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Citation – police de caractère

J’ai terminé Les naufragés de l’autocar (Steinbeck) et commencé Les choses de la vie, de Paul Guimard. Je trouve cela bien écrit, je me demande si ce n’est pas un style « quadra désenchanté » qui était typique de ces années (fin des années 60), j’approfondirai à l’occasion.
Bon, le passage qui me plaît :

Sérieusement, dira Mortreux, c’est une question de volonté.
C’est son mot favori. Il construit sa vie sur l’exercice patient de volontés mineures, ce qui ne lui laisse guère le temps d’avoir du caractère.
Paul Guimard, Les choses de la vie, Folio n° 315, p. 31.

Et toc.

Réflexions – Traduttore traditore

Je suis en train de travailler sur la traduction d’un manuel de finance américain et cela m’inspire quelques réflexions et réminiscences. Dans la précédente édition, j’avais conclu la préface des traducteurs-adaptateurs par les mots suivants :

Brealey et Myers concluent leur ouvrage en citant Mark Twain. Nous citerons l’académicien Edmond Jaloux, en espérant le contredire : Les traductions sont comme les femmes : quand elles sont belles, elles ne sont pas fidèles ; quand elles sont fidèles, elles ne sont pas belles.

Je me rends compte de la vanité de mon propos (« en espérant le faire mentir »).

  • D’abord parce qu’un ouvrage de finance, aussi réputé soit-il, ce n’est jamais de la grande littérature.
  • Ensuite parce que, de la même manière que Vladimir Volkoff dit dans L’interrogatoire (Livre de Poche n° 6642, p. 221) que à la sortie de la machine, on trouve une mixture de jus d’interrogateur et de jus d’interrogé : cela s’appelle les aveux », une traduction demande autant de transpiration aux traducteurs qu’elle en a demandé aux auteurs. Mais si on améliore le texte en traduisant, le lecteur dira « ah, ces auteurs américains, qu’est-ce qu’ils sont clairs et pédagogiques ! » et si l’on traduit scrupuleusement un texte confus, le lecteur dira « ah, que ces traducteurs ont dénaturé la pensée claire des auteurs américains ».
  • Enfin, parce que tout est une question de goût personnel. Si Edmond Jaloux était encore de ce monde, je lui demanderais « définissez ce que vous entendez par traduction fidèle (voire traduction belle) »

En termes de goût, voici quelques réactions personnelles sur des traductions :

  • Dans Blade runner, au moment où Deckard apprend qu’il doit aller éliminer Rachel, l’inspecteur Gaff dit « Too bad she won’t live ! But then again, who does ? », phrase éminement métaphysique selon moi (Dommage qu’elle ne vive pas plus ! Mais finalement, qui parmi nous prétendrait vivre ?), qui a été traduite par le plat « Dommage qu’elle doive mourir. Mais qui n’en est pas là… » (Je sais, je sais, les contraintes des sous-titres sont drastiques, mais j’ai le droit d’exprimer mon esthétique).
  • Dans Zen and the art of motorcycle maintenance, Robert Pirsig dit (je cite de mémoire) In a TV series, the scientist that mutters « the project is a failure, we have discovered nothing » is mostly suffering from a bad scriptwriter est devenu, dans Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes le scientifique qui dit « ce projet est un échec, nous n’avons rien trouvé » n’est pas crédible.
  • Je me souviens aussi d’un autre passage, que je trouve taoïste, ou bouddhiste zen, que la traduction française a aplati, ou ignoré. Le jeune narrateur se retrouve en Corée ou en Chine, à apprendre l’anglais à des pêcheurs locaux, tandis que ceux-ci lui enseignent leur langue. Au cours d’un pique-nique avec eux, il dit « c’est quand même étonnant que, rien qu’avec 26 lettres, on puisse exprimer toutes les choses ». Les pêcheurs aquiescent de la tête, et disent « Non ». Le narrateur pense avoir mal compris, il reformule une phrase plus longue, plus détaillée, et obtient la même réponse : un assentiment de la tête ; le mot « Non ».

Des limites du langage. Cela me fait sourire. Je retourne à ma traduction.

