s’amusaient beaucoup de leurs discussions sur la religion du langage.

Et puis le vieil homme mourut subitement, un matin, tandis qu’il faisait son marché. Le vieillard n’avait plus de famille, et les autorités appelèrent le jeune chercheur, dont les coordonnées étaient clairement mentionnées dans le portefeuille du défunt. Le médecin légiste lui annonça que la mort avait été soudaine, le retraité étant déjà mort avant que son corps ne touche le sol. Les dispositions testamentaires étaient claires : le jeune homme héritait de toutes les possessions du vieillard. Il ne s’agissait pas d’une grande fortune, mais elle permit au jeune chercheur de terminer sa thèse dans de bonnes conditions. Les recherches cryptographiques sur la stèle lui avaient donné matière à plusieurs articles de combinatoire appliquée, et sa thèse fut reçue avec tous les honneurs académiques. Le jeune homme conserva les photographies de la stèle, et tous les écrits. Il ne réussit pas à progresser beaucoup plus en terme de traduction : les deux tiers des caractères étaient décryptés, mais peu de phrases appartenaient aux trois premiers cercles du paradis. Rien de tout cela ne permettait d’envisager une publication sérieuse. De plus, peut-être par incurie des conservateurs, ou tout simplement parce que le temps résout tout en poussière, la stèle originale restait introuvable.

[à suivre…]

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Novela – la Stèle de l’Atlantide (2/4)

[Début de la nouvelle]

Le texte araméen racontait une dynastie sur une île perdue au milieu des mers. Les noms des souverains étaient inconnus pour le retraité, de même que plusieurs mots qui étaient visiblement des transcriptions phonétiques du langage atlante. La stèle racontait des guerres, des périodes d’abondance, et la litanie des souverains qui avaient gouverné cet îlot.

Quand le vieil homme fut satisfait de sa traduction araméenne, il s’attaqua au verso de la stèle, à l’écriture inconnue. Sa fraîcheur intellectuelle (toute relative, car il avait 77 ans) lui permit d’envisager tous les possibles : un signe pouvait représenter un mot, une syllabe, une lettre, ou encore un son ou une idée. Il envisagea même que cette écriture put se lire de droite à gauche, de haut en bas ou même, de bas en haut. Il est vrai que l’absence de ponctuation autant en araméen qu’en atlante ne permettait pas facilement de délimiter les phrases. L’homme savait que l’on commence généralement par retrouver les noms des souverains, rochers inamovibles dans le texte, puis que l’on navigue de manière concentrique autour de ces points de repère, à la recherche de courants favorables. Mais dès le début, cette stratégie de décryptage montra ses limites : les noms des rois n’étaient jamais écrits deux fois identiquement dans le texte en araméen. Certains souverains portaient alternativement plusieurs appellations (le fils de la lumière, l’élu des dieux, l’astre humain…) qui prêtaient à confusion. Refusant à recourir aux lumières d’un expert, le retraité s’échina pendant des mois sans réel progrès. Il était arrivé à isoler des bouts de phrases, pour lesquelles il avait une correspondance correcte avec le texte écrit au verso de la stèle, mais la plus grande partie du texte restait cryptée. Finalement, quand il constata que deux mois supplémentaires s’étaient écoulés sans qu’il aie découvert le sens d’un seul nouveau mot, il décida de requérir de l’aide. Mais l’homme était fier de sa découverte. Il écrivit donc à plusieurs journaux académiques dont il avait découvert l’existence à la bibliothèque de l’Institut des sciences, en indiquant quelques résultats, tout en masquant l’essentiel de son travail. Ses lettres restèrent sans réponse. Il s’adressa alors au conservateur du musée, qui le renvoya dans des dédales administratifs, des labyrinthes d’adresses de chaires de sémiologie, des hypothétiques chercheurs, des instituts fantômes.
Entre temps, la stèle avait quitté sa vitrine au cours d’une réorganisation des collections, et personne ne savait ou ne voulait dire où elle se trouvait désormais.
 
Le vieillard se proposa une dernière démarche qui, contre toute probabilité, se révéla décisive. Il fit publier une annonce d’énigme, avec récompense  » à celui qui réussirait à traduire cette écriture secrète « . Cette offre, faite dans un journal populaire à fort tirage, n’aurait dû attirer que les aventuriers, les chômeurs et les excentriques. Mais au milieu des répondants statistiquement conformes à ce genre de demande se trouvait un doctorant en cryptographie. Celui-ci voyait là une occasion de tester ses algorithmes de décryptage, et de gagner facilement un peu d’argent. On peut imaginer la rencontre entre le vieil homme autodidacte, encore poussiéreux des rouleaux de papyrus vieux de plusieurs dizaines de siècles, et le jeune doctorant qui n’éteignait jamais son ordinateur ultraportable.
Ce bizarre assemblage permit à nouveau une grande ouverture d’esprit. Pour le jeune, ce n’était qu’un jeu, assorti d’un gain financier qui lui permettrait de financer 6 mois de sa thèse. Pour le vieil homme, revenu de toute illusion, c’était une occasion de poursuivre en solitaire, ou presque, sa quête. Il plaisantait en disant qu’il faisait ainsi une transfusion de cerveau neuf.

