Dimanche 5 Avril 2026

Être soupçonné – à tort – d’avoir écrit avec l’IA, et ce que cela dit

Ce matin, dans Le Monde, je lis un article sur le fait que certaines personnalités (politiques, par exemple) utiliseraient l’IA pour générer leurs posts de communication, et que ça se voit, car « l’IA utilise beaucoup le tiret cadratin », alors que c’est un signe tombé en désuétude, et uniquement utilisé pour les dialogues.

Je me sens floué, énervé et déçu.

Cela fait des années que j’utilise le tiret semi-cadratin dans mes écrits – y compris sur ce blog. C’est l’avantage d’avoir écrit des livres (il faut bien qu’il y ait quelques avantages) et de cotoyer des éditeurs (bis) : on apprend des formes élégantes, des signes oubliés, des conventions typographiques peu pratiquées de nos jours.

J’ai donc appris la différence entre le trait d’union (”tiret du 6”) qui sert pour le pêle-mêle des mots composés, le tiret semi-cadratin qui illustre – de façon élégante – une pause dans la phrase, tandis que le tiret cadratin sert pour les dialogues :
« C’est pas vrai ?!
— Ben si, mon vieux.
— Alors là, j’en suis toute ébarnouflée. »

Depuis longtemps, j’émaille donc mes e-mails, mes billets de blog ou mes articles – et évidemment mes livres – de ce tiret semi-cadratin tellement élégant, et qui, jusqu’à récemment, me faisait passer pour un lettré scrupuleux. Las, désormais, je vais être accusé (à tort) d’utiliser l’IA pour générer mes écrits. Aujourd’hui, c’est le tiret cadratin qui est l’indice, et demain, ce sera le semi-cadratin.

Or, le phénomène est plus général qu’un simple malentendu typographique. Cet auteur kenyan l’explique très bien : Je suis kenyan. Je n’écris pas comme ChatGPT, c’est ChatGPT qui écrit comme moi. L’article est long, dans une belle langue anglaise, et je me permets d’en citer quelques paragraphes :

Mon écriture partage effectivement certains traits communs avec les productions d’un LLM. Nous avons tous deux tendance à privilégier des phrases structurées et équilibrées. Nous avons tous deux un penchant pour les phrases de transition, afin de garantir la cohérence logique. Nous utilisons tous deux, de temps à autre (et cela semble désormais compromettant), le trait d’union, le point-virgule ou le tiret cadratin pour relier des idées connexes avec un peu plus d’élégance qu’un simple point.

[…]

Je n’écris pas comme ChatGPT. C’est ChatGPT, avec son style étrange, impersonnel et issu de sources du monde entier, qui écrit comme moi. Ou, pour être plus précis, il écrit comme les millions d’entre nous qui sommes passés au crible d’un système éducatif et social très particulier, délibérément conçu pour éliminer toute ambiguïté et modeler nos pensées selon un schéma très précis, très formalisé et finalement, impressionnant.

L’auteur détaille le travail de prose auquel tout élève était forcé, pendant des années en salle de classe, pour apprendre à écrire de manière claire et élégante en anglais. C’est une vraie moulinette éducationnelle qui fait partie intégrante du système scolaire kenyan – ainsi que de quantité d’autres systèmes éducatifs dans le monde : apprendre à exprimer ses idées par écrit.

Il y a aujourd’hui une communauté (une religion ?) croissante de détectives de l’IA autoproclamés : ils/elles ont défini ce qu’ils considèrent comme des indices révélateurs, avec une liste permettant de repérer les textes générés par des robots. Un texte utilise-t-il des mots tels que « de plus », « par ailleurs », « par conséquent », « pourtant » ou « ainsi » ? Ses arguments s’articulent-ils autour de structures parfaitement parallèles, comme le classique « Ce n’est pas seulement X, mais aussi Y » ? Ses points clés sont-ils organisés en triplets logiques et bien ordonnés pour un impact rhétorique maximal ?
À ces détectives de la non-authenticité numérique, je dis : « Mes amis, projetez-vous un jour au Kenya, que ce soit dans une salle de classe, une salle de réunion ou une discussion Teams : [dans nos dialogues,] ce que vous identifierez comme des traces de machine sont, en réalité, les vestiges fossiles de notre scolarité.

