Plaidoyer pour l'introversion II
Il y a plus de 15 ans, j'avais commis un thibillet intitulé "plaidoyer pour l'introversion".
Le terme introversion – créé par Carl-Gustav Jung en 1921 – était pris dans son sens
originel ("tourné vers l'intérieur").
Depuis, les mots introverti / extraverti ont été popularisés,
d’abord dans les typologies jungiennes de la personnalité, dont le MBTI® est l’outil le plus connu , et ensuite dans le langage courant.
À
l’époque où j’ai écrit ce premier thibillet, j'essayais de faire mieux
comprendre l’introversion, d'après ce que j'en avais compris. Je tentais
aussi de dissiper des malentendus, faux-amis, exagérations etc. (par
exemple le stéréotype comme quoi "les introvertis sont mal à l’aise dans
les relations sociales").
Quelques lustres ont passé, et je vois que
certains malentendus perdurent. Une des raisons en est que les termes
extraverti / introverti sont désormais utilisés dans le langage courant,
avec un sens parfois éloigné de la définition de Jung. Ainsi, une
adepte du MBTI définira l'introversion d'une certaine manière, qui sera différente, par exemple, de la définition d’un praticien du Big
Five. Et ces deux définitions seront encore autre chose par rapport à ce que votre
voisin entend quand il dit "le petit copain de ma
fille est vraiment très introverti".J'opte donc aujourd'hui
pour une approche différente : celle des témoignages. Après tout, depuis
que je suis praticien, j'ai eu le temps de voir passer près d'un
millier de clientes, étudiants et autres professionnels ou
collaboratrices, aussi j'ai la chance d'avoir de la matière. Voici donc ma sélection de quelques verbatim, avec les contributions les plus parlantes, ou les plus surprenantes
pour une oreille non avertie.
Échanges de points de vue
Chaque personne est identifiée par sa lettre : (i) pour
introverti-e, ou (e) pour extraverti-e. Cela permet de mieux comprendre
les perceptions respectives.
Laurie (e) :
Je repère assez facilement les introvertis, parce qu'ils n'aiment pas
être interrompus. Moi, ça ne me dérange pas qu'on m'interrompe.
Léonard (i) : Oui, enfin, ça
demande un peu plus d'explications, notamment sur le terme "déranger".
M'interrompre, c'est littéralement interrompre mon processus de pensée.
Sans exagérer, quand on m'interrompt, il faut que je reprenne mes
esprits, voire que je retourne à la case départ de mon raisonnement.Audrey (i) : J'ajouterais que ça dépend aussi du contexte. Je ne me reconnais pas forcément dans "elle n'aime pas être interrompue", parce que ça sonne quand même comme un jugement de valeur. Un peu comme si les extravertis étaient bien plus nobles et tolérants, puisqu'ils daignent être interrompus, eux (rires) ! Pour moi, il y a plein de moments où ça ne me dérange pas du tout d'être interrompue, c'est même probablement la majorité des moments ! Par exemple en soirée, ou pendant un déjeuner avec des copains, on se vanne, et c'est à qui charriera l'autre, et là, tous les coups sont permis (on se connaît bien, aussi...) Si quelqu'un m'interrompt, ne t'inquiète pas, je ne vais pas retourner à la case départ, je vais enchaîner ! Mais à d'autres moments, je vais le prendre plus émotionnellement, et ça va me bloquer. Je vais me dire "en fait, ce que j'avais à dire ne les intéresse pas, puisqu'ils ne peuvent visiblement pas m'écouter – ne serait-ce que 2 minutes – sans me couper".
Ghislain (e) : En fait, tu te vexes...
Audrey (i) : Ben non, ça n'est pas si simpliste que ça. Vous, les extravertis, vous nous faites souvent passer pour des hypersensibles, alors qu'il y a autre chose que de l'égo ou de la fierté mal placée.
Léonard (i) : et puis « être vexé », c’est du domaine du sentiment, ça veut dire qu’on le prend mal. Je ne dirais pas que ça me vexe. Je dirais plutôt que ça me dérange.
Laurie (e) : Mais alors, qu'est-ce qui fait qu'à certains moments, ça te dérange, et à d'autre, non ?
(réflexion / pause d'introversion de Léonard et Audrey)
Léonard (i) : ... C'est quand la discussion est importante pour moi. Dans ces cas, et uniquement dans ces cas, le fait de m'interrompre, ça me fait vraiment perdre le fil, et il faut que je rembobine. Parfois aussi, ça me désarçonne tellement que je ne me souviens plus du tout de ce que j'allais dire : le processus a été interrompu en plein milieu. C'est un peu comme si j'avais démarré un feu dans la cheminée, et quelqu'un verse tout à coup un grand seau d'eau froide dessus, puis me dit "désolé pour le seau, il fallait que je le verse, allez, continue à faire des flammes !" Dans ces cas-là, au mieux, il faut que je revienne en arrière, et au pire, je ne me souviens même plus de ce qu'il y avait en arrière !
