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Livre lu – Ben Schott : Les miscellanées de Mr. Schott

Sur les conseils de Nerik, qui pointait aussi vers la critique d’une jeune créature, j’ai commandé et lu Les miscellanées de Mr. Schott, de l’éponyme (oui, je sais, ce n’est pas utilisé dans son sens correct) Ben Schott (éditions Allia, 2006, 162 p.). Ce petit livre OLNI a des côtés sympathiques, mais peut-être parce que l’on me l’avait sur-vendu (sacré Nerik), je suis resté un peu sur ma faim.

Points forts

  • Un côté fourre-tout amusant. Oui, c’est vrai, ces miscellanées sont divertissantes, d’autant plus que l’on se surprend de temps en temps à se dire « mais oui, c’est utile d’avoir mis cette information, elle me servira » (mais je vous avoue que la liste des fournisseurs de la Reine d’Angleterre, je ne vois pas comment je vais réussir à le caser…) Cette idée d’arbitraire choisi et ordonné, je la trouve particulièrement puissante.
  • Un jeu de société. J’ai testé de laisser traîner ce livre sur un de mes nombreux canapés dans un de mes nombreux salons : ça marche, quelqu’un s’en empare, et cela lance une discussion amusée, à mi-chemin entre la lecture, le débat, et l’amusette.
  • Une forme à part. Tout, dans le format, la mise en page, le choix de la police, la disposition des textes et figures, est le fruit du choix de l’auteur. C’est une véritable oeuvre, au sens où l’on n’a pas la dichotomie traditionnelle « l’auteur s’occupe du fond, l’éditeur de la forme ». L’ensemble y gagne énormément en crédibilité / qualité / authenticité.

Point faible

  • Trop anglais. Bien qu’il ait été adapté (une partie des articles a été transposée au contexte français, une autre partie supprimée, d’autres articles ajoutés), le livre est très anglo-saxon, et cela me gêne. Même si j’apprécie les informations sur Shakespeare, les fournisseurs de la Reine ou les pensées de Jonathan Swift, que faire de la liste des astronomes royaux, du parcours du labyrinthe de Hampton Court ou de la position des joueurs de cricket ?

Je le reconnais, cela fait un point faible pour trois points forts, mais ce point faible recouvre plusieurs articles. Allez, je suis un peu dur. J’étais en train de feuilleter ce bréviaire, et je tombe, p. 146, sur les combinaisons et probabilités au poker. La boucle est bouclée, Nerik a été le moteur premier de ce message, et un de ses thèmes d’intérêt le finit.

Livre lu : Philippe Delerm – Les chemins nous inventent

Superbe compte-rendu poétique des balades de l’écrivain Philippe Delerm, en compagnie de sa femme : lui écrit de petits textes ramassés et lumineux, elle prend des photos, et chaque promenade, chaque lieu, est décrit(e) en 2-3 pages, et autant de photos.
Cela n’a pas le caractère de bonheurs minuscules de La première gorgée de bière, mais on s’en rapproche…

Ce Lyons à déguster en flâneur, en touriste, donnerait bien envie d’y vivre, simplement. Les habitants prennent le temps de se montrer aimables. Témoin ce petit dialogue, à la Maison de la Presse-Mercerie-Librairie :
– Auriez-vous une enveloppe matelassée ?
– Non, mais attendez, je vais vous arranger ça.

Voilà, avec de petites feuilles de carton, un peu de papier bourré…
Posez la même question dans un kiosque à journaux de La Défense… Faites la soustraction, et écrivez la solution du problème. Il faut couler ses jours en Normandie.

Philippe Delerm, Les chemins nous inventent, Livre de poche n° 14584, 158 p.

PS : J-3

Livre lu : Andrea Camilleri – La peur de Montalbano

J’ai du retard dans les livres, je viens de terminer deux Philippe Delerm, mais là, c’est mon ami le commissaire Montalbano.
La soirée est italienne à souhait, j’ai émincé deux gousses d’ail, je les ai faites revenir dans de l’huile d’olive jusqu’à ce qu’elles aient parfumé l’huile, puis j’ai versé une fricassée de la mer (petits poulpes, moules, crevettes) dans le Wok, et ai touillé. En attendant que l’ensemble prenne cohésion, et que les pâtes soient cuites, j’ai dégusté un Peperoncini Ripieni, un de ces petits poivrons rouges farcis qui enflamme la bouche.
L’ensemble, servi chaud, arrosé d’huile d’olive et de gros sel, était la récompense d’une journée longue, et de deux nuits blanches.
Ah oui , Montalbano.
La peur de Montalbano est un livre de nouvelles, certaines faisant quelques pages, d’autres prenant la taille d’un petit roman. On y retrouve ce parler sicilien qui est à mi-chemin entre le langage enfantin (« tu te la débrouille, toi, l’histoire ») et cette langue mi-châtiée mi-théâtrale :
– Dottori !
– Qu’est-ce qu’il fut ?
– On a tiré.
– A qui ?
– A un type.
– Il mourut ?
– Il a mouru.

J’aime beaucoup ce commissaire qui aime bien la bonne cuisine, et qui se paye le luxe d’être désagréable, non, plutôt : mal embouché, avec ceux qu’il aime et qui l’aiment.

