Dimanche 24 Mai 2026

Tactique dialectique #3 – Les punchlines de Linny Brando

Notre amie Linny Brando (fille de Marlon, petite soeur de Cheyenne, cf. thibillet initial ici, et suite là) a fort à faire dans certaines discussions, par exemple sur le changement climatique, la mainmise des plate-formes américaines sur notre vie, l’intelligence artificielle, ou plus généralement, la politique.

Quand on n’est pas d’accord avec son interlocuteur, mais qu’on souhaite continuer à discuter, Linny Brando nous a appris qu’il vaut mieux éviter les longues argumentations façon exposé. Une tactique de Linny Brando consiste par exemple à poser des questions pour maintenir le dialogue ouvert.

Voici une autre tactique de Linny Brando : la punchline. Comment traduire ce mot et cette idée ? On peut parler de “la phrase qui tue”, ou “l’argument massue”, mais ce n’est pas satisfaisant, car on reste dans un registre guerrier de confrontation, alors que l’objectif est plutôt inverse.

En effet, l’objectif de la punchline n’est pas de clouer le bec à l’autre personne, de manière catégorique et implacable. On a déjà vu que ça ne marche pas bien. Il s’agit plutôt de créer un espace de pause et de réflexion. Si je pratique une punchline assassine, je suis en train d’échanger une satisfaction égotique de court terme (”ah, je t’ai bien séché sur ce coup-là”) contre des conséquences négatives de long terme :

  • mon interlocuteur m’en voudra ;
  • il ne se laissera plus jamais prendre au piège d’un soi-disant dialogue ;
  • enfin, et c’est la conséquence la plus grave, il sera d’autant plus renforcé dans ses propres idées (avec de la rancoeur en supplément).

En d’autres termes, quand on discute, et si on veut vraiment échanger, on ne gagne rien à mettre les gens en colère. Tant qu’à pratiquer les anglicismes, et pour chercher un équivalent français à punchline, on pourrait s’inspirer du concept de fun fact – une “anecdote amusante”. Bref, une punchline, ce n’est pas tant un coup de poing qu’un jeu de jambes, qui permet de décaler la discussion.

Quelles sont donc les 3 conditions d’une punchline à la sauce de Linny Brando ?

  1. Elle doit être courte
  2. Elle doit être informative, de manière factuelle (donc neutre = pas d’opinion)
  3. Idéalement – et c’est là où réside la difficulté – elle doit contenir sa propre démonstration / son propre argument, sans avoir besoin d’expliquer.

C’est cette dernière condition qui fait tout le sel de l’intervention : si, après la punchline, il n’y a pas de moment de silence, ça veut dire que vous devez chercher une meilleure punchline.

Prenons un exemple de discussion avec deux protagonistes : Linny Brando, qui pense qu’il faudrait limiter l’utilisation de la voiture individuelle, au profit des transports en commun ou du vélo; en face, George-Edouard, fier propriétaire d’un SUV avec lequel il va au travail tous les jours, n’est pas d’accord.

1er exemple d’une mauvaise punchline, qui ne coche pas les trois conditions :

Linny Brando : […] et donc ce serait bien si les gens utilisaient davantage le vélo.
George-Edouard : ah ouais, et comment tu fais quand tu as une urgence, ou un meuble à transporter ?
(punchline de Linny Brando, mauvais exemple) : c’est marrant, vous les automobilistes, on a l’impression que chaque semaine, vous avez en même temps une grand-mère à amener en urgence à l’hôpital ET une armoire normande à déménager ET votre fille à amener à la compétition de judo. C’est fou, quand même…

Conséquence de cette punchline : petite satisfaction immédiate, mais rupture (probablement définitive) du dialogue

2ème exemple, dans la même discussion, d’une meilleure punchline :

Linny Brando : […] et donc ce serait bien si les gens utilisaient davantage le vélo.
George-Edouard : ah ouais, et comment tu fais quand tu as une urgence, ou un meuble à transporter ?
(pas encore la punchline) Linny Brando : eh bien dans ce cas exceptionnel, tu utilises ta voiture, si tu en as une, ou bien tu loues un véhicule adapté, ou encore tu prends un taxi, ou un déménageur professionnel.
George-Edouard : Peut-être, mais bon, la voiture c’est bien pratique pour se déplacer facilement.
(punchline) Linny Brando : En France, 80% des personnes vivent en zone urbaine, là où il y a beaucoup d’alternatives à la voiture.