À partir de ces deux articles, voici quelques réflexions issues de ma fulmination du matin :

  • Premièrement, cela m’énerve, tous ces soi-disant experts de la langue. Chacun·e voit midi à sa porte, et ces personnes, membres honoraires du club Dunning-Kruger, ont d’autant plus d’aplomb dans leur indignation que leurs bases de compétences sont fragiles (récemment acquises, mal assimilées, improprement utilisées).
  • Deuxièmement, viendra un jour où quelqu’un me répondra “j’ai bien reçu votre article, mais méfiez-vous : ça se voit tellement que vous avez utilisé [tel modèle de LLM] pour rédiger”. J’appréhende ce moment, non seulement pour ce que cela déclenchera en moi, mais aussi pour éviter une réponse trop énervée à mon interlocuteur. Je me prépare donc en utilisant quelques unes des tactiques de Linny Brando.
  • Troisièmement, et c’est mon point le plus important : ces accusations sur le fait qu’une personne a utilisé l’IA ratent complètement leur objectif, car elles trahissent l’incompétence des accusateurs. Reprenons l’article du Monde sus-cité : celui-ci commence par un tweet (première erreur) de Sébastien Lecornu.
    Qu’est-ce qui déclenche la polémique ? C’est la présence de tirets cadratins, révélateurs de l’utilisation de ChatGPT. Mais qui a analysé le fond du message ? Qui a dit “je ne suis pas d’accord avec ce qui est dit” ? C’est pour moi toute la misère que l’IA continue de répandre sur le monde : puisque la plupart des personnes ne peuvent / veulent plus analyser le fond, alors on se rabat sur la forme. Et si la forme est mauvaise, on critique. En d’autres termes, l’argument est paresseux, et il se mord la queue.

Illustrons ce troisième point par un dialogue, ça nous permettra d’utiliser à nouveau les tirets cadratins (miam).

« L’IA c’est génial, ça va révolutionner nos vies, et si tu ne montes pas dans ce train, tu seras largué après !
— Ah. D’accord, si tu le dis. Et alors, ce tweet de Sébastien Lecornu ?
— C’est nul, il l’a fait pondre par ChatGPT, et il n’a même pas pris la peine d’enlever les tirets cadratins ! Et tout ça que c’est avec nos impôts qu’on paye !
— Donc, c’est nul d’utiliser l’IA ?
— Euh… »

J’insiste sur la mécanique du raisonnement :
- parce qu’il y a des tirets cadratins, alors c’est de l’IA ;
- et comme c’est de l’IA, alors c’est choquant.

Qu’on m’explique l’indignation. Qu’est-ce qui est reproché exactement ici ?

Il m’a fallu 2 heures pour rédiger ce thibillet (rédaction pure, je ne compte pas la publication sur le blog). J’ai juste utilisé DeepL pour faire une première traduction des paragraphes de l’article du Kenyan, puis j’ai remanié cette traduction à la main ; tout le reste de l’article a été écrit laborieusement – et j’ose le dire, fièrement – avec mes petits doigts, mon jus de cerveau, et quelques tirets cadratins et semi-cadratins.

Vendredi 12 Septembre 2025

Blogosphere II

Dans les dernières semaines, parmi les blogs que je connais depuis 20 ans ou plus, il s’est passé plusieurs choses :

  • Stephanie Booth (climbtothestars.org, blog qui existe depuis 2000) s’est faite bannir de Facebook, pour des raisons pas claires du tout. Ça pourrait être anecdotique, on pourrait même s’en réjouir à sa place, en termes de temps de cerveau disponible récupéré, sauf que c’est dramatique pour elle : depuis des années, Stephanie avait déporté sur FB énormément d’interactions web-sociales, et elle perd ainsi une communauté de 7000 personnes qu’elle avait patiemment constituée. Depuis ce jour, Stephanie revient à son blog, qu’elle avait délaissé pour une grande partie, tout en essayant de récupérer quelques fragments de sa vie numérique désormais inacessible sous FB.
  • Le même mois, Christie Vanbremeersch (maviesansmoi.fr, blog en activité depuis 2004, encore consultable sur la Wayback Machine) a appris avec dépit la fermeture de sa plate-forme de blog (Typepad) avec juste un mois de préavis. Plus de 20 ans de billets de blog à faire migrer (comment ?) et une autre solution de blog à trouver (où ?), dans un temps très limité. Il reste 18 jours, là où, pour ma propre migration, j’ai mis plusieurs mois – et ce n’est pas fini ! Et je passais d’auto-hebergé à auto-hébergé, donc beaucoup plus simple !
  • En parallèle, Tristan Nitot (standblog, depuis 2002) affiche qu’il ne peut plus recevoir de commentaires sur ses billets, et qu’il faut qu’il retourne sous le capot de Dotclear pour régler ce problème technique. Car avec le contrôle qu’on a en auto-hébergement, il y a aussi des contraintes techniques, quand le programme (Dotclear, Wordpress…) fait évoluer ses fonctionnalités et que le “vieux” blog ne suit pas (un thibillet à venir sur ce sujet).