Et l’on n’est pas loin d’une philosophie de la vie :

Il s’empiffra d’une énorme assiette de rougets frits, aréussissant à rejoindre une concentration de brahmane hindou, celle qui permet la lévitation, sauf que sa concentration allait en sens contraire, vers l’enracinement plus profond dans le terrain, c’est-à-dire dans le parfum piquant, dans la saveur pâteuse de ces poissons, à l’exclusion totale de toute autre pinsée ou sentiment. Même le bruit extérieur de voiture, de voix, de radios et de télévisions à leur volume maximum, il fut capable de le faire disparaître, se créant une espèce de bulle de silence absolu. A la fin, il se leva, pas seulement repu, pas seulement satisfait, mais avec un sentiment de complète euphorie. A peine franchie la porte de la trattoria San Calogero, il manqua être écrasé par une auto qui fonçait, il l’évita à grand-peine en sautant sur le trottoir. Mais l’harmonie entre lui et le chant des sphères célestes s’était brisée d’un coup.

Andrea Camilleri, La peur de Montalbano, Fleuve Noir, 2004, p. 107.

PS : J-5

Livre lu : Thierry Jonquet – Mygale – … et une tartine de plus sur le polar

Comme déjà dit, en parallèle de Nabokov, je lisais Mygale (Série Noire n° 1949, Gallimard, 1984), de Thierry Jonquet.

Je n’ai pas grand chose à dire, car

  1. En le commençant, je me suis vaguement souvenu de l’avoir déjà lu. Je ne peux pas dire que cela m’a gâché le suspense, car l’intrigue – qui démarre bien – était assez téléphonée.
  2. Je n’ai pas été saisi par le style, que j’ai trouvé… de roman de gare. Là, on va me dire (mais osera-t-on, hein ?) que ce sont justement des romans de gare, et je dirai (car moi, j’ose) que cela ne doit pas être que cela. Ce qui me conduit à ma taxonomie historique du roman noir français, après ma vague ébauche panoptique.

Tentative de taxonomie, en trois tableaux et des miyards de bouquins

  1. Au commencement était le roman noir français, justement immortalisé par le lancement de la Série Noire, avec cette couverture jaune et noire (pour rappeler les rayures des uniformes de forçats, façon frères Dalton ?). Les auteurs étaient des hommes, des vrais, ils jactaient l’argomuche comme je l’entrave, recta et sans char. Albert Simonin (Touche pas au grisbi, Razzia sur la schnouf…) en est probablement le symbole le plus marquant. En bref, des romans serrés, écrits à la façon Hemingway (je ne décris que les actes, ne mentionne que les dialogues, et laisse le lecteur imaginer les pensées), dont le style était évident : cette gouaille virile et poétique (voui, voui, quand on sait qu’en argot, un piéton, c’est de la viande à pneus) tenait lieu de style.
  2. Puis vint l’époque de Georges Simenon. J’admire chez lui, non seulement la profondeur de l’analyse humaine (j’ai même pas peur d’écrire ça, hein, ça sonne vrai), mais aussi un style étonnant. Je serais infoutu de décrire ou analyser ce style, sinon, peut-être, en disant qu’il est composé de mots très simples, qui créent des ambiances. On a l’impression d’entendre le temps s’écouler tandis que l’intrigue se noue. Et de la poésie, oui, oui, une belle écriture, fine en psychologie, juste sur les descriptions des êtres humains, ou des choses. Pour moi, un écrivain d’ambiances. Je croyais jusqu’à récemment que Simenon était à part, et puis j’ai lu Compartiment tueurs de Sébastien Japrisot, et j’ai retrouvé ces mêmes qualités. Quand y en a qu’un, c’est une exception. Quand y en a deux, c’est un mouvement littéraire.
  3. Enfin, il y a les jeunes. J’en ai parlé dans mon panoptique fissa (Vargas, Benacquista, Pouy, et d’autres), ceux qui prennent le prétexte du rom’pol pour peaufiner un style de réflexions, grognements, humour grinçant, jeux de vocabulaire, tout un texte pas con où l’on se dit « eh, ça réfléchit dans ce roman, ça compare, ça digresse, ça construit des pensées filantes… » Du vrai style, quoi.

Bon, alors, dans ce triptyque à l’emporte-pièce, où se situe Mygale, hein ? Eh bien, selon moi, dans les jointures, précisément entre la deuxième et la troisième époque. Dans la période où la plupart des romans noirs étaient devenus des romans de gare, avec comme seule originalité par rapport à la génération précédente d’avoir rajouté du sexe et de la violence. OK, peut-être que cela a fait florès à l’époque, mais ce ne sont pas sur des outrances qu’on bâtit un nouveau mouvement. (? j’en sais rien, finalement, je ne suis pas critique d’art).
L’outrance, c’est comme l’intrigue du rom’pol : ce n’est qu’un prétexte. Si elles ne sont pas soutenues par un style, un souffle, une vision (ça y est, je suis chaud), ça s’effondre parce que ce n’est pas justifié.

Maintenant, la dérive de ces temps modernes, c’est que l’on va outrancer (oui, oui, ça existe) dans la justification, on va passer plus de temps à expliquer l’intérêt d’une oeuvre, qu’à la créer en tant que telle. Pour conclure, j’avais trouvé des discussions intéressantes sur l’art moderne dans le livre de Siri Hustvedt, avec le personnage très controversé de Teddy Giles, qui profite à fond d’un système médiatico-artistique dans lequel ses happenings malsains sont, au premier degré, des provocations vulgaires ou dangereuses, mais que lui transforme, par son discours, en des « transgressions de l’ordre établi » ou que sais-je.

