Category Archives: Fonds de miroir

Locataires

Nous sommes les locataires de nos vies, nous sommes les locataires de nos corps.

Comme un appartement, nous y entrons, pas vraiment sûrs de ce que nous allons y trouver. Certes, il n’y a pas de caution à l’entrée, mais on ne récupère pas de caution à la sortie non plus, pas de plus-value à la revente, car nous ne sommes que locataires de nos vies, locataires de nos corps.
Nous apprenons à vivre dans ces espaces, nous y faisons des aménagements, et cela devient confortable. Mais cela oscille souvent entre le trop et le trop peu.

Parfois, nous partons ailleurs, plus ou moins longtemps, nous quittons cette vie, nous quittons ce corps, nous ne sommes pas vraiment partis (car toujours locataires), mais nous sommes ailleurs. La période peut durer. Et puis il arrive que nous revenions dans notre vie, dans notre corps, et nous les voyons différemment, avec l’oeil de la personne qui a vu qu’il existait d’autres vies, d’autres corps, d’autres appartements. Parfois aussi, nous en apprenons plus sur l’histoire de l’appartement, d’où il vient, ce qui est resté imprégné dans les murs, dans l’ambiance du lieu où nous vivons, et qui peut remonter à plusieurs générations. Locataires d’un lieu qui ne nous appartient jamais totalement.

Quand vient la fin, nous rendons la vie, nous rendons le corps, après un état des lieux qui indique  » état d’usure « . Nous rendons la clé, et nous partons, sans valise.

Nous sommes tous des gens du voyage.

Pendus en suspens

Pendus.jpg

Elle lui offrait des vêtements –

ou pire, faisant les courses ensemble, le convainquait d’acheter des vêtements –

qui ne lui plaisaient pas.

Après deux ans de purgatoire dans la penderie,

les vêtements retrouvaient leur liberté

chez le fripier ou dans une oeuvre paroissiale.

En coulisses

Cela le frappa un jour : s’il devait mourir, les personnes qui voudraient parler de lui seraient celles qui le connaissaient le moins bien. Les discours officiels auraient leur platitude iconisante habituelle. Les différentes facettes de sa personnalité resteraient majoritairement cachées au sein d’une poignée de personnes fuyant les hommages ou le devant de la scène. Cette constatation le tranquilisa : la recherche de la postérité ne devait plus être une priorité.

Doudous

Je marchais dans la rue au petit matin, l’esprit embrouillardé de soucis, interrogations, listes de choses à faire. J’avais probablement un pli soucieux sur le front, barre verticale entre mes deux sourcils, séparant mon cerveau logique de mon cerveau créatif.
Une jeune mère amenait ses enfants à la crèche, une poussette, une bambinette et un bambin. Et j’ai entendu « Où est-ce que vous avez mis vos doudous ? Oh non, vous n’avez pas oublié vos doudous ? Eh bien tant pis pour vous, je n’y retourne pas. »
Et les deux enfants qui pleurent de vraie tristesse, la grande de 5 ans, le petit de 3 ans, parce qu’ils vont devoir se passer de leur doudou pour cette journée.
Et je me disais alors que mes soucis n’étaient pas des vrais soucis.

DLUO²

Une bouteille de jus de citron qui est ouverte depuis plusieurs semaines (mois ?) et conservée dans le frigo. Je décide de vérifier la date limite de consommation. L’étiquette dit « Voyez la date limite de consommation inscrite sur le bouchon ». Sur le bouchon, plus de trace de la DLC, ce qui est mauvais signe.
J’en déduis donc que les DLC s’effacent au bout d’un certain temps. Mais quel temps ?
Ils ne pourraient pas indiquer la Date Limite de l’inscription de Date Limite de Consommation ?

De Cyrano vieux à Roxane jeune, 10 ans après

Nous vivons côte à côte depuis si longtemps
Engagés dans la vie, dans ses nombreux contrats
Sur le lit du papier j’ai signé plusieurs fois
Mon nom avant le tien, ou le tien précédant.

Nous ne sommes rien de plus que nos deux signatures
La tienne est en volutes, en boucles de rondeur
Qui forment un rappel de tes yeux, ta blondeur
Elle conclut en un point, comme une apogiature.

Couché à tes côtés, je me différencie
Nos deux noms accolés forment un couple graphique
Dont tu prends la douceur, dont je montre les piques
Défendant le foyer face au mur de la nuit.

Point de musique en moi, mon nom est une flèche
Hérissée de barbons, affûtée et farouche
Dans un trait qui vous dit « Que personne ne me touche »
Non pas fils d’une plume, mais d’une pointe sèche.

Il arrive pourtant que tu signes à ma place
La plume dans ta main change de caractère
Pour ton nom les courbures, la douceur de la mère
Et pour le mien les griffes d’un vieux loup qui chasse.

Nous ne sommes rien de plus que nos deux signatures
La plume peut ignorer qui tracera les lettres
Le papier seulement connaîtra l’aventure
De ton me qui écrit jusqu’au fond de mon être.

