Pensée moulinière – Bec & Breakfast

Depuis maintenant quelques années, nous sommes propriétaires d'un ancien moulin en Touraine. Ayant toujours été citadin auparavant, je découvre au fil des jours une autre manière de vivre, avec d'autres repères. Bienvenue dans ces pensées moulinières.

Les Anglais (et n'oublions la terre des braves, l'Écosse) ont le Bed & Breakfast.
Les Québecois l'appellent Café & Couette.
Par chez nous, en hiver, ça s'appelle Nid & Graines.






C'est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup

J'ai quitté Deezer. C'est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup.
Après plusieurs années en abonnement familial, j'ai fait les comptes : cet abonnement me coûtait de l'ordre de 15€ /mois. Certes, c'est moins que le prix réel, car il y avait un accord paritaire de rétrofacturation en prix de cession interne avec certaines parties prenantes non rattachées budgétairement, au sein du périmètre familial étendu, et corrigé des variations saisonnières - un système simple, somme toute.
Mais 15€ /mois, c'est un CD (ça existe encore, les CDs ?), soit 12 CDs par an. Je préfère acheter les albums des artistes, ça leur fera plus de pognon que les maigres royalties issues du streaming audio. 
Et puis il y a la question de la propriété et des fichiers, notamment en utilisation hors ligne. 
Un CD ou un fichier mp3, ce sont des objets qui m'appartiennent, que je peux transporter, et qui me permettent en toute circonstance d'écouter ma musique. Parce que c'est ma musique. Pas besoin de connexion à Internet, pas de mises à jour de l'appli, pas de "attendez, on vous propose de nouvelles fonctionnalités que vous n'aviez pas demandées", pas de changement de tarif* [Toute ressemblance avec Microsoft Office est intentionnelle. Un thibillet à venir sur ce qui m'énerve (depuis trèèèèèès longtemps) dans les produits de la firme de Redmond.]
C'est donc ma discothèque, ce sont mes goûts, et mon envie du moment. Portabilité et sobriété sont les mamelles des années à venir.
Et pour les découvertes, il faut de l'éclectisme musical. Heureusement, il y a, encore et toujours, depuis plus de 40 ans que je l'écoute, FIP, la radio musicale de celles et ceux qui aiment la musique à la radio, particulièrement les personnes qui aiment musiconnexer

Bonus : ma rubrique Musique sur l'ancien blog.



L'année terrible

Lors de mes insomnies (j'en ai encore, j'en aurai probablement toujours), je lis du Victor Hugo. Les alexandrins du grand homme ont un effet berceur. Derrière la beauté, la profondeur. Derrière le profond, l'humain. Et là, depuis plus d'un an, je suis dans "L'année terrible", avec des parallèles à la situation actuelle du monde.
Cela a commencé il y a plus d'un an, lors des élections américaines : au lendemain des résultats, je citais "Le message de Grant" (décembre 1870) :

L'Amérique baisant le talon de César,
Oh ! cela fait trembler toutes les grandes tombes !
Cela remue, au fond des pâles catacombes,
Les os des fiers vainqueurs et des puissants vaincus !
Kosciusko frémissant réveille Spartacus ;
Et Madison se dresse et Jefferson se lève ;
Jackson met ses deux mains devant ce hideux rêve ;
Déshonneur ! crie Adams ; et Lincoln étonné
Saigne, et c'est aujourd'hui qu'il est assassiné.
Indigne-toi, grand peuple. Ô nation suprême,
Tu sais de quel coeur tendre et filial je t'aime.
Amérique, je pleure. Oh ! douloureux affront !
Elle n'avait encore qu'une auréole au front.
Son drapeau sidéral éblouissait l'histoire.
Washington, au galop de son cheval de gloire,
Avait éclaboussé d'étincelles les plis
De l'étendard, témoin des devoirs accomplis,
Et, pour que de toute ombre il dissipe les voiles,
L'avait superbement ensemencé d'étoiles.
Cette bannière illustre est obscurcie, hélas !
Je pleure... — Ah ! sois maudit, malheureux qui mêlas
Sur le fier pavillon qu'un vent des cieux secoue
Aux gouttes de lumière une tache de boue.

Depuis, l'année terrible d'Hugo réveille en moi, bien réveillé hélas, dans la noirceur de la nuit, des pensées sombres. C'est une oeuvre politique, évidemment, et c'est pour ça qu'elle est encore d'actualité. Il y a des flambées de colère dans des flambeaux d'humanisme :

La Liberté jamais en vain ne nous parla.
Souvenez-vous aussi que nos mains que voilà,
Ayant brisé des rois, peuvent briser des cuistres.
Bien. Faites-vous préfets, ambassadeurs, ministres,
Et dites-vous les uns aux autres grand merci.
Ô faquins, gorgez-vous. N’ayez d’autre souci,
Dans ces royaux logis dont vous faites vos antres,
Que d’aplatir vos cœurs et d’arrondir vos ventres ;
Emplissez-vous d’orgueil, de vanité, d’argent,
Bien. Allez. Nous aurons un mépris indulgent,

Nous nous détournerons et vous laisserons faire ;
L’homme ne peut hâter l’heure que Dieu diffère.
Soit. Mais n’attentez pas au droit du peuple entier.
Le droit au fond des cœurs, libre, indomptable, altier
Vit, guette tous vos pas, vous juge, vous défie,
Et vous attend. J’affirme et je vous certifie
Que vous seriez hardis d’y toucher seulement
Rien que pour essayer et pour voir un moment !