L’informatique apporta une mise à distance, et en même temps un souci des détails. Par exemple, les deux investigateurs décidèrent de scanner l’ensemble des photographies. Cette mise à distance numérique, qui leur fit quitter le support physique de la stèle, posa le problème de la précision du scanner : fallait-il récupérer tous les signes gravés sur la pierre, même les plus infimes, ou se contenter de ceux qui étaient suffisamment larges et profonds pour indiquer une intervention humaine ? En d’autres termes, à quel niveau devait-on mettre le filtre, entre les éclats superficiels dûs aux chocs, et la gravure de véritables signes ? L’entreprise s’avéra plus ardue que prévu : de nombreux signes semblaient superficiels, et auraient pu autant avoir été causés par des chocs sous-marins ou terrestres, que sculptés par la main d’un scribe un peu négligent. Le jeune doctorant raisonna donc sur plusieurs ensembles de caractères, qu’il appela les 7 cercles de l’enfer : le premier cercle contenait les caractères indubitablement sculptés, et uniquement ceux-là ; le deuxième cercle contenait un peu plus de signes, parmi les plus marqués ; et ainsi de suite jusqu’au 7ème cercle, qui contenait toutes les marques visibles sur la pierre, sans exception.

Tout cela semblait rigoureux, méthodologique, et portait la garantie de résultats futurs. La complexité même des 7 ensembles de caractères ne posait pas de problème à un ordinateur qui peut réaliser plusieurs millions d’opérations à chaque seconde. Mais le ver était dans le fruit, et ce ver était l’être humain. La traduction depuis l’araméen avait été prise depuis le début comme référence absolue. C’était ignorer les possibles erreurs du retraité qui n’était après tout qu’un autodidacte en cette matière mais pire encore, c’était faire une impasse sur toutes les subtilités de traduction d’un discours. L’aube peut signifier en même temps l’arrivée du soleil, ou un vêtement blanc ; certains mots peuvent être pris au propre ou au figuré. Le jeune informaticien devait donc développer des algorithmes sémantiques qui tiennent compte du flou possible autour d’un mot ou d’une phrase. En résumé, ce n’était plus seulement une histoire de comptage de caractères et de probabilités, il fallait que l’ordinateur puisse s’accommoder de variations de sens.
C’est là où le retraité, qui n’avait aucune connaissance de l’informatique, introduisit une avancée majeure: il proposa d’introduire une part aléatoire dans les programmes informatiques. Il s’agissait de changer quelques caractères, au hasard dans le texte, avant de lancer la traduction automatique. Par exemple, si la séquence de caractères à traduire était A B C D E, le programme pouvait proposer en fait A B C X E, ou bien G B CD E. C’était, selon le vieillard, une manière de compenser aléatoirement les hasards de sa propre traduction, ou les double-sens. Cela peut paraître paradoxal de rajouter du flou à un système déjà peu fiable, mais les résultats furent très encourageants. Alors que le retraité avait traduit, péniblement, un tiers du texte total, le programme arriva à une bonne moitié de caractères traduits.

[à suivre…]

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Novela – la Stèle de l’Atlantide (1/4)

Je m’appelle Ishmaël Bustos. Je veux vous raconter une histoire fantastique, un conte moderne.

Tout le monde connaît Champollion, parce qu’il a découvert la Pierre de Rosette qui lui a permis de traduire les hiéroglyphes égyptiens. Mais la renommée, maîtresse inconstante, n’a pas traité de la même manière tous les découvreurs de langues anciennes. Dans le grand public, si l’on connaît le nom de Champollion, quasiment personne ne se souvient de Henry Rawlinson, qui a traduit l’écriture cunéiforme, ou de Wladimir Sovniechine, qui a percé à jour les runes hyperboréennes. Peut-être tout simplement qu’il a manqué une pierre à ces découvreurs.
Je veux justement parler d’une pierre qui portait une écriture.

Il était une fois un bateau qui pêchait dans les eaux profondes de l’océan atlantique. C’était un énorme vaisseau, une usine de ramassage qui happait des poissons à des grandes profondeurs et les charriait sur un pont huileux, où des hommes caparaçonnés de sel maniaient la pelle pour enfourner les tonnes déversées dans des cales où avaient lieu le vidage, le dépeçage, l’emballage.