Conséquence (vécue) de cette punchline : un petit silence. George-Edouard réfléchit. Il ne connaissait pas ce chiffre, il réévalue ses arguments, et adapte sa vision du monde. Certes, la plupart du temps, ça ne l’empêchera pas de contre-argumenter :

George-Edouard : oui, enfin, il n’y a pas des transports en commun partout en ville.

Mais même dans ce cas, la punchline a un intérêt. Comme on a respecté la condition 3 d’une bonne punchline, l’idée est juste suggérée, et c’est George-Edouard, l’automobiliste, qui amène le premier l’argument des transports en commun.

La boîte à outils des punchlines

Linny Brando, au fil de ses discussions, a commencé à faire une liste de punchlines qui respectent, si possible, les 3 conditions énoncées ci-dessus. Cela sert comme une petite boite à outils dans les discussions quotidiennes. En voici quelques exemples (merci de donner vos punchlines en commentaires, pour augmenter cette boite à outils).

Sur l’énergie solaire = 3 jours de soleil représentent (en énergie) toutes les ressources d’énergies fossiles de la Terre.
Sur la biodiversité = 20 millions d’oiseaux mort par an en Europe.
Sur la taxation des milliardaires. Pour se faire une idée de la différence entre 1 million d’euros et 1 milliard d’euros :

  • Un million d’euros, en billets de 100 euros, ça fait une pile d’un mètre de haut.
  • Un milliard, ça fait 1km de haut, soit 3 fois la hauteur de la Tour Eiffel. Quant à la fortune des 20 hommes les plus riches de la Terre (j’exagère, il y a une femme), elle est au-delà de l’atmosphère terrestre, soit 100km de hauteur. Donc, quand on taxerait ces milliardaires à 2%, ça représenterait la taille d’un petit immeuble – comparée à la hauteur de notre atmosphère.

Lundi 4 Mai 2026

Pensée moulinière – Libellule ou Demoiselle ?

Depuis 2021, nous sommes propriétaires d’un ancien moulin en Touraine. Ayant toujours été citadin auparavant, je découvre au fil des jours une autre manière de vivre, avec d’autres repères. Bienvenue dans ces pensées moulinières.

La semaine dernière, j’ai vu ma première demoiselle de la saison.
Cela m’inspire un mini-mode d’emploi : comment reconnaître une libellule d’une demoiselle ? (sans être spécialiste)

  • Si tu te dis : “Oh la jolie libellule ! Ou bien serait-ce une demoiselle ?”
    → c’est une demoiselle (zygoptère)

  • Si tu te demandes : “WOUAH, C’EST QUOI CE MONSTRE, ENTRE BOMBARDIER AGRESSIF ET ORNITHOPTÈRE DES ATRÉIDES ?!”
    → c’est une libellule (anisoptère)

(Thibillet librement inspiré d’un message vu sur Mastodon, pour distinguer corneilles et corbeaux)

Dimanche 5 Avril 2026

Être soupçonné – à tort – d’avoir écrit avec l’IA, et ce que cela dit

Ce matin, dans Le Monde, je lis un article sur le fait que certaines personnalités (politiques, par exemple) utiliseraient l’IA pour générer leurs posts de communication, et que ça se voit, car « l’IA utilise beaucoup le tiret cadratin », alors que c’est un signe tombé en désuétude, et uniquement utilisé pour les dialogues.

Je me sens floué, énervé et déçu.

Cela fait des années que j’utilise le tiret semi-cadratin dans mes écrits – y compris sur ce blog. C’est l’avantage d’avoir écrit des livres (il faut bien qu’il y ait quelques avantages) et de cotoyer des éditeurs (bis) : on apprend des formes élégantes, des signes oubliés, des conventions typographiques peu pratiquées de nos jours.

