Conrad a garé le taxi sur la berge et nous avons remonté la jetée, une jetée de bois blanchie par le soleil avec une vieille rambarde noueuse pour empêcher les otaries de grimper sur les planches. Conrad et Eileen se sont arrêtés devant, quand nous les avons rejoints il lui parlait tandis qu’elle regardait l’étendue d’eau avec une main en visière. On entendait Conrad qui disait : – … et tu comprends, c’est à ce moment seulement que tu verses les poivrons émincés, évidemment il y a toujours des impies qui mettent tout en vrac au départ, et après on s’étonne du manque d’amour dans les familles, non, ce qu’il faut, c’est procéder avec énormément de précautions et de tendresse…
Eileen regardait l’étendue d’eau tout en se protégeant les yeux avec sa main en visière.
– Hey, tu m’écoutes ? C’est quand même important, non ?
Elle restait appuyée à la rambarde, les yeux fixés sur le lac, puis elle nous a regardés, a souri bizarrement, et elle a dit :
En gestion des stocks, notamment en comptabilité, LIFO, c’est Last In First Out : avec une matière première au prix volatil (pétrole), au lieu d’aller chercher au fond de l’entrepot le baril acheté à prix avantageux il y a 5 ans, on sort le dernier baril arrivé, au prix qu’on l’a payé.
Les mails suivent le syndrome du LIFO : on répond en premier aux mails les plus récents. On pourrait même définir la loi du LIFO :
Mail arrivé dans la minute : réponse générale dans la minute
Mail arrivé dans la journée, quand on n’était pas là : réponse éventuelle dans la journée
Mail en attente depuis une semaine : oh, il faudra bien une dizaine de jours
Mail depuis plus d’une semaine : il n’y a tellement plus de règle, qu’on peut considérer raisonnablement qu’on n’y répondra jamais.
Dans ma boite mail, en attente de traitement, le mail le plus ancien date de 2002. Qui dit mieux ?
Cracrer : v. i. Dans la cuisine, marcher pieds nus (ou en chaussettes) et sentir des miettes se coller sous ses pieds. Par extension : trouver, posé sur son bureau, un gobelet en plastique rempli d’un fond de café froid et de 7 mégots ; trouver, sur sa chaise de bureau, un sandwich thon-mayonnaise périmé ; voir, sur sa moquette de bureau, une tache, aux contours prêtant à l’imagination, et à l’aspect sans équivoque.
Voici donc mon commentaire sur les 42,2 km du Marathon de Madrid. Il est tard, et j’ai déjà commenté abondamment mon Marathon de Paris d’il y a un an, et mes quelquessemi-marathons. J’aurais donc un sentiment de redite, si je reprenais tout par le menu. Or, le but est de raisonner en différentiel : qu’ai-je appris ? (ou : qu’y avait-il à retenir ?)
J’ai appris que le Marathon de Madrid est un marathon très dur, à cause de son parcours très en relief. Je ne savais pas que Madrid est la plus haute ville d’Europe (750m, d’après un de mes collègues), ce qui explique de fortes différences de relief. Nommément, +/- 80 m sur le parcours. Cela peut paraître anecdotique, 80 m sur 42 200 m de distance, mais le côté spirituel de cet exercice, c’était que l’on subissait une suite de côtes et de descentes. C’est simple, si l’on cherche non pas à durer longtemps, mais au contraire, à se cramer le plus vite possible, il y a une solution idéale : enchaîner des côtes et des descentes. J’ai testé, ça marche bien, on se crame plus vite qu’il n’en faut à une bougie pour célébrer la Pâque bouddhiste.
Je me retrouve donc, en soupirant, avec le même type de graphique de vitesse qu’il y a un an. (rappel : c’est bien quand la vitesse se maintient stable, selon une droite horizontale, c’est moins bien quand la vitesse suit une courbe qui part en fléchissant comme la tête d’un canasson fourbu. Exemple ci-dessus).
En sus de ma lassitude physique s’ajoute une lassitude morale : l’impression de retomber dans la même ornière.
Ah, et puis tant qu’à faire, parlons un peu de mon accéléromètre. J’avais recalibré la bête, qui n’était pas très précise : pour le semi de Paris, il m’affichait 21 km 880, au lieu des 21 km 100 attendus. Hop, j’avais fait ma règle de trois, et recalibré le bouzin avec un coefficient de réduction. Las, à la fin de ce marathon, il m’affichait triomphalement une distance de 40 km 590, au lieu des 42,200 officiels. Comme je doute que les hispanos aient raboté presque deux bornes au supplément infligé par la reine d’angleterre (c’est une longue histoire, lisez vos classiques), j’en déduis que ce cardio-fréquencemètre m’a estampé cette fois par défaut, donc que j’ai couru trop vite. Tu m’étonnes, dès le km 23 je trottinais tel un hamster blessé.
Je pourrais continuer la liste des horreurs, je résume :
des ravitaillements nombreux, mais souvent erratiques. Par exemple, pas d’eau entre le km 8 et le km 15. Par 40°, ça calme les ardeurs.
un soleil assassin, une boule de feu qui a décidé d’exterminer tous les neurones des chauves, et de faire blondir au fer à friser les cheveux des ibères pourtant sombres.
des côtes qui tuent les cuisses suivies de pentes qui tuent les mollets suivies de côtes qui tuent l’amour suivies de pentes qui donnent envie de se décapsuler les deux rotules et de les mettre dans le bac à glaçons
Les points positifs (qui l’emportent finalement) :
une super ambiance, rythmée par les encouragements de la foule « Venga, venga ! Animo ! » J’ai découvert à cette occasion que cela booste vraiment la motivation
une équipe de pom-pom girls et gogo boys spécialement affrétée pour nous, qui m’ont plusieurs fois surpris, alors que je roulais de bord en bord telle une barrique ivre, à me remettre sur les rails de mon enfer par des piaulements d’enthousiasme juvénile
enfin, et surtout, je n’ai pas battu mon temps prévu (4h40), certes, j’ai pris 7 mn de plus, mais tout cela mérite considération : le vainqueur de Paris fait 2h05, celui de Madrid, 2h11. Ces 6 mn sont non seulement le prix du relief (+/- 80 m), mais cela va en s’amplifiant : 6 mn de différence pour 2h de course à plus de 20 km / h, se transforment probablement en 15, 20 ou 30 mn de différence pour des temps plus longs.
Je ne vais pas essayer de me leurrer avec un temps corrigé, du genre « si le parcours avait été plat, j’aurais fait claquer un chrono », mais cela me regonfle pour le prochain marathon. Berlin, 30 septembre, c’est presque demain.
J’attends toutefois que mes semelles refroidissent, et que mes blessures intimes cicatrisent. Je vais me reposer. C’est bien parti : j’ai 20h de cours en 3 jours…