Ce monstre des flots s’attaquait parfois à d’autres monstres. Le harpon de l’avant allait parfois frapper de plein fouet un cétacé, puis le ramenait aux côtés du navire pour l’absorber et le digérer dans ses entrailles. C’est ainsi qu’un jour, un cachalot de belle taille fut capturé. Lors du dépeçage, une grosseur anormale fut détectée dans l’estomac. L’animal accoucha d’une grande pierre rectangulaire, comme une stèle. Une des faces était recouverte de lignes en araméen ; l’autre face présentait des caractères inconnus.
Les marins avaient un travail qui ne souffrait d’aucun délai. La pierre fut mise de côté, en attendant. A l’heure du changement de quart, le capitaine venait souvent fumer une pipe en l’observant, il s’accroupissait pour toucher les caractères inconnus, tout en courbes et virgules, comme une écriture arabe syncopée.
L’infirmier du bord (en fait, un médecin déchu de son titre) récupéra la pierre lorsque le bateau revint au port, plusieurs mois plus tard. La pierre commença alors son voyage. Elle resta chez le médecin pendant ses expéditions, et à chaque fois qu’il revenait à terre, il la montrait comme une curiosité. Un antiquaire de ses amis voulut l’acheter. Il refusa, et la donna au musée océanographique de Las Palmas, qui n’en demandait pas tant. La pierre fut exposée dans la galerie sur l’alimentation des mammifères marins, puis passa dans une vitrine sur la chasse à la baleine, avant de se retrouver près des objets inuits sculptés dans l’ivoire.

Ce fut là qu’un retraité la découvrit : ces signes lui rappelaient, non pas une écriture qu’il aurait déjà vue, mais un écrit qui décrivait une écriture. Pour occuper son temps de retraité, l’homme s’était mis à apprendre le grec ancien, et il lisait couramment les auteurs dans le texte, au rang desquels se trouvait évidemment Platon. Et cet auteur, dans son Timée, décrivait l’écriture des mythiques Atlantes comme  » brassée de signes écrits sur un sable fuyant, limaces entrelacées dans la pierre « . Le retraité avait du temps, et il n’aimait pas la concurrence. ll recopia quelques lignes de chaque face (la vitrine était à double exposition) et entreprit d’apprendre l’araméen. Au fil des semaines, il revint au musée et prit discrètement plusieurs photographies des deux faces de la stèle.

L’apprentissage de l’araméen lui demanda peu d’efforts : dans les langues indo-européennes, le grec ancien n’est qu’un emprunt à d’autres langues plus anciennes, elles mêmes étant des bâtardes de leurs langues ancêtres, jusqu’à l’écriture originelle, adamique, celle de la Pangée. Le retraité retrouva des assonances, des racines étymologiques, et commença à traduire les lignes qu’il avait en sa possession.

[à suivre…]

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Novela – Shadows

Many years ago, when I was a student, I traveled across the United States, seizing every opportunity to work and earn some money just to make sure my trip would last long. After two month of hard work in Maine, I arrived exhausted in New-York, where I had planned to have a few weeks rest. I found a nice apartment overlooking a grim street in Soho. The neighbourhood I did not mind, all I asked for was two small rooms and – that was compulsory – large windows letting the sun shine in. This actually proved to be a mistake : I had never figured out how hot the summer was in New York, and never bothered asking for an apartment with the air-con. As a result, I left my windows open all day, looking at the traffic in the street below, hoping for a slight breeze to cool me off. This is how I noticed the black man.

He was sitting in a dark alleyway across the street, where the shadow, I assumed, would make him feel a little less uncomfortable. He did not seem to beg, in fact no one ever went through this passage, so he would remain almost alone, concerned with some business I did not understand. He had a little black cat (or the cat had him, I never figured out), a really young one, filled with as much curiosity and energy as a young cat can have without bursting in flames. They seemed to get along quite alright, all by themselves, and the old man talked to the cat for hours, explaining things I could not figure out.

One day, as I came back from the grocery store, I stopped at the entrance of the passage and watched them. The old black man was sitting on the concrete, fumbling sticks in front of him while talking in a low tone to that little charcoal-black cat. I heard him from the distance :

– This is a B, kid, yu hear me ? Don’t yu mistake it for a D, that’s no D, no Sir, just a plain B, hear me, kid ? OK, and now this is a C, just like in « cat », understan’ kid ?

As he was slowly moving the sticks in the dust, rearranging patterns I could not see, the little cat stared at the black hands and the wooden sticks, sitting as still as a statue, apart from some occasionnal twitch in his tail. I slowly backed up and found myself on the street again, almost hit by the clamor of the crowd and the sun. As I waited to cross the street, I still heard the low voice :

– OK, now lissen, kid. This ain’t no C, this ain’t no G, so whadisit ? … No kid, no … Yeah, kid, you’re right, just a plain O… That’s good. That’s good…

One fine day, I gathered enough nerve to enter the passage and meet them. The black man and the black cat turned their heads and watched me coming.

– That’s a fine cat you have … What’s his name ? I asked.
– … Scat’s the name … My friend Scat.

I had kneeled down and in a short while, I was stroking the young cat’s head in silence. I looked up and saw the old man lost in a reverie.

– Excuse me, sir … What do you teach him exactly ?

The man looked at me and paused a little, then he said :

– … I teach the kid how to read’n’write… He’s young and I’m old, I try to give him the best I know… Yu see, he’s so little, he needs some help to make it through this life …

I nodded in silence, the man was right. After a time, I put the cat down and said goodbye.

From this day, I came often to see them, we would sit and talk while the youngster played with the sticks, or the old man would remain silent, his hand resting lightly on the cat’s head.

Then one morning, some days before my departure, I came in the passage and saw only the young cat. The old man was nowhere to be seen. I kneeled down in front of the little furry blackness, he sat with his paws under him and watched me intently.