J’ai donc appris la différence entre le trait d’union (”tiret du 6”) qui sert pour le pêle-mêle des mots composés, le tiret semi-cadratin qui illustre – de façon élégante – une pause dans la phrase, tandis que le tiret cadratin sert pour les dialogues :
« C’est pas vrai ?!
— Ben si, mon vieux.
— Alors là, j’en suis toute ébarnouflée. »

Depuis longtemps, j’émaille donc mes e-mails, mes billets de blog ou mes articles – et évidemment mes livres – de ce tiret semi-cadratin tellement élégant, et qui, jusqu’à récemment, me faisait passer pour un lettré scrupuleux. Las, désormais, je vais être accusé (à tort) d’utiliser l’IA pour générer mes écrits. Aujourd’hui, c’est le tiret cadratin qui est l’indice, et demain, ce sera le semi-cadratin.

Or, le phénomène est plus général qu’un simple malentendu typographique. Cet auteur kenyan l’explique très bien : Je suis kenyan. Je n’écris pas comme ChatGPT, c’est ChatGPT qui écrit comme moi. L’article est long, dans une belle langue anglaise, et je me permets d’en citer quelques paragraphes :

Mon écriture partage effectivement certains traits communs avec les productions d’un LLM. Nous avons tous deux tendance à privilégier des phrases structurées et équilibrées. Nous avons tous deux un penchant pour les phrases de transition, afin de garantir la cohérence logique. Nous utilisons tous deux, de temps à autre (et cela semble désormais compromettant), le trait d’union, le point-virgule ou le tiret cadratin pour relier des idées connexes avec un peu plus d’élégance qu’un simple point.

[…]

Je n’écris pas comme ChatGPT. C’est ChatGPT, avec son style étrange, impersonnel et issu de sources du monde entier, qui écrit comme moi. Ou, pour être plus précis, il écrit comme les millions d’entre nous qui sommes passés au crible d’un système éducatif et social très particulier, délibérément conçu pour éliminer toute ambiguïté et modeler nos pensées selon un schéma très précis, très formalisé et finalement, impressionnant.

L’auteur détaille le travail de prose auquel tout élève était forcé, pendant des années en salle de classe, pour apprendre à écrire de manière claire et élégante en anglais. C’est une vraie moulinette éducationnelle qui fait partie intégrante du système scolaire kenyan – ainsi que de quantité d’autres systèmes éducatifs dans le monde : apprendre à exprimer ses idées par écrit.

Il y a aujourd’hui une communauté (une religion ?) croissante de détectives de l’IA autoproclamés : ils/elles ont défini ce qu’ils considèrent comme des indices révélateurs, avec une liste permettant de repérer les textes générés par des robots. Un texte utilise-t-il des mots tels que « de plus », « par ailleurs », « par conséquent », « pourtant » ou « ainsi » ? Ses arguments s’articulent-ils autour de structures parfaitement parallèles, comme le classique « Ce n’est pas seulement X, mais aussi Y » ? Ses points clés sont-ils organisés en triplets logiques et bien ordonnés pour un impact rhétorique maximal ?
À ces détectives de la non-authenticité numérique, je dis : « Mes amis, projetez-vous un jour au Kenya, que ce soit dans une salle de classe, une salle de réunion ou une discussion Teams : [dans nos dialogues,] ce que vous identifierez comme des traces de machine sont, en réalité, les vestiges fossiles de notre scolarité.

À partir de ces deux articles, voici quelques réflexions issues de ma fulmination du matin :

