Ubuntu – Dardayonner

Dardayonner : v.i. Prendre un chemin plus long juste pour rester au soleil. Se placer sur la portion du quai qui est ensoleillée, même si cela nous mettra loin de la sortie.
Par extension : accepter de reprendre un café parce que la serveuse est jolie.

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Novela – Qua sono (4/…)

Nous allmes nous promener sur le bord de la plage, j’avais emporté mon enregistreur.

– Quel est votre secret pour savoir comment découper ?
– Chaque être a ses fissures. Le couteau ne fait que révéler la fissure.
– Dites, c’est un peu philosophique, je ne vois pas bien l’application.

Nessu ramassa un galet, le fit sauter dans sa paume, puis l’observa en silence. Il sortit son couteau, appuya brièvement en un point de la surface polie, et le galet tomba en petits morceaux entre ses doigts. Je le saluai avec respect.

Nous marchions le long des flots. Je commençais à connaître le silence de Nessu, mais ce qui était plus étonnant était mon propre silence. J’avais une centaine de questions à poser, mais je préférais marcher, profiter de la brise de la fin d’après-midi, regarder le soleil qui envoyait des flèches de rayons dans les vagues en pâte de verre. J’arrêtai mon magnétophone. Nessu s’assit, et je m’allongeai à ses côtés, les yeux dans le bleu liquide du ciel. Je crois que je dormis un peu, et je rêvai que Nessu me parlait. Voilà ce qu’il me dit.

– J’ai une histoire à vous raconter. Cette conserverie existe depuis une cinquantaine d’années, et elle constitue le poumon cancéreux de la région. C’est une malédiction polluante, et un bienfait économique. Nos vies dépendent de son activité, et bien qu’elle continue à faire semblant de l’ignorer, son activité dépend de nos vies.
Il y a 20 ans, un nouveau directeur d’usine arriva. Ils se ressemblent tous, et celui-là ne faisait pas exception. Il était dur, il avait ses têtes, et exigeait toujours plus. Il avait le pragmatisme brutal de ceux pour qui l’argent gouverne tout. Il avait plusieurs femmes, plusieurs voitures, et c’était un fin manipulateur. Mais il était aussi très travailleur. Il arrivait tôt, travaillait longtemps, il avait l’oeil à tout.
Les années passèrent, et son succès augmentait. Le groupe dont il dépendait exigeait une productivité accrue, mais lui obtenait encore plus, et recevait des primes importantes à la fin de chaque année. Mais il était déchiré de responsabilités. De plus en plus de personnes dépendaient de lui, et comme il ne faisait confiance à personne pour faire son travail, il se levait plus tôt chaque matin pour répondre aux demandes de tous. Il avait perdu jusqu’au goût de la vie, mais il ne le savait pas, il estimait être responsable, et fustigeait les faibles qui n’arrivaient pas à suivre son rythme. Il se disait toujours « dans trois semaines, j’aurai un moment de calme, je pourrai faire le point ». Mais ces trois semaines s’enfuyaient toujours plus avant, et il n’atteignait jamais le moment de calme. La nuit, son coeur battait furieusement pour s’échapper de sa poitrine, et il ne dormait quasiment plus.
Et puis un jour, il ne vint pas au travail.
Son assistante appela chez lui, et le téléphone sonna dans le vide. Ses maîtresses n’avaient pas de nouvelles, toutes ses voitures étaient garées devant chez lui, et son appartement était déserté. Mais il n’avait rien emporté, il s’était juste abstrait de la vie. Comme il n’avait pas d’héritier, tout son argent revint à ses parents.
Le groupe envoya un directeur intérimaire, et la vie de l’usine continua. Tout le monde oublia vite cet accident de parcours.

Le silence dura. Je me dressai sur un coude.

– Pourquoi me racontez-vous cette histoire ?
– (il continuait à regarder l’horizon)
– Vous l’avez revu ?
– Souvent au début, puis de moins en moins souvent.
– Vous savez où est ce directeur aujourd’hui ?
– Je ne sais pas où est le directeur. Mais je sais où est l’homme qui autrefois était un directeur d’usine.