– Hey Scat, where did the old man go ? …

The dozen sticks laid scattered in the dust not far from the cat, but the old man had diseappeared. I went to the other end of the alleyway and checked the doorsteps in the neighbourhood, I could find no trace of him. After a few minutes, I came back to the cat. The sticks had been rearranged on the ground, and it read « HE LAFT ».
The cat was sitting still, almost at the same place than before.

– What do you mean, kiddo ? Did you write that ?

The cat remained motionless, just closing his eyes when I scratched his head. After a while, I came back to my apartment to get some milk and a bowl. When I returned, the cat was gone.

I’m still not sure about what he meant in these two words. He left ? He laughed ?
He lift (to heaven) ?

I left some days later, without ever seeing them again.

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EDIT
Je recherche la photo en noir et blanc (je crois qu’elle est de Willy Ronis) qui a inspiré cette nouvelle : un noir et un chat dans une allée. Si quelqu’un l’a vue sur le web…

Novela – Qua Sono (5/5)

Je revis Nessu plusieurs fois. Il vivait seul. Son appartement était tout petit, impeccable. Sa vie était toute intérieure, et je cherchais le moyen de rentrer dans cette histoire, de comprendre cette vie. La plupart du temps, nous buvions en silence, je prenais des notes ou je travaillais sur mon ordinateur tandis que Nessu bricolait. Un jour il me dit  » Vous voyez, ce clou. Il est tordu, il est rouillé, mais il est digne d’estime. Je peux en faire quelque chose. Il a sa place. « 
Il le redressa avec quelques coups de marteau soigneux, puis il sortit du papier de verre, et l’affûta jusqu’à ce qu’il brille comme un clou neuf. Tout ça comme s’il n’avait pas pu se payer un boisseau de clous, ceux-là mêmes qui se vendaient pour rien dans la boutique d’en face.
Et Nessu me dit :
– C’est difficile de trouver sa place. Moi même, j’ai pris du temps pour me retrouver.
– Vous voulez dire, après que vous avez quitté votre poste de directeur ?
– Oui. Je me suis perdu pendant des mois, d’abord à vouloir faire la même chose, puis à vouloir tout changer. Je cherchais un travail, et puis je finissais dans des bars, chaque soir. Je n’ai plus beaucoup de souvenirs de cette période. Je me suis retrouvé un matin, englué de sang, dans une ruelle détrempée, sans mon portefeuille. J’ai marché dans la brume, c’était l’aube. J’aurais voulu en finir, et l’eau sombre du port m’appelait, il n’y avait que les mouettes et moi, et mon angoisse, je souffrais comme un damné. Mais l’eau du port était huileuse, grasse, sale. Je préférais encore marcher. Je suis arrivé à l’usine, une poignée de miséreux était devant la porte, je savais que c’était les temporaires, les immigrés, ceux qui n’ont plus rien qu’un caleçon sale et des doigts noueux. Je me suis mis dans la file, comme une bravade, en me disant qu’on allait me reconnaître, et que l’on me jetterait dehors. Mais il était encore tôt, le temps a passé dans la file, un pauvre m’a offert une cigarette, et la porte de fer s’est finalement ouverte. Le soleil était invisible dans la brume, le matin était froid. Personne ne m’a posé de question. J’ai pris un tablier, un couteau, et la cargaison est arrivée. J’ai fait mes huit heures et j’ai touché quelques billets.
– Et alors ?
– J’ai donné tout l’argent. J’en ai donné à l’homme qui m’avait passé une cigarette. Et à la femme seule. Et au vieux dont la main tremblait. Et au gros porc qui faisait des blagues racistes. J’ai tout donné. Je suis parti dans le soleil, avec mes vêtements qui sentaient le poisson, sans rien en poche, et sans rien dans le ventre. Et je suis revenu le lendemain matin. Et le jour d’après. Avec ma souffrance. Je voulais mourir sur place, je voulais démontrer à tous que j’allais mourir dans la souffrance. Mais personne ne me voyait, parce que tous avaient leurs soucis. J’ai continué.
– Vous vouliez quoi, exactement ? être reconnu comme un  martyr, par ceux-là même que vous aviez pressurés ?

Il resta un moment à réfléchir. Il souriait. Je l’avais touché au point sensible, mais il ne se fâchait pas, il souriait.

– C’est probablement à ce moment que j’ai senti quelle était ma place. Toutes les nuits, je me retournais sur mon lit de misère, je rôtissais sur les flammes de l’enfer, et toujours, l’étoile noire me regardait et se moquait de moi. Je n’étais rien, et elle riait de me voir me tordre dans la souffrance. Et puis un matin, dans la file d’attente devant la porte de fer, j’ai compris. J’avais trouvé ma place. Et je me suis employé, depuis, à honorer cette place.
– Attendez, vous allez me faire le coup de la rédemption christique, vous avez eu une illumination ?

