Pensée moulinière – Ramasser des noix

Depuis maintenant quelques années, nous sommes propriétaires d'un ancien moulin en Touraine. Ayant toujours été citadin auparavant, je découvre au fil des jours une autre manière de vivre, avec d'autres repères. Bienvenue dans ces pensées moulinières.

Quand vient l'automne, voici le moment de ramasser des noix. J'ai la chance d'avoir 3 noyers, et ces arbres vénérables me transmettent à chaque fois quelques leçons d'humilité.
Il y a d'abord la question de la date de ramassage : en règle générale, les écureuils sont un bon baromètre. Comme la grenouille qui monte et descend à l'échelle de son bocal, l'écureuil est un bon indicateur de la noixitude du voisinage. Si, au petit déjeuner, j'en vois passer plusieurs qui s'affairent tels des lapins de mars (« je suis en retard, je suis très en retard ! »), cela veut dire que c'est le bon moment pour aller leur faire concurrence dans le ramassage des noix. La date de ramassage est évidemment complètement aléatoire : cela dépendra de l'été, de la pluie, des phases de la lune... et évidemment, des années. 
Il y a des années à noix et des années pas à noix. Il y a 3 ans, c'était une année à noix : j'ai ramassé 25 kg, et encore, c'était parce que mes vertèbres avaient crié grâce. L'année suivante, j'ai juste mis la main sur un ou 2 kg moisis (il faut dire que, bien occupé par ailleurs, je m'y étais pris très tard).
Cette année, ça a l'air bien parti.
On oublie très vite l'erreur de débutant, qui se dit « il doit y avoir un moyen pour aller plus vite ». Les magasins de jardinage regorgent d'ustensiles censés faciliter la vie : un petit panier roulant au bout d'un manche, des pinces qui évitent de se baisser, des râteaux larges qui sont censés ratisser les feuilles en laissant passer les noix...
J'ai particulièrement apprécié la leçon qui m'a été donnée sur le petit panier roulant au bout d'un manche. C'est un ustensile fort ingénieux, un peu comme la roue d'un hamster au bout d'un bâton : on promène ça sur le sol, et les noix sont censées rentrer et ne pas ressortir. En pratique, ça marche bien pour les premières noix, et puis on arrive très vite à un ratio pour lequel il y a une noix qui rentre pour 2 ou 3 noix qui sont éjectées du panier. Il s'agit aussi de vider régulièrement le panier, et comme il est censé capturé les noix, il ne les lâche pas facilement. J'en suis revenu très vite à la méthode des anciens, qui regardaient mon panier à roulettes en rigolant. Il n'y a pas de mystère, il faut se baisser, ramasser et se faire mal au dos.
Car la noix se cache, mais elle vit en groupe. C'est comme pour les champignons : il faut trouver la première noix, puis regarder juste à côté dans l'herbe. Même quand on est un gars de la ville, on apprend vite ce mouvement de pied semi-circulaire qui consiste à balayer l'herbe et sentir si ça roule sous le pied : si ça roule, c'est de la noix (ou plus rarement un caillou). Car certaines noix sont bien enfoncées dans la terre, planquées sous l'herbe, ou encore maculées d'un mélange glaiseux de brou de noix et d'autres excrétions animales. Il faut aussi rebrousser chemin régulièrement : telle noix qui était cachée par une touffe d'herbe devient parfaitement apparente quand on retourne sur ses pas. Il faudrait que je porte un podomètre quand je ramasse des noix. 
Peu à peu, on apprend. Par exemple, la logique voudrait qu'on ne cherche que sous le noyer. S'il n'y a pas de feuillage en l'air, pas besoin de regarder en bas. Eh bien, que nenni. La noix roule, la noix est emportée par de petits sciuridés, la noix peut vouloir voir du pays. Donc il faut chercher au-delà de la couronne du noyer, il y a parfois de belles surprises.
À la fin, ramasser des noix, c'est trier. D'abord sur le terrain, en excluant les coquilles vides, les coquilles entrouvertes desquelles germe un petit bout de futur noyer, les fruits qui ne sont pas encore ouverts, les bouts de bois ou les cailloux qui roulent sous le pied, les feuilles qui ont exactement la même couleur. Puis, de retour à la maison, il faut re-trier : enlever les feuilles mortes, les brins d'herbe, et surtout les noix percées ou entrouvertes. Après séchage de plusieurs semaines, encore un tri : enlever les noix qui en ont profité pour s'entrouvrir, celles qui ont été colonisées par des petits voraces, et toutes celles qui sont trop légères pour être honnêtes. Et des semaines, des mois après, il y en a encore à trier : trouées, moisies, enchifrenées. Quand tout cela est fait, après toutes ces heures de travail, on a enfin des noix prêtes à être consommées. Quand je pense que certains magasins vendent le kilo de noix à 5 €, je n'ose imaginer le salaire horaire que cela peut procurer aux ramasseurs...


2 commentaires :

#1  , Ecureil46 a dit :

C'est pas cool pour les écureuils de ramasser trop de noix....
En juin / juillet, il y a largement de quoi faire aussi un blog sur le vin de noix.
Des gants ou des mains genre mécanicien auto?
Avec le moulin les pieds dans l'eau : pas besoin d'irriguer tes noyers. A quand le pressage pour faire de l'huile ? Moins poétique, il y a une autre méthode qui consiste à tondre sous les noyers avant que les noix ne tombent. Je suis d'accord sur le prix au kilo et encore je pense que c'est le prix au kilo à la campagne (genre pas celui de Paris) alors que la récolte est abondante cette année. Casse noisettes.

#2  , Docthib a dit :

Hello Casse-Noisettes,merci pour toutes ces idées !Pour les écureuils, vu le nombre de coquilles vides ou à moitié rongées, et à voir l'activité fébrile de ces petits sciuridés (et leur nombre), je ne suis pas trop inquiet !  Le vin de noix, je ne connais pas, et ça m'intrigue, ton histoire de juin-juillet. Ça voudrait dire qu'on fait macérer le fruit ? Je vais aller voir.Pour les gants, ça m'aide beaucoup à (1) éviter les écorchures dans l'herbe (2) écraser le fruit sans se mettre du brou sur les doigts, ou encore (3) nettoyer la noix pleine de brou. Et je ne sais pas ce que sont les mains de mécanicien auto. Un genre de pince ?Le pressage pour l'huile, c'est bien, mais il faut fournir les cerneaux déjà décortiqués, donc passer des dizaines d'heures (au bas mot) à décortiquer les noix avant de les faire presser. Déjà que pour la cuisine, ça nous prend 20 minutes de décortiquage juste pour une tarte...  J'aurais adoré un pressoir où on met les noix entières et ça donne de l'huile (un peu comme les grappes de raisin pour le vin).Et tondre sous les noyers, oui, c'est un vrai plus (et ça aide les écureuils...)

Ajouter un commentaireEn réponse à ##, vous écrivez

Quelle est le sixième caractère du mot kt3uei6x ?

Fil RSS des commentaires de cet article