Audrey (i) : C'est une image qui me parle ! Il arrive que j'exprime un point de vue sur un truc important, et si quelqu'un m'interrompt, c'est comme s'il venait de me secouer brutalement le bras : parfois, l'interruption orale a les mêmes effets qu'un phénomène physique, qui me fait littéralement sortir de mes rails. Et comme pour l'exemple du feu, il me faut alors du temps pour "revenir dedans". Et puis aussi, quand Léonard disait "discussion importante", j'essayais de trouver des exemples précis dans ma vie... et j'ai remarqué que cela m’arrive aussi dans les situations où je suis en train de faire des efforts. Peu importe la raison : ça peut être pour argumenter, ou pour faire preuve de précision, pour briller, pour aider... Il peut y avoir plein de raisons pour lesquelles à un moment donné je vais faire des efforts. Dans ces cas-là, je suis dans un processus de production de mes pensées, et toute interruption qui arrive, c'est comme si je bâtissais un château de cartes et quelqu'un passe à côté de moi et donne une petite tape à ma construction. Et là, mon château s'effondre, et la personne ajoute "non, mais continue, ne te dérange pas pour moi".
Ghislain (e) : Donc, en fait, il faut vous laisser dérouler votre pensée sans rien dire...
Audrey (i) : Oui, et ce n'est pas trop dur, quand même ! Nous ne prenons pas non plus des heures pour exprimer nos idées. L'effort n'est donc pas très grand – même si pour vous, extravertis, cela va tellement contre votre nature que vous avez beaucoup de mal à ne pas réagir.
Laurie (e) : Vous pourriez aussi faire des efforts pour garder le fil... Après tout, c'est votre pensée.
Léonard (i) : Mais des efforts, nous en faisons depuis que nous sommes tout petits ! C'est un monde d'extravertis, qui interrompt les conversations tout le temps ! Alors nous avons appris à rembobiner (quand nous le pouvions).
Audrey (i) : Et aussi, nous avons appris à prendre sur nous, à sourire, pour éviter les remarques sur notre soi-disant vexation ou notre (présumée) horreur d'être interrompus.
(Silence)
Léonard (i) : Et à propos
de vexation... (sourires) Je dois faire partie d'une catégorie spéciale
d'introvertis, mais il faudrait vraiment brancher un chronomètre dans
les discussions. Prenons l'exemple d'une réunion. Les extravertis tiennent le crachoir. Ils peuvent
parler et s'interrompre et surenchérir pendant – disons – 20 minutes,
et puis à un moment, on me demande mon avis. Alors je commence à
l'exprimer, et dès les premières secondes, quelqu'un ne peut s'empêcher
d'interrompre ou de ponctuer. Je t'assure, il faudrait chronométrer
combien de secondes s'écoulent entre le moment où je commence à parler, et l'instant où quelqu'un va me couper, ne
serait-ce que pour dire "ah ouais, c'est très vrai", ou bien pour sortir une
blague, ou encore pour demander "qui veut du café ?"
Les gars, ça fait
20 minutes que je vous écoute en silence, tandis que que la réunion est menée à
votre rythme et selon vos règles – et je précise que ça ne me dérangeait
pas plus que ça. Mais quand on me demande mon avis, vous pouvez
peut-être vous réfréner de parler au moins pendant 1 minute, non ? Ce
qui me choque le plus, c'est ce ratio où pendant 20 minutes, vous êtes
en roue libre, contre 1 minute où c'est impossible pour vous d'être
juste à l'écoute. C'est pour ça que je disais que nous faisons des
efforts tout le temps. En fait, dans notre monde, le mode dominant, c'est le mode
extraverti.
Laurie (e) : Désolée de t'interrompre... Mais
dans une réunion, quand on interrompt, ça ne veut pas dire qu'on ne
t'écoute pas...Audrey (i) : Oui, bien sûr. Mais vu de notre point de vue d'introvertis, ça consiste à ramener la réunion à votre mode de fonctionnement, comme si c'était le seul possible. Si tu savais le nombre de fois où je n'ai parlé qu'une fraction du temps par rapport à mes collègues (et en plus, en étant coupée), et à la fin de la réunion (dont je sors fatiguée), de constater que les extravertis se sont imposés physiquement – une fois de plus ! Pourtant, mes idées n'étaient pas moins bonnes ! Je ne reprends pas l’image du chrono de Léonard, parce que je préfère l’idée de jetons. Disons qu'à chaque fois que tu parles, un jeton est consommé, et quand je parle, un jeton est consommé aussi, et ainsi de suite. Plutôt que de mesurer le temps cumulé en minutes, je regarde plutôt le nombre de fois où les gens parlent. Ainsi, en reprenant l’exemple de Léonard : dans une réunion, les extravertis auront déjà dépensé une trentaine de jetons à interagir, et quand moi je parle (1 jeton), ils vont encore intervenir pour me couper. Au final, on se retrouve avec un rapport entre, disons, 35 jetons de parole d’un côté, contre 1 ou 2 de l’autre...
Ghislain (e) : D'accord, mais moi, je ne peux pas réfléchir sans parler !
Audrey (i) : Et moi je ne peux pas expliquer si on me parle (rires)
(Merci à Laurie, Léonard, Audrey et Ghislain pour leurs contributions. Les prénoms et/ou le genre ont été changés).
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