Imagination à sec, ou le syndrôme de l’aventurier en pantoufles

Je n’ai pas vraiment de problèmes d’imagination sur les billets de ce blog, beaucoup plus un problème de temps. Mon problème d’imagination est autre : je suis à sec. Je ne parle pas du cubi de vin dans la cuisine (même s’il est effectivement à sec), mais de ma bibliothèque. Quelques 1 200 livres (beaucoup de poches), et l’impression d’avoir tout lu. Certes, il reste des zones non découvertes, mais depuis des années que je vois les titres, je ne suis pas sûr d’avoir envie d’investiguer plus avant.
En bref, j’ai besoin d’aide.
Si des lecteurs/euses peuvent me donner des idées de livres, et donc d’auteurs, je suis fort partant, et serai reconnaissant (n’attendez pas un chèque, tout de même).
Voici le cahier des charges (qui, comme tout cahier des charges, n’est pas rédigé pour être totalement respecté) :

  • Je lis à 95% des romans.
  • Je suis un aventurier frileux, donc je découvre peu, et quand il y a un auteur que j’aime bien, j’ai tendance à l’épuiser. J’ai donc besoin qu’on me pousse dans la jungle des auteurs que je ne connais pas, en me disant « Vas-y gars, voilà une machette, marche vers l’est, le trésor est au bout ».
  • Même si ce que j’ai déjà lu (et aimé) n’est pas forcément prédictif de ce que j’aimerai, c’est toujours mieux d’avoir un historique des cours boursiers passés. Donc j’aime bien les auteurs américains des années 40-60 (John Steinbeck, les auteurs noirs comme Dashiell Hammett, Mickey Spillane), voire avant les années 40 (Joseph Conrad), ou après (Richard Brautigan, l’écrivain dont le style a donné le ton à mon premier – et unique – roman, et l’inévitable Jack Kérouac), les auteurs français récents (mes jeunots du roman noir : Fred Vargas, Tonino Benacquista ; les auteurs à la mode comme Anna Gavalda, Eric Holder, mais pas trop à la mode – pas Vincent Ravalec, et sans l’avoir lu, j’ai une prévention contre Frédéric Beigbeder. J’aime bien Amélie Nothomb. J’avais beaucoup aimé Philippe Djian, mais depuis plusieurs années, je n’y arrive plus.) Bon, il y a mes méditerranéens (Andrea Camilleri, Jean-Claude Izzo, Manuel Vazquez-Montalban, et ce sublime poète-penseur-humain d’Erri De Luca), évidemment. Dans les anglais, David Lodge ne m’a quasiment jamais déçu. Pas plus que Paul Auster, chez les américains. J’aime beaucoup l’hermétisme encyclopédique, les constructions vertigineuses, de Jorge-Luis Borges. Et puis, en vrac, la poésie terrienne et rude de Jean Giono, les romans au langage décalé de Raymond Queneau, l’écriture classique, mais très humaine, de Jules Romains (j’ai lu deux fois les 27 romans des Hommes de bonne volonté), et puis, sans originalité, mais avec stabilité, toute l’oeuvre de William Shakespeare.
  • Dans les auteurs présents dans ma liste de cadeaux, donc des auteurs que je n’ai pas encore lus, mais que j’aimerais tester, il y a Donald Westlake, Nick Hornby, Jean Echenoz, Christian Oster, Maxence Fermine, Paco Ignacio Taibo II, Don DeLillo, Arto Paasilina, Leslie Kaplan.

Bon, comme cela, ça fait riche, on peut se demander pourquoi j’ai besoin de nouveaux noms, mais moi, je sais qu’une fois que la bise sera venue, je regretterai mon manque d’épargne bibliophile. Et puis s’il y a quelques bonnes âmes qui daignent se fendre d’une recommandation, d’un coup de coeur, d’une descente en flammes, je suis preneur.

Livre lu : Vladimir Nabokov – Détails d’un coucher de soleil

De Nabokov, je n’avais lu que Lolita (dont Stanley Kubrick a fait un film étonnant, avec un Peter Sellers (le personnage de Clare Quilty) hors norme), et La défense Loujine, qui a quelques traits de ressemblance avec Le joueur d’échecs, de Zweig.
Ici, il s’agit de nouvelles, écrites en russe, puis traduites quand Nabokov a acquis sa célébrité. Publiées entre 1924 et 1931, elles portent le sceau d’une période où les Russes sont souvent des émigrés pauvres, parlant plus allemand que russe, et vivant à Berlin ou ailleurs, portant « le deuil de la Russie ».
Je m’attendais à la froideur chirurgicale de Lolita, une intellectualisation du propos, voire une succession de masques, et je suis tombé sur une oeuvre très poétique, et sincère.
Les nouvelles mettant en jeu des enfants sont, comment dire…, puissamment nostalgiques. Il y a aussi des nouvelles portant sur le deuil, ou l’exil, mais l’écriture n’en est pas déprimante, on perçoit une forme de résignation tranquille chez la plupart des personnages, qui confine presque à la sagesse. Et les descriptions de Nabokov aident à s’abstraire de cette réalité par trop déprimante. Et puis, surgissant tout-à-coup, une image, un reflet, qui illuminent la nouvelle.
Sans parler des joyeuses surprises, comme cette nouvelle, intitulée L’orage, qui met le narrateur aux prises avec le prophète Elie, tombé de son char.
Il ne m’a fallu qu’un artifice, pour profiter pleinement de cet ouvrage : le lire en alternance avec un polar. En effet, suivant l’heure du jour (petit matin, ou soir déclinant), je n’étais pas forcément dans le bon état d’esprit, et les nouvelles ont ceci de contraignant qu’on ne peut pas les lire à la suite : il faut se ménager des pauses entre chaque récit. J’avais donc Mygale, de Thierry Jonquet, qui m’a servi de trou normand durant ma lecture (commentaire à venir).