Je le regardai. Ses cheveux gris étaient emmêlés par le vent, mais propres, sa chemise était un modèle bon marché, mais repassée avec soin. Derrière l’ouvrier, j’essayais de retrouver le profil de l’homme qu’il était autrefois, par exemple il y a vingt ans. Je vis un profil carnassier. Je l’imaginai en costume, arpentant les travées de son usine, son domaine de pouvoir absolu. Assis à son bureau, dès l’aube, convoquant des agents de maîtrise, congédiant des employés. Entretenant plusieurs femmes, et buvant des whiskies coûteux. Épuisant tous ses collaborateurs à la tâche, debout sur un amoncellement de corps exsangues. Je vis un visage osseux, les orbites profondément enfoncées dans la boite cranienne, aucune chair superflue ne venant adoucir ce visage.

Nous rentrmes dans l’air qui fraîchissait.

(à suivre…)

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Et le jour ou je mourrai…

… le nombre de personnes qui diront « je le connaissais bien ».
Pfuh.

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Time bankruptcy

Aux US, quand une personne ne peut plus répondre à tous ses e-mails, il arrive qu’elle se déclare en « e-mail bankruptcy » (faillite d’e-mails). Cela consiste pour la personne à détruire tous les mails de sa boite et à repartir à zéro. Jusqu’à la prochaine faillite.
Je propose une extension de ce concept : le time bankruptcy. Je pourrais définir cela comme suit : malgré tous les conseils de productivité appliqués, malgré une gestion qui essaie d’être saine des e-mails, malgré la prise en compte de priorités (important vs. urgent), il peut arriver que l’on y arrive pas, tout simplement parce que le travail qui tombe est supérieur au temps dont on dispose. Et pour étendre encore le concept : évidemment, on ne parle pas que du travail direct, mais il faut inclure les interactions, les réunions. Et tant qu’à faire, inclure aussi la sphère personnelle.
Alors voilà, là, maintenant, je suis en time bankruptcy. Trop de boulot, trop de mails, trop de projets perso, trop d’interactions. Plus envie de rien faire. C’est la limite de toute réflexion sur la productivité : et si, même après avoir appliqué les règles, on a encore trop de choses à faire ?
La solution est probablement dans l’art du bonheur 2, ce livre d’entretiens avec le Dalaï Lama que je suis en train de lire. Mais bon, ce qu’il dit, c’est qu’il faut travailler sur soi-même. Chouette, encore du travail.

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Novela – Qua sono (3/…)

J’étais partagé : il fallait que je prenne du recul, et que je réfléchisse à l’ordre des différentes questions qui se bousculaient dans ma tête. Mais aussi, mes vacances se terminaient d’ici quelques jours. Je proposai à Nessu de me consacrer son dimanche : j’achèterais un panier entier de poissons au marché du matin, et Nessu me montrerait, au ralenti, comment il faisait.

Il accepta tout, mais me regarda avec étonnement quand je lui proposai de lui payer son dimanche :

– Et pourquoi donc, grands dieux ?
– Parce que je vous fais travailler.
(il resta silencieux un long moment. Puis il dit 🙂
– Non, puisque vous m’aiderez à mieux voir en moi. C’est moi qui devrais vous payer.

