Pensée moulinière - Narcisse et Pan, réflexions ornithologiques

Depuis maintenant quelques années, nous sommes propriétaires d'un ancien moulin en Touraine. Ayant toujours été citadin auparavant, je découvre au fil des jours une autre manière de vivre, avec d'autres repères. Bienvenue dans ces pensées moulinières.

Pendant plusieurs semaines, nous avons constaté un phénomène curieux : des corbeaux s'attaquent à certaines vitres de la maison, en tapant si fort que nous avions peur qu'ils ne cassent une fenêtre. Ce genre d'animal est censé être (très) intelligent, donc avec notre voisin Simon, ornithologue à ses heures, nous nous sommes dit dans un premier temps que ces volatiles visaient à briser un carreau pour rentrer à l'intérieur et chercher de la nourriture (peut-être après s'être fait la main sur une maison abandonnée aux carreaux cassés).
Puis je me suis souvenu de Gérard. Il y a quelques années, lors d'un séjour en Touraine, nous avions rencontré Gérard, un paon con qui s'attaquait à son reflet dans les vitres, à tel point que son propriétaire avait dû recouvrir sa voiture d'une housse intégrale (pas pour rouler, hein, juste à l'arrêt). Gérard s'attaquait aux rétroviseurs, au pare-chocs (et ça n'était pas une Tesla). J'avais beau lui distiller de la sagesse philosophique façon message Linkedin ("Si tu te bats contre toi-même, tu es sûr de perdre"), il continuait : soit je ne suis pas bilingue Français-Paon, soit la sagesse Linkedin ne marche pas sur la gent paonne.
Après le paon et les corbeaux, voilà-t-y pas que les mésanges s'y sont mises. Un matin, entendant un poc-poc-poc régulier, j'ai parcouru toutes les pièces, jusqu'à trouver une mésange qui se battait contre son reflet à une fenêtre du salon. Tout en attaquant la vitre, elle pépiait, furieuse, et je suppose que ça voulait dire "Je te défie, espèce d'emplumée ! Sors de là si t'es une mésange !"
Narcisse, dit-on, tomba amoureux de son reflet. 
On a ici l'anti-narcisse : la haine de son reflet, une sorte de révulsion autogène , au slogan de "je rejette tout ce qui est moi". Il y aurait fort à dire sur ce phénomène, et j'aurais pu en écrire des pages, sur l'acceptation de soi et de ses faiblesses, la venue des premières plumes grisonnantes ou l'insidieuse progression de l'arthrite au bout des rémiges.
Mais la vérité est plus prosaïque : ces volatiles (uniquement quelques espèces), quand ils sont en période de nidification, voient leur énergie mâle les pousser à écarter tout autre géniteur. Car oui, tels les vampires, les oiseaux ne se reconnaissent pas dans les miroirs. Davantage d'informations dans cet article.