Rois, larrons ! vous avez des poches assez grandes
Pour y mettre tout l’or du pays, les offrandes
Des pauvres, le budget, tous nos millions, mais
Pour y mettre nos droits et notre honneur, jamais !
Jamais vous n’y mettrez la grande République.
D’un côté tout un peuple ; et de l’autre une clique !
Qu’est votre droit divin devant le droit humain ?
Nous votons aujourd’hui, nous voterons demain.
Le souverain, c’est nous ; nous voulons, tous ensemble,
Régner comme il nous plaît, choisir qui bon nous semble,
Nommer qui nous convient dans notre bulletin.
Gare à qui met la griffe aux boîtes du scrutin !
Gare à ceux d’entre vous qui fausseraient le vote !
Nous leur ferions danser une telle gavotte,
Avec des violons si bien faits tout exprès,
Qu’ils en seraient encor pâles dix ans après !

(Aux rêveurs de monarchie, février 1871)


C'est une succession de textes puissants, alternant entre l'amertume et l'optimisme.

Toute nuit mène à l'aube, et le soleil est sûr ;
Tout orage finit par ce pardon, l'azur.

(avril 1871)


Il y a quelques jours, ou plutôt quelques nuits, au milieu d'un poème au long cours, je redécouvrais ces vers, désormais bien connus, car notamment mis en chanson en 2013 par Le Larron :

Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte 

(À ceux qu'on foule aux pieds, juin 1871)

Et pour conclure cette année, entre deux millésimes, je laisse le grand Victor allumer les lampes de l'espoir :

Demain dans Aujourd'hui semble un embryon noir,
Rampant en attendant qu'il plane, étrange à voir,
Informe, aveugle, affreux ; plus tard l'aube le change.
L'avenir est un monstre avant d'être un archange. 

(Je ne veux condamner personne, juin 1871)



Enseigner, c'est quoi (en une idée) ?

Chaque année, j'ai le plaisir de participer à des simulations de cours. Cela consiste, pour des doctorantes et jeunes chercheurs en gestion, à faire un mini-cours devant un auditoire de leurs pairs (et un prof blanchi sous le harnais) pour recueillir des conseils, feedbacks et compliments.
Typiquement, la jeune prof fait un cours "comme pour de vrai" face à l'auditoire qui joue le rôle d'un public étudiant, et au bout de 15mn, on arrête, quitte à interrompre, et on passe à la partie "feedbacks, suggestions, points forts" pendant 20-25mn.
Cela donne des échanges passionnants, car autant de personnes, autant de manières d'enseigner, et cela me permet de découvrir quantité de nouveaux concepts dans les domaines de la gestion.
C'est aussi l'occasion de revenir aux fondamentaux de la pédagogie / andragogie. Dans la tête de certains jeunes enseignants, "Pour enseigner, il suffit de savoir" – et cette pensée magique est encore plus marquée quand ils sont en doctorat. Bien maîtriser son sujet et les concepts, et hop, ça passe. En d'autres termes, si je connais mon sujet, je peux enseigner.
Ce n'est pas faux, mais c'est une condition nécessaire, et non suffisante.
Alors, c'est quoi, la qualité de base pour enseigner, en une idée ?
  • Avoir des images et analogies ? Oui, ça aide énormément, mais ça n'est pas le point central. D'autant plus que les apprenants n'ont pas tous la même relation aux images : certains vont adorer résumer un concept en une image (le cash flow, c'est comme de l'eau qui coule dans une baignoire), d'autres seront plus à l'aise avec une formule mathématique, d'autres encore ne pourront retenir que si elles ou ils ont appliqué à un cas réel, etc.
  • Tenir sa structure et son timing ? Pareil, ce sont des conditions sine qua non pour la survie du prof / formateur en salle ou en ligne, mais ce n'est pas le coeur de l'idée.
  • Savoir s'adapter à son auditoire, ralentir quand nécessaire, ne pas hésiter à sauter des parties ? Oui, bien sûr, ça aide.
  • Savoir répondre à toutes les questions ? Mine de rien, on se rapproche, même si ça fait croire (à tort) que c'est exclusivement une question de savoir.
Ma réponse à cette question, elle est bête comme chou, et ne méritait peut-être pas un billet de blog... Mais ça n'est peut-être pas si évident que ça, puisqu'il m'a fallu 33 ans et plus pour formaliser cette idée simple.
Enseigner, c'est savoir expliquer.
J'ai rencontré parfois des formateurs et des professeures qui maîtrisaient à fond leur sujet et qui avaient réponse à tout... mais qui ne savaient pas expliquer clairement ou simplement. À l'inverse, je connais beaucoup de personnes qui ne sont pas des références académiques de pointe, mais qui savent expliquer clairement. Quand on a les deux dans la même personne, c'est évidemment l'idéal. Je garde ainsi un souvenir reconnaissant et admiratif de mes professeurs à Centrale (maintenant CentraleSupelec) qui étaient chargés d'expliquer différentes disciplines d'ingénieurs à nous autres, jeunes diplômés d'école de commerce. Face à ce public, ils faisaient tout "avec les mains", c'est-à-dire sans une seule équation. C'était lumineux.
À tout prendre, si l'on n'a pas la chance d'avoir une prof qui a en même temps un savoir gigantesque et la capacité à l'expliquer, eh bien, je préfère la personne qui sait bien expliquer. En effet, une fois qu'on a compris, on peut aller chercher par soi-même les approfondissements s'ils n'étaient pas fournis : on peut creuser. Alors que si on a raté la première marche, rien ne sera jamais simple : on répètera comme des animaux savants, sans comprendre.