  • Premièrement, cela m’énerve, tous ces soi-disant experts de la langue. Chacun·e voit midi à sa porte, et ces personnes, membres honoraires du club Dunning-Kruger, ont d’autant plus d’aplomb dans leur indignation que leurs bases de compétences sont fragiles (récemment acquises, mal assimilées, improprement utilisées).
  • Deuxièmement, viendra un jour où quelqu’un me répondra “j’ai bien reçu votre article, mais méfiez-vous : ça se voit tellement que vous avez utilisé [tel modèle de LLM] pour rédiger”. J’appréhende ce moment, non seulement pour ce que cela déclenchera en moi, mais aussi pour éviter une réponse trop énervée à mon interlocuteur. Je me prépare donc en utilisant quelques unes des tactiques de Linny Brando.
  • Troisièmement, et c’est mon point le plus important : ces accusations sur le fait qu’une personne a utilisé l’IA ratent complètement leur objectif, car elles trahissent l’incompétence des accusateurs. Reprenons l’article du Monde sus-cité : celui-ci commence par un tweet (première erreur) de Sébastien Lecornu.
    Qu’est-ce qui déclenche la polémique ? C’est la présence de tirets cadratins, révélateurs de l’utilisation de ChatGPT. Mais qui a analysé le fond du message ? Qui a dit “je ne suis pas d’accord avec ce qui est dit” ? C’est pour moi toute la misère que l’IA continue de répandre sur le monde : puisque la plupart des personnes ne peuvent / veulent plus analyser le fond, alors on se rabat sur la forme. Et si la forme est mauvaise, on critique. En d’autres termes, l’argument est paresseux, et il se mord la queue.

Illustrons ce troisième point par un dialogue, ça nous permettra d’utiliser à nouveau les tirets cadratins (miam).

« L’IA c’est génial, ça va révolutionner nos vies, et si tu ne montes pas dans ce train, tu seras largué après !
— Ah. D’accord, si tu le dis. Et alors, ce tweet de Sébastien Lecornu ?
— C’est nul, il l’a fait pondre par ChatGPT, et il n’a même pas pris la peine d’enlever les tirets cadratins ! Et tout ça que c’est avec nos impôts qu’on paye !
— Donc, c’est nul d’utiliser l’IA ?
— Euh… »

J’insiste sur la mécanique du raisonnement :
- parce qu’il y a des tirets cadratins, alors c’est de l’IA ;
- et comme c’est de l’IA, alors c’est choquant.

Qu’on m’explique l’indignation. Qu’est-ce qui est reproché exactement ici ?

Il m’a fallu 2 heures pour rédiger ce thibillet (rédaction pure, je ne compte pas la publication sur le blog). J’ai juste utilisé DeepL pour faire une première traduction des paragraphes de l’article du Kenyan, puis j’ai remanié cette traduction à la main ; tout le reste de l’article a été écrit laborieusement – et j’ose le dire, fièrement – avec mes petits doigts, mon jus de cerveau, et quelques tirets cadratins et semi-cadratins.

Vendredi 6 Février 2026

Haïku – Tithon

    ㅤㅤ

Je vais plus lentement.
Mon impatience est jeune,
Mais mon corps est vieux.

Mardi 13 Janvier 2026

Pensée moulinière – Bec & Breakfast

Depuis 2021, nous sommes propriétaires d’un ancien moulin en Touraine. Ayant toujours été citadin auparavant, je découvre au fil des jours une autre manière de vivre, avec d’autres repères. Bienvenue dans ces pensées moulinières.

Les Anglais (et n’oublions la terre des braves, l’Écosse) ont le Bed & Breakfast.

Les Québecois l’appellent Café & Couette.

Par chez nous, en hiver, ça s’appelle Nid & Graines.

Et pour faire un don à la LPO, c’est ici.

Samedi 3 Janvier 2026

C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup

J’ai quitté Deezer.

Après plusieurs années en abonnement familial, j’ai fait les comptes : cet abonnement me coûtait de l’ordre de 15€ /mois. Certes, c’est moins que le prix réel, car il y avait un accord paritaire de rétrofacturation en prix de cession interne avec certaines parties prenantes non rattachées budgétairement, au sein du périmètre familial étendu, et corrigé des variations saisonnières – un système simple, somme toute.

Mais 15€ /mois, c’est un CD (ça existe encore, les CDs ?), soit 12 CDs par an. Je préfère acheter les albums des artistes, ça leur fera plus de pognon que les maigres royalties issues du streaming audio.

Et puis il y a la question de la propriété et des fichiers, notamment en utilisation hors ligne.

Un CD ou un fichier mp3, ce sont des objets qui m’appartiennent, que je peux transporter, et qui me permettent en toute circonstance d’écouter ma musique. Parce que c’est ma musique. Pas besoin de connexion à Internet, pas de mises à jour de l’appli, pas de “attendez, on vous propose de nouvelles fonctionnalités que vous n’aviez pas demandées”, pas de changement de tarif [Toute ressemblance avec Microsoft Office est intentionnelle. Un thibillet à venir sur ce qui m’énerve (depuis trèèèèèès longtemps) dans les produits de la firme de Redmond.]