Livre lu : Harlan Coben – Une chance de trop – … et une petite synthèse du polar en passant

Sur les conseils d’une collègue, j’ai lu un Harlan Coben, celui qui s’intitule Une chance de trop (Pocket, n° 12 484). L’histoire est relativement prenante, elle contient son lot de personnages et de désaxés, mais ce n’est pas ça. Oui, je suis rentré dans l’histoire, oui, je voulais savoir comment cela finirait, non, je n’ai rien deviné, ce n’est rien de tout cela qui me fait rendre un jugement mitigé, c’est juste qu’un polar ne doit pas être qu’un polar, il doit être habité. Derrière ce terme pompeux, que je récuse, mais bon, je ne vais pas revenir en arrière, je ne connais pas la touche tippex, il y a simplement le fait que, selon moi, le polar n’est jamais qu’un prétexte à exprimer un style, un contenant (canon de la forme du polar) qui héberge un contenu (le style), d’où le terme habité, vous voyez, ça servait à rien de tippexer, je retombe sur mes pattes.
Tous les auteurs que j’apprécient font plus que raconter une histoire, ils mettent en scène des personnages, des dialogues souvent déconnants, avec un humour féroce ou amusé. En bref, ils ont des choses à dire. C’est pour cela que, sans l’avoir lu, je ne pense pas que je lirais Da Vinci Code : je pressens trop la belle mécanique narrative sans style, le roman préformaté pour être en tête des ventes, un truc qui ne suinte pas, ne pue pas, et n’a même pas de parfum agréable, sinon celui, très discret, que sais-je, du vetiver. Allons-y dans la liste des noms qui me plaisent, car ils écrivent plus que des polars :

Livre lu : Milan Kundera – L’ignorance

Je lisais Kundera quand j’avais 20 ans, ça me donnait une pose d’intello, et je ne me rendais pas compte que, dans ma quête d’originalité, j’étais identique aux autres. Quelques 15 ans plus tard (je ne compte pas les poussières), je m’y suis remis, pour des prétextes bassement matérialistes. Dois-je l’avouer ? Le livre, dans la belle collection blanche de Gallimard, était à 2 euros sur l’étalage d’un bouquiniste. Avec un Harlan Coben en poche, pour l’équilibre, et « Mon ptit monsieur, les 3 c’est 5 euros ». Las, je n’ai pas trouvé de troisième qui m’agrée (de canard).
Dès les premières pages, j’ai retrouvé cette densité de réflexion qui rappelle un Paul Valery, cet enchaînement de pensées qui fait que, pour un temps, on se sent intelligent. De l’histoire, je retiendrai peu. Je suis peu sensible aux histoires de déracinés, et aux distinctions entre heimweh et nostalgia. Et puis il me faut des choses positives, comment il dit, déjà, Laurent Voulzy ? Ah, oui, « On veut la mer, les palmiers, Ivanhoé sur son cheval, on est une bande d’imbéciles idéal » (Idéal simplifié)
Mais je retiens deux passages :

« Toutes les prévisions se trompent, c’est l’une des rares certitudes qui a été donnée à l’homme. Mais si elles se trompent, elles disent vrai sur ceux qui les énoncent, non pas sur leur avenir mais sur leur temps présent. »
Milan Kundera, L’ignorance, Gallimard, p. 18.

« Les Français, tu sais, ils n’ont pas besoin d’expérience. Les jugements, chez eux, précèdent l’expérience. Quand nous sommes arrivés là-bas, ils n’avaient pas besoin d’informations. . Ils étaient déjà bien informés que le stalinisme est un mal et que l’émigration est une tragédie. Ils ne s’intéresseraient pas à ce que nous pensions, ils s’intéressaient à nous en tant que preuves vivantes de qu’ils pensaient, eux. C’est pourquoi ils étaient généreux envers nous et fiers de l’être. Quand, un jour, le communisme s’est écroulé, ils m’ont regardée fixement, d’un regard examinateur. Et alors, quelque chose s’est gâté. Je ne me suis pas comportée comme ils s’y attendaient. »
Milan Kundera, L’ignorance, Gallimard, p. 157.

Rapport d’étape

You may write me down in history
With your bitter twisted lies
You may trod me down in the very dirt
And still like the dust I’ll rise
Does my happiness upset you
Why are you best with gloom
Cause I laugh like I’ve got an oil well
Pumpin’ in my living room

So you may shoot me with your words
You may cut me with your eyes
And I’ll rise
I’ll rise
I’ll rise
Out of the shacks of history’s shame
Up from a past rooted in pain
I’ll rise
I’ll rise
I’ll rise

Now did you want to see me broken
Bowed head and lowered eyes
Shoulders fallen down like tear drops
Weakened by my soulful cries

Does my confidence upset you
Don’t you take it awful hard
Cause I walk like I’ve got a diamond mine
Breakin up in my front yard

So you may shoot me with your words
You may cut me with your eyes
And I’ll rise
I’ll rise
I’ll rise
Out of the shacks of history’s shame
Up from a past rooted in pain
I’ll rise
I’ll rise
I’ll rise

So you may write me down in history
With your bitter twisted lies
You may trod me down in the very dirt
And still like the dust I’ll rise

Does my happiness upset you
Why are you best with gloom
Cause I laugh like I’ve got a goldmine
Diggin’ up in my living room

Now you may shoot me with your words
You may cut me with your eyes
And I’ll rise
I’ll rise
I’ll rise
Out of the shacks of history’s shame
Up from a past rooted in pain
I’ll rise
I’ll rise
I’ll rise

Ce sont les paroles de la chanson I’ll rise, de Ben Harper. En août 2001, alors que mon fiston avait 1 an et demi, et que je traduisais mon premier manuel de finance américain de 8h du matin à 1h du matin tous les jours, j’ai envoyé ce message une nuit, avec ces paroles. Cela signifiait, au premier degré, que j’avais terminé ma traduction, en envoyant le dernier chapitre par mail. Cela signifiait, au second degré, que je n’avais pas été détruit, ou diminué, par ce travail, mais bien au contraire, que j’en étais sorti renforcé dans mes certitudes.
Aussi, au moment où je viens d’envoyer le dernier et ultime chapitre du manuel que je traduis, je réitère.