Voici la transcription de nos différentes conversations de ce dimanche :

– Bon, Nessu, voici le panier, nous avons recréé à peu près les conditions de votre atelier dans votre cuisine, les distances sont correctes. Avant même de vider le premier poisson, dites-moi ce que vous allez faire.
(il regarda le panier d’un air détaché, puis il me dit comme une évidence : ) – Je vais commencer par le mulet d’un an, là.
– Pourquoi lui ?
– Parce qu’il m’appelle.
– Comment allez-vous le vider ?
– Pointe du couteau dans l’oeil, virole à droite, fente jusqu’au méridien, coup de pouce, le couteau en se retirant projetera le mulet dans l’assiette.
– Allez-y.
Je n’entendis rien, j’eus l’impression d’avoir cligné des yeux tandis que le poisson sautait dans l’assiette. Une demi-seconde plus tard, j’entendis le bruit mou des entrailles qui tombaient sur le carrelage.
– Et le poisson suivant ?
– L’épinette argentée. Pique la queue, enroule autour de la lame, tranche l’air, l’épinette fera le reste.
– Allez-y.
Cette fois je vis le reflet du couteau dans les yeux de Nessu, et son épaule droite qui s’était effacée. L’épinette était vidée dans l’assiette, le couteau au repos dans l’étui, une trace rouge sur le sol.
– Quel poisson ?
– La sardine en-dessous.
– Pourquoi pas le poisson au-dessus, il est plus accessible.
– Après l’épinette, il faut la sardine, sinon le couteau donne un goût amer.
– Mais Nessu, après c’est congelé, pasteurisé, mis en conserve, vous ne reverrez jamais ce poisson, vous ne le mangerez pas, que vous importe le goût amer ?
Il me regarda, je crois qu’il faisait des efforts pour comprendre mon point de vue. Il répondit enfin :
– Si j’ai choisi de faire ce métier, ce n’est pas pour mettre de l’amertume dans la vie des gens.

La matinée se passa en discussion décousue. Aucun poisson n’avait le même traitement qu’un autre.

– Vous n’utilisez jamais deux fois la même méthode.
– Parce que je n’ai jamais deux fois le même poisson. Donnez-moi des poissons jumeaux, et je vous dirai lequel était le plus faible, le plus audacieux, le plus rêveur. Chacun a le droit, dans sa mort, d’être traité en temps qu’être unique.

Bientôt, il ne resta plus qu’un panier vide, plusieurs assiettes pleines, et un sol souillé. Nessu fit sauter les poissons dans une poële brûlante, vida deux citrons sur les chairs blanchies, et trancha un fenouil en cubes minuscules. Un repas équilibré, délicieux, et préparé en moins d’une minute. 
(à suivre…)

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Caillou – Trilogie préhistorique

7h12 ce matin, à courir sur la plage.
Des traces de sabots, parallèles aux empreintes griffues d’un chien-loup.
Je cours au milieu, le cheval à ma gauche, le loup à ma droite.
L’herbivore puissant, le carnivore infatigable, et au centre,
L’omnivore, si pitoyable en comparaison.

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Caillou – Bacall

C’est lui qu’on voit, je ne suis qu’une doublure.
Il te protège, mais je suis là.
Comme toutes les doublures, collé contre ton corps, en secret.

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Novela – Qua sono (2/…)

L’homme était surnommé Nessu, et personne ne pouvait me renseigner sur lui : il avait toujours été là, mais alors que je pouvais récolter facilement une douzaine d’anecdotes et de faits personnels sur chacun des ouvriers, Nessu était passé au travers de toute curiosité. Personne ne savait rien sur lui, personne ne s’était posé de question sur son silence taciturne, et quand j’insistai auprès de mes interlocuteurs, je voyais à leur regard qu’ils n’aimaient pas que je leur fasse voir ce qu’ils n’avaient jamais vu. Contre toute évidence, ils soutenaient savoir des choses sur Nessu, mais me faisaient clairement comprendre que je ne méritais pas de les connaître.