Je ne peux pas décrire son regard à ce moment-là. Il n’était pas moqueur, ni péremptoire. Je ne saurais dire ce que ce regard signifiait. Mais je me suis senti rougir, avec mon magnétophone numérique, mon téléphone portable, et mon reflex digital.
J’ai posé mon sac, je me suis assis, il a rempli mon verre. Quand nous avons trinqué, j’aurais pu pleurer.

Voici maintenant la fin de cette histoire. Je continue à voir Nessu. Il est ignoré, il est seul, mais beaucoup de personnes viennent le voir. Il ne leur dit rien, ou bien il leur tient la main, son écoute est inépuisable.
Je lui ai offert un stylo-plume, en lui disant que les mots sont une manière d’exprimer les choses. J’ai ajouté, en plaisantant, que le stylo peut être rempli aussi avec de l’encre de seiche.
Depuis, une fois par an, il m’envoie un petit dessin traçé à l’encre. Jamais plus de cinq traits, souvent moins. Et l’encre sent l’odeur de la mer.
Je reviens parfois le voir, quand je me sens seul, ou triste. Il a commencé à m’expliquer comment découper un poisson.
Je me sens revivre.

Dédié à Laurent C. et Sardar H. – 29-05-08

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La nouvelle, dans l’ordre, est là : 1/5 2/5 3/5 4/5 5/5.

Novela – Qua sono (4/…)

Nous allâmes nous promener sur le bord de la plage, j’avais emporté mon enregistreur.

– Quel est votre secret pour savoir comment découper ?
– Chaque être a ses fissures. Le couteau ne fait que révéler la fissure.
– Dites, c’est un peu philosophique, je ne vois pas bien l’application.

Nessu ramassa un galet, le fit sauter dans sa paume, puis l’observa en silence. Il sortit son couteau, appuya brièvement en un point de la surface polie, et le galet tomba en petits morceaux entre ses doigts. Je le saluai avec respect.

Nous marchions le long des flots. Je commençais à connaître le silence de Nessu, mais ce qui était plus étonnant était mon propre silence. J’avais une centaine de questions à poser, mais je préférais marcher, profiter de la brise de la fin d’après-midi, regarder le soleil qui envoyait des flèches de rayons dans les vagues en pâte de verre. J’arrêtai mon magnétophone. Nessu s’assit, et je m’allongeai à ses côtés, les yeux dans le bleu liquide du ciel. Je crois que je dormis un peu, et je rêvai que Nessu me parlait. Voilà ce qu’il me dit.

– J’ai une histoire à vous raconter. Cette conserverie existe depuis une cinquantaine d’années, et elle constitue le poumon cancéreux de la région. C’est une malédiction polluante, et un bienfait économique. Nos vies dépendent de son activité, et bien qu’elle continue à faire semblant de l’ignorer, son activité dépend de nos vies.
Il y a 20 ans, un nouveau directeur d’usine arriva. Ils se ressemblent tous, et celui-là ne faisait pas exception. Il était dur, il avait ses têtes, et exigeait toujours plus. Il avait le pragmatisme brutal de ceux pour qui l’argent gouverne tout. Il avait plusieurs femmes, plusieurs voitures, et c’était un fin manipulateur. Mais il était aussi très travailleur. Il arrivait tôt, travaillait longtemps, il avait l’oeil à tout.
Les années passèrent, et son succès augmentait. Le groupe dont il dépendait exigeait une productivité accrue, mais lui obtenait encore plus, et recevait des primes importantes à la fin de chaque année. Mais il était déchiré de responsabilités. De plus en plus de personnes dépendaient de lui, et comme il ne faisait confiance à personne pour faire son travail, il se levait plus tôt chaque matin pour répondre aux demandes de tous. Il avait perdu jusqu’au goût de la vie, mais il ne le savait pas, il estimait être responsable, et fustigeait les faibles qui n’arrivaient pas à suivre son rythme. Il se disait toujours  » dans trois semaines, j’aurai un moment de calme, je pourrai faire le point « . Mais ces trois semaines s’enfuyaient toujours plus avant, et il n’atteignait jamais le moment de calme. La nuit, son coeur battait furieusement pour s’échapper de sa poitrine, et il ne dormait quasiment plus.
Et puis un jour, il ne vint pas au travail.
Son assistante appela chez lui, et le téléphone sonna dans le vide. Ses maîtresses n’avaient pas de nouvelles, toutes ses voitures étaient garées devant chez lui, et son appartement était déserté. Mais il n’avait rien emporté, il s’était juste abstrait de la vie. Comme il n’avait pas d’héritier, tout son argent revint à ses parents.
Le groupe envoya un directeur intérimaire, et la vie de l’usine continua. Tout le monde oublia vite cet accident de parcours.

Le silence dura. Je me dressai sur un coude.

– Pourquoi me racontez-vous cette histoire ?
– (il continuait à regarder l’horizon)
– Vous l’avez revu ?
– Souvent au début, puis de moins en moins souvent.
– Vous savez où est ce directeur aujourd’hui ?
– Je ne sais pas où est le directeur. Mais je sais où est l’homme qui autrefois était un directeur d’usine.