Now you may shoot me with your words
You may cut me with your eyes
And I’ll rise
I’ll rise
I’ll rise

Livre lu : Rudyard Kipling – Puck, lutin de la colline

Rudyard Kipling va évidemment bien au-delà du Livre de la Jungle (qu’il faut d’ailleurs lire, car autant le dessin animé de Disney est fort réjouissant, autant le livre a cette poésie âpre de l’original). J’ai beaucoup aimé L’homme qui voulut être roi (qui a donné un superbe film de John Huston, avec Sean Connery dans le rôle titre), Kim, ainsi que les livres de nouvelles comme Les bâtisseurs de pont. C’est Jorge Luis Borges, un autre de mes auteurs favoris, qui justifiait un de ses livres de nouvelles, en disant : « ce qu’un jeune homme brillant (Kipling) avait pu faire, un vieillard ayant du métier pouvait essayer de le refaire. »
Je viens donc de lire un livre très intéressant de Kipling, car il venait de rentrer en Angleterre, et la question de ses admirateurs était : loin de l’Inde, que pourra-t-il produire ? Et Kipling de se refaire, ou plutôt de continuer à faire du Kipling, mais dans un autre environnement. Cela donne Puck, lutin de la colline (10/18 n°1367), qui fait vivre à deux enfants quelques épisodes de l’histoire de l’Angleterre. C’est superbe. La référence à Shakespeare est évidente, mais ces histoires de Puck m’ont aussi fait penser à Hugo Pratt, quand Corto Maltese se retrouve chez Les Celtiques. La partie sur les chevaliers, puis sur le juif qui retrouve le trésor, évoquait pour moi Ivanhoé, et quand Kipling décrit ces deux jeunes soldats romains qui gardaient le mur du nord, en Ecosse, contre les barbares, j’y ai retrouvé une similitude avec Spartacus, d’Arthur Koestler (superbe film de Stanley Kubrick).
Le rythme du livre, en courts chapitres, avec des chansons poétiques intercalées, donne vraiment envie de le lire en anglais (et de relire Le songe d’une nuit d’été dans le texte, bien sûr).

Livre lu : Douglas Kennedy – L’homme qui voulait vivre sa vie

Je suis toujours sans réponse, quand on me demande « que veux-tu pour Noël / ton anniversaire ? » (oui, je fais partie d’une famille où cela se pratique encore, même à un grand âge comme le mien). Aussi, il y a quelques années, j’ai pris le renne du Père Noël par les cornes, et je me suis fondé sur l’excellent guide Fnac 10 ans de littérature[s] en 200 livres (lui-même m’ayant été offert en cadeau). Ces guides Fnac (à l’instar de celui sur les disques de jazz) sont très bien faits, car ils donnent notamment des correspondances, au sens baudelairien du terme : « si vous avez aimé ce livre/disque, vous aimerez aussi … »
Je me suis donc constitué une liste, par correspondances successives, de « nouveaux livres à lire / cadeaux à demander ». Douglas Kennedy en faisait partie.
Je n’ai pas vraiment pu décoller de ce roman, que j’ai lu très vite. Très rapidement, je me suis senti happé par le style, qui est pourtant assez fluide, et par l’histoire, qui commence par un désenchantement, un homme qui a le sentiment de vivre à côté de sa vie. A propos du style, je me suis dit : « y a pas à dire, ces américains savent écrire de manière rapide et sans détours ». Cela m’a rappelé les deux John Grisham que j’ai lus : The Firm, et The Street Lawyer. Mais dans les romans américains, on passe vite du style efficace à la « soupe » populaire. La distinction est subtile, et je me permets de citer avec délectation Douglas Kennedy lui-même, ou plutôt le narrateur de son roman :

Dans la salle d’attente de la gare de New London, j’ai soufflé une demi-heure en essayant de me plonger dans le roman – de gare, justement – que j’avais pris avec moi. L’habituelle salade à la Tom Clancy, Jack Ryan sauvant les Etats-Unis d’une poignée d’islamistes fanatisés qui menaçaient de balancer une bombe atomique sur Cleveland. Il y avait une scène dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche, avec le Président déclarant au héros : « La nation compte sur vous, Jack » ; une autre où Ryan annonçait à sa femme « La nation compte sur moi, chérie » ; une autre où le même Ryan affirmait à l’un de ses coéquipiers : « la nation compte sur nous, Bob. » Ce Clancy n’est pas un écrivain, c’est une sous-direction de la CIA à lui tout seul.

Douglas Kennedy, L’homme qui voulait vivre sa vie, Pocket, n° 10571, p. 251-252.

L’histoire est bien rythmée, les personnages sont en même temps plausibles et relativement imprévisibles, bref, quelques jours de détente. De surcroît, sans avoir l’air d’y toucher, l’auteur distille quelques idées sur la vie américaine (la californication, un équivalent outré de nos BoBos) ou la photographie. J’ai bien aimé par exemple :

Une bonne photo, c’est toujours un accident. […] On peut passer des heures à attendre « la » photo, pour finir par constater que le moment attendu ne s’est pas produit, mais par découvrir aussi qu’en déclenchant l’appareil pour tuer le temps on a obtenu quelques prises vibrant d’une spontanéité qui manquera toujours aux compositions les plus léchées. Règle numéro un de cet art : on ne choisit pas le bon moment, on tombe dessus, en priant le ciel d’avoir alors le doigt sur le déclencheur.