********
Je ne suis pas vraiment satisfait de tout ça, c’est un essai, ça me paraît bien pompier…

Touillage de sac

Dans le métro, il y a les préhistoriques, ceux qui sortent un petit morceau de carton coloré, qui l’insèrent dans la fente, qui récupèrent (ou vitupèrent en cas de petite lumière rouge) et qui passent. Et puis il y a les immatériels, les évanescents, qui laissent flotter leur Pass Navigo d’un air dégagé (ou préoccupé, du genre « je pense à autre chose, je suis multi-tche »). Dans les immatériels, il y a les femmes. Et là, je vais te dire, ça le fait pas du tout. C’est une des rares fois où les hommes sont fluides et grâcieux (dans les limites de leurs limites) et les femmes sont à la traîne. Le problème vient de la technologie « sans contact », qui facilite la vie, mais aux dépens de l’esthétique cinétique :

  1. La femme typique (j’allais dire moyenne, c’est montrer d’où je viens, et le chemin qui me reste à parcourir) ne sort pas le Pass Navigo de son sac à main, elle entend bien profiter de la technologie sans contact ;
  2. Elle pose donc son sac à main sur la zone de détection, et ça fait Pof-bling ;
  3. Le plus souvent, ça ne marche pas. Alors vient le touillage : la femme, tenant son sac à (deux) main(s), lui fait opérer un mouvement circulaire sur le détecteur, elle voudrait lustrer le métal poli qu’elle ne s’y prendrait pas autrement et ça fait Ziouip ;
  4. Le plus souvent, ça marche, mais il y a quand même les cas où il faut renverser latéralement le sac, comme une peluche qu’on martyriserait, parce qu’à l’intérieur, le flacon de Chanel était entre le Pass Navigo et le détecteur, et les ondes fluchtrales ne passent pas au travers du Chanel (ce serait une chose à améliorer pour la version 2.0 de la technologie sans contact). Et ça fait Bling-clonk ;
  5. Et puis à un moment, ça fait Tilou ! et le monde se remet en place, les jambes des femmes redeviennent des compas qui arpentent le globe terrestre en tout sens, lui donnant son équilibre et son harmonie.

Au final, les femmes ont l’air de caissières de supermarché devant leur code-barre, et même Ariane Ascaride dans « Marie-Jo et ses deux amours » a du mal à garder son charme dans cette posture (et dieu sait si elle a du charme).

L’attitude au restaurant

Tant qu’on est seul à la table, dans l’attente du deuxième convive, on est entièrement tourné vers l’extérieur. Même si l’on a le nez dans les pages d’un livre, c’est de manière butinante : un bruit vers la porte d’entrée, un mouvement dans le coin de l’oeil, et on lève la tête, pour voir. On en profite pour observer, discrètement. Tiens, le jeune-vieux cadre a commandé un whisky sec d’entrée de jeu. Le couple de retraités-touristes ne se parle pas (enfin, elle, elle parle un peu, lui marmonne des monosyllabes). Et puis elle arrive. Dès qu’elle arrive, nous sommes dans la conversation, tournés complètement vers l’intérieur, dans ses yeux. Un monde se réinvente, et des boules quiès impalpables se posent dans mes oreilles, nous sommes dans une bulle. Mais s’il arrive qu’elle disparaisse un moment au cours du repas pour aller se repoudrer le nez, j’en profite pour replonger un moment dans l’extérieur (tiens, le cadre jeune-vieux déjeune seul, avec une demi-bouteille de blanc, le couple retraité-touriste a filé, il faut dire, ils ont déjeuné tôt…).
Je flirte un moment, un peu infidèle, avec le monde extérieur. Je réajuste mes niveaux.
Ah, elle revient. Replongée dans la bulle.

Tic Tac Toe

Quand on a un RV dans Paris, on sait qu’on peut avoir 5-10 mn de retard : de toute façon, l’autre pense ça aussi, se dit-on pour se rassurer.
Mais il arrive – rarement, c’est vrai – que l’autre soit à l’heure, l’heure pile sans une seule minute de retard. Prendre ces 5-10 minutes de battement, c’est flirter avec les probabilités, en espérant ne pas faire une infidélité à l’exactitude.

Lapsus clavieri

De temps en temps, je commets des lapsus au clavier (je préfère penser qu’il y a un processus inconscient, plutôt que de parler de fautes de frappe). En voici un florilège :

  • Une nouvelle que tu me balkances (… d’Estonie ?)
  • Réponse typiquement félinine
  • On ne peut guère léviter
  • Induboitablement
  • Tu m’enfance dans ma médiorité
  • La performance est expérimée
  • L’ovule parfait de ton visage
  • Epinardos (au lieu de peinardos)
  • Il singifie
  • Chacun suivait de lion la vie de l’autre
  • Cela ne vaut pas la pine
  • je suis d’une ignorance grasse
  • merdi beaucoup pour ton cadeau
  • écopute les paroles
  • Je décachète les mails à la vitesse de la pesée
  • La date milite
  • J’ai cru que j’allais être électroctué

Squelette

J’avais été invité à dîner chez lui. Nous passmes à table : il y avait six squelettes assis à table, plus nous deux, soit huit convives. Il m’expliqua que les Romains dînaient toujours avec un squelette à table, pour se rappeler la présence de la mort.
Pour lui, c’était l’inverse : il invitait de temps en temps un convive pour essayer de se convaincre qu’au milieu de toute cette mort qui nous entourait, il existait peut-être encore un peu de vie.

Essayage

Etonnant comme les femmes, qui savent pourtant ce qu’elles veulent, peuvent être crédules devant une vendeuse. Une bonne vendeuse ne manquant jamais d’imagination quand il s’agit d’argumenter, disant tout et son contraire, le principal étant d’être d’accord avec la cliente. « Il peut se laver à 180° ce body ? » « Oui oui sans problème, il ne rétrécit pas, il s’agrandit même un peu ».
Et une question abyssale : quand, en sortant de la cabine d’essayage, une femme vient se regarder dans une glace, elle a souvent un regard… un peu lointain… ou au contraire en dedans. Que voit-elle exactement ?