C’est donc ma discothèque, ce sont mes goûts, et mon envie du moment. Portabilité et sobriété sont les mamelles des années à venir.

Et pour les découvertes, il faut de l’éclectisme musical. Heureusement, il y a, encore et toujours, depuis plus de 40 ans que je l’écoute, FIP, la radio musicale de celles et ceux qui aiment la musique à la radio, particulièrement les personnes qui aiment musiconnexer.

Bonus : ma rubrique Musique sur l’ancien blog.

Mercredi 31 Décembre 2025

L’année terrible

Lors de mes insomnies (j’en ai encore, j’en aurai probablement toujours), je lis du Victor Hugo.
Les alexandrins du grand homme ont un effet berceur. Derrière la beauté, la profondeur. Derrière le profond, l’humain. Et là, depuis plus d’un an, je suis dans “L’année terrible”, avec des parallèles à la situation actuelle du monde.
Cela a commencé il y a plus d’un an, lors des élections américaines : au lendemain des résultats, je citaisLe message de Grant” (décembre 1870) :

L’Amérique baisant le talon de César,
Oh ! cela fait trembler toutes les grandes tombes !
Cela remue, au fond des pâles catacombes,
Les os des fiers vainqueurs et des puissants vaincus !
Kosciusko frémissant réveille Spartacus ;
Et Madison se dresse et Jefferson se lève ;
Jackson met ses deux mains devant ce hideux rêve ;
Déshonneur ! crie Adams ; et Lincoln étonné
Saigne, et c’est aujourd’hui qu’il est assassiné.
Indigne-toi, grand peuple. Ô nation suprême,
Tu sais de quel coeur tendre et filial je t’aime.
Amérique, je pleure. Oh ! douloureux affront !
Elle n’avait encore qu’une auréole au front.
Son drapeau sidéral éblouissait l’histoire.
Washington, au galop de son cheval de gloire,
Avait éclaboussé d’étincelles les plis
De l’étendard, témoin des devoirs accomplis,
Et, pour que de toute ombre il dissipe les voiles,
L’avait superbement ensemencé d’étoiles.
Cette bannière illustre est obscurcie, hélas !
Je pleure… — Ah ! sois maudit, malheureux qui mêlas
Sur le fier pavillon qu’un vent des cieux secoue
Aux gouttes de lumière une tache de boue.

Depuis, l’année terrible d’Hugo réveille en moi, bien réveillé hélas, dans la noirceur de la nuit, des pensées sombres. C’est une oeuvre politique, évidemment, et c’est pour ça qu’elle est encore d’actualité. Il y a des flambées de colère dans des flambeaux d’humanisme :

La Liberté jamais en vain ne nous parla.
Souvenez-vous aussi que nos mains que voilà,
Ayant brisé des rois, peuvent briser des cuistres.
Bien. Faites-vous préfets, ambassadeurs, ministres,
Et dites-vous les uns aux autres grand merci.
Ô faquins, gorgez-vous. N’ayez d’autre souci,
Dans ces royaux logis dont vous faites vos antres,
Que d’aplatir vos cœurs et d’arrondir vos ventres ;
Emplissez-vous d’orgueil, de vanité, d’argent,
Bien. Allez. Nous aurons un mépris indulgent,

Nous nous détournerons et vous laisserons faire ;
L’homme ne peut hâter l’heure que Dieu diffère.
Soit. Mais n’attentez pas au droit du peuple entier.
Le droit au fond des cœurs, libre, indomptable, altier
Vit, guette tous vos pas, vous juge, vous défie,
Et vous attend. J’affirme et je vous certifie
Que vous seriez hardis d’y toucher seulement
Rien que pour essayer et pour voir un moment !

