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Les multiples, et la valeur du temps : quelques clés (haha)

De retour de vacances, je constate que le canon de ma serrure est coincé. Bon. J’appelle plusieurs serruriers, et ne tombe que sur des répondeurs (21 août, St Christophe), ou sur un gars qui dit « on ne fait pas ça » et puis enfin, un gars qui dit « OK, je vous appelle à 13h s’il passe à 14h, sinon demain ».

Il passe sans avoir appelé, c’est classique. Il démonte, il inspecte, et me propose un devis de 463 euros, rien que ça. La situation est classique : le client (moi) pas bricoleur (re-moi) se retrouve avec un gars qui propose de faire ça immédiatement (soulagement), un éparpillement de petites pièces (canon, morfase, enflougage, doirillons) sur le plancher et une serrure qui ressemble à l’Aiguille Creuse. Mais le hic, c’est que la barrière à l’entrée est élevée : 463 euros, c’est 2 fois le prix d’une batterie d’ordinateur qui dure 8h…

J’y dis donc : « C’est énorme, c’est impossible, je vais y réfléchir ». Lui utilise évidemment les arguments de Microsoft (FUD pour Fear Uncertainty Doubt) en soulignant le caractère inquiétant d’une maison dont la porte ne peut être fermée à clé, je reste inflexible. Alors vient le tango bien orchestré, la valse-hésitation, un pas j’avance, deux pas je recule, et lui et moi exécutons nos pas en se demandant qui conduit :
– (lui) Mais vous avez besoin d’une facture ?
– (moi) Ce ne sont pas 5,5% de TVA de différence qui vont changer le prix exorbitant…
– (lui) Non, non, euh, ça pourrait être moitié prix.
– (moi, mentalement : ça équivaut à une batterie d’ordinateur portable avec 8h d’autonomie, rha, je la veux je la veux) Non, non, c’est pas possible, je vais y réfléchir.
– (lui) Mais quel était votre budget ?

Je vous le fais courte : au final, je paie 50 euros TTC, avec une facture.

En dehors de ma satisfaction personnelle, j’en viens à quelques constatations.

  • Le multiple entre prix initial et prix finalement payé est de 9,26. Et encore, peut-être que je pouvais l’emporter à 30 euros… C’est dire que je vaux 9,26 français moyens, je m’en doutais un peu, mais là, j’en ai la preuve quantifiée.
  • Il se peut aussi que la valeur temps de l’argent soit différente pour ce serrurier et pour moi : il refusait d’attendre 24h de réflexion pour toucher 463 euros, et préférait 50 euros tout de suite. Cela représente un taux d’intérêt de 826% par jour, et je ne peux pas calculer le taux équivalent annuel correspondant : mon tableur refuse d’afficher les nombres ayant plus de 300 chiffres. C’est dire que la valeur du temps, pour mon serrurier, c’est vachement du sérieux.
  • Je me félicite enfin d’être abonné à Que Choisir (allez-y, moquez-vous de moi), qui m’a bien préparé à ce genre de situation. Un jour, je lirai même ce livre sur la négociation que j’ai entamé il y a 4 mois. Et comme je suis bien préparé, j’ai même conservé le devis initial à 463 euros, au cas où le patron du gars me chercherait des noises. A défaut, je l’encadrerai à côté de la porte (le devis, pas le patron).

La malediccion dou Brealey-Myers

Je m’en suis ouvert à mon lectorat millionnaire, sur les derniers mois, j’ai travaillé sur la traduction d’un ouvrage de finance américain. Qui plus est, alors que j’avais remis le fichier final à mon éditeur, dans la foulée, je me suis attaqué à la mise en forme de la traduction des corrigés des exercices. Cela fait deux livres (répondant à un souci de l’éditeur de faire d’une pierre deux coups,

  1. on vend le manuel,
  2. on fout les chocottes aux étudiants en leur disant « il ne suffit pas de lire le manuel, il faut faire les exercices à la fin de chaque chapitre »
  3. attendre que les étudiants disent « j’ai fait, est-ce que j’ai bon ? » et là,
  4. leur vendre le bouquin des corrigés des exercices.)

Quand j’ai remis le manuscrit du manuel, je me suis interrogé sur mon retour sur investissement, avec un calcul simple. (Pour ceux qui voudraient répliquer le calcul sur le livre des corrigés, qu’ils sachent que l’an dernier, il s’est vendu 200 livres de corrigés).

Mais la malédiction n’est pas que financière. En 2003, quand j’étais sur la fin de la traduction de la 7ème édition, j’ai eu un plantage sévère : mon portable a autodétruit le disque dur, dans un scénario digne de Mission Impossible. J’ai perdu 3 mois de travail. Mais déjà à l’époque, j’étais psychorigide et angoissé, et la traduction n’en a pas souffert, car j’en faisais des sauvegardes quotidiennes (en revanche, j’ai vraiment perdu 3 mois de travail de prof).
Et là, re-belote : à peine avais-je rendu la traduction 2006 du manuel, et tandis que, tel le cheval de labour moyen, je travaillais sur le livre des corrigés, Pouf, plantage de mon nouveau portable (carte vidéo grillée, donc aucun moyen de voir ce qui se passe, même en branchant un écran externe. Entendons-nous : rien n’a été écrasé, le disque dur était intact. Mais impossible d’accéder aux données.) Ce qui m’inspire quelques aphorismes et pensées :

  • Tous les ordinateurs sont égaux devant la carte vidéo : rien ne sert d’avoir un portable avec 2 gigas de RAM et 2 disques durs de 60 gigas chacun : quand la carte vidéo plante, on ne voit plus rien, pas mieux que si c’était la carte d’un Compaq 486 à 256 k de mémoire qui avait planté. Donc les yeux, c’est important.
  • A l’instar des archéologues qui ont osé exhumer les trésors d’une civilisation égyptienne ancienne, il y a une malédiction à oser traduire la pensée d’auteurs réputés. Ils sont américains, et vouloir exposer leurs idées au public francophone, c’est sacrilège, ils vont envoyer virus et gremlins, car il ya certains secrets qui doivent rester secrets (cf. ma théorie du complot des Templiers, des esseniens, ou du Da Vinci Code).
  • Les droits d’auteur sont faibles, comparés au temps passé sur la traduction (cf. calcul), mais si en plus, on compte le temps d’immobilisation de l’ordinateur cramé, les frais d’envoi, voire les frais de réparation si le portable n’était plus sous garantie, on atteint des tréfonds, que à côté, le 7ème cercle de l’enfer, c’est Monaco.

Moralité : Si je refais une traduction un jour, ce sera « L’informatique pour les nuls ».

Trackback, trackers et Tac-o-Tac

Je fais un rétrolien (en rosbif, trackback) vers le billet qui vient d’être publié par Nerik. C’est autant que je n’aurai pas à écrire, et c’est une démonstration, en langage de djeun, de l’arnaque du Tax-o-Tac (je garde le tax, c’était pas fait exprès, parfois mon clavier est plus spirituel que moi).
Les non financiers (et même les financiers), postez des commentaires chez Nerik, ça m’intéresserait de savoir si ce qu’il dit est clair, limpide, ludique, pour une personne qui n’y connaît pas grand chose au départ. (ouais, je fais du bourdonnemment, pardon, du buzz en rosbif).

PS : Nerik ne parle pas du tout de trackers, je l’ai mentionné pour l’assonance du titre. Un tracker (ou ETF pour Exchange Traded Fund, « Fonds d’investissement coté en bourse ») est un titre qui suit exactement un indice boursier. Exemple : quand vous achetez un tracker CAC 40, l’argent arrive dans une caisse. Comme beaucoup de personnes achètent des trackers CAC 40, la caisse se remplit de pognon. Le gérant du fonds (le caissier, quoi) investit alors les zilliards de dollars dans les 40 actions du CAC 40, en proportion exacte des proportions des actions composant le CAC 40. Résultat, la valeur de l’argent investi suivra toujours exactement l’évolution des 40 valeurs, donc l’évolution de l’indice CAC 40.

  1. Question : mais pourquoi acheter un tracker, alors que je peux acheter les 40 valeurs du CAC 40 ? Réponse : une seule commission de transaction à payer, au lieu de 40.
  2. Question : et le gérant, il réajuste le portefeuille investi à chaque fois que la composition de l’indice CAC 40 change (noms des sociétés, poids dans l’indice) ? Réponse : oui, et comme c’est fastidieux, on confie ça à des ordinateurs (qui aiment bien le fastidieux) et on vire le gérant, ça fait des économies.
  3. Question : est-ce que ça coûte cher en commission, un tracker ? Réponse : non, il y a beaucoup moins de frais d’entrée et de gestion annuels que pour les Sicav vendues par votre banquier, justement parce que tout est automatisé.
  4. Question : où puis-je trouver plus d’info sur les trackers, notamment leur code (pour en faire acheter par mon banquier) ? Ici par exemple.
  5. Question : quoi d’autre ? Réponse : si vous croyez à l’efficience des marchés, alors il ne faut pas jouer à piocher des actions en croyant être intelligent, il faut juste acheter des trackers…

Mare à thons, ou le marché à terme des poissons volants

Nous sommes une bande de joyeux fondus à nous être inscrits à la loterie du Marathon de New York. C’est une loterie, avec les règles suivantes : 35 000 places pour 121 759 845 622 postulants

  • si toi membre d’une charity, d’un club qui a payé des pots de vin respectable, si toi père d’une créature sculpturale et peu farouche, toi sélectionné, bravo
  • si toi américain mais pas membre des happy few ci-dessus, toi tiré au sort. Une chance sur deux.
  • Si toi pas américain, et pas happy few, toi tiré au sort. Une chance sur quatre.

Et c’est là où c’est beau, the american dream, yes man, god bless you all :

  • si toi pas tiré au sort 3 années de suite, toi automatiquement sélectionné la 4ème année. Yeah.

Avec les copains, on a tenu le même raisonnement que pour le placement par capitalisation : plus tu pars tôt, plus que t’as de pognon de chance à l’arrivée. Donc on s’est tous inscrits à la loterie. Les résultats viennent de tomber. La bonne nouvelle, c’est qu’aucun d’entre nous n’est cocu. La mauvaise, c’est qu’on a tous été recalés. Donc ça fait 1 au compteur de la loterie. Voici maintenant le dilemme (2 M, coco) et sa formalisation financière.

  • Nous être 5 à faire joujou avec la loterie
  • objectif affiché : être tous recalés 3 fois, pour pouvoir courir le même marathon de New York, la même année (c’est-à-dire 2009, on est jeunes)
  • Mais chaque année, chaque pékin a 1 chance sur 4 d’être sélectionné. Quid si un est tiré au sort ?
  • Et c’est là qu’arrive le Joker : quand on est tiré au sort, on peut demander à reporter d’un an.

Donc la config est la suivante :

  • 2007, personne tiré au sort : peinardos, si certains tirés au sort en 2008, reportent à 2009, et tout le monde court ensemble
  • 2007, tous tirés au sort : peinardos, on se fait le Pont du Verrazzano ensemble en 2007, on est jeunes.
  • 2007 : un ou deux sont tirés au sort, et les autres recalés. Si les tirés reportent, rien ne dit que les recalés seront tirés l’année suivante. La seule année sure, c’est 2009, mais les tirés ne peuvent reporter que jusqu’en 2008.

Bref, la possibilité de reporter, c’est une option financière, à l’américaine (à date fixe, contrairement à une option à l’européenne). Et là, on n’est même plus dans la finance, avec la formule de Black-Scholes pour évaluer les options : on est dans le psychologique, dans le comportemental, le non-dit, le mystique, caché derrière comme dit le philosophe Laurent Voulzy, bref, dans le Da Vinci Code.
Soupir désabusé. La grande pomme est encore loin…

Le Brealey nouveau est arrivé

Voilà, après quelques mois (presque 12) de travail, la nouvelle édition du Brealey, Myers, Allen, Principles of corporate finance, sort en français, sous le titre éminemment original de Principes de gestion financière. C’est la 8ème édition américaine, la 4ème francophone, la deuxième sur laquelle je travaille, et la première sur laquelle j’avais toute responsabilité (relecture et mise en forme, adaptation, suppressions/ajouts, jeux de mots foireux…)
De la même manière que, dans mon ouvrage récent, j’ai réussi à caser « personne ne sait ce qu’il est advenu du petit pot de beurre » (p. 114), ici, j’avais 1 084 pages pour m’exprimer. Je suis assez content du slogan de l’entreprise Guano SA (« il jouait du guano debout »), ou de l’en-tête de l’exercice portant sur le renouvellement d’un bateau de pêche (« encore du bulot ! ») Comme vous le voyez, on s’amuse quand on n’a rien à faire. Pour les 117 852 jeux de mots restants, il faudra acheter le livre (teasing, teasing, buzz, buzz !).

Voici maintenant le petit calcul financier qui s’impose :

  • sachant qu’on a dû vendre 2 000 exemplaires sur l’année 2005
  • sachant que j’ai dû passer, en temps plein, quelque chose comme 3 mois de travail sur cette nouvelle édition
  • sachant que je touche 55 centimes par exemplaire vendu
    1. En supposant un même chiffre de ventes pour cette édition, cela représente combien de droits d’auteurs ?
    2. En supposant que mon coût horaire est au SMIC (8,03 euros bruts de l’heure), et que les jours ouvrés comptent 7 heures de travail effectif (je suis prof, n’exagérons pas), cela fait quel coût pour 3 mois (20 jours travaillés par mois) ?
    3. En faisant 1. – 2. aboutit-on à un chiffre
      • exagérément positif (il s’en met plein les fouilles, ce nanti !)
      • raisonnablement positif (c’est toujours ça de pris…)
      • nul (manquerait plus qu’il y gagne !)
      • raisonnablement négatif (de toute façon, c’est pour la réputation)
      • Abominablement négatif (arrête de nous faire pleurer)

  • Combien d’exemplaires faudrait-il espérer vendre en 2006 pour arriver à un résultat nul ? Est-ce plausible ?
  • Si on suppose qu’une séance de psychanalyse coûte 50 euros, à combien de séances de psychanalyse (thème : pourquoi est-ce que je fais ce genre de choses ?) ce déficit correspond-il ?

Je ramasse les copies dans 3 jours.

Livre lu : Bernard Mourad – Les actifs corporels

Attention, thibillet assez long, à la dimension de mon enthousiasme.

J’étais dans la lecture du dernier Fred Vargas, Les bois éternels, quand j’ai arrêté pour lire Les actifs corporels, de Bernard Mourad (JC Lattès, 2006, 322 p.)

Cela devrait faire réagir ceux qui me connaissent un peu, ne fut-ce que par thibillets interposés : que j’arrête de lire du Fred Vargas, après tout le bien que j’en ai dit, signifie que j’ai rencontré un Olni.
J’ai donc lu Les actifs corporels, sur le conseil d’une collègue, en moins de 3 jours. Je n’ai à en dire que du bien, et Bernard Mourad est un sacré écrivain. Pour une fois, je vais déroger à ma règle, et livrer un tout petit fragment de l’intrigue, le fondement du roman : une loi passe en France, et des êtres humains (y compris le principal personnage) peuvent s’introduire en bourse et être cotés à titre personnel. Voici, en quelques idées égrenées ci-dessous, pourquoi j’ai énormément apprécié ce roman, et je le recommande chaudement :

  • Bernard Mourad a un vrai style. Incisif, illustré, c’est un style qui manie les mots, tous les mots, avec une très grande précision, une force percutante. Ce gars-là est intelligent, et il sait fichtrement bien écrire. Je vous en donne deux exemples. S’ils ne sont pas à votre goût, le livre en contient des milliers d’autres…

« Un duplex immense décoré dans ce style épuré et polaire, qui fit d’abord fantasmer les yuppies new-yorkais, avant de s’épanouir dans toutes les cantines branchées du globe. »
Bernard Mourad, Les actifs corporels, p. 69.

« Et puis il y avait aussi, bien sûr, de grandes tablées de cadres des cadres supérieurs. Mâles et femelles pour la plupart cotés. Des groupes de bavards instruits, souriants et bien sapés, ravis du bruissement de leur perspicacité. »
Bernard Mourad, Les actifs corporels, p. 209.

Pour cela, en terme d’analogie, cela me fait penser à certaines constructions de style de Jorge-Luis Borges (« des étudiants épuisaient les vastes gradins »), mais on retrouve cela chez beaucoup de bons écrivains contemporains.

    • Bernard Mourad connaît bien la finance, les mécanismes d’évaluation et de fonctionnement des marchés financiers, la vie des institutions financières. Sa force ne tient pas dans la puissance documentaire, mais le côté « analyse d’un système » : la fiction qu’il décrit et développe au fil de ces 300 pages a la puissance évocatrice et réaliste d’une histoire qui pourrait parfaitement être réelle. Cela me rappelle le livre de Romain Gary qui s’appelait Charge d’âme, où le monde moderne apprenait à capter les âmes des mourants pour les transformer en une énergie nouvelle qui venait alimenter les lampes, les automobiles, la société. Le discours était en même temps métaphysique et cruellement humain, avec le style mordant de Romain Gary (mais qui lit encore Gary aujourd’hui ?).

 

  • Enfin, Bernard Mourad a un côté vachard qui est particulièrement réjouissant. C’est le vilain petit canard qui est passé par un système, en a probablement (?) été l’un des pions, voire un cavalier ou un fou brillant, et là, c’est l’heure de l’addition, fort salée, qu’il présente. Cela me rappelle cet autre livre mordant, beaucoup plus court, moins abouti, mais qui a l’avantage d’être téléchargeable gratuitement : Devenez beau, riche et intelligent grâce à Word, PowerPoint et Excel, de Rafi Haladjian.

Vous le devinez, c’est un roman que j’aurais aimé écrire et signer, mais je sais honnêtement que je n’aurais pas « articulé le quart de la moitié du commencement » (Cyrano de Bergerac, tirade du nez) des idées de Bernard Mourad :

« Décidément, le marché n’appréciait ni les surprises ni les communiqués intempestifs… Le marché, au fond, était un petit être hypersensible ; vite perturbé par le plus infime des changements dans ses habitudes immuables, dans son petit train-train minuté, dans ses anticipations. On pouvait sans doute le rendre fou, ce marché, en changeant l’emplacement d’un vase, ou la place du pot de beurre dans la porte du frigo… »
Bernard Mourad, Les actifs corporels, p. 205.

Si je devais formuler quelques critiques, elles seraient de ce type :

  • Le style est riche, mais peut créer un effet de lassitude vers la fin du roman, qui ne va toutefois pas jusqu’à l’overdose. Et je n’ai pas de solution.
  • La fin ne m’a pas franchement déçu, contrairement à ce que disait ma collègue, mais il est vrai que j’aurais des idées d’autres fins, ou de raffinements d’intrigue. M’enfin, je ne suis que le critique de service, pas le scénariste.
  • Le roman ne distille pas la joie de vivre. Mais Il faut sauver le soldat Ryan non plus, il n’empêche, c’est un superbe film.

Enfin, si je me suis permis de citer à outrance ce qui n’est pas conforme au pur droit d’auteur, malgré mon adoption du style « citation » dans ma feuille de style c’est pour vous donner envie de lire ce livre, et idéalement de l’acheter pour rendre sous forme de droits d’auteur à Bernard Mourad ce qui lui revient. Allez, pour me faire pardonner, une dernière citation 😉

A propos d’une salle de réunion dans une banque d’affaires :
« Tout cela relevait largement du fantasme, Guyot en avait conscience. Cette pièce destinée à impressionner les visiteurs de prestige constituait surtout un espace de convivialité appréciable pour le petit personnel de Golley Dean. Une salle à manger luxueuse et austère où les salariés pouvaient, le soir venu, partager avec alacrité leurs repas remboursables. Alex se figurait l’attente fébrile qui devait sans doute précéder les livraisons de victuailles. Puis la liesse des jeunes analystes financiers, tapant des mains et des pieds à l’arrivée d’une kyrielle de sacs plastique, bourrés de sushis et de brochettes, de pizzas et de homos, de lasagnes et de viandes en barquettes dont le jus, rafraîchi par le trajet à l’arrière d’une mobylette, commençait à se mélanger aux molécules de polyéthylène. On était sans doute bien entre soi, à mastiquer mollement. A déglutir ensemble en comparant la noirceur des cernes, entassés dans un coin de cette table colossale, désertée par une famille fictive indigne ou délaissée. »
Bernard Mourad, Les actifs corporels, p. 43-44.

En conclusion, et pour reprendre Cyrano, je ne connais pas personnellement Bernard Mourad « mais je lui serrerais bien volontiers la main ». (Je radote, j’ai déjà dit ça à propos d’Ayroles et Masbou…)

Polissons

Depuis quelque temps, j’ai l’impression de perdre du sens, et des auditeurs, dans mes cours. Un sentiment de redite – classique chez un prof – m’étreint. Ayant l’impression d’être moins intéressant, je suis moins motivé, donc moins intéressant, etc. Alors je me dis, tel le Phénix moyen : réinventons-nous. Si en 13 ans, je n’ai pas réussi à avoir le même support de cours pendant plus de 6 mois, ça veut dire qu’il y a toujours quelque chose à améliorer, changer, supprimer. Surtout supprimer. Je me souviens d’un manuel américain qui, dans sa 2ème ou 3ème édition, se vantait d’avoir réduit son nombre de pages. Il avait entièrement raison (et pas seulement parce que c’était un manuel de compta).
Je liste donc ici quelques points, quelques pistes de réflexion :

  • plus le temps passe, plus je deviens adepte du learning by doing (l’apprentissage par le faisage, ou l’apprentissure par la facture. plus celle-ci est salée, plus on apprend). Maintenant, le teaching by doing (l’enseignance par faisance) est difficile à développer, car il présuppose une certaine liberté (celle de laisser l’étudiant se tromper, ou errer) tout en gardant à l’esprit un fil, non, pas bon, un ensemble de concepts qu’on veut faire passer. C’est ça, il n’y a pas de chemin absolu, mais clairement, des points de passage.
  • mes séances d’intro à la finance, autrefois unanimement (c’est-à-dire, par ma seule voix) considérées comme des modèles de clarté et de synthèse, deviennent, à mes yeux au moins, une suite de sentences assénées et d’exemples desséchés usés jusqu’à la corde. De plus, et c’est là où le couteau virevolte dans la plaie, cela m’a l’air complètement déconnecté de la séance 2, où l’on se mange direct des Mathématiques Financières.
  • Hier soir en live, j’ai été défié sur l’efficience des marchés, et – probablement parce que j’en ai beaucoup parlé, en cours et ailleurs – je n’ai pas été très bon à la réponse. Je veux dire, bien sûr que j’ai été incroyablement bon, excellent, et tout et tout, mais en me mettant à la place du questionneur, je me dis « ce n’était pas convaincant ». Ce matin aux lieux d’aisance, j’ai mis le doigt sur le problème : plutôt que de partir bille en tête sur la création de valeur, on devrait commencer par l’être humain, la rationalité (supposée, et de toute façon limitée) et l’efficience. Si j’arrive à montrer que l’efficience des marchés est une conséquence logique de ce que l’on sait sur la manière de raisonner de l’être humain, je pense que je retrouverai mon état de Phénix aux ailes dorées.

Donc je commence à glaner des articles sur les singes (les vrais, pas certains de mes collègues) pour appuyer ma réflexion future.

Les marchés financiers sont-ils efficients ? Partie III – à qui profite le crime ?

Voici donc le troisième article de ma série de quatre thibillets sur l’efficience des marchés financiers, après mon introduction sur l’efficience, et le rappel des résultats des études académiques, en attendant le quatrième (et dernier ?).

Ici, je souhaite juste introduire une de mes grilles analytiques, probablement la plus importante pour comprendre comment fonctionnent les gens dans un monde professionnel. Les chercheurs (?) qui me lisent (?) n’apprendront rien (?) sur la théorie de l’agence, je m’adresse ici aux milliards de lecteurs peu au fait des théories académiques, ceux qui forment le lot quotidien des statistiques de ce blog.

La théorie de l’agence postule que, quand vous confiez un mandat à quelqu’un (par exemple, vous chargez un agent immobilier de vendre votre maison), vous allez avoir un problème principal-agent. Vous, en tant que principal, avez un intérêt : que la maison se vende le mieux ( = le plus cher) possible ; l’agent peut s’aligner sur votre intérêt (dans ce cas, il est honnête, gentil, scrupuleux), ou bien mettre en avant son propre intérêt. Quel sera l’intérêt de l’agent immobilier ? On peut essayer d’exprimer les différents intérêts qu’il peut avoir :

  1. Vendre bien. En effet, sa commission est un pourcentage du prix de vente. Dans ce cas, les intérêts du principal (le vendeur) et de l’agent sont alignés.
  2. Vendre vite. Pour éviter de multiples visites sans concrétisation, l’agent peut être tenté de n’accepter que les maisons se vendant en-dessous du prix du marché. C’est le principe mieux vaut faire 10 ventes par mois, à 50 000 € pièce, qu’une seule vente à 300 000 €.
  3. Toucher des primes. Ces primes peuvent être liées aux ventes, ou bien à d’autres activités, par exemple la prospection commerciale. Si on imagine une agence qui donne une prime à ses agents à chaque fois qu’ils reviennent avec un mandat de vente, on peut en conclure que l’agent passera beaucoup de temps au téléphone, à convaincre des vendeurs de lui confier un mandat, et peu de temps à faire réellement visiter les maisons.

Tout ceci pourrait n’être que fiction, c’est hélas la réalité. Si vous vous posez un moment, vous allez éventuellement trouver d’autres modes de rémunération des agents, qui rapprocheront leur intérêt, ou l’éloigneront, de celui du vendeur. Plus généralement, tout système incitatif, par exemple un système de rémunération (fixe / variable, indemnités kilométriques, tickets restaurant, miles…) pourra être analysé à l’aune de « quel est l’intérêt du principal (l’employeur), quel est l’intérêt de l’agent (le salarié) ? »

Revenons aux marchés financiers. Qui est le principal ? L’investisseur, qui a du capital, et souhaite l’investir en actions. Quel est son intérêt ? Maximiser sa rentabilité, ou plus précisément, son couple risque-rentabilité.
Qui sont les agents ? Les conseillers en patrimoine et responsables d’agence bancaire, les traders et analystes boursiers, les journalistes économiques. Quel est leur intérêt ? Toucher des commissions sur les achats-ventes, ou bien faire vendre des journaux.

Les intérêts du principal et des agents ne sont pas alignés. Le jour où un gestionnaire de patrimoine sera rémunéré un certain pourcentage de mes gains, je veux bien envisager de devenir son client. Dans le système actuel, quand la Bourse monte, les conseillers recommandent d’acheter, ils touchent des commissions, ils y gagnent ; quand la Bourse baisse, les conseillers recommandent de vendre, ils touchent des commissions, ils y gagnent. Si la Bourse remonte, etc.

Dans ce système, les « conseillers » sont rémunérés plus s’ils font « tourner » le portefeuille de leurs clients (on parle de portfolio churning, littéralement, du touillage de portefeuille). Et le moyen de faire tourner, c’est de proposer des tuyaux, des informations de première bourre, des trucs, bref, d’être convaincu qu’on est meilleur que le marché. Cela tombe d’autant mieux que les gogos (vous, moi) veulent gagner plus que les autres, et sont prêts à écouter n’importe quelle sirène, celle qui dit que les graphiques permettent de prédire l’avenir, que la Bague de Ré les protège contre les accidents de voiture, ou que l’ail éloigne les vampires. Ce qui nous ramène aux gestionnaires de portefeuille.

Vous imaginez un analyste financier, ou un gestionnaire de patrimoine, dire « OK, je l’avoue, le meilleur moyen de ne pas perdre ses plumes, c’est de tout mettre dans un portefeuille diversifié, et d’aller dormir pendant 5 à 10 ans » ? Cela irait contre son intérêt (toucher des coms). En revanche, un prof, chercheur à ses heures perdues, quel sera son intérêt à clamer que les marchés sont efficients ? A qui le crime profite-t-il ?

Conclusions :

  • Les marchés financiers sont efficients, car d’innombrables études l’ont montré
  • Mais dès que l’on se focalise sur les intérêts de chacun, on peut comprendre que certains déclarent, postulent, affirment, que « les marchés ne sont pas efficients, sur la vie de ma mère, j’ai fait du 120% sur cette action ! »
  • Cela ne remet pas en cause la fonction d’analyste financier : celui-ci est un passeur, il produit des informations à partir d’informations, et contribue à l’efficience des marchés. Mais le métier d’analyste financier est un métier très concurrentiel, aussi, en contribuant à l’efficience, tous contribuent finalement à réduire leurs gains à des rations de survie.

Dans un dernier article, nous verrons que tout ceci peut être discuté, raisonnablement, car la recherche avance toujours…

Rapport d’étape

You may write me down in history
With your bitter twisted lies
You may trod me down in the very dirt
And still like the dust I’ll rise
Does my happiness upset you
Why are you best with gloom
Cause I laugh like I’ve got an oil well
Pumpin’ in my living room

So you may shoot me with your words
You may cut me with your eyes
And I’ll rise
I’ll rise
I’ll rise
Out of the shacks of history’s shame
Up from a past rooted in pain
I’ll rise
I’ll rise
I’ll rise

Now did you want to see me broken
Bowed head and lowered eyes
Shoulders fallen down like tear drops
Weakened by my soulful cries

Does my confidence upset you
Don’t you take it awful hard
Cause I walk like I’ve got a diamond mine
Breakin up in my front yard

So you may shoot me with your words
You may cut me with your eyes
And I’ll rise
I’ll rise
I’ll rise
Out of the shacks of history’s shame
Up from a past rooted in pain
I’ll rise
I’ll rise
I’ll rise

So you may write me down in history
With your bitter twisted lies
You may trod me down in the very dirt
And still like the dust I’ll rise

Does my happiness upset you
Why are you best with gloom
Cause I laugh like I’ve got a goldmine
Diggin’ up in my living room

Now you may shoot me with your words
You may cut me with your eyes
And I’ll rise
I’ll rise
I’ll rise
Out of the shacks of history’s shame
Up from a past rooted in pain
I’ll rise
I’ll rise
I’ll rise

Ce sont les paroles de la chanson I’ll rise, de Ben Harper. En août 2001, alors que mon fiston avait 1 an et demi, et que je traduisais mon premier manuel de finance américain de 8h du matin à 1h du matin tous les jours, j’ai envoyé ce message une nuit, avec ces paroles. Cela signifiait, au premier degré, que j’avais terminé ma traduction, en envoyant le dernier chapitre par mail. Cela signifiait, au second degré, que je n’avais pas été détruit, ou diminué, par ce travail, mais bien au contraire, que j’en étais sorti renforcé dans mes certitudes.
Aussi, au moment où je viens d’envoyer le dernier et ultime chapitre du manuel que je traduis, je réitère.

Now you may shoot me with your words
You may cut me with your eyes
And I’ll rise
I’ll rise
I’ll rise

Des taxis et des comptes courants – Le coût du temps, et le prix de la liquidité

Je devais aller chez un membre de ma famille aujourd’hui. Je n’ai pas de voiture. Etant donné que le trajet en train+RER prenait plus de 50 minutes, je me suis dit « je suis un businessman hyper-richissime et cynique, mon temps est précieux, je vais m’acheter le temps d’un esclave (nommément, un taxi) pour m’alléger de mes problèmes de timing ».
J’appelle une société de taxis renommée et commande un taxi « pour maintenant ». Musique sur 3 notes, sons d’oiseaux, voix sussurante « veuillez patienter », cui cui, bloing bloing, « Votre taxi sera un Hummer kaki qui arrivera dans 15 minutes ».
Bon, en 15 minutes je rédige un billet sur ce blog, je m’occupe, et je sors de ma boite, tel le Pandore moyen, au bout de 15 minutes. Attente sur le trottoir. Reniflage du temps : il fait beau, les oiseaux cuicuitent, les taxis merdoient. Attente derechef. Au bout de 10 minutes (donc, 25 minutes au compteur de la société de taxis), mon portabeul sonne :
– Bonjour, ici la société de taxi, le taxi nous dit qu’il est à l’adresse, et vous, vous n’y êtes pas.
– Bonjour, voix synthétisée de la société de taxi, je suis un être réel, sur un trottoir réel, face à l’adresse réelle, et je vous informe que je suis au bon endroit, tandis que votre taxi est probablement en train de se manger une moule-frite à Oulan-Bator.
– Restez en ligne, je contacte le taxi.
Musique, harpe kurde et cri du macareux sur les rizières.
Soudain, au loin (500 m ?) je vois un taxi qui déboite de sa place de stationnement, et qui arrive à bride abattue (40 chevaux sous le moteur) en me faisant un appel de phare, du genre « Oh, vous étiez là, je ne vous avais pas vu ».
Je m’installe sans piper mot, au compteur, 15 euros. C’est la stratégie de base, je connais,
celle-du-taxi-qui-arrive-en-avance-et-qui-se-planque-en-faisant- tourner-le-jackpot-de-toute-façon-le-client-sera-toujours-content- de-le-voir-arriver-fut-il-en-retard.

Avec toute cette histoire, je suis obligé de lui demander de s’arrêter à un distributeur, car mes 30 euros ne suffisent pas à la course. Et je me dis : « combien coûtait la location d’une voiture pour une journée ? Avec un aller-retour taxi, en incluant le temps d’arrivée, le petit battement de temps (« je m’étais arrêté pour vidanger mon carter » ou « ce bled c’est dla daube, y a que des sens uniques ta mère »), ça me coûte la banalité de 70 euros, allez, on est jeunes, je peux me payer 5 BD ou 4 CD avec ça, c’est rien.

Je me renseigne. Sur Easycar.com, en m’y prenant à la dernière minute (location le jour-même, à 18h30), j’en aurais pour 55 euros. Ce n’est pas une économie énorme, mais j’aurai la flexibilité : je n’attends pas 25 mn pour partir, je peux aller chez Tati m’acheter des slips, chez BonToutou pour faire toiletter mon Sharpei, bref, profiter de cette journée pour faire toutes ces choses que je dois faire depuis des mois. 55 euros, c’est le prix, ou la valeur, de ma liberté totale. Repentir du 17/03 : sur Interrent, on peut louer une voiture pour 20 euros par jour, et si on la prend en cours de journée, le tarif est diminué prorata temporis

Bref, j’arrive chez cette personne de ma famille, et l’aide à faire ses comptes. Je remarque 112 000 euros qui traînent sur son compte chèques depuis des mois (oui, on est comme ça dans ma famille, on est pétés de thune, si je travaille, c’est juste pour aider les jeunes. Accessoirement, aux personnes qui me demandent « comment vous faites pour être riches ? », je réponds « c’est tout simple, il suffit que quelqu’un qu’on aimait beaucoup meure, alors on touche un capital décès »).
J’y dis « ô, personne de ma famille, pourquoi ne places-tu point, à 4% par an, ça fait 30 000 F (elle est de l’ancienne école) par an de revenu ».
Elle me répond : « Oui, c’est ce que tout le monde me dit, mais je me dis que j’aurai besoin de cet argent en cas de dépense, et je ne veux pas être en découvert. »

Et voilà, encore une fois, c’est une question de liquidité, d’accès immédiat à la ressource. Pour éviter d’avoir des frais de découvert de 50 euros, elle abandonne 448 euros de gains de placement. De la même manière, pour éviter les soucis d’une location de voiture (caution, permis, prise en charge), je suis prêt à payer plus cher, et à attendre.

Deux conclusions, ou deux remarques :

  • La liberté de pouvoir réagir à la dernière minute, sans planification, a une valeur.
  • Tout n’est pas quantifiable. Ce n’est pas parce qu’une location me coûte 15 euros de moins qu’un taxi que je vais systématiquement opter pour la location. Tout est une question de planification, et ceci est consommateur de temps (donc coûteux).

Mais bon, juste pour éviter la valse des taxis, la prochaine fois, je testerai la solution de location. Et j’en aviserai mes 2 lectrices et 3 lecteurs.

Dilbert et les prévisions financières

Je ne sais pas comment peut faire Scott Adams (tiens, il a un blog), le dessinateur de Dilbert (enfin, j’imagine un peu comment il fait, vu que j’ai lu son livre), mais ses dessins sont toujours d’une grande actualité managériale. Il aurait travaillé 17 ans comme programmeur dans une grande boite américaine qu’il ne saurait pas mieux décrire tous ces travers. D’ailleurs il a travaillé 17 ans comme programmeur dans une grande boite américaine.

Il y a quelques semaines, il s’est attaqué aux prévisions financières. Traduction ici, et lien vers le cartoon original ci-dessous :
(le chef vient voir Dilbert)
Dilbert : « Je peux vous faire cette étude de faisabilité en deux minutes. C’est la pire idée du siècle. Les chiffres ne mentent jamais. »
Le chef : « Oui, mais notre PDG adore cette idée ».
Dilbert : « Heureusement pour nous, les prévisions, elles, mentent tout le temps ».

Le cartoon original est ici.

La quête de Dilbert se poursuit dans les dessins des quelques jours suivants, au Pays des Hypothèses Prévisionnelles Irréalistes, où le soleil brille toujours, l’argent se ramasse par terre, et les concurrents sont inexistants ou amorphes. C’est tellement vrai. Cela me rappelle tous ces étudiants qui venaient me voir en 1999-2000 pour que je valide (gratuitement, évidemment) leur business plan. Telle la Porsche moyenne, qui fait du 0 à 100 km/h en n secondes, les projets d’entreprises faisaient du 0 à 1 000 000 K€ en quelques années, les investissements étaient minimes, les concurrents inexistants, les marges croissaient au fil du temps. On s’étonne après que j’aie voulu m’essayer aussi à des prévisionnels sur LibertySurf (article des Echos du 29 mars 2000, disponible en pdf dans ma page de publications, lien direct ici). Ah, pétulante jeunesse, ce monde est injuste avec toi…

Zephirum

La première fois que j’entendis parler du zephirum (le zéro), c’était dans La nuit des enfants-rois, de Bernard Lenteric, où un très jeune garçon prodige étonnait un adulte en remarquant que (je cite de mémoire) « de tous les chiffres, seul le zéro gardait la même signification quelle que soit sa place dans le nombre. » J’y avais souvent repensé sans, je l’avoue, arriver vraiment à comprendre.
Puis, dans un roman de Jean d’Ormesson que je lisais (Histoire du juif errant, je crois), un personnage arabe dessine dans le sable un petit cercle, en disant que ce zephir est la plus grande invention de tous les temps.
Puis, dans Le théorème du perroquet, déjà mentionné en fin de ce billet, nouvelle mention des chiffres arabes, sans insistance particulière sur le rôle – et la spécificité – du zéro. Donc, entre La nuit des enfants-rois, que j’ai dû lire vers 1985, et Le théorème du perroquet (lu pour la première fois en 2003), 18 années d’incompréhension, sauvées depuis hier par la lecture d’un ouvrage de 1202. Léonard de Pise nous le dit, et c’est pour moi la deuxième révolution des chiffres arabes :

« Ainsi, si c’est le nombre cinq cents que vous souhaitez écrire, en première et en deuxième place, vous inscrirez le zephir, en en troisième place, le chiffre cinq, de cette manière : 500 ; et ainsi vous pourrez écrire une ou plusieurs centaines avec deux zephirs. »
(traduction par mes soins depuis le livre en anglais, p. 18).

Ainsi, de même que le blanc n’est pas une couleur, de même que notre écriture se compose de 26 lettres et de l’espace, de la même manière, notre « alphabet mathématique » se compose de 9 chiffres et d’un espace, communément appelé Zéro. Un 1 à la place des unités signifie « un ». A la place des dizaines, il signifie « dix », « cent » a la place des centaines, et ainsi de suite. Il en va de même pour les 9 chiffres, en revanche, quelle que soit sa place, un 0 signifie toujours « il n’y a rien ici ».

Le zéro, c’est le vide à côté de l’arc-en-ciel, celui qui, par sa non-existence, donne sa stature à l’existant.

Cela me fait immanquablement penser à La disparition, de Georges Perec, que je vais essayer de décrire dans le style, et selon la contrainte, de l’auteur :

un roman où, sur vingt-six signifiants, tous sont là sauf un, l’absolu. Absolu, non, mais important, car l’individu (composant pourtant moult mots) fut banni du discours. Imaginons l’abstraction du Z, ou l’abolition du K dans un roman : coton, mais pas surhumain, car la proportion du discours français où Z apparaît (ou K) vaut un minimum. Mais l’individu abstrait ici fut plus courant qu’un K, plus primordial, surtout pour un continuum bâti sans lui. L’amputation du discours signifiait l’aboli par omission, lui dont la disparition occupait un quatuor d’individus durant tout l’opus.

A plus.

Histoire de la finance – la révolution des chiffres arabes

Je travaille sur deux livres actuellement, il ne s’agit pas de ceux que j’écris (ma traduction, et mon Grand Projet), mais de deux livres d’histoire de la finance que j’ai achetés récemment :

Ce sont deux livres qui traitent de l’histoire de la finance, soit sous l’angle d’une impressionnante somme chronologique, analysée et commentée avec intelligence, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours (Belze et Spieser), soit en prenant l’exemple d’un manuel de mathématiques (mais aussi de commerce) du XIIIème siècle sans aucune équation (la traduction du manuel de Fibonacci). Je me régale, car cela comble mon inculture encyclopédique. Je découvre quantité de choses, aussi je partage mon étonnement.

La découverte du jour porte plutôt sur le Fibonacci (je me réserve, pour la suite, de parler du Code d’Hammourabi dans le Belze-Spieser), précisément sur l’avènement des « chiffres arabes » en Europe. C’est Fibonacci qui a tout fait en 1202, si, si. Ces chiffres étaient anciens, puisque en fin de mon billet, je citais Brahmagupta au VIème siècle après JC. Fibonacci n’a donc pas inventé ces chiffres, mais il en a popularisé l’usage avec un manuel qui m’a l’air extrêmement clair et pédagogique.

Empruntons la De Lorean de Marty McFly et opérons un Retour vers le Futur.
Nous sommes au XIIIème siècle, et depuis la Rome antique, on compte en chiffres romains. Ce n’est pas le nirvana, pour deux raisons détaillées ci-dessous :

  • C’est super fastidieux à écrire. Même s’il y a un ordre logique (les chiffres des centaines arrivent avant les chiffres des dizaines, eux-mêmes passant devant les chiffres des unités), il faut avoir une plume bien taillée pour écrire huit cent quatre-vingt sept : en chiffres romains, cela nécessite DCCCLXXXVII = 11 caractères. Vous me direz, en lettres, cela nécessitait 27 signes (espaces et tiret inclus). En chiffres arabes, 3 caractères : 887. Je ne vais pas en dériver une loi absolue, mais pour chaque chiffre arabe (unités, dizaines, centaines, milliers, etc.) il faut en moyenne 2 à 3 chiffres romains. 4212 nécessite MMMMCCXII = 9 caractères. Que dire de 763 987 238…
  • Ces chiffres arabes ont permis de gagner du temps, car auparavant, il y avait deux mondes distincts : celui de l’écriture des nombres (en chiffres romains) et celui des calculs (réalisés avec un boulier). Pour faire XIX plus XLIII, il fallait « introduire » ces valeurs dans un boulier, calculer la somme, puis la retranscrire en chiffres romains (soit LXII). Fibonacci arrive, et hop, ce qu’il a appris des Arabes (qui l’ont eux-mêmes appris des Indiens), ce n’est pas seulement un système de codage plus efficace : cela vient aussi avec une boite à outils d’algorithmes, c’est-à-dire de manipulations de ces chiffres pour réaliser toutes sortes d’opérations. Exit le boulier : le chiffre est devenu matière malléable, sur laquelle on peut directement travailler. On pose une addition, on retient 2, qu’on rajoute aux dizaines, ou on calcule le reste d’une division sur un coin de table : chapeau, Fibo !

Je cherche une analogie en informatique, et la trouve approximativement: aux beaux temps de l’Intelligence artificielle et des systèmes experts (toute ma jeunesse), on opposait l’informatique procédurale (un programme est constitué d’une part d’un listing d’instructions, figées dans la pierre, qui sont censées réaliser des opérations, et d’autre part, de variables mouvantes, qui prennent différentes valeurs, dynamiquement) et les langages d’intelligence artificielle où il n’y avait plus, ni linéarité de l’algorithme (Exit le if… then… else…), ni variables en tant que telles: tout le programme devenait variable…

Je sens que vous ne suivez déjà plus, je vous parlerai donc une autre fois du Zéphir, cette absence qui a une valeur.

Nos retraites : rien que du bonheur…

Cela fait plusieurs semaines/mois/années que je souhaite mettre à plat une réflexion sur le financement des retraites. Donc, je voudrais réaliser, et mettre en ligne, un petit utilitaire de calcul de retraite, avec le pré-requis suivant : c’est pessimiste, mais ce modèle supposerait que la retraite versée par répartition sera dérisoire, bref, ce sera un modèle de retraite par capitalisation (je verse de l’argent sur un compte, il fructifie au fil du temps, et à ma retraite, hop, je me paye tout le Viagra que je veux). Je ne prends aucune position politique, mon domaine, c’est l’économique. Donc, je ne prédis rien, mais cela m’intéresse de tester la sensibilité, en d’autres termes, « combien faut-il que je verse chaque mois pour être sûr de pouvoir vivre décemment jusqu’à ma mort ? »
Oui, je sais, la finance, c’est que du fun.

J’ai donc en tête les paramètres suivants (que je récupère notamment d’un excellent ouvrage que j’ai traduit en 2000, précisément au chapitre 5) :

  1. le montant que l’on souhaite épargner chaque mois
  2. le taux d’intérêt auquel on peut placer cet argent
  3. le nombre de mois d’ici la retraite (donc le nombre de versements)
  4. => Cela devrait donner une somme d’argent : « à la date de votre retraite, vous aurez accumulé XX zilliards d’euros, yo !« 

    Restent les paramètres de l’après :

  5. le niveau de vie souhaité après retraite i.e. ce que l’on dépenserait chaque mois (pour savoir en combien de mois/années le capital sera cramé)
  6. à comparer notamment au niveau de vie avant retraite i.e. ce qu’il restait du salaire chaque mois (après épargne retraite) pour vivre
  7. l’espérance de vie, qui permettra d’obtenir la durée de la retraite

Pourquoi, tout à coup, décidé-je de mettre sur le cyberpapier ces réflexions, en attendant de développer la feuille de tableur qui tue ? (au figuré…)
Parce qu’hier soir, mon ami Jim Mahar (ce n’est pas mon ami, il ne me connaît pas, mais dans la blogosphère, on se tutoie et on cotoie les grands pour s’asperger d’un peu de leur poussière divine), de FinanceProfessor, a mis sur son blog le compte rendu d’un article qui établirait que l’espérance de vie étant bondissante chez les espèces dont la vie est fondée sur le carbone (pas les tigres, non, les humains), on devrait s’attendre à des âges de retraite évoluant à 75 ans, puis 85 ans. Donc mon point 3. devra clairement être un paramètre, et non une variable fixée… Que du bonheur, je vous dis.

Des tigres, des actionnaires, et de l’éducation des masses

Ce soir, mon fils (6 ans, 39°6) me dit d’une voix faible, mais ferme :
– Papa, moi je ne veux pas qu’on chasse les tigres roux (car il connaît aussi les tigres blancs)

J’ai beau le rassurer en lui disant qu’ils font partie d’une espèce protégée, je sais que cet argument n’aura jamais de poids dans la tête d’un indigène qui espère se faire quelques dollars (soit, son salaire mensuel) en tuant un tigre pour le compte de quelque poussah luisant. Comme le dit (je cite de mémoire) Romain Gary dans Les racines du ciel,

« un éléphant, cela représentait plusieurs semaines de viande qu’un coup de sagaie heureux pourrait procurer à la tribu. La noblesse de l’éléphant, c’est une pensée d’homme rassasié ».

Et je me dis que l’évolution des esprits ne passera pas par les sanctions (les garde-chasses touchent quelques dollars de plus par mois, mais pas beaucoup plus) mais plutôt par l’éducation. S’il n’est pas trop tard.
L’analogie est bonne pour certains actionnaires – et analystes – sur les marchés financiers. Avoir l’oeil rivé sur le résultat du prochain trimestre, c’est vivre à très court terme, c’est tirer des tigres tant qu’il y en a, pour un petit profit. En revanche, permettre à un dirigeant de créer un projet d’entreprise, de motiver et rémunérer tous ses employés, et d’investir intelligemment, c’est comme de créer un parc zoologique de tigres : les recettes deviendront bien supérieures à celles obtenues en braconnant. Et le monde sera meilleur, oui, oui.
Mais qui sera assez éduqué pour avoir la patience d’attendre ?

Les marchés financiers sont-ils efficients ? Partie II : les faits

Voici la deuxième partie d’une synthèse qui en comportera quatre. Après avoir posé les bases de ce qu’est l’efficience des marchés, résumons les résultats obtenus depuis… 50 ans de recherche.

Des études académiques ont été menées…

Il faut préciser ce que nous entendons par études académiques (ou travaux de recherche). Il s’agit d’études scientifiquement rigoureuses, reproductibles, et validées par d’autres scientifiques. Détaillons chaque terme :

  • études scientifiquement rigoureuses : on pourrait en écrire des tartines, il s’agit juste de préciser quelques idées.
    1. Pour valider une théorie, il faut des échantillons suffisamment importants, afin d’éviter les généralisations abusives (« l’auteur de ce blog sait jouer de l’harmonica, donc tous les auteurs de blog savent jouer de l’harmonica »).
    2. Ce n’est pas parce que deux événements sont corrélés qu’ils sont liés. L’apprenti chercheur – ou le mauvais journaliste – recherche à tout prix des corrélations, le chercheur recherche des événements liés entre eux. Citation attribuée à Mark Twain : « Le lit est l’endroit le plus dangereux du monde : 99 % des gens y meurent. »
    3. La précision des résultats dépend de la précision des outils. On ne peut généralement rien tirer de simples moyennes, ou de statistiques descriptives, sans les croiser avec des variables de contrôle. Exemple : sur toute sa vie, un homme aura consommé en moyenne 0,12 biberon par jour.
  • études reproductibles : une étude scientifique doit être livrée avec son protocole expérimental, de telle sorte qu’un autre chercheur puisse répliquer l’étude, et vérifier les résultats. Ce protocole expérimental contient notamment le mode de sélection de l’échantillon, la durée d’observation, les variables et les calculs statistiques réalisés. Contre-exemple : « une étude réalisée sur des entreprises européennes montre que celles-ci sont endettées ». Où, quand, comment, quomodo ?
  • études validées par d’autres scientifiques : la recherche est évaluée au sein de colloques ou de revues académiques. Chaque expert est régulièrement relecteur pour des revues, c’est-à-dire qu’on lui soumet des articles de manière anonyme, et il juge si la démarche et les résultats de l’article sont « corrects ». Les taux de rejet de certaines revues sont de plus de 90%.

Il s’ensuit qu’une étude qui ne respecte pas les critères énoncés ci-dessus devra être jetée à la poubelle interprétée avec de très grandes précautions, d’autant plus quand il s’agit de la performance des investissements boursiers.

Et les résultats sont…

… que les marchés boursiers sont efficients sous une forme semi-forte à forte. En français dans le texte

  • un investisseur ne peut pas durablement battre le marché, ou (exprimé autrement)
  • son profit, net des coûts qu’il a engagés (temps, abonnements, déjeuners…) ne sera pas supérieur – à long terme – à celui qu’il aurait eu en investissant passivement dans un portefeuille diversifié, ou encore
  • il n’existe pas de stratégie avérée pour gagner régulièrement plus que le marché, sauf à prendre plus de risques (mais un investisseur peut aussi le faire de manière passive).

FAQ :

– y a-t-il unanimité dans les études ?
Nan, mais une grosse majorité bien ventrue. Prenez les études qui concluent que les marchés ne sont pas efficients :

  • supprimez les études ne répondant pas aux critères académiques (donc, études aux résultats peu crédibles)
  • supprimez les études qui identifient une stratégie qui aurait marché dans le passé (backtracks), mais qui ne marche plus aujourd’hui
  • vérifiez que dans les études restantes, les critères d’efficience énoncés au précédent article (profit net des coûts, gain ajusté au risque pris) sont respectés
  • à ce point-là, s’il vous reste au moins une étude en mains, investissez à mort en suivant sa stratégie. Mais je ne vous suivrai pas 😉 Et tenez-moi au courant…

– Cela veut-il dire que personne n’a jamais de bonnes performances ?
Non, cela veut juste dire qu’en moyenne, sur plusieurs années, seules quelques personnes sortent du lot, et que leur performance est due pour beaucoup à la chance… ou à des recettes que des générations de chercheurs n’ont pas trouvées.

– à quoi cela sert-il d’investir, alors ?
Parce que « ne pas arriver à surperformer le marché » ne signifie pas « ne rien gagner ».

– La citation de la fin ?
Deux pour le prix d’une :

« Et quelqu’un qui prétend détenir des informations confidentielles, ou avoir une « stratégie automatiquement gagnante » est probablement, soit une crapule, soit un idiot ».
Bodie, Merton, Finance, chapitre 1, Pearson education France, 2001.

« J’ai remarqué que toutes les personnes qui m’ont dit que les marchés sont efficients, sont pauvres. »
Larry Hite, trader américain

Faites votre choix…
(à suivre)