Bonus : si le prof sait expliquer de différentes manières. Par exemple :
- donner une définition et la commenter OU
- faire une application pratique "pas-à-pas" OU
- donner une analogie / image / comparaison et la faire évoluer (ce qui est commun à l'analogie, ce qui est différent) OU
- donner l'intuition en une phrase ou deux (pas cinq) OU
- partir d'un problème courant et co-construire le concept OU
- ...

Parce que l'étudiante A aura une manière d'apprendre différente de l'étudiant B.


L'aberration du recyclage du verre

Il aura fallu que je lise le livre de John Seymour (Le grand guide Marabout de l'autosuffisance, à acheter auprès d'une librairie indépendante) pour que je prenne conscience de l'aberration du recyclage du verre.
John Seymour en mentionne l'idée en 1975 (!) au détour d'un paragraphe : la solution serait que tous les fabricants utilisent le même standard de contenant. Quand on y réfléchit, c'est un épouvantable gâchis d'utiliser un contenant de verre une seule fois, avec un processus long et coûteux (collecte, recyclage), qui nécessite de :
- demander aux ménages de trier leurs contenants en verre
- puis d'amener des sacs de contenants vides et les déposer dans des bacs à verre (où le verre est cassé)
- puis de collecter ce verre et l'amener à des usines
- où le verre est trié (?) et probablement lavé
- puis fondu / revendu (avec tous les traitements thermiques et chimiques)
- le tout pour revenir au contenant initial...

Prenons l'exemple des pots de confiture. La plupart de ceux du commerce sont de pots circulaires, avec 8 pans et un couvercle qui se visse. Pourquoi donc dois-je trier et apporter au recyclage un pot et un couvercle qui sont parfaitement fonctionnels ? Par expérience, un peu de trempage, un coup de machine à laver, et je peux faire mes confitures maison dedans. Donc, si tous les fabricants utilisaient le même modèle de pots de confiture, il y a quantité de cas où il n'y aurait pas besoin de recycler le verre. Ce serait moins coûteux, meilleur pour l'environnement et plus simple.
Certes, tout le monde n'a pas forcément l'utilité des pots de confiture et des bouteilles de verre, mais dans ce cas, pourquoi la consigne n'est-elle pas généralisée ? Si l'Europe arrive à se mettre d'accord sur un chargeur de téléphone standard, quel que soit le téléphone (sauf Apple), on aimerait bien qu'il en soit de même pour les récipients en verre. Des volumes standard (25cl, 33cl, 50cl, 75cl, 1l), avec des formes généralisées à l'industrie (le petit pot pour bébé, le pot de mayonnaise, la bouteille de soda...), et un système de consigne.
Cela permettrait aussi d'en finir avec l'aberration (une autre) de la production du plastique. Oui, les industriels nous disent que le plastique leur coûte moins cher que le verre. Mais :
1. en tant que consommateur, peu m'importe ce que ça coûte à l'entreprise, car je suis sûr qu'elle va me refacturer ses coûts dans le prix de vente.
2. les entreprises ne parlent que du coût financier, en passant sous silence l'abominable coût environnemental du plastique, sans parler de la santé humaine et animale (hello les micro-plastiques).
En résumé, la question du jour : pourquoi n'y a-t-il pas standardisation des récipients en verre ? Y a-t-il eu des tentatives pour légiférer sur ce sujet ?
Pour information, des entreprises comme Le Fourgon pratiquent déjà ce système, mais uniquement sur leur propre ligne de produits. 
(Mise à jour => ) Biocoop le fait aussi de manière plus globale (voici un lien Biocoop https://www.biocoop.fr/la-consigne-pour-reemploi et un article https://www.biolineaires.com/100-des-magasins-biocoop-seront-points-de-collecte-en-2025/).
[deuxième mise à jour, le même jour, merci à Chloé pour l'info] en Occitanie il y a plusieurs acteurs qui vont dans ce sens Oc'Consigne Consign'Up. Et les acteurs sont regroupés au sein du réseau national France Consigne
[ultime edit, en Anglais : tout est dit dans ce post sur Mastodon]