Douglas Kennedy, L’homme qui voulait vivre sa vie, Pocket, n° 10571, p. 129-130.

Bon, je mettrais bien un boitier numérique Nikon dans ma liste de cadeaux d’anniversaire (merci à Yann pour l’idée de changer le boitier, puisque j’ai déjà les objectifs Nikon), mais il va falloir faire un achat groupé… N’empêche, la phrase du commentaire (« Il bénéficie d’ajustements qui aideront les photographes à saisir l’instant décisif dès qu’il se présente. ») entre en correspondance certaine avec le paragraphe de Douglas Kennedy.
Allez, je retourne corriger mes copies, ça me fera des sous.

Zephirum

La première fois que j’entendis parler du zephirum (le zéro), c’était dans La nuit des enfants-rois, de Bernard Lenteric, où un très jeune garçon prodige étonnait un adulte en remarquant que (je cite de mémoire) « de tous les chiffres, seul le zéro gardait la même signification quelle que soit sa place dans le nombre. » J’y avais souvent repensé sans, je l’avoue, arriver vraiment à comprendre.
Puis, dans un roman de Jean d’Ormesson que je lisais (Histoire du juif errant, je crois), un personnage arabe dessine dans le sable un petit cercle, en disant que ce zephir est la plus grande invention de tous les temps.
Puis, dans Le théorème du perroquet, déjà mentionné en fin de ce billet, nouvelle mention des chiffres arabes, sans insistance particulière sur le rôle – et la spécificité – du zéro. Donc, entre La nuit des enfants-rois, que j’ai dû lire vers 1985, et Le théorème du perroquet (lu pour la première fois en 2003), 18 années d’incompréhension, sauvées depuis hier par la lecture d’un ouvrage de 1202. Léonard de Pise nous le dit, et c’est pour moi la deuxième révolution des chiffres arabes :

« Ainsi, si c’est le nombre cinq cents que vous souhaitez écrire, en première et en deuxième place, vous inscrirez le zephir, en en troisième place, le chiffre cinq, de cette manière : 500 ; et ainsi vous pourrez écrire une ou plusieurs centaines avec deux zephirs. »
(traduction par mes soins depuis le livre en anglais, p. 18).

Ainsi, de même que le blanc n’est pas une couleur, de même que notre écriture se compose de 26 lettres et de l’espace, de la même manière, notre « alphabet mathématique » se compose de 9 chiffres et d’un espace, communément appelé Zéro. Un 1 à la place des unités signifie « un ». A la place des dizaines, il signifie « dix », « cent » a la place des centaines, et ainsi de suite. Il en va de même pour les 9 chiffres, en revanche, quelle que soit sa place, un 0 signifie toujours « il n’y a rien ici ».

Le zéro, c’est le vide à côté de l’arc-en-ciel, celui qui, par sa non-existence, donne sa stature à l’existant.

Cela me fait immanquablement penser à La disparition, de Georges Perec, que je vais essayer de décrire dans le style, et selon la contrainte, de l’auteur :

un roman où, sur vingt-six signifiants, tous sont là sauf un, l’absolu. Absolu, non, mais important, car l’individu (composant pourtant moult mots) fut banni du discours. Imaginons l’abstraction du Z, ou l’abolition du K dans un roman : coton, mais pas surhumain, car la proportion du discours français où Z apparaît (ou K) vaut un minimum. Mais l’individu abstrait ici fut plus courant qu’un K, plus primordial, surtout pour un continuum bâti sans lui. L’amputation du discours signifiait l’aboli par omission, lui dont la disparition occupait un quatuor d’individus durant tout l’opus.

A plus.

Histoire de la finance – la révolution des chiffres arabes

Je travaille sur deux livres actuellement, il ne s’agit pas de ceux que j’écris (ma traduction, et mon Grand Projet), mais de deux livres d’histoire de la finance que j’ai achetés récemment :

Ce sont deux livres qui traitent de l’histoire de la finance, soit sous l’angle d’une impressionnante somme chronologique, analysée et commentée avec intelligence, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours (Belze et Spieser), soit en prenant l’exemple d’un manuel de mathématiques (mais aussi de commerce) du XIIIème siècle sans aucune équation (la traduction du manuel de Fibonacci). Je me régale, car cela comble mon inculture encyclopédique. Je découvre quantité de choses, aussi je partage mon étonnement.

La découverte du jour porte plutôt sur le Fibonacci (je me réserve, pour la suite, de parler du Code d’Hammourabi dans le Belze-Spieser), précisément sur l’avènement des « chiffres arabes » en Europe. C’est Fibonacci qui a tout fait en 1202, si, si. Ces chiffres étaient anciens, puisque en fin de mon billet, je citais Brahmagupta au VIème siècle après JC. Fibonacci n’a donc pas inventé ces chiffres, mais il en a popularisé l’usage avec un manuel qui m’a l’air extrêmement clair et pédagogique.

