Dans la chanson “Last Christmas” (bonpourtonpoil, autre blog antédiluvien, apprécie aussi ce type de référence) Georgios Kyriacos Panayiotou déclare à Kathy Hill :
Last Christmas, I gave you my heart
But the very next day, you gave it away
Bon. Derrière le drame d’amour, poignant s’il en fut, se trouve un drame de la sémantique.
Georgios Kyriacos donne son coeur. C’est son droit. Personnellement, je trouve l’engagement très fort. Déjà, donner un rein demande beaucoup de courage et d’abnégation, alors donner son coeur, c’est clairement à un niveau supérieur. Mais on sait désormais que Georgios a été très généreux, quoique discret sur ce sujet, toute sa vie, donc ces paroles ont du sens et Georgios est droit dans ses santiags.
Et là, que fait Kathy Hill ? Elle se débarrasse du coeur ! Il faut visualiser la scène : Kathy apporte le coeur, on ne sait pas à qui, peut-être à Emmaüs, dès le lendemain. Ce n’est pas un ménage de printemps, six mois après, au moment où on démarre une nouvelle saison avec des projets plein la tête et des dressings vides. Non – et c’est là où on comprend le désarroi de Georgios Kyriacos Panayiotou – l’inconséquente Kathy se débarrasse du coeur le jour d’après.
Pourtant, Georgios, au lieu de s’effondrer et se mettre à écrire des chansons mélancoliques, ne s’en laisse pas conter : il résout de donner à nouveau son coeur, mais cette fois à quelqu’un de spécial. Au-delà de ce bildungsroman d’une année, où le chanteur se renforce et se reconstruit, il y a donc un autre exploit : Georgios donne à nouveau un coeur qu’il n’a plus, et dont Kathy ne sait probablement plus où il est. Peut-être, dans la frénésie des reventes de cadeaux post-Noël, ce coeur d’occasion a trouvé refuge chez un jeune homme esseulé, une veuve encore verte, ou pire, un boucher-charcutier. L’une de ces personnes a donc acheté cet organe encore tiède chez Emmaüs pour le ramener dans sa maison de Radlett ou Kingsbury, et je ne crois pas trop à la traçabilité de cet organe, sauf si c’est le boucher-charcutier qui l’a acheté.
Il reste le mystère de Georgios : d’où lui vient ce coeur surnuméraire ? Posons deux hypothèses : soit le coeur a repoussé, soit Georgios avait plusieurs coeurs.
Pour la repousse, on sait que les axolotls peuvent faire repousser leurs yeux ou certaines parties de leur cerveau, mais pas leur coeur.
Donc Georgios n’est probablement pas un axolotl.
Reste l’hypothèse des multiples coeurs. Ici, la nature nous offre à nouveau des exemples. Tel le chat doté de sept vies (hélas, uniquement dans la littérature), certains animaux sont réputés avoir plusieurs coeurs, mais une étude poussée (je passe des week-ends instructifs sur wikipedia) nous montre que le ver de terre, le cafard ou le cheval ne résistent pas à un examen attentif. Certes, le ver de terre a plusieurs arcs aortiques, et les cafards ont 13 segments, ce qui dans ces deux cas peuvent ressembler au fonctionnement d’un coeur, mais on ne peut pas à proprement parler de coeur. Que je sache, Georgios n’a pas chanté Last christmas, I gave you one of my segments
Et puis Georgios, un cafard, non mais franchement…
Il ne reste donc que deux candidats pour la taxonomie de Georgios : poulpe ou poisson zèbre. Le premier a trois coeurs, dont un qui ne fonctionne pas tout le temps, donc disons deux coeurs interchangeables. Le poisson zèbre n’a qu’un seul coeur, mais il peut le réparer. Sur ces critères – certes discutables – je considère que Georgios était un poisson zèbre. D’abord parce qu’il chante I gave you my heart, et non I gave you one of my two hearts. Ensuite, parce que poisson zèbre, pour moi, ça colle mieux au personnage de Georgios Kyriacos Panayiotou, dont les looks toujours assumés* ont fait les beaux jours de notre jeunesse.
*Thibillet inspiré par l’enfiévré fil de discussion (sur Mastodon) de Scu, bousier jovial sur la mode des années 80 et les enthousiasmes de toute une génération de jeunes musicophiles.
Pour rappel, ce n’est pas la première fois que je suis intrigué par les paroles d’une chanson.