Ces 3 blogs faisaient partie de la liste des blogs que je suivais (souvent) et avec lesquels j’interagissais (plus rarement) à la grande époque de la blogosphère, et que j’ai continué à suivre depuis – même si c’est moins assidu qu’autrefois. Beaucoup d’autres blogs ont disparu de ma liste (mon blogroll, en langage préhistorique), la grande extinction ayant eu lieu entre 2007 et 2009 (exemple ici).
Seul-es quelques irréductibles ont persisté – dont l’inoxydable Boulet, protéiforme dessinateur de BDs, billets et rogatons, présent sur bouletcorp depuis 2004 – achetez ses albums (pas cher).

Entre blogs et existence numérique, voici quelques idées, probablement pas nouvelles ni originales, comme autant de petits cailloux blancs sur le chemin de notre présence sur les réseaux :

  • Garder le contrôle de ses écrits, en auto-hébergement ou avec une solution qui permet des sauvegardes, c’est la base de la survie (ou de la pérennité) numérique.
  • Tout devrait partir du blog : c’est le premier lieu où l’on écrit, quitte à poster des extraits ou des liens sur d’autres plate-formes (par exemple Linkedin), mais le texte initial, gravé dans le marbre des électrons, reste notre propriété. Cf. la première phrase de ce billet de Tristan Nitot.
  • D’autant plus que les écrits sont la propriété de leur auteur… ou pas.
    • Vous publiez sur votre blog : cela vous appartient.
    • Vous utilisez une plate-forme externe (Typepad, Linkedin) : vos pensées deviennent la propriété de la plate-forme. Quelle que soit la société derrière la plate-forme, elle peut s’approprier vos écrits, les utiliser pour bourrer la gueule de ses IA, ou plus simplement, supprimer tout ce que vous avez patiemment écrit, d’un simple claquement de bits, sans avoir à se justifier ni vous devoir quoi que ce soit.
  • Tout part du blog… et devrait idéalement y revenir, avec les commentaires. Mais cette forme de conversation, qui existait dans les années 2000, est désormais bloquée – certains blogs n’offrent plus la possibilité de commenter – ou pis encore, déportée : quand je publie un thibillet et que j’en parle sur Linkedin ou Mastodon, c’est là-bas que mes lectrices et lecteurs commentent. Il n’y a donc plus d’historique de la conversation, ni aucune sauvegarde des échanges. Linkedin ou FB, c’est du temps présent évanescent ; un blog, c’est une mémoire (voici un exemple ici → le sujet est peu important, ce qui compte, c’est de regarder la “conversation” qui a lieu dans les commentaires).
  • D’autres auteurs de blog, que j’ai découverts plus récemment, dissocient clairement l’acte d’écrire (qui aide à formuler, voire à découvrir ses pensées) et l’acte de communiquer là-dessus (”voyez ce que j’ai écrit”). Ploum ou Thierry Crouzet se méfient désormais du lien d’enchaînement : idéalement, et j’espère que je ne déforme pas leur pensée, on écrit d’abord pour soi, et seulement après, on communique sur le fait qu’on a écrit. Donc la première rémunération, c’est le verbe bien ciselé. Et la deuxième satisfaction, éventuelle, c’est d’avoir des lectrices, voire des commentateurs. Mais si on inverse le propos (”je vais écrire sur les sujets qui me rapportent des interactions”, voire “j’ai besoin d’interactions, donc sur quoi pourrais-je bien écrire ?”), la quête devient sans fin, et frustrante. C’est la recherche d’une célébrité très limitée et très éphémère, que les biologistes appellent la Dopamine.

Donc Stephanie Booth propose de relancer la blogosphère (en anglais), et même si ce ne sont pas quelques irréductibles qui vont changer le monde, ma foi, c’est un beau projet. Voici donc ma to-do list des prochains mois : me connecter à d’autres blogs, si possible des survivants (10 ans ou plus de blogging) pour recréer des liens, et idéalement, des discussions.
[edit : Stephanie a de nouveau accès à sa page Facebook après 21 jours, et les raisons ne sont toujours pas claires (en anglais)]

Dernier(s) 8 commentaires

Administration

S’abonner Ã