Rois, larrons ! vous avez des poches assez grandes
Pour y mettre tout l’or du pays, les offrandes
Des pauvres, le budget, tous nos millions, mais
Pour y mettre nos droits et notre honneur, jamais !
Jamais vous n’y mettrez la grande République.
D’un côté tout un peuple ; et de l’autre une clique !
Qu’est votre droit divin devant le droit humain ?
Nous votons aujourd’hui, nous voterons demain.
Le souverain, c’est nous ; nous voulons, tous ensemble,
Régner comme il nous plaît, choisir qui bon nous semble,
Nommer qui nous convient dans notre bulletin.
Gare à qui met la griffe aux boîtes du scrutin !
Gare à ceux d’entre vous qui fausseraient le vote !
Nous leur ferions danser une telle gavotte,
Avec des violons si bien faits tout exprès,
Qu’ils en seraient encor pâles dix ans après !

(Aux rêveurs de monarchie, février 1871)

C’est une succession de textes puissants, alternant entre l’amertume et l’optimisme.

Toute nuit mène à l’aube, et le soleil est sûr ;
Tout orage finit par ce pardon, l’azur.

(avril 1871)

Il y a quelques jours, ou plutôt quelques nuits, au milieu d’un poème au long cours, je redécouvrais ces vers, désormais bien connus, car notamment mis en chanson en 2013 par Le Larron :

Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte

(À ceux qu’on foule aux pieds, juin 1871)

Et pour conclure cette année, entre deux millésimes, je laisse le grand Victor allumer les lampes de l’espoir :

Demain dans Aujourd’hui semble un embryon noir,
Rampant en attendant qu’il plane, étrange à voir,
Informe, aveugle, affreux ; plus tard l’aube le change.
L’avenir est un monstre avant d’être un archange.

(Je ne veux condamner personne, juin 1871)

Mercredi 17 Décembre 2025

Enseigner, c’est quoi (en une idée) ?

Chaque année, j’ai le plaisir de participer à des simulations de cours. Cela consiste, pour des doctorantes et jeunes chercheurs en gestion, à faire un mini-cours devant un auditoire de leurs pairs (et un prof blanchi sous le harnais) pour recueillir des conseils, feedbacks et compliments.

Typiquement, la jeune prof fait un cours “comme pour de vrai” face à l’auditoire qui joue le rôle d’un public étudiant, et au bout de 15mn, on arrête, quitte à interrompre, et on passe à la partie “feedbacks, suggestions, points forts” pendant 20-25mn.

Cela donne des échanges passionnants, car autant de personnes, autant de manières d’enseigner, et cela me permet de découvrir quantité de nouveaux concepts dans les domaines de la gestion. C’est aussi l’occasion de revenir aux fondamentaux de la pédagogie / andragogie.

Dans la tête de certains jeunes enseignants, “Pour enseigner, il suffit de savoir” – et cette pensée magique est encore plus marquée quand ils sont en doctorat. Bien maîtriser son sujet et les concepts, et hop, ça passe. En d’autres termes, si je connais mon sujet, je peux enseigner. Ce n’est pas faux, mais c’est une condition nécessaire, et non suffisante.

Alors, c’est quoi, la qualité de base pour enseigner, en une idée ?

  • Avoir des images et analogies ? Oui, ça aide énormément, mais ça n’est pas le point central. D’autant plus que les apprenants n’ont pas tous la même relation aux images : certains vont adorer résumer un concept en une image (le cash flow, c’est comme de l’eau qui coule dans une baignoire), d’autres seront plus à l’aise avec une formule mathématique, d’autres encore ne pourront retenir que si elles ou ils ont appliqué à un cas réel, etc.
  • Tenir sa structure et son timing ? Pareil, ce sont des conditions sine qua non pour la survie du prof / formateur en salle ou en ligne, mais ce n’est pas le coeur de l’idée.
  • Savoir s’adapter à son auditoire, ralentir quand nécessaire, ne pas hésiter à sauter des parties ? Oui, bien sûr, ça aide.
  • Savoir répondre à toutes les questions ? Mine de rien, on se rapproche, même si ça fait croire (à tort) que c’est exclusivement une question de savoir.