Je pris d’autres photos, prétextant cette fois « un article nécessaire sur ce dur métier ». Je gâchai de la pellicule sur des photos de groupes, avec Nessu en ombre indistincte au dernier rang, je fis des portraits – dont certains assez beaux – de ces visages marqués par le soleil et l’effort, et les brigades trouvèrent naturel que je les photographie ensuite en action. L’effet Hawthorne jouait à plein, tous les ouvriers augmentèrent leur productivité les jours où je pris des photos d’eux au travail, et sur les centaines de clichés que je pris, j’en obtins une trentaine de Nessu, sous différentes poses et même de dos. Sur plusieurs clichés, il fixait l’objectif d’un oeil absent, comme s’il était absorbé dans un rêve intérieur. Mais indéniablement, son rythme de travail était stupéfiant de rapidité. Aucune photo ne laissait voir son couteau en action, on voyait juste le manche qui semblait rester en permanence dans son étui de cuir fixé à la ceinture.

Je pris le temps d’interviewer longuement quelques ouvriers sur leur métier, prenant scrupuleusement des notes et m’imprégnant de leur culture, puis quand je sentis le moment opportun, j’allai interviewer Nessu. Je retranscris ci-dessous les premiers échanges avec cet homme.

– Nessu, selon vous, combien de poissons un ouvrier vide-t-il par matinée ?
– ça dépend.
– Oui, bien sûr, ça dépend des jours, mais en moyenne ?
– ça ne dépend pas des jours, ça dépend des ouvriers. Marcello vide entre 134 et 143 poissons. Mimi 127, jamais plus de 129. Cortino vide 159 à 167 poissons tous les jours, sauf le lundi, parce qu’il a bu le dimanche, alors le lundi, c’est 122 à 134.
– Vous connaissez le nombre de poissons que chacun a vidés ?
– Bien sûr (il me regarda avec une lueur amusée dans les yeux), c’est comme vous, vous savez combien de photos vous avez prises, et de qui, et quand.
– Et vous Nessu, combien de poissons videz-vous par matinée ?
– En juin, 419 à 422 par matinée.

(Je pris évidemment la peine de vérifier les chiffres qu’il m’avait donnés. Je l’interrogeai à plusieurs reprises sur les scores de sa brigade à la fin de la matinée et je comparai ses estimations aux chiffres enregistrés par le compteur électronique posé sur les tapis d’arrivée : les estimations de Nessu sur sa production et celles de ses collègues étaient parfaitement précises. Les quelques poissons de différence – par exemple, 1 548 selon Nessu, 1552 selon le compteur – me poussèrent à suggérer aux ingénieurs de ré-étalonner le compteur. Après ré-étalonnage, le compteur fut toujours d’accord avec Nessu).

Ces premières phrases m’illuminèrent : je compris que Nessu répondrait franchement et précisément à toutes mes questions, et donc que tout détour était superflu.

– Nessu, comment expliquez-vous que vous vidiez 4 fois plus de poissons que vos collègues ?
– Je travaille ma découpe tous les jours.
– Mais eux aussi…
– Non, eux travaillent à la découpe, pas à leur découpe.
– J’ai pris des photos de vous au travail (il sourit) et je les ai étudiées (là, il se moquait franchement de moi), pourquoi ne vous voit-on jamais avec votre couteau à la main ?
– Parce que, quand j’ai fini de vider mon poisson, je rengaine mon couteau et je nettoie l’espace devant moi.
– à chaque poisson ?
– à chaque poisson. Et tous les dix poissons, j’aiguise mon couteau.

Il était inutile pour moi de louer une caméra et de filmer Nessu à 24 images par seconde : j’étais sûr qu’il me disait la vérité. De surcroît, j’aurai du mal à faire passer l’impression que j’avais, mais en substance, je sentais qu’il ne se vantait pas de ses performances : il n’en avait jamais parlé à personne, car personne ne lui avait jamais posé ces questions. Et après moi, il redeviendrait taciturne. Et si je n’avais pas regardé les rapports de productivité des brigades d’une conserverie sicilienne, je n’aurais jamais remarqué, ou connu, Nessu.