Empruntons la De Lorean de Marty McFly et opérons un Retour vers le Futur.
Nous sommes au XIIIème siècle, et depuis la Rome antique, on compte en chiffres romains. Ce n’est pas le nirvana, pour deux raisons détaillées ci-dessous :

  • C’est super fastidieux à écrire. Même s’il y a un ordre logique (les chiffres des centaines arrivent avant les chiffres des dizaines, eux-mêmes passant devant les chiffres des unités), il faut avoir une plume bien taillée pour écrire huit cent quatre-vingt sept : en chiffres romains, cela nécessite DCCCLXXXVII = 11 caractères. Vous me direz, en lettres, cela nécessitait 27 signes (espaces et tiret inclus). En chiffres arabes, 3 caractères : 887. Je ne vais pas en dériver une loi absolue, mais pour chaque chiffre arabe (unités, dizaines, centaines, milliers, etc.) il faut en moyenne 2 à 3 chiffres romains. 4212 nécessite MMMMCCXII = 9 caractères. Que dire de 763 987 238…
  • Ces chiffres arabes ont permis de gagner du temps, car auparavant, il y avait deux mondes distincts : celui de l’écriture des nombres (en chiffres romains) et celui des calculs (réalisés avec un boulier). Pour faire XIX plus XLIII, il fallait « introduire » ces valeurs dans un boulier, calculer la somme, puis la retranscrire en chiffres romains (soit LXII). Fibonacci arrive, et hop, ce qu’il a appris des Arabes (qui l’ont eux-mêmes appris des Indiens), ce n’est pas seulement un système de codage plus efficace : cela vient aussi avec une boite à outils d’algorithmes, c’est-à-dire de manipulations de ces chiffres pour réaliser toutes sortes d’opérations. Exit le boulier : le chiffre est devenu matière malléable, sur laquelle on peut directement travailler. On pose une addition, on retient 2, qu’on rajoute aux dizaines, ou on calcule le reste d’une division sur un coin de table : chapeau, Fibo !

Je cherche une analogie en informatique, et la trouve approximativement: aux beaux temps de l’Intelligence artificielle et des systèmes experts (toute ma jeunesse), on opposait l’informatique procédurale (un programme est constitué d’une part d’un listing d’instructions, figées dans la pierre, qui sont censées réaliser des opérations, et d’autre part, de variables mouvantes, qui prennent différentes valeurs, dynamiquement) et les langages d’intelligence artificielle où il n’y avait plus, ni linéarité de l’algorithme (Exit le if… then… else…), ni variables en tant que telles: tout le programme devenait variable…

Je sens que vous ne suivez déjà plus, je vous parlerai donc une autre fois du Zéphir, cette absence qui a une valeur.

Livre lu : Stanislas Lem – Contes inoxydables

J’ai mis à profit ces vacances pour finir de lire les Contes inoxydables de Stanislas Lem. Cet auteur polonais serait toujours un inconnu pour moi, si je n’avais pas aimé le film Solaris (2002) de Steven Soderbergh. En effet, ce film est un avatar du Solaris (1973) d’Andreï Tartovski, film lui-même tiré du roman du même nom de Stanislas Lem.
Je m’attendais donc chez cet auteur à l’ambiance de Solaris-le-film : une forme de mysticisme, des jeux de miroir entre personnages, un grande froideur aussi. Et je suis tombé sur un recueil de nouvelles extrêmement ludiques, certes, c’est de la science-fiction, mais une science-fiction poétique, jouant constamment sur les mots (un sénéchal-ferrant, Automathieu, les trois électribuns…). Je plains – et j’admire – le traducteur, qui a dû retranscrire en français la frénésie de jeux de mots qui existait, je le suppose, dans le roman original en polonais.
C’est un mélange de Ray Bradbury (pour la poésie), Isaac Asimov (notamment pour le côté « robots ») et Douglas Adams (pour la folie imaginative), ce dernier étant le génial auteur du guide galactique (autrefois appelé le Guide du routard galactique).
Je n’ai pas de citation en particulier, mais une impression d’ensemble : je trouve sympathique que dans ce recueil de 11 nouvelles, on ait en même temps une explication alternative du Big Bang (« La fuite des nébuleuses »), donc le commencement, et une démonstration du ridicule de l’Univers (« Le roi Globares et les sages »), donc la fin. J’aurais bien dit « l’alpha et l’omega », mais ces temps-ci, on parle un peu trop de religion…

Citation – Le risque et le temps

J’aime beaucoup les écrits de Paul Valéry, mais je dois confesser que certaines pensées me dépassent. Le matin, après la douche et deux cafés, bien concentré et alerte dans mon métro matutinal, je capte beaucoup de choses, et je me dis « Ce Valéry, c’est un cador ». Le soir, après des heures passées dans mon bureau, à supporter des collègues à l’humeur volatile, des flots d’e-mails, et des amphis d’étudiants – la crème de la crème, mais il y en a certaines qui ont tourné – bref, dans mon métro vespéral, j’ai plus de mal à appréhender la profondeur des raisonnements du génial penseur.
Je viens de finir un livre commencé il y a… 9 mois, abandonné, repris, ça ne fait pas trop de mal, puisque c’est une collection de différents écrits (articles, lettres, conférences) de Paul Valéry. Intitulé Variété 1 et 2 (Idées, Gallimard, n° 394), l’ouvrage commence par cette fameuse phrase (issue d’une lettre écrite en 1919) :

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.

Au fil des pages et du rythme des rails, j’ai glané quelques passages à couleur financière (enfin, c’est moi qui trouve une résonance financière à ces passages) :

Nous espérons vaguement, nous redoutons précisément ; nos craintes sont infiniment plus précises que nos espérances.
p. 31.

Comment ne pas penser au couple espérance – variance, où la variance, c’est la fluctuation que l’on redoute ? 😉
Dans le même esprit :

Le mesurable a conquis presque toute la science et en a discrédité toutes les parties où il n’a pas pu s’introduire. La pratique presque tout entière lui est soumise. La vie, déjà à demi asservie, circonscrite ou alignée ou assujettie, se défend difficilement contre les horaires, les statistiques, les mensurations et les précisions quantitatives, dont le développement en réduit de plus en plus la diversité, en diminue l’incertitude, en améliore le fonctionnement d’ensemble, en rend le cours plus sûr, plus long, plus machinal.
p. 159.

