Daily Archives: 30 mai 2006

Dans les transports en commun

Dans les transports en commun, on est en commun.
Ce soir, dans un train bien rempli, un gars passe en force (il décroche mon bras de la barre, passe en disant un « pardon » autoritaire), la guitare qu’il porte dans le dos me cogne la tête en passant, hop, ni une ni deux, je repousse la guitare. Il se retourne, et la scène commence. C’est ça l’inconvénient des transports en commun : quand on est serrés, la probabilité d’avoir un fondu dans la rame est assez forte. Ce soir, il était pour moi. En un sens, ça tombait bien (…) j’étais bien fatigué par ces dernières semaines, donc je n’ai pas eu trop de mal à rester stoïque sous l’avalanche des insultes. J’ai tout eu. Ses origines, le fait qu’il est un musicos, que sa guitare a coûté 1 500 euros (réponse : « ma tête vaut plus cher que ça », ambiance), et encore, c’est que la Stratocaster, si ç’avait été la LesPaul, il me démontait sur place, avec ses 25 ans et mes 45 ans (misère, 45 ans…), et que je suis encarté chez Le Pen (et voilà, j’ai le cheveu court – because début de calvitie – et j’aime la bière, hop, je suis catalogué skinhead, misère again…) et que lui, il a eu une sale journée (lui…)
Au bout d’un moment, dans ce compartiment bondé mais silencieux, je lui explique que c’est très intéressant, mais que j’aimerais retourner à mon livre. Nouvelle logorrhée, mais bon, il bat en retraite à l’étage, tout en m’expliquant mes origines (douteuses), mes tendances politiques (extrêmistes) et ma décrépitude (quadragénaire y media).
Dans le silence revenu, j’échange quelques regards et quelques mots avec des passagers, et je me replonge dans ma lecture.
A la station suivante, alors que je m’efface pour laisser passer ceux qui descendent, hop, revoilà notre trublion. En substance « Mec, tu vas pas t’en tirer comme ça, j’ai réfléchi, eh ben là où tu descends, je descends aussi, on va s’expliquer sur le quai, avec tes 45 ans (holà, ça va hein !) t’as pas un coup de poing qui va passer, on va se battre sur les rails » (misère, sur les rails, je suis tombé sur un gars qui a lu La bête humaine…)
Un passager essaie de le raisonner, mais il s’accroche, il me dit « tu dis plus rien, hein » (ben non, de toute façon, je ne peux pas en placer une, il fait les questions et les réponses, ça me repose). Ma station arrive, je descends, je l’entends qui m’insulte dans mon dos, il me rappelle de loin, m’explique que la prochaine fois, il descendra vraiment et gare à ma gueule, « et tu pourrais te retourner quand je te parle ! »
Je continue à marcher. Une voix à mes côtés : « Vous inquiétez pas, je le surveille, s’il arrive, je suis avec vous ». Je le regarde, c’est un gars en survêt, à petites lunettes, un anonyme comme moi. Je le remercie, il me répond que c’est normal. On monte ensemble l’escalier vers la sortie, en parlant un peu. En haut, je le remercie à nouveau, il me répond à nouveau que c’est normal, il commence à s’en aller. Je le rappelle : « Avant que vous partiez, j’aimerais vous serrer la main ».
Je marche dans la rue, fatigué. Une jeune femme me dépasse, le téléphone collé à l’oreille, elle se tourne vite vers moi « Mais la vie est belle quand même… » en me souriant.
Dans les transports en commun, on est en commun.

Je rentre, je me débouche une Tsing Tao et je mets le CD de Thomas Fersen, Les ronds de carotte, en attendant la piste 5 : Dans les transports.

Dans les transports en commun,
Les filles sont nerveuses.
Les hommes ont le pied marin
Et la main baladeuse.
Sur la banquette
Où je me jette,
Je tords, le temps est long,
Mon ticket de carton…

Thomas Fersen, Dans les transports, in Les ronds de carotte, Warner Music, 1995.