(à suivre…)

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Magnolia Express – 3ème partie – #5

Mouvements syndicaux chez les lettres
 
Nous arrivâmes à la nuit tombée, bien tombée, ça il n’y avait pas de doute, il n’y avait plus aucune lumière sauf la lune qui brillait comme une pastille de sucre. Sur le bord de la route, loin devant, on voyait une cabane en bois et des clôtures derrière, un grand parc rempli de formes sombres, c’était peut-être un cimetière de dinosaures ou bien un parc d’attractions qu’on a démonté en attendant l’été prochain, ou encore les décors d’un vieux film que tout le monde a oublié, sauf nous.

Sur la cabane, il y avait une grande enseigne qui nous faisait face, et au fur et à mesure que nous avancions, les lettres se détachaient de l’ombre, se liaient les unes aux autres, puis des mots apparaissaient. D’abord, on avait vu un grand W jaune, puis des petites lettres rouges, puis un grand H jaune et encore des lettres rouges.

Wrgggrgml Houbloummmshctr.
 
En dessous, il y avait encore quelques mots, mais on ne voyait pas bien, et pourtant c’était en blanc, on ne pouvait pas dire qu’ils ne faisaient pas d’efforts. Dans ce pays, c’étaient visiblement les jaunes qui donnaient le ton initial, et les rouges n’avaient pas leur mot à dire, ils s’alignaient en rang serré parce qu’ils craignaient d’en prendre pour leur grade. Quant aux blancs, même s’ils étaient en-dessous, on sentait bien qu’ils faisaient bande à part, ils étaient neutres dans cette lutte de classes.
Entre-temps, les rouges avaient accédé à l’existence. On pouvait désormais lire :

William Horseshoe

et en dessous, en blanc,

vrac vrac vrac

Voilà.

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Roman, publié progressivement, sous un contrat Creative Commons. Et aussi sous licence Touchatougiciel.

Le roman, dans l’ordre, est
.

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Novela – Qua sono (1 / …)

Il y a des vies éclatantes, dont on entend parler dans les journaux. Ce sont des explorateurs, des milliardaires, des actrices, toutes ces personnes hors du commun dont les récits sont censés consoler les gens ordinaires. Des journalistes eux-mêmes passent leurs vies entières dans ces milieux rutilants, vivant en marge d’événements dans lesquels ils sont tolérés, parasites indispensables qui doivent jouer le rôle de témoins. Fêtes évanescentes, couples éphémères, nouvelles fracassantes et aussitôt oubliées.

Je suis journaliste aussi, mais pour une revue industrielle. Je ne parle pas de fêtes, mais d’usines, je parle moins des hommes que des machines, et je le vois bien dans mes articles, la composante humaine n’est plus qu’un terme de l’équation générale, une contrainte parmi tant d’autres qu’on essaie d’optimiser.

Mon métier m’envoie dans différents pays d’Europe où je rends compte des progrès techniques, je contribue à la comparaison des coûts de production, ou encore je couvre l’actualité sur les machines-outils et les chaînes automatisées. C’est ainsi qu’il y a quelques années, je fus envoyé en Sicile pour couvrir l’installation d’une nouvelle chaîne réfrigérée dans une poissonnerie industrielle. La mise en place du matériel était longue, la montée en puissance devait être progressive, j’étais détaché pour une enquête qui devait durer deux semaines. Finalement, je devrais livrer tout un dossier thématique à mon magazine pour le numéro de septembre.

J’arrivai par une matinée d’été. La mer brillait au loin, l’usine était éclairée de soleil, mais je savais qu’à l’intérieur de ce grand bâtiment de béton, les cadences étaient à l’opposé des rythmes séculaires de mère Nature. Chaque matin à l’aube, une flottille de nautoniers déversait sa récolte de poissons dans des milliers de paniers en plastique, ceux-ci étaient acheminés sur des tapis crasseux vers des brigades d’ouvriers qui éventraient, vidaient, nettoyaient le plus vite possible les poissons, dans un tintamarre de ferraille, d’insultes et de crachats. Le sol était huileux de sang et d’entrailles, et il n’était pas rare qu’un ouvrier glisse et tombe, puis se relève couvert d’amas visqueux et sanguinolents, et sans prendre la peine de s’ébrouer, s’attaque de nouveau furieusement à la masse de matière morte que les paniers amenaient sans relâche.

