Être soupçonné – à tort – d'avoir écrit avec l'IA, et ce que cela dit

Ce matin, dans Le Monde, je lis un article sur le fait que certaines personnalités (politiques, par exemple) utiliseraient l'IA pour générer leurs posts de communication, et que ça se voit, car « l'IA utilise beaucoup le tiret cadratin », alors que c'est un signe tombé en désuétude, et uniquement utilisé pour les dialogues.

Je me sens floué, énervé et déçu.

Cela fait des années que j'utilise le tiret semi-cadratin dans mes écrits – y compris sur ce blog. C'est l'avantage d'avoir écrit des livres (il faut bien qu'il y ait quelques avantages) et de cotoyer des éditeurs (bis) : on apprend des formes élégantes, des signes oubliés, des conventions typographiques peu pratiquées de nos jours. 

J'ai donc appris la différence entre le trait d'union ("tiret du 6") qui sert pour le pêle-mêle des mots composés, le tiret semi-cadratin qui illustre – de façon élégante – une pause dans la phrase, tandis que le tiret cadratin sert pour les dialogues :
« C'est pas vrai ?!
— Ben si, mon vieux.
— Alors là, j'en suis tout ébarnouflé. »
 
Depuis longtemps, j'émaille donc mes e-mails, mes billets de blog ou mes articles – et évidemment mes livres – de ce tiret semi-cadratin tellement élégant, et qui, jusqu'à récemment, me faisait passer pour un lettré scrupuleux. Las, désormais, je vais être accusé (à tort) d'utiliser l'IA pour générer mes écrits. Aujourd'hui, c'est le tiret cadratin qui est l'indice, et demain, ce sera le semi-cadratin.

Or, le phénomène est plus général qu'un simple malentendu typographique. Cet auteur kenyan l'explique très bien : Je suis kenyan. Je n'écris pas comme ChatGPT, c'est ChatGPT qui écrit comme moi. L'article est long, dans une belle langue anglaise, et je me permets d'en citer quelques paragraphes :

Mon écriture partage effectivement certains traits communs avec les productions d’un LLM. Nous avons tous deux tendance à privilégier des phrases structurées et équilibrées. Nous avons tous deux un penchant pour les phrases de transition, afin de garantir la cohérence logique. Nous utilisons tous deux, de temps à autre (et cela semble désormais compromettant), le trait d'union, le point-virgule ou le tiret cadratin pour relier des idées connexes avec un peu plus d'élégance qu'un simple point.
[...] Je n'écris pas comme ChatGPT. C'est ChatGPT, avec son style étrange, impersonnel et issu de sources du monde entier, qui écrit comme moi. Ou, pour être plus précis, il écrit comme les millions d'entre nous qui sommes passés au crible d'un système éducatif et social très particulier, délibérément conçu pour éliminer toute ambiguïté et modeler nos pensées selon un schéma très précis, très formalisé et finalement, impressionnant.

L'auteur détaille le travail de prose auquel tout élève était forcé, pendant des années en salle de classe, pour apprendre à écrire de manière claire et élégante en anglais. C'est une vraie moulinette éducationnelle qui fait partie intégrante du système scolaire kenyan – ainsi que de quantité d'autres systèmes éducatifs dans le monde : apprendre à exprimer ses idées par écrit.

Il y a aujourd'hui une communauté (une religion ?) croissante de détectives de l'IA autoproclamés : ils/elles ont défini ce qu'ils considèrent comme des indices révélateurs, avec une liste permettant de repérer les textes générés par des robots. Un texte utilise-t-il des mots tels que « de plus », « par ailleurs », « par conséquent », « pourtant » ou « ainsi » ? Ses arguments s’articulent-ils autour de structures parfaitement parallèles, comme le classique « Ce n’est pas seulement X, mais aussi Y » ? Ses points clés sont-ils organisés en triplets logiques et bien ordonnés pour un impact rhétorique maximal ?
À ces détectives de la non-authenticité numérique, je dis : « Mes amis, projetez-vous un jour au Kenya, que ce soit dans une salle de classe, une salle de réunion ou une discussion Teams : [dans nos dialogues,] ce que vous identifierez comme des traces de machine sont, en réalité, les vestiges fossiles de notre scolarité.