Citation – Mystique de l’actionnaire

Je suis dans Les naufragés de l’autocar, de Steinbeck, et un passage m’a amusé :

M. Pritchard avait besoin de péchés. Il n’y en avait aucun dans sa vie d’homme d’affaires, car dans ce secteur-là, les cruautés étaient étiquetées et classées sous la rubrique nécessité et responsabilité envers les actionnaires. M. Pritchard avait besoin de péchés personnels et de repentir personnel.
in John Steinbeck, Les naufragés de l’autocar, Folio n°861, p. 254.

Cela m’amuse parce que ces pauvres actionnaires – entité ô combien abstraite, mouvante, et difficilement appréhendable – on leur en fait voir des vertes et des pas mûres, ils sont d’autant plus menaçants qu’ils sont absents du tableau. Mais ce n’est pas vraiment mon propos, je ne souhaite pas défendre ici les actionnaires, ou les condamner, on en reparlera. Ce qui m’intéresse plus, c’est ce fameux intérêt des actionnaires, qui est brandi à tout propos, pour justifier tout et son contraire en terme de décisions stratégiques. Ce n’est pas vraiment une incantation, c’est plutôt une scie ressassée à tel point qu’elle en perd son sens. Mais cela sent à chaque fois la patate chaude qu’on se repasse : « je l’ai fait dans l’intérêt des actionnaires (qui n’en demandaient probablement pas tant), donc je ne suis plus responsable de mes actes, ou de mon éthique. »
Je vais me faire des amis, c’est parfait.

Livre lu : Siri Hustvedt – Tout ce que j’aimais

(Billet rédigé le 20 janvier sur ma version alpha de blog sous blogspot, puis migré ici)
Je viens de finir de lire Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt. C’était le premier que je lisais, et en ce qui me concerne, le dernier avant quelque temps. J’ai souffert, et je lorgnais sur Les naufragés de l’autocar de Steinbeck, qui consisterait en ma récompense si j’arrivais à finir ce roman. Revenons à Siri Hustvedt. Elle est écrivain, et je n’aurais rien lu d’elle si je n’avais su qu’elle était la seconde femme de Paul Auster, écrivain que j’apprécie fort. J’ai donc acheté ce roman de Siri Hustvedt, traduit en français chez Actes Sud. Mon sentiment sur le livre :

  • c’est comme du Paul Auster, en moins bien. Il y a des jeux sur le langage, la création artistique, les dédoublements de personnalité, mais cela apparaît, pour quelqu’un qui connaît Paul Auster, comme un avatar, un clone.
  • l’écriture alterne entre des moments durs, ou troublants, avec le sentiment d’être ancré dans la réalité, et des réflexions qui (pour moi) sont intellectuelles, ou plutôt, intellectualisantes. J’aime Bill quand il fume, quand il crée, j’aime Violet quand elle pose pour lui ou qu’elle lui écrit, mais je n’aime pas le narrateur, parce qu’il me paraît être une victime, sans esprit critique (il y a des moments où la suite des événements est vraiment prévisible, mais aucun ne s’en rend compte, le narrateur se contente de phrases du type « nous aurions dû nous en douter, bien sûr, mais »). J’ai du mal à m’intéresser à son sort. Pour établir une comparaison, le narrateur de ce livre a le même âge que le narrateur de Brooklyn Follies, de Paul Auster, mais en comparant ces deux personnages de papier, je préfère mille fois celui de Paul Auster.
  • je ne peux pas dire que je me sois tout le temps ennuyé : le personnage de Mark restera une énigme pour moi, et à la fin du roman, je suis frustré de ne pas en savoir plus sur lui. Dans ma frustration, je reconnais d’ailleurs le travail de l’écrivain, qui m’a amené jusque là. En revanche, il y a eu de nombreux moments où je m’ennuyais.

Ce que je retiendrai de ce roman (dédié à Paul Auster, rien n’est le fait du hasard), ce sont les oeuvres de Bill, qui sont – selon moi – une transposition au monde de la peinture / sculpture de ce que sont les oeuvres de Paul Auster en littérature. Notamment, le voyage de O est une référence aux jeux de Paul Auster sur les lettres de l’alphabet, qu’il a commencés avec Cité de verre. On sent chez Bill la même liberté créative, le même enthousiasme novateur que je retrouve dans les oeuvres de Paul Auster. Et je retiendrai aussi un certain malaise vis-à-vis du personnage de Mark.