Le lieu de mon enquête était plus en aval, là où avaient lieu la congélation et le séchage, mais je restai interdit un moment devant cette scène à la Breughel, où les viscères volaient presque à hauteur de visage. Puis je me laissai guider par l’ingénieur de production vers le lieu véritable de mon enquête. Je passai plusieurs jours dans les plans, les relevés de productivité et les prévisions industrielles, levant de temps en temps la tête pour voir des techniciens assembler la nouvelle chaîne et riveter les éléments au sol. Au loin, je devinais plus que je ne voyais l’assemblée échevelée qui se battait contre les tas de poissons toujours renouvelés.

Je décelai vite une anomalie originale dans les relevés de productivité. Les poissons vidés arrivaient à la chaîne du froid dans des paniers numérotés correspondant à l’une des dix brigades d’ouvriers écorcheurs. L’anomalie pouvait se constater dans les relevés, ou même visuellement : chaque matin, les paniers des brigades arrivaient, dans un ordre aléatoire de numéros, et pourtant une brigade, jamais la même, avait ses paniers qui débordaient tandis que les autres n’envoyaient que des paniers remplis aux deux-tiers. Je pensai à des mécanismes d’auto-régulation de groupe, où chacun essaie de limiter sa productivité pour éviter le relèvement des quotas de production, mais la brigade rebelle semblait ne pas suivre cette règle syndicale. Je demandai la composition des brigades et j’appris que celle-ci changeait tous les jours. J’avais lu les théoriciens de la productivité, je connaissais l’effet Hawthorne, aussi je ne pouvais pas aller observer directement les écorcheurs, sous peine d’influer sur leur productivité, de même que l’observateur perturbe l’expérience du chat de Schrödinger.

Je recourus donc à différents stratagèmes, des petits trucs glanés sur tous les chantiers où l’observation directe était impossible, ou non souhaitée. Des relevés photographiques discrets peuvent être faits avec un petit appareil photo réglé en mode rafale, un enregistreur de sons peut capter des choses non visibles, et je faisais aussi confiance à ma mémoire visuelle, passant et repassant devant l’atelier sous divers prétextes.

En exploitant mes différents relevés, j’eus plusieurs surprises. Le paradoxe était que la situation était évidente, elle sautait aux yeux quand on regardait les photos, et pourtant, rien n’était apparent quand on était présent dans l’atelier. Un homme, toujours le même, contribuait pour plus du tiers de la production d’une brigade de dix personnes. Sur les photos, pourtant, aucun poisson n’était présent dans son espace de travail, et on ne voyait pas de couteau dans sa main. Un observateur superficiel aurait jugé que cet homme était le seul paresseux du groupe, inoccupé tandis que des mains floues, à sa droite et sa gauche, peuplaient l’espace de leurs mouvements. Mais dans la séquence de photos prises en rafale, on voyait qu’entre deux photos, c’est-à-dire en moins d’une seconde, 2 poissons avaient été proprement vidés. J’étudiai plusieurs autres photos : à chaque fois, la pile de poissons entiers diminuait, les poissons découpés et vidés devenaient plus nombreux, et aucune des mains étrangères qui flottait aux alentours de la tête de l’homme ne pouvait être responsable de cette rapidité : les angles, les attitudes ne correspondaient pas. C’était l’homme immobile, parfaitement au centre de cet espace réduit, qui avait accompli ce prodige, sans que l’appareil n’ait réussi, ne serait-ce qu’une seule fois, à imprimer sur sa cellule le geste qui avait pourtant dû avoir lieu. Et ces gestes invisibles contribuaient, à la fin de la matinée, à l’équivalent de la productivité de trois écorcheurs chevronnés.

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La nouvelle, dans l’ordre, est là : 1/5 2/5 3/5 4/5 5/5.

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