Daily Archives: 24 novembre 2009

Séquelles – Mondes parallèles

Comme pour le thibillet précédent, je ne cherche pas spécialement à obtenir de réactions, je veux juste écrire pour moi et partager.
J’ai du mal à sortir de cette agression (le physique se rétablit, merci, le psychologique mettra probablement plus de temps), et je me rends compte que cela change ma vision des lieux et des choses.
Je ne verrai plus jamais cette rue, et cet immeuble d’où les trois sont sortis, de la même manière.
J’y penserai probablement à chaque fois que j’emprunterai cette rue (que je n’emprunterai plus jamais la nuit, ce qui me vaudra des détours fréquents).
Je suis vigilant, voire inquiet, dès que je croise des grands mecs dans le style de mon agresseur, où que ce soit.

Tout cela passera, plus ou moins vite, mais ça passera, parce que le cerveau humain a cette capacité géniale de gommer les choses, d’aplanir, de réparer les bleus à l’me.
Quand même, je pensais que nous vivons, mon agresseur et moi, dans des mondes parallèles. Comme dans la science-fiction, deux mondes se côtoient, et de temps en temps une porte s’ouvre pour communiquer entre les deux mondes, et puis elle se referme. Quand je suis parti pour travailler ce matin, mon agresseur dormait probablement encore. Mais quand je dormais cette nuit, si ça se trouve, il était dans une rue, ou un bar, ou une voiture, éveillé et actif. Quand je travaille, il regarde la télé, ou fume, ou boit. Quand je me repose en famille, il est dehors sous la pluie, à se battre ou à tchatcher (non, pas sous la pluie, ces gars-là sont comme nous tous, personne ne reste jamais longtemps dehors quand il pleut).
J’avais eu cette même impression de mondes parallèles il y a quelques années. Un ami avait proposé qu’on se prenne un pot / apéro à son bureau, puis qu’on aille dans un bar-boîte juste à côté, La Favela Chic. On y avait passé une excellente soirée. Ce qui m’avait frappé, c’était qu’on était mardi soir, et que des personnes étaient venues pour y faire la fête, en habits de soirée, et semblaient parties pour danser et boire et rigoler toute la nuit. Un mardi soir.
En partant pour me trouver un taxi, je me disais que je n’y avais jamais pensé : tous les soirs de la semaine, à Paris, il y a des gens qui étaient magasinier, ou secrétaire, ou comptable adjoint dans la journée, qui s’habillent façon flash ou smart et qui sortent pour faire la fête, jusqu’à pas d’heure, la plupart d’entre eux travaillant probablement le lendemain, mais c’est juste qu’ils sont jeunes, ou fun, ou endurants, ou qu’ils ont un boulot chiant qui ne demande pas beaucoup de concentration. Je ne m’étais jamais rendu compte qu’à côté de mon monde, qui est quand même très planplan, il y avait le leur, qui n’ouvre pas aux mêmes heures, ne contient pas les mêmes personnes, et n’a pas les mêmes valeurs, les mêmes soucis, et la même histoire.
Je reviens à mon gars et à son monde parallèle. Nous sommes presque en opposition de phase. Je suis dans le clair, il est dans l’obscur. Mais c’est la même rue. Le même quartier. Et quand nous nous sommes croisés, quand la porte s’est ouverte temporairement entre nos deux mondes, c’était dans cette heure de clair-obscur.

Sans le savoir, il y a plusieurs années, j’avais rédigé un thibillet prémonitoire : même rue, ou presque ; même parallélisme entre les mondes ; même conclusion vigilante.

[edit] effet magique de la sérendipité, ou de l’aéropage, je viens de me rendre compte que j’avais lu la semaine dernière une nouvelle de Jack London qui s’intitule South of the Slot (Au Sud de la Fente) et qui parle de deux mondes, avec un homme qui passe de l’un à l’autre et qui a une identité distincte dans chacun.[/edit]