Ma réponse à cette question, elle est bête comme chou, et ne méritait peut-être pas un billet de blog… Mais ça n’est peut-être pas si évident que ça, puisqu’il m’a fallu 33 ans et plus pour formaliser cette idée simple → Enseigner, c’est savoir expliquer.
J’ai rencontré parfois des formateurs et des professeures qui maîtrisaient à fond leur sujet et qui avaient réponse à tout… mais qui ne savaient pas expliquer clairement ou simplement. À l’inverse, je connais beaucoup de personnes qui ne sont pas des références académiques de pointe, mais qui savent expliquer clairement. Quand on a les deux dans la même personne, c’est évidemment l’idéal. Je garde ainsi un souvenir reconnaissant et admiratif de mes professeurs à Centrale (maintenant CentraleSupelec) qui étaient chargés d’expliquer différentes disciplines d’ingénieurs à nous autres, jeunes diplômés d’école de commerce. Face à ce public, ils faisaient tout “avec les mains”, c’est-à-dire sans une seule équation. C’était lumineux.

À tout prendre, si l’on n’a pas la chance d’avoir une prof qui a en même temps un savoir gigantesque et la capacité à l’expliquer, eh bien, je préfère la personne qui sait bien expliquer. En effet, une fois qu’on a compris, on peut aller chercher par soi-même les approfondissements s’ils n’étaient pas fournis : on peut creuser. Alors que si on a raté la première marche, rien ne sera jamais simple : on répètera comme des animaux savants, sans comprendre.

Bonus : si le prof sait expliquer de différentes manières. Par exemple :

  • donner une définition et la commenter OU
  • faire une application pratique “pas-à-pas” OU
  • donner une analogie / image / comparaison et la faire évoluer (ce qui est commun à l’analogie, ce qui est différent) OU
  • donner l’intuition en une phrase ou deux (pas cinq) OU
  • partir d’un problème courant et co-construire le concept OU

Parce que l’étudiante A aura une manière d’apprendre différente de l’étudiant B.

Samedi 22 Novembre 2025

L’aberration du recyclage du verre

Il aura fallu que je lise le livre de John Seymour (Le grand guide Marabout de l’autosuffisance, à acheter auprès d’une librairie indépendante) pour que je prenne conscience de l’aberration du recyclage du verre.

John Seymour en mentionne l’idée en 1975 (!) au détour d’un paragraphe : la solution serait que tous les fabricants utilisent le même standard de contenant. Quand on y réfléchit, c’est un épouvantable gâchis d’utiliser un contenant de verre une seule fois, avec un processus long et coûteux (collecte, recyclage), qui nécessite de :

  • demander aux ménages de trier leurs contenants en verre
  • puis d’amener des sacs de contenants vides et les déposer dans des bacs à verre (où le verre est cassé)
  • puis de collecter ce verre et l’amener à des usines
  • où le verre est trié (?) et probablement lavé
  • puis fondu / revendu (avec tous les traitements thermiques et chimiques)
  • le tout pour revenir au contenant initial…

Prenons l’exemple des pots de confiture. La plupart de ceux du commerce sont de pots circulaires, avec 8 pans et un couvercle qui se visse. Pourquoi donc dois-je trier et apporter au recyclage un pot et un couvercle qui sont parfaitement fonctionnels ? Par expérience, un peu de trempage, un coup de machine à laver, et je peux faire mes confitures maison dedans. Donc, si tous les fabricants utilisaient le même modèle de pots de confiture, il y a quantité de cas où il n’y aurait pas besoin de recycler le verre. Ce serait moins coûteux, meilleur pour l’environnement et plus simple.

Certes, tout le monde n’a pas forcément l’utilité des pots de confiture et des bouteilles de verre, mais dans ce cas, pourquoi la consigne n’est-elle pas généralisée ? Si l’Europe arrive à se mettre d’accord sur un chargeur de téléphone standard, quel que soit le téléphone (sauf Apple), on aimerait bien qu’il en soit de même pour les récipients en verre. Des volumes standard (25cl, 33cl, 50cl, 75cl, 1l), avec des formes généralisées à l’industrie (le petit pot pour bébé, le pot de mayonnaise, la bouteille de soda…), et un système de consigne.