Je le regardai. Ses cheveux gris étaient emmêlés par le vent, mais propres, sa chemise était un modèle bon marché, mais repassée avec soin. Derrière l’ouvrier, j’essayais de retrouver le profil de l’homme qu’il était autrefois, par exemple il y a vingt ans. Je vis un profil carnassier. Je l’imaginai en costume, arpentant les travées de son usine, son domaine de pouvoir absolu. Assis à son bureau, dès l’aube, convoquant des agents de maîtrise, congédiant des employés. Entretenant plusieurs femmes, et buvant des whiskies coûteux. Épuisant tous ses collaborateurs à la tâche, debout sur un amoncellement de corps exsangues. Je vis un visage osseux, les orbites profondément enfoncées dans la boite cranienne, aucune chair superflue ne venant adoucir ce visage.

Nous rentrmes dans l’air qui fraîchissait.

(à suivre…)

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Novela – Qua sono (3/…)

J’étais partagé : il fallait que je prenne du recul, et que je réfléchisse à l’ordre des différentes questions qui se bousculaient dans ma tête. Mais aussi, mes vacances se terminaient d’ici quelques jours. Je proposai à Nessu de me consacrer son dimanche : j’achèterais un panier entier de poissons au marché du matin, et Nessu me montrerait, au ralenti, comment il faisait.

Il accepta tout, mais me regarda avec étonnement quand je lui proposai de lui payer son dimanche :

– Et pourquoi donc, grands dieux ?
– Parce que je vous fais travailler.
(il resta silencieux un long moment. Puis il dit 🙂
– Non, puisque vous m’aiderez à mieux voir en moi. C’est moi qui devrais vous payer.

Voici la transcription de nos différentes conversations de ce dimanche :

– Bon, Nessu, voici le panier, nous avons recréé à peu près les conditions de votre atelier dans votre cuisine, les distances sont correctes. Avant même de vider le premier poisson, dites-moi ce que vous allez faire.
(il regarda le panier d’un air détaché, puis il me dit comme une évidence : ) – Je vais commencer par le mulet d’un an, là.
– Pourquoi lui ?
– Parce qu’il m’appelle.
– Comment allez-vous le vider ?
– Pointe du couteau dans l’oeil, virole à droite, fente jusqu’au méridien, coup de pouce, le couteau en se retirant projetera le mulet dans l’assiette.
– Allez-y.
Je n’entendis rien, j’eus l’impression d’avoir cligné des yeux tandis que le poisson sautait dans l’assiette. Une demi-seconde plus tard, j’entendis le bruit mou des entrailles qui tombaient sur le carrelage.
– Et le poisson suivant ?
– L’épinette argentée. Pique la queue, enroule autour de la lame, tranche l’air, l’épinette fera le reste.
– Allez-y.
Cette fois je vis le reflet du couteau dans les yeux de Nessu, et son épaule droite qui s’était effacée. L’épinette était vidée dans l’assiette, le couteau au repos dans l’étui, une trace rouge sur le sol.
– Quel poisson ?
– La sardine en-dessous.
– Pourquoi pas le poisson au-dessus, il est plus accessible.
– Après l’épinette, il faut la sardine, sinon le couteau donne un goût amer.
– Mais Nessu, après c’est congelé, pasteurisé, mis en conserve, vous ne reverrez jamais ce poisson, vous ne le mangerez pas, que vous importe le goût amer ?
Il me regarda, je crois qu’il faisait des efforts pour comprendre mon point de vue. Il répondit enfin :
– Si j’ai choisi de faire ce métier, ce n’est pas pour mettre de l’amertume dans la vie des gens.

La matinée se passa en discussion décousue. Aucun poisson n’avait le même traitement qu’un autre.

– Vous n’utilisez jamais deux fois la même méthode.
– Parce que je n’ai jamais deux fois le même poisson. Donnez-moi des poissons jumeaux, et je vous dirai lequel était le plus faible, le plus audacieux, le plus rêveur. Chacun a le droit, dans sa mort, d’être traité en temps qu’être unique.

Bientôt, il ne resta plus qu’un panier vide, plusieurs assiettes pleines, et un sol souillé. Nessu fit sauter les poissons dans une poële brûlante, vida deux citrons sur les chairs blanchies, et trancha un fenouil en cubes minuscules. Un repas équilibré, délicieux, et préparé en moins d’une minute. 
(à suivre…)

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Novela – Qua sono (2/…)

L’homme était surnommé Nessu, et personne ne pouvait me renseigner sur lui : il avait toujours été là, mais alors que je pouvais récolter facilement une douzaine d’anecdotes et de faits personnels sur chacun des ouvriers, Nessu était passé au travers de toute curiosité. Personne ne savait rien sur lui, personne ne s’était posé de question sur son silence taciturne, et quand j’insistai auprès de mes interlocuteurs, je voyais à leur regard qu’ils n’aimaient pas que je leur fasse voir ce qu’ils n’avaient jamais vu. Contre toute évidence, ils soutenaient savoir des choses sur Nessu, mais me faisaient clairement comprendre que je ne méritais pas de les connaître.

