Pensée moulinière – Bec & Breakfast

Depuis maintenant quelques années, nous sommes propriétaires d'un ancien moulin en Touraine. Ayant toujours été citadin auparavant, je découvre au fil des jours une autre manière de vivre, avec d'autres repères. Bienvenue dans ces pensées moulinières.

Les Anglais (et n'oublions la terre des braves, l'Écosse) ont le Bed & Breakfast.
Les Québecois l'appellent Café & Couette.
Par chez nous, en hiver, ça s'appelle Nid & Graines.






Pensée moulinière – Ramasser des noix

Depuis maintenant quelques années, nous sommes propriétaires d'un ancien moulin en Touraine. Ayant toujours été citadin auparavant, je découvre au fil des jours une autre manière de vivre, avec d'autres repères. Bienvenue dans ces pensées moulinières.

Quand vient l'automne, voici le moment de ramasser des noix. J'ai la chance d'avoir 3 noyers, et ces arbres vénérables me transmettent à chaque fois quelques leçons d'humilité.
Il y a d'abord la question de la date de ramassage : en règle générale, les écureuils sont un bon baromètre. Comme la grenouille qui monte et descend à l'échelle de son bocal, l'écureuil est un bon indicateur de la noixitude du voisinage. Si, au petit déjeuner, j'en vois passer plusieurs qui s'affairent tels des lapins de mars (« je suis en retard, je suis très en retard ! »), cela veut dire que c'est le bon moment pour aller leur faire concurrence dans le ramassage des noix. La date de ramassage est évidemment complètement aléatoire : cela dépendra de l'été, de la pluie, des phases de la lune... et évidemment, des années. 
Il y a des années à noix et des années pas à noix. Il y a 3 ans, c'était une année à noix : j'ai ramassé 25 kg, et encore, c'était parce que mes vertèbres avaient crié grâce. L'année suivante, j'ai juste mis la main sur un ou 2 kg moisis (il faut dire que, bien occupé par ailleurs, je m'y étais pris très tard).
Cette année, ça a l'air bien parti.
On oublie très vite l'erreur de débutant, qui se dit « il doit y avoir un moyen pour aller plus vite ». Les magasins de jardinage regorgent d'ustensiles censés faciliter la vie : un petit panier roulant au bout d'un manche, des pinces qui évitent de se baisser, des râteaux larges qui sont censés ratisser les feuilles en laissant passer les noix...
J'ai particulièrement apprécié la leçon qui m'a été donnée sur le petit panier roulant au bout d'un manche. C'est un ustensile fort ingénieux, un peu comme la roue d'un hamster au bout d'un bâton : on promène ça sur le sol, et les noix sont censées rentrer et ne pas ressortir. En pratique, ça marche bien pour les premières noix, et puis on arrive très vite à un ratio pour lequel il y a une noix qui rentre pour 2 ou 3 noix qui sont éjectées du panier. Il s'agit aussi de vider régulièrement le panier, et comme il est censé capturé les noix, il ne les lâche pas facilement. J'en suis revenu très vite à la méthode des anciens, qui regardaient mon panier à roulettes en rigolant. Il n'y a pas de mystère, il faut se baisser, ramasser et se faire mal au dos.
Car la noix se cache, mais elle vit en groupe. C'est comme pour les champignons : il faut trouver la première noix, puis regarder juste à côté dans l'herbe. Même quand on est un gars de la ville, on apprend vite ce mouvement de pied semi-circulaire qui consiste à balayer l'herbe et sentir si ça roule sous le pied : si ça roule, c'est de la noix (ou plus rarement un caillou). Car certaines noix sont bien enfoncées dans la terre, planquées sous l'herbe, ou encore maculées d'un mélange glaiseux de brou de noix et d'autres excrétions animales. Il faut aussi rebrousser chemin régulièrement : telle noix qui était cachée par une touffe d'herbe devient parfaitement apparente quand on retourne sur ses pas. Il faudrait que je porte un podomètre quand je ramasse des noix. 
Peu à peu, on apprend. Par exemple, la logique voudrait qu'on ne cherche que sous le noyer. S'il n'y a pas de feuillage en l'air, pas besoin de regarder en bas. Eh bien, que nenni. La noix roule, la noix est emportée par de petits sciuridés, la noix peut vouloir voir du pays. Donc il faut chercher au-delà de la couronne du noyer, il y a parfois de belles surprises.
À la fin, ramasser des noix, c'est trier. D'abord sur le terrain, en excluant les coquilles vides, les coquilles entrouvertes desquelles germe un petit bout de futur noyer, les fruits qui ne sont pas encore ouverts, les bouts de bois ou les cailloux qui roulent sous le pied, les feuilles qui ont exactement la même couleur. Puis, de retour à la maison, il faut re-trier : enlever les feuilles mortes, les brins d'herbe, et surtout les noix percées ou entrouvertes. Après séchage de plusieurs semaines, encore un tri : enlever les noix qui en ont profité pour s'entrouvrir, celles qui ont été colonisées par des petits voraces, et toutes celles qui sont trop légères pour être honnêtes. Et des semaines, des mois après, il y en a encore à trier : trouées, moisies, enchifrenées. Quand tout cela est fait, après toutes ces heures de travail, on a enfin des noix prêtes à être consommées. Quand je pense que certains magasins vendent le kilo de noix à 5 €, je n'ose imaginer le salaire horaire que cela peut procurer aux ramasseurs...