Cela permettrait aussi d’en finir avec l’aberration (une autre) de la production du plastique. Oui, les industriels nous disent que le plastique leur coûte moins cher que le verre. Mais :

  1. en tant que consommateur, peu m’importe ce que ça coûte à l’entreprise, car je suis sûr qu’elle va me refacturer ses coûts dans le prix de vente.
  2. les entreprises ne parlent que du coût financier, en passant sous silence l’abominable coût environnemental du plastique, sans parler de la santé humaine et animale (hello les micro-plastiques).

En résumé, la question du jour : pourquoi n’y a-t-il pas standardisation des récipients en verre ? Y a-t-il eu des tentatives pour légiférer sur ce sujet ?
Pour information, des entreprises comme Le Fourgon pratiquent déjà ce système, mais uniquement sur leur propre ligne de produits.

(Mise à jour → )
Biocoop le fait aussi de manière plus globale (voici un lien Biocoop https://www.biocoop.fr/la-consigne-pour-reemploi et un autre article https://www.biolineaires.com/100-des-magasins-biocoop-seront-points-de-collecte-en-2025/).
[deuxième mise à jour, le même jour, merci à Chloé pour l’info] en Occitanie il y a plusieurs acteurs qui vont dans ce sens Oc’Consigne ou Consign’Up. Et les acteurs sont regroupés au sein du réseau national France Consigne
[ultime edit, en Anglais : tout est dit dans ce post sur Mastodon]

Samedi 25 Octobre 2025

Les mots qui disent l’inverse

La majorité des mots disent ce qu’ils disent. Quand je dis “il fait beau”, tout le monde comprend le sens de ma phrase, et il n’y a pas de vérité cachée.
Mais il y a aussi une minorité de tournures qui, elles, sont plus subtiles à analyser. Les litotes, les questions rhéthoriques, les variations de termes et de rythme : ces figures de style (figures stylées, comme dit Mathilde Levesque) demandent un effort de compréhension pour décrypter l’intention derrière la phrase. Quand un collègue me dit “j’admire ton opiniâtreté”, je peux me demander à juste titre (1) s’il pense ce qu’il dit, c’est-à-dire qu’effectivement il est admiratif, ou bien (2) s’il n’est pas en train de se foutre de ma gueule, plus ou moins ouvertement, en me faisant comprendre à demi-mot qu’il y a peut-être des choses plus importantes dans la vie que le remboursement de cette note de frais de 2,30 €. Et il peut y avoir un (3), un (4), sur les multiples échelles du passif-agressif, de l’humour, de la mise en abyme et autres univers parallèles.
Et il y a enfin, à part, les phrases qui disent l’inverse de ce qu’elles disent. Ce n’est pas une atténuation, c’est vraiment l’inverse de ce qui est dit. J’en ai trouvé trois pour l’instant :

  • “Si tu veux”, qui arrive habituellement pour clore une discussion. Il n’y a ni consensus, ni accord. “Si tu veux” dit en fait “moi je ne veux pas, mais je lâche l’affaire”. On est dans le centre émotionnel (comment je vis cette discussion).
  • “Admettons”, qui arrive au milieu d’une discussion, pour passer à autre chose. “Admettons” peut être traduit par “j’ai écouté tes arguments, j’ai donné mes contre-arguments, et je vois que tu persistes à t’enferrer, donc je coupe court”. “Admettons”, c’est un peu comme “bref” : une manière plus ou moins polie de passer à un autre niveau de la discussion, en ignorant tout ce qui a été dit précédemment. On est là dans le centre mental (argumentation, logique…).
  • “J’arrive”, qui est habituellement dit depuis un autre endroit, où on est invisible, mais à portée de voix. “J’arrive” ne signifie donc pas “j’arrive tout de suite”, mais plutôt “je vais arriver plus tard”. Un jour, une de mes connaissances a même répondu à sa femme “j’arrive” tout en quittant la pièce. C’est évidemment le centre instinctif, celui du mouvement, qui parle ici.

Je suis partant pour toute suggestion permettant d’augmenter cette liste embryonnaire et ô combien importante.

  • Frédéric suggère → “c’est évident”, qui est superbe, en effet ! Si tu te sens obligé de dire que c’est évident, c’est que ça ne l’est pas tant que ça…

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