Je pris d’autres photos, prétextant cette fois « un article nécessaire sur ce dur métier ». Je gâchai de la pellicule sur des photos de groupes, avec Nessu en ombre indistincte au dernier rang, je fis des portraits – dont certains assez beaux – de ces visages marqués par le soleil et l’effort, et les brigades trouvèrent naturel que je les photographie ensuite en action. L’effet Hawthorne jouait à plein, tous les ouvriers augmentèrent leur productivité les jours où je pris des photos d’eux au travail, et sur les centaines de clichés que je pris, j’en obtins une trentaine de Nessu, sous différentes poses et même de dos. Sur plusieurs clichés, il fixait l’objectif d’un œil absent, comme s’il était absorbé dans un rêve intérieur. Mais indéniablement, son rythme de travail était stupéfiant de rapidité. Aucune photo ne laissait voir son couteau en action, on voyait juste le manche qui semblait rester en permanence dans son étui de cuir fixé à la ceinture.

Je pris le temps d’interviewer longuement quelques ouvriers sur leur métier, prenant scrupuleusement des notes et m’imprégnant de leur culture, puis quand je sentis le moment opportun, j’allai interviewer Nessu. Je retranscris ci-dessous les premiers échanges avec cet homme.

– Nessu, selon vous, combien de poissons un ouvrier vide-t-il par matinée ?
– ça dépend.
– Oui, bien sûr, ça dépend des jours, mais en moyenne ?
– ça ne dépend pas des jours, ça dépend des ouvriers. Marcello vide entre 134 et 143 poissons. Mimi 127, jamais plus de 129. Cortino vide 159 à 167 poissons tous les jours, sauf le lundi, parce qu’il a bu le dimanche, alors le lundi, c’est 122 à 134.
– Vous connaissez le nombre de poissons que chacun a vidés ?
– Bien sûr (il me regarda avec une lueur amusée dans les yeux), c’est comme vous, vous savez combien de photos vous avez prises, et de qui, et quand.
– Et vous Nessu, combien de poissons videz-vous par matinée ?
– En juin, 419 à 422 par matinée.

(Je pris évidemment la peine de vérifier les chiffres qu’il m’avait donnés. Je l’interrogeai à plusieurs reprises sur les scores de sa brigade à la fin de la matinée et je comparai ses estimations aux chiffres enregistrés par le compteur électronique posé sur les tapis d’arrivée : les estimations de Nessu sur sa production et celles de ses collègues étaient parfaitement précises. Les quelques poissons de différence – par exemple, 1 548 selon Nessu, 1552 selon le compteur – me poussèrent à suggérer aux ingénieurs de ré-étalonner le compteur. Après ré-étalonnage, le compteur fut toujours d’accord avec Nessu).

Ces premières phrases m’illuminèrent : je compris que Nessu répondrait franchement et précisément à toutes mes questions, et donc que tout détour était superflu.

– Nessu, comment expliquez-vous que vous vidiez 4 fois plus de poissons que vos collègues ?
– Je travaille ma découpe tous les jours.
– Mais eux aussi…
– Non, eux travaillent à la découpe, pas à leur découpe.
– J’ai pris des photos de vous au travail (il sourit) et je les ai étudiées (là, il se moquait franchement de moi), pourquoi ne vous voit-on jamais avec votre couteau à la main ?
– Parce que, quand j’ai fini de vider mon poisson, je rengaine mon couteau et je nettoie l’espace devant moi.
– à chaque poisson ?
– à chaque poisson. Et tous les dix poissons, j’aiguise mon couteau.

Il était inutile pour moi de louer une caméra et de filmer Nessu à 24 images par seconde : j’étais sûr qu’il me disait la vérité. De surcroît, j’aurai du mal à faire passer l’impression que j’avais, mais en substance, je sentais qu’il ne se vantait pas de ses performances : il n’en avait jamais parlé à personne, car personne ne lui avait jamais posé ces questions. Et après moi, il redeviendrait taciturne. Et si je n’avais pas regardé les rapports de productivité des brigades d’une conserverie sicilienne, je n’aurais jamais remarqué, ou connu, Nessu.

(à suivre…)

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Novela – Qua sono (1 / …)

Il y a des vies éclatantes, dont on entend parler dans les journaux. Ce sont des explorateurs, des milliardaires, des actrices, toutes ces personnes hors du commun dont les récits sont censés consoler les gens ordinaires. Des journalistes eux-mêmes passent leurs vies entières dans ces milieux rutilants, vivant en marge d’événements dans lesquels ils sont tolérés, parasites indispensables qui doivent jouer le rôle de témoins. Fêtes évanescentes, couples éphémères, nouvelles fracassantes et aussitôt oubliées.

Je suis journaliste aussi, mais pour une revue industrielle. Je ne parle pas de fêtes, mais d’usines, je parle moins des hommes que des machines, et je le vois bien dans mes articles, la composante humaine n’est plus qu’un terme de l’équation générale, une contrainte parmi tant d’autres qu’on essaie d’optimiser.

