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Livre lu : Bernard Mourad – Les actifs corporels

Attention, thibillet assez long, à la dimension de mon enthousiasme.

J’étais dans la lecture du dernier Fred Vargas, Les bois éternels, quand j’ai arrêté pour lire Les actifs corporels, de Bernard Mourad (JC Lattès, 2006, 322 p.)

Cela devrait faire réagir ceux qui me connaissent un peu, ne fut-ce que par thibillets interposés : que j’arrête de lire du Fred Vargas, après tout le bien que j’en ai dit, signifie que j’ai rencontré un Olni.
J’ai donc lu Les actifs corporels, sur le conseil d’une collègue, en moins de 3 jours. Je n’ai à en dire que du bien, et Bernard Mourad est un sacré écrivain. Pour une fois, je vais déroger à ma règle, et livrer un tout petit fragment de l’intrigue, le fondement du roman : une loi passe en France, et des êtres humains (y compris le principal personnage) peuvent s’introduire en bourse et être cotés à titre personnel. Voici, en quelques idées égrenées ci-dessous, pourquoi j’ai énormément apprécié ce roman, et je le recommande chaudement :

  • Bernard Mourad a un vrai style. Incisif, illustré, c’est un style qui manie les mots, tous les mots, avec une très grande précision, une force percutante. Ce gars-là est intelligent, et il sait fichtrement bien écrire. Je vous en donne deux exemples. S’ils ne sont pas à votre goût, le livre en contient des milliers d’autres…

« Un duplex immense décoré dans ce style épuré et polaire, qui fit d’abord fantasmer les yuppies new-yorkais, avant de s’épanouir dans toutes les cantines branchées du globe. »
Bernard Mourad, Les actifs corporels, p. 69.

« Et puis il y avait aussi, bien sûr, de grandes tablées de cadres des cadres supérieurs. Mâles et femelles pour la plupart cotés. Des groupes de bavards instruits, souriants et bien sapés, ravis du bruissement de leur perspicacité. »
Bernard Mourad, Les actifs corporels, p. 209.

Pour cela, en terme d’analogie, cela me fait penser à certaines constructions de style de Jorge-Luis Borges (« des étudiants épuisaient les vastes gradins »), mais on retrouve cela chez beaucoup de bons écrivains contemporains.

    • Bernard Mourad connaît bien la finance, les mécanismes d’évaluation et de fonctionnement des marchés financiers, la vie des institutions financières. Sa force ne tient pas dans la puissance documentaire, mais le côté « analyse d’un système » : la fiction qu’il décrit et développe au fil de ces 300 pages a la puissance évocatrice et réaliste d’une histoire qui pourrait parfaitement être réelle. Cela me rappelle le livre de Romain Gary qui s’appelait Charge d’âme, où le monde moderne apprenait à capter les âmes des mourants pour les transformer en une énergie nouvelle qui venait alimenter les lampes, les automobiles, la société. Le discours était en même temps métaphysique et cruellement humain, avec le style mordant de Romain Gary (mais qui lit encore Gary aujourd’hui ?).

 

  • Enfin, Bernard Mourad a un côté vachard qui est particulièrement réjouissant. C’est le vilain petit canard qui est passé par un système, en a probablement (?) été l’un des pions, voire un cavalier ou un fou brillant, et là, c’est l’heure de l’addition, fort salée, qu’il présente. Cela me rappelle cet autre livre mordant, beaucoup plus court, moins abouti, mais qui a l’avantage d’être téléchargeable gratuitement : Devenez beau, riche et intelligent grâce à Word, PowerPoint et Excel, de Rafi Haladjian.

Vous le devinez, c’est un roman que j’aurais aimé écrire et signer, mais je sais honnêtement que je n’aurais pas « articulé le quart de la moitié du commencement » (Cyrano de Bergerac, tirade du nez) des idées de Bernard Mourad :

« Décidément, le marché n’appréciait ni les surprises ni les communiqués intempestifs… Le marché, au fond, était un petit être hypersensible ; vite perturbé par le plus infime des changements dans ses habitudes immuables, dans son petit train-train minuté, dans ses anticipations. On pouvait sans doute le rendre fou, ce marché, en changeant l’emplacement d’un vase, ou la place du pot de beurre dans la porte du frigo… »
Bernard Mourad, Les actifs corporels, p. 205.

Si je devais formuler quelques critiques, elles seraient de ce type :

  • Le style est riche, mais peut créer un effet de lassitude vers la fin du roman, qui ne va toutefois pas jusqu’à l’overdose. Et je n’ai pas de solution.
  • La fin ne m’a pas franchement déçu, contrairement à ce que disait ma collègue, mais il est vrai que j’aurais des idées d’autres fins, ou de raffinements d’intrigue. M’enfin, je ne suis que le critique de service, pas le scénariste.
  • Le roman ne distille pas la joie de vivre. Mais Il faut sauver le soldat Ryan non plus, il n’empêche, c’est un superbe film.

Enfin, si je me suis permis de citer à outrance ce qui n’est pas conforme au pur droit d’auteur, malgré mon adoption du style « citation » dans ma feuille de style c’est pour vous donner envie de lire ce livre, et idéalement de l’acheter pour rendre sous forme de droits d’auteur à Bernard Mourad ce qui lui revient. Allez, pour me faire pardonner, une dernière citation 😉

A propos d’une salle de réunion dans une banque d’affaires :
« Tout cela relevait largement du fantasme, Guyot en avait conscience. Cette pièce destinée à impressionner les visiteurs de prestige constituait surtout un espace de convivialité appréciable pour le petit personnel de Golley Dean. Une salle à manger luxueuse et austère où les salariés pouvaient, le soir venu, partager avec alacrité leurs repas remboursables. Alex se figurait l’attente fébrile qui devait sans doute précéder les livraisons de victuailles. Puis la liesse des jeunes analystes financiers, tapant des mains et des pieds à l’arrivée d’une kyrielle de sacs plastique, bourrés de sushis et de brochettes, de pizzas et de homos, de lasagnes et de viandes en barquettes dont le jus, rafraîchi par le trajet à l’arrière d’une mobylette, commençait à se mélanger aux molécules de polyéthylène. On était sans doute bien entre soi, à mastiquer mollement. A déglutir ensemble en comparant la noirceur des cernes, entassés dans un coin de cette table colossale, désertée par une famille fictive indigne ou délaissée. »
Bernard Mourad, Les actifs corporels, p. 43-44.

En conclusion, et pour reprendre Cyrano, je ne connais pas personnellement Bernard Mourad « mais je lui serrerais bien volontiers la main ». (Je radote, j’ai déjà dit ça à propos d’Ayroles et Masbou…)

Livre lu : Haruki Murakami – Kafka sur le rivage

De Haruki Murakami, j’avais lu Après le tremblement de terre (de Kobé), une série de nouvelles que j’avais trouvées très bien écrites, mais j’avoue que je n’en avais pas gardé tellement de souvenirs, à part le fait que, selon mon libraire, l’auteur « était le futur prix Nobel de littérature ».
Il y a quelques semaines, on m’a offert, pour mes 35 ans, Kafka sur le rivage (Belfond, 2006, 619 p.), que j’ai lu depuis. C’est donc un long roman, qui a nécessité plusieurs semaines de trajets pour être consommé. J’en ressors avec des difficultés à classer, voire à décrire, l’ambiance. Les termes « fantasmagorