Livre lu : M.A. Shaffer & A. Barrows – The Guernsey Litterary and Potato Peel Pie Society

Il y a quelques années, une collègue m’avait dit à propos d’un film (c’était Ghost, en 1912) : C’était un film où ils auraient pu écrire « pour (son nom) » sur l’affiche, il était vraiment fait pour moi.

C’est le même sentiment que j’éprouve à la fin de la lecture de The Guernsey Litterary and Potato Peel Pie Society, par Mary Ann Shaffer & Annie Barrows (Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates en français).

  • Déjà, j’aime bien la forme : un roman épistolaire, qui reprend un peu le rythme et le style de 84 Charing Cross Road, d’Helen Hanff.
  • On y retrouve le même humour so british, subtil, fait d’understatement, de jolies tournures, sans jamais se prendre au sérieux avec des mots ronflants. Pour moi, l’exemple typique de ce style est Trois hommes dans un bateau, dont je viens de relire quelques pages aujourd’hui, à la recherche d’une citation. Ce livre est un délice d’humour et de légèreté.
  • Parlant d’humour et de légèreté, j’apprécie dans The Guernsey … ce côté « on parle de l’après-guerre et donc (beaucoup) de la guerre, mais en alternant avec des scènes et situations amusantes ». Je trouve qu’au lieu d’affadir le propos, cela le rend d’autant plus présent et poignant. Quand, au détour d’une page qui parlait de falaises et de myrtilles, on tombe dans une anecdote terrible de l’occupation, on est littéralement saisi.
  • C’est un livre profondément humain. Tous ceux qui ont vécu des deuils, des douleurs, le savent : il faut bien continuer, la vie est comme une route que l’on suit, et personne ne peut vraiment prétendre s’arrêter sur le bas-côté.
  • Et pour conclure, c’est un livre qui finit bien, ce qui devient rarement le cas des ouvrages que l’on lit actuellement. Au mieux, les personnages sont laissés à leur existence – ni bonne, ni mauvaise – au pire, ma foi… c’est pire. 

Plus j’avance dans la vie, plus j’aime les plaisirs simples. Et ma foi, j’apprécie de plus en plus ce genre d’ouvrages. Derrière son discours tout simple il y a probablement… des pépites de ce petit minerai qu’on appelle l’humanité.

Les dents de la terre

Je suis dans un lieu éloigné de toute civilisation, travaillant lentement mais opiniâtrement à mon projet Prométhée.

Loin de toute civilisation, mais non loin de toute vie.

Voici les 3 mails que j’ai envoyés aujourd’hui :

1er mail, état des lieux

Sujet : Rats and Roaches (Calvin Russell)

On se croirait loin de tout, et voilà, pas le moyen d’être tranquille. Si je récapitule :
– 2 perdrix hier, à la première, je bondissais (figurativement) de joie, là elles sont 4 à picorer près d’un tas de neige, c’est rien que des poules cons.
– des pies, des geais, et un drôle de petit oiseau tout petit tout rond bedonnant, j’ai envie de le dessiner, mais je suis sérieux, je bosse d’abord.
– un mulot dans la cuisine. Il m’a chouravé des pâtes (sèches) et s’est réfugié dans la cafetière Nespresso. J’ai essayé de le virer (sans le tuer), mais il connaît la maison mieux que moi, alors que finalement, c’est moi l’intrus, non ?
– des araignées, c’est-à-dire des faucheux cons et des araignées plus… consistantes, ouais, c’est le mot. C’est comme le mulot, ça ne me dérange pas trop tant que ça ne me touche pas 🙂

2ème mail, action militaire

Sujet : week-end à Zuydcoote (Robert Merle)

Fusilier Marin Commando Thibierge au rapport.
Ai vu l’individu (Joe le Mulot), mais n’ai pu l’appréhender. Ai néanmoins collecté un ensemble d’observations pour alimenter le dossier.
– l’individu a ses habitudes dans l’armoire jouxtant la cafetière, que nous appellerons niara 1.
– l’individu a été vu au rez-de-chaussée de niara 1, mais a probablement une entrée secrète. En effet, maintenant qu’il m’en souvient, l’été, quand j’étais en permission sur la table du jardin, j’entendais des petits grattements près de la porte, dans le mur extérieur de niara 1. Je ne suis pas payé pour penser, aussi je suggère à mes supérieurs de penser au fait que peut-être l’individu a creusé une galerie qui aboutit du monde extérieur à niara 1, et inversement. Ceci expliquerait non seulement sa disparition de niara 1 quand je l’ai investiguée, mais aussi comment l’individu a pu arriver dans ce lieu sécurisé qu’on appelle cuisine et qui est mon QG (l’hypothèse « amené avec les potirons » est risible à la lumière de la froide logique)
– ai inspecté l’armoire en face (niara 2), et l’individu y a causé quelques déprédations. Il aime les bouillons cubes, le café et les pâtes. Ai jeté les emballages (vides) et sécurisé le reste du café dans la boite Kellogg’s, en l’assurant que les secours arrivaient.
– Ai déplacé potirons sur le sol, car faisaient moisir le plan de travail. N’ont pas eu l’air d’objecter.
Ne vois rien à ajouter. Insert Formule de Politesse (« Biz »).


3ème mail, action-réaction

Sujet : Ratatouille (Linguini et al.)

Cet après-midi, pendant que je travaillais dans la salle à manger, ce petit galapiat a rongé ma brique de soupe (par le haut) et s’est probablement trempé les moustaches dans mon velouté 9 légumes. Je pense que l’animal a fait cela sciemment, pour bien m’expliquer que toute intrusion de ma part dans SA vie serait irrémédiablement suivie d’une réaction d’égale force dans MA vie.
Ce n’est pas pour me déplaire.
De même que les bébés qui ont été nourris au même sein sont frères de lait, Trotte-menu et moi-même sommes désormais frères de soupe.
Biz

Mail de réponse de la propriétaire : « Vous avez l’air de bien vous entendre. Ramène-le chez toi. »

Je ne suis pas aidé.

[edit de 20h45]

Sujet : Geek 1 – Mulot 0

Je l’ai eu. J’arrivais dans la cuisine, et il a filé se cacher dans la cafetière (NB : il se faufile par le trou de la grille, qui fait au max 2 cm de diamètre).
Je transporté la cafetière dehors, et l’ai désossée méthodiquement. Joe le Mulot a filé se cacher dans les plates-bandes, j’en ai profité pour rentrer et fermer la porte *à clé* (ne jamais sous-estimer un rongeur affamé). J’avais prévu de monter la garde dans la cuisine, car j’intuite qu’il va utiliser l’entrée secrète dans Niara 1 (l’armoire à vaisselle) pour revenir. Mais j’ai une meilleure idée, ô Crocodile Dundee que je suis : j’ai laissé deux pâtes sèches (Torti), dont je sais qu’il est friand, à côté de la cafetière. Si les pâtes ont disparu demain matin, c’est que Joe m’a fait la nique.
Je vais aller regarder Stuart Little, tiens.
Biz

[/edit]

[Update de 22h05]

Joe le Mulot is back. Non seulement une des deux pâtes à disparu, mais Joe s’est même montré. Il n’est pas allé jusqu’à danser le tamouré sur la cafetière, mais toute son attitude clamait la désinvolture ironique d’un hobereau qui se sait sur ses terres.
Je suis content de ma démarche analytique, toute sherlockholmesienne, autant dans l’intuition qu’il y avait une entrée secrète dans Niara 1, que dans la conception de mon piège diabolique (deux nouilles).
L’affaire repose désormais entre les mains de la Justice, c’est-à-dire la propriétaire, qui décidera (ciment à prise rapide ? gazage assassin ?) comment interdire les lieux au filou à moustache.

[Update de 22h05]

T9 roulette russe

Une autre forme de T9 roulette que je découvre à l’instant : le correcteur orthographique. C’est bâteau pourtant.
Mais je l’aime bien dans son côté divinatoire, à la limite de l’insultant. Dans un document, il tombe sur mon adresse e-mail et me dit (sans trop de surprise) : « absent du dictionnaire ». Et là, en remplacement de ce qui est tout de même mon identité numérique, ce qui me définit et me caractérise avant tout dans les mondes virtuels, il me propose : petites-bourgeoises, neuropsychologique, neuropathologie, neuropsychiatrie.
Je me doutais que je n’étais pas top top équilibré, mais de là à me proposer des électrochocs, il y a de la marge. Et puis petit-bourgeois (encore plus insultant, je trouve, au féminin), rah, je vais lui péter ses bits à ce programme.
« Correction » aurait dû s’entendre au sens de « Aide », pas de « Chtiment »…

Ce que je voeux

Voici à nouveau ce temps de l’année, avec son déferlement de voeux (mails, SMS, et même, c’est dingue, cartes de voeux par la poste). Je me suis déjà exprimé à ce sujet. J’en rajoute une couche : ce qui fait fureur, c’est le SMS-envoyé-à-250-personnes-mais-que-tu-crois-que-tu-es-le-seul-à-le-recevoir, ou comment lyophiliser la sincérité.

Avec les voeux viennent les résolutions (cf. le même thibillet). Alors à défaut de résolutions, une même idée, déclinée de 3 manières différentes.

Présentation 1, ou « de la sagesse des tortues supposément ninja »

Hier, c’est déjà de l’histoire. Demain est un mystère. Mais aujourd’hui est un cadeau, c‘est pourquoi nous le nommons le Présent.

Maître Oogway, dans Kung Fu Panda.

Présentation 2, ou « du lien entre le conseil en management et le dernier samouraï »

Suivant le conseil de Peter Bregman, je saisis chaque instant où je bois du thé (et cela arrive souvent dans une journée) pour me recentrer sur le présent, les sensations du moment, et ainsi, m’extirper de cette fuite en avant qui consiste à ne pas vivre le présent, trop occupé qu’on est par l’avenir.

Présentation 3, ou « le MBTI est partout dans ma vie actuellement »

L’inconvénient d’être N, c’est justement de vivre totalement dans le potentiel, de fantasmer des scénarios, ce qui va jusqu’à ignorer / abolir la situation présente. Avec une Ne en Dominante, j’ai tout intérêt à entraîner ma Si (en Inférieure) avec tout ce qui est détail, instant présent, concentration sur une seule chose à la fois. Exemple du jour : reconstruire le Chteau de Poudlard (pardon, de Tygrelis) en Lego. 2 heures à nouveau à chercher des petites pièces, consulter des plans, et monter très progressivement cette merveille architecturale qu’un anniversaire de garçons décomposera à nouveau en éléments simples.
C’est important, d’entraîner son Inférieure : je sors de plusieurs jours où j’ai pu voir une personne totalement sous l’emprise de son Inférieure (non éduquée, non maîtrisée) : ça fait vraiment peur à voir…

Hymne à la nuit

(à lire en écoutant, par exemple, Nuit, de Goldman Fredericks & Jones).

Suite à un certain commentaire sur ma vie diurne, et pour répondre pas tout-à-fait à côté, pas tout-à-fait en el blanco, voilà pourquoi j’aime la nuit.

La nuit, les loups sortent

Il existe des personnes qui ne sortent que la nuit. Le jour, elles sont en train de dormir, réellement ou figurativement parlant. Tel employé de bureau, a priori sans aspérités, revêt certains soirs son habit de lumière, et va faire la fête. Il rentre, entre chien et loup, pour prendre quelques heures de sommeil (ou d’amour) avant de repartir à son travail. Pour ceux de ma génération, c’était le thème du clip de High on emotion (Chris de Burgh). J’ai rencontré de véritables noctambules, qui sont peut-être des anonymes que j’ai à peine remarqués le jour, et qui se révélaient être des seigneurs, ou des philosophes, de la nuit.
De même que les morts vivent de l’autre côté du Styx, certains vivants ne prennent véritablement vie que de l’autre côté du Crépuscule : leur vie diurne n’est qu’un ectoplasme, la projection dans la Matrice de leur moi social. Leur vraie identité, ce n’est pas Thomas A. Anderson, c’est Neo.
Mais ce n’est pas pour rien que la nuit est sombre : à défaut d’entraîner sa vision de nuit, on voit trop tard les dents acérées, les éclairs de violence dans les regards, les coups d’oeils qui vont vite devenir des coups de poings.
Et quand j’ai tendance à l’oublier, la Nuit me le rappelle dans ma chair.

La nuit, tout est possible

J’ai vu les soleils de nuit d’Oslo avec des fêtards qui plongeaient dans l’eau glacée du port (avant de se cavaler devant la police locale), des fins d’enterrement de vie de garçon à la soupe à l’oignon aux Halles, j’ai vu l’aube se lever des quantités de fois, seul, à deux, à plusieurs, que l’on soit sobres, ou pas tout à fait sobres. Il y avait dans cet infini bleuté, dans ces quelques heures de no man’s land, une sensation de potentialité pure : la nuit serait ce que nous en ferions, ni plus, ni moins. Et plus d’une fois, c’est mon moi social qui a refusé les potentialités qui ne demandaient qu’à s’offrir. Parce que la nuit abolit beaucoup de règles, elle nous permet, exactement aux mêmes endroits, ou sous les mêmes latitudes, d’être en décalage horaire total.
J’ai traversé des places désertes de Venise, et dieu sait si elles peuvent être belles en plein jour, mais Venise la nuit, c’est encore une dimension supérieure, qui touche au métaphysique.
Et je garde des souvenirs de tous ces moments, certains dont je sais qu’ils ne reviendront jamais, mais que je peux rejouer à l’envi sur le gramophone de mes souvenirs. Je me souviens d’un lit où j’ai fumé, dans un pull qui n’était pas le mien, face à la fenêtre ouverte, tandis que la conversation s’effilochait de bouffées : c’était un tableau qu’Edward Hopper n’a pas eu besoin de peindre, puisqu’il est, et reste, dans ma tête, avec toute ma collection privée.

La nuit, je m’entends enfin

Que ce soit exprimé en termes psychologiques ou technologiques, j’ai toujours souhaité avoir, au moins pour un temps, un asile loin du fracas. Mais le Klondyke, c’est loin. Or, dans cette retraite spirituelle, qu’est-ce que je recherche avant tout ? Une coupure du monde et de son flot de sollicitations. Pour filer la métaphore du décalage horaire, il n’y a pas besoin de me déplacer dans l’espace, par exemple en faisant 1h30 de voiture pour rejoindre une maison isolée : il suffit de pratiquer le décalage horaire (seul bénéfice réel des insomnies) et de profiter de ces 2 heures de liberté, de 5h à 7h du matin. Sans en faire un système (se lever tous les jours à 5h), j’en apprécie la flexibilité.
Pendant ces heures, je sais que ça ne sert à rien de vérifier compulsivement mes mails, c’est la trêve des confiseurs, et c’est le moment idéal pour lire un livre qui demande de la concentration et le mettre en notes, ou encore, prendre le temps de rédiger ce thibillet qui me trottait dans la tête depuis des jours.
Un autre avantage à se lever dès que l’insomnie est avérée : cela fait taire la petite voix. Celle qui rejoue le (mauvais) film de la soirée de la veille, celle qui invente les dialogues du lendemain (et s’il me dit ça, je lui dirai ça), celle qui, toujours, est teintée de pessimisme voire de catastrophisme.
Je préfère me faire un thé et cramer deux heures de sommeil putatif plutôt que de laisser cet alter ego prendre le contrôle de mon cerveau.

Il y a probablement d’autres raisons. Mais j’aurai toujours ce sentiment de liberté quand je vois l’obscurité bleutée qui s’étend sur les nuages et fait disparaître les rouges et violets du soleil déjà couché.
De la même manière qu’il y a – paraît-il – un changement d’air à chaque changement de marée, l’air de la nuit me semble toujours plus pur que celui de la journée.
Voilà pourquoi j’aime la vie nocturne.