À partir de ces deux articles, voici quelques réflexions issues de ma fulmination du matin :
  • Premièrement, cela m'énerve, tous ces soi-disant experts de la langue. Chacun·e voit midi à sa porte, et ces personnes, membres honoraires du club Dunning-Kruger, ont d'autant plus d'aplomb dans leur indignation que leurs bases de compétences sont fragiles (récemment acquises, mal assimilées, improprement utilisées).
  • Deuxièmement, viendra un jour où quelqu'un me répondra "j'ai bien reçu votre article, mais méfiez-vous : ça se voit tellement que vous avez utilisé [tel modèle de LLM] pour rédiger". J'appréhende ce moment, non seulement pour ce que cela déclenchera en moi, mais aussi pour éviter une réponse trop énervée à mon interlocuteur. Je me prépare donc en utilisant quelques unes des tactiques de Linny Brando.
  • Troisièmement, et c'est mon point le plus important : ces accusations, parfois fausses, sur le fait qu'une personne a utilisé l'IA ratent complètement leur objectif, car elles trahissent l'incompétence des accusateurs. Reprenons l'article du Monde sus-cité : celui-ci commence par un tweet (première erreur) de Sébastien Lecornu. Qu'est-ce qui déclenche la polémique ? C'est la présence de tirets cadratins, révélateurs de l'utilisation de ChatGPT. Mais qui a analysé le fond du message ? Qui a dit "je ne suis pas d'accord avec ce qui est dit" ? C'est pour moi toute la misère que l'IA continue de répandre sur le monde : puisque la plupart des personnes ne peuvent / veulent plus analyser le fond, alors on se rabat sur la forme. Et si la forme est mauvaise, on critique. En d'autres termes, l'argument est paresseux, et il se mord la queue. 
Illustrons ce troisième point par un dialogue, ça nous permettra d'utiliser à nouveau les tirets cadratins (miam).

« L'IA c'est génial, ça va révolutionner nos vies, et si tu ne montes pas dans ce train, tu seras largué après !
— Ah. D'accord, si tu le dis. Et alors, ce tweet de Sébastien Lecornu ?
— C'est nul, il l'a fait pondre par ChatGPT, et il n'a même pas pris la peine d'enlever les tirets cadratins ! Et tout ça que c'est avec nos impôts qu'on paye !
— Donc, c'est nul d'utiliser l'IA ?
— Euh... »

J'insiste sur la mécanique du raisonnement :
- parce qu'il y a des tirets cadratins, alors c'est de l'IA ;
- et comme c'est de l'IA, alors c'est choquant.

Qu'on m'explique l'indignation. Qu'est-ce qui est reproché exactement ici ?

Il m'a fallu 2 heures pour rédiger ce thibillet (rédaction pure, je ne compte pas la publication sur le blog). J'ai juste utilisé DeepL pour faire une première traduction des paragraphes de l'article du Kenyan, puis j'ai remanié cette traduction à la main ; tout le reste de l'article a été écrit laborieusement – et j'ose le dire, fièrement – avec mes petits doigts, mon jus de cerveau, et quelques tirets cadratins et semi-cadratins.


Pensée moulinière – Bec & Breakfast

Depuis maintenant quelques années, nous sommes propriétaires d'un ancien moulin en Touraine. Ayant toujours été citadin auparavant, je découvre au fil des jours une autre manière de vivre, avec d'autres repères. Bienvenue dans ces pensées moulinières.

Les Anglais (et n'oublions la terre des braves, l'Écosse) ont le Bed & Breakfast.
Les Québecois l'appellent Café & Couette.
Par chez nous, en hiver, ça s'appelle Nid & Graines.






C'est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup

J'ai quitté Deezer. C'est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup.
Après plusieurs années en abonnement familial, j'ai fait les comptes : cet abonnement me coûtait de l'ordre de 15€ /mois. Certes, c'est moins que le prix réel, car il y avait un accord paritaire de rétrofacturation en prix de cession interne avec certaines parties prenantes non rattachées budgétairement, au sein du périmètre familial étendu, et corrigé des variations saisonnières - un système simple, somme toute.
Mais 15€ /mois, c'est un CD (ça existe encore, les CDs ?), soit 12 CDs par an. Je préfère acheter les albums des artistes, ça leur fera plus de pognon que les maigres royalties issues du streaming audio. 
Et puis il y a la question de la propriété et des fichiers, notamment en utilisation hors ligne. 
Un CD ou un fichier mp3, ce sont des objets qui m'appartiennent, que je peux transporter, et qui me permettent en toute circonstance d'écouter ma musique. Parce que c'est ma musique. Pas besoin de connexion à Internet, pas de mises à jour de l'appli, pas de "attendez, on vous propose de nouvelles fonctionnalités que vous n'aviez pas demandées", pas de changement de tarif* [Toute ressemblance avec Microsoft Office est intentionnelle. Un thibillet à venir sur ce qui m'énerve (depuis trèèèèèès longtemps) dans les produits de la firme de Redmond.]
C'est donc ma discothèque, ce sont mes goûts, et mon envie du moment. Portabilité et sobriété sont les mamelles des années à venir.
Et pour les découvertes, il faut de l'éclectisme musical. Heureusement, il y a, encore et toujours, depuis plus de 40 ans que je l'écoute, FIP, la radio musicale de celles et ceux qui aiment la musique à la radio, particulièrement les personnes qui aiment musiconnexer

Bonus : ma rubrique Musique sur l'ancien blog.