En parlant d’Henri Beyle, c’est-à-dire de Stendhal :

Il avait remarqué que ces hommes importants, si nécessairement associés à la bonne marche des affaires, sont nuls et muets devant l’imprévu. Un Etat qui n’a pas quelques improvisateurs en réserve est un Etat sans nerfs. Tout ce qui marche vite le menace. Ce qui tombe des nues l’anéantit.
p. 193.

Ce « tout mesurable » m’inquiète. J’y vois un dessèchement des facultés d’imagination et d’improvisation, et une forme de religion aveugle vis-à-vis des machines.

Livre lu : John Steinbeck – Les naufragés de l’autocar

John Steinbeck est un vieil ami. Je n’en pas lu autant que j’ai lu de Giono ou Djian, mais je tiens John Steinbeck pour le plus grand écrivain américain du XXème siècle (oui, devant Richard Brautigan, oui, devant Jack Kerouac).
Le livre que je viens de (re)lire s’appelle Les naufragés de l’autocar, et étant donné que j’ai lu la majorité de mes Steinbeck avant de démarrer ce blog, je profite de cette critique pour faire une taxonomie rapide de l’auteur et de l’oeuvre.
Les naufragés de l’autocar est – je suppose – une oeuvre mineure de Steinbeck, mais ce n’est pas pour autant une oeuvre négligeable, loin de là. C’est amusant, parce que dans ma typologie des oeuvres de Steinbeck, je ne serais pas sûr de pouvoir loger facilement ce livre-là.
Steinbeck est connu pour les Raisins de la colère, que je classerai dans ses romans politiques, avec En un combat douteux. Une variante plus soft sur ce thème en sera Des souris et des hommes, qui est aussi un très beau film de Gary Sinise avec John Malkovich.

Il y a une autre veine, aussi chère à mon coeur, qui est la veine humoristico-tendre de Tortilla flat, Rue de la sardine et Tendre jeudi. S’il prenait la fantaisie à quelqu’un (au hasard parmi nous 😉 ) de croiser En un combat douteux et Tendre jeudi, je pense que toute la personnalité de Steinbeck serait révélée :

  • un étonnant observateur des personnes, mais aussi des paysages et des situations
  • un ardent défenseur de la cause humaine (ça sonne mal, je sais, mais il est tard), on va dire un ardent croyant en l’homme (c’est pas mieux, mais je fais ce que je peux)
  • un vivant ô combien vivant, actif et énergique, brûlant d’un idéal. Les premiers paragraphes de Travels with Charley sont marquants en ce sens : Steinbeck se positionne comme un éternel vagabond (« once a bum, always a bum ») prêt à bondir dès qu’un navire siffle son départ.

Une troisième catégorie de romans pourrait être « romans de la terre », dans lesquels je compterais La grande vallée, Au dieu inconnu et A l’est d’eden, le dernier étant de loin le plus âpre, le plus biblique (Caïn et Abel ne sont pas loin). J’avoue que le film m’a moins frappé, mais c’est peut-être une histoire de génération (quoique, j’aime bien James Dean par ailleurs). Autant A l’est d’eden est clairement biblique et américain, avec la Faute et le Pardon, autant Au dieu inconnu m’a fait penser à Colline, de Giono, avec cette nature animiste et rebelle.

Nous abordons maintenant les romans inclassables, ou multitrophes, dont Les naufragés de l’autocar.

  • La perle et Le poney rouge : je n’accroche pas, ce sont des romans pour enfants mais finalement destinés aux adultes, des allégories simples et finalement déprimantes ;
  • La coupe d’or : un roman historique, le premier livre de Steinbeck, l’histoire d’un homme (typique de Steinbeck) qui ne s’arrête pas aux frontières du raisonnable.

Il me reste trois romans / récits que j’ai gardés pour la fin. A eux trois, ils décrivent l’Amérique de Steinbeck, celle qui, sans forfanterie, me fait rêver.

  • Une saison amère est un des romans pour lequel j’ai une secrète préférence, ce ne sont pas les lumières amusées de Tortilla Flat, ni la grandeur de En un combat douteux, il s’agit d’un homme, épicier, qui décide de devenir riche, d’une manière directe, non pas brutale, mais pas loin, dans les limites de sa morale pragmatique, et le lecteur est d’accord pour le suivre.
  • Les naufragés de l’autocar représente une autre incursion dans l’amérique mythique, celle des années 50, mais je trouve ce roman toujours d’actualité. Les situations sont intemporelles, les personnages sont permanents. Je cite juste un exemple mais il y en a des centaines :
  • M. Pritchard usait d’une stratégie bien établie dans ses rapports avec les gens. Il n’oubliait jamais le nom d’un homme plus riche ou plus puissant que lui, mais il oubliait régulièrement le nom d’un inférieur. Il avait découvert que d’amener un homme à décliner son nom suffisait pour le placer dans une position légèrement désavantageuse.
    John Steinbeck, Les naufragés de l’autocar, Folio n° 861, p. 183.

  • Travels with Charley est, à ma connaissance, la dernière oeuvre de Steinbeck. Atteignant la soixantaine, il décide de partir seul (enfin, avec Charley, son grand caniche) en pickup pour « redécouvrir l’Amérique ». Un pionnier, je vous dis, un vrai. Le résultat est un récit forcément daté, mais une vraie bonne tranche de vie.

Voilà ma contribution, bien humblement.