Mon métier m’envoie dans différents pays d’Europe où je rends compte des progrès techniques, je contribue à la comparaison des coûts de production, ou encore je couvre l’actualité sur les machines-outils et les chaînes automatisées. C’est ainsi qu’il y a quelques années, je fus envoyé en Sicile pour couvrir l’installation d’une nouvelle chaîne réfrigérée dans une poissonnerie industrielle. La mise en place du matériel était longue, la montée en puissance devait être progressive, j’étais détaché pour une enquête qui devait durer deux semaines. Finalement, je devrais livrer tout un dossier thématique à mon magazine pour le numéro de septembre.

J’arrivai par une matinée d’été. La mer brillait au loin, l’usine était éclairée de soleil, mais je savais qu’à l’intérieur de ce grand bâtiment de béton, les cadences étaient à l’opposé des rythmes séculaires de mère Nature. Chaque matin à l’aube, une flottille de nautoniers déversait sa récolte de poissons dans des milliers de paniers en plastique, ceux-ci étaient acheminés sur des tapis crasseux vers des brigades d’ouvriers qui éventraient, vidaient, nettoyaient le plus vite possible les poissons, dans un tintamarre de ferraille, d’insultes et de crachats. Le sol était huileux de sang et d’entrailles, et il n’était pas rare qu’un ouvrier glisse et tombe, puis se relève couvert d’amas visqueux et sanguinolents, et sans prendre la peine de s’ébrouer, s’attaque de nouveau furieusement à la masse de matière morte que les paniers amenaient sans relâche.

Le lieu de mon enquête était plus en aval, là où avaient lieu la congélation et le séchage, mais je restai interdit un moment devant cette scène à la Breughel, où les viscères volaient presque à hauteur de visage. Puis je me laissai guider par l’ingénieur de production vers le lieu véritable de mon enquête. Je passai plusieurs jours dans les plans, les relevés de productivité et les prévisions industrielles, levant de temps en temps la tête pour voir des techniciens assembler la nouvelle chaîne et riveter les éléments au sol. Au loin, je devinais plus que je ne voyais l’assemblée échevelée qui se battait contre les tas de poissons toujours renouvelés.

Je décelai vite une anomalie originale dans les relevés de productivité. Les poissons vidés arrivaient à la chaîne du froid dans des paniers numérotés correspondant à l’une des dix brigades d’ouvriers écorcheurs. L’anomalie pouvait se constater dans les relevés, ou même visuellement : chaque matin, les paniers des brigades arrivaient, dans un ordre aléatoire de numéros, et pourtant une brigade, jamais la même, avait ses paniers qui débordaient tandis que les autres n’envoyaient que des paniers remplis aux deux-tiers. Je pensai à des mécanismes d’auto-régulation de groupe, où chacun essaie de limiter sa productivité pour éviter le relèvement des quotas de production, mais la brigade rebelle semblait ne pas suivre cette règle syndicale. Je demandai la composition des brigades et j’appris que celle-ci changeait tous les jours. J’avais lu les théoriciens de la productivité, je connaissais l’effet Hawthorne, aussi je ne pouvais pas aller observer directement les écorcheurs, sous peine d’influer sur leur productivité, de même que l’observateur perturbe l’expérience du chat de Schrödinger.

Je recourus donc à différents stratagèmes, des petits trucs glanés sur tous les chantiers où l’observation directe était impossible, ou non souhaitée. Des relevés photographiques discrets peuvent être faits avec un petit appareil photo réglé en mode rafale, un enregistreur de sons peut capter des choses non visibles, et je faisais aussi confiance à ma mémoire visuelle, passant et repassant devant l’atelier sous divers prétextes.

En exploitant mes différents relevés, j’eus plusieurs surprises. Le paradoxe était que la situation était évidente, elle sautait aux yeux quand on regardait les photos, et pourtant, rien n’était apparent quand on était présent dans l’atelier. Un homme, toujours le même, contribuait pour plus du tiers de la production d’une brigade de dix personnes. Sur les photos, pourtant, aucun poisson n’était présent dans son espace de travail, et on ne voyait pas de couteau dans sa main. Un observateur superficiel aurait jugé que cet homme était le seul paresseux du groupe, inoccupé tandis que des mains floues, à sa droite et sa gauche, peuplaient l’espace de leurs mouvements. Mais dans la séquence de photos prises en rafale, on voyait qu’entre deux photos, c’est-à-dire en moins d’une seconde, 2 poissons avaient été proprement vidés. J’étudiai plusieurs autres photos : à chaque fois, la pile de poissons entiers diminuait, les poissons découpés et vidés devenaient plus nombreux, et aucune des mains étrangères qui flottait aux alentours de la tête de l’homme ne pouvait être responsable de cette rapidité : les angles, les attitudes ne correspondaient pas. C’était l’homme immobile, parfaitement au centre de cet espace réduit, qui avait accompli ce prodige, sans que l’appareil n’ait réussi, ne serait-ce qu’une seule fois, à imprimer sur sa cellule le geste qui avait pourtant dû avoir lieu. Et ces gestes invisibles contribuaient, à la fin de la matinée, à l’équivalent de la productivité de trois écorcheurs chevronnés.

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La nouvelle, dans l’ordre, est là : 1/5 2/5 3/5 4/5 5/5.