L'année terrible

Lors de mes insomnies (j'en ai encore, j'en aurai probablement toujours), je lis du Victor Hugo. Les alexandrins du grand homme ont un effet berceur. Derrière la beauté, la profondeur. Derrière le profond, l'humain. Et là, depuis plus d'un an, je suis dans "L'année terrible", avec des parallèles à la situation actuelle du monde.
Cela a commencé il y a plus d'un an, lors des élections américaines : au lendemain des résultats, je citais "Le message de Grant" (décembre 1870) :

L'Amérique baisant le talon de César,
Oh ! cela fait trembler toutes les grandes tombes !
Cela remue, au fond des pâles catacombes,
Les os des fiers vainqueurs et des puissants vaincus !
Kosciusko frémissant réveille Spartacus ;
Et Madison se dresse et Jefferson se lève ;
Jackson met ses deux mains devant ce hideux rêve ;
Déshonneur ! crie Adams ; et Lincoln étonné
Saigne, et c'est aujourd'hui qu'il est assassiné.
Indigne-toi, grand peuple. Ô nation suprême,
Tu sais de quel coeur tendre et filial je t'aime.
Amérique, je pleure. Oh ! douloureux affront !
Elle n'avait encore qu'une auréole au front.
Son drapeau sidéral éblouissait l'histoire.
Washington, au galop de son cheval de gloire,
Avait éclaboussé d'étincelles les plis
De l'étendard, témoin des devoirs accomplis,
Et, pour que de toute ombre il dissipe les voiles,
L'avait superbement ensemencé d'étoiles.
Cette bannière illustre est obscurcie, hélas !
Je pleure... — Ah ! sois maudit, malheureux qui mêlas
Sur le fier pavillon qu'un vent des cieux secoue
Aux gouttes de lumière une tache de boue.

Depuis, l'année terrible d'Hugo réveille en moi, bien réveillé hélas, dans la noirceur de la nuit, des pensées sombres. C'est une oeuvre politique, évidemment, et c'est pour ça qu'elle est encore d'actualité. Il y a des flambées de colère dans des flambeaux d'humanisme :

La Liberté jamais en vain ne nous parla.
Souvenez-vous aussi que nos mains que voilà,
Ayant brisé des rois, peuvent briser des cuistres.
Bien. Faites-vous préfets, ambassadeurs, ministres,
Et dites-vous les uns aux autres grand merci.
Ô faquins, gorgez-vous. N’ayez d’autre souci,
Dans ces royaux logis dont vous faites vos antres,
Que d’aplatir vos cœurs et d’arrondir vos ventres ;
Emplissez-vous d’orgueil, de vanité, d’argent,
Bien. Allez. Nous aurons un mépris indulgent,

Nous nous détournerons et vous laisserons faire ;
L’homme ne peut hâter l’heure que Dieu diffère.
Soit. Mais n’attentez pas au droit du peuple entier.
Le droit au fond des cœurs, libre, indomptable, altier
Vit, guette tous vos pas, vous juge, vous défie,
Et vous attend. J’affirme et je vous certifie
Que vous seriez hardis d’y toucher seulement
Rien que pour essayer et pour voir un moment !

Rois, larrons ! vous avez des poches assez grandes
Pour y mettre tout l’or du pays, les offrandes
Des pauvres, le budget, tous nos millions, mais
Pour y mettre nos droits et notre honneur, jamais !
Jamais vous n’y mettrez la grande République.
D’un côté tout un peuple ; et de l’autre une clique !
Qu’est votre droit divin devant le droit humain ?
Nous votons aujourd’hui, nous voterons demain.
Le souverain, c’est nous ; nous voulons, tous ensemble,
Régner comme il nous plaît, choisir qui bon nous semble,
Nommer qui nous convient dans notre bulletin.
Gare à qui met la griffe aux boîtes du scrutin !
Gare à ceux d’entre vous qui fausseraient le vote !
Nous leur ferions danser une telle gavotte,
Avec des violons si bien faits tout exprès,
Qu’ils en seraient encor pâles dix ans après !

(Aux rêveurs de monarchie, février 1871)


C'est une succession de textes puissants, alternant entre l'amertume et l'optimisme.

Toute nuit mène à l'aube, et le soleil est sûr ;
Tout orage finit par ce pardon, l'azur.

(avril 1871)


Il y a quelques jours, ou plutôt quelques nuits, au milieu d'un poème au long cours, je redécouvrais ces vers, désormais bien connus, car notamment mis en chanson en 2013 par Le Larron :

Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte 

(À ceux qu'on foule aux pieds, juin 1871)

Et pour conclure cette année, entre deux millésimes, je laisse le grand Victor allumer les lampes de l'espoir :

Demain dans Aujourd'hui semble un embryon noir,
Rampant en attendant qu'il plane, étrange à voir,
Informe, aveugle, affreux ; plus tard l'aube le change.
L'avenir est un monstre avant d'être un archange. 

(Je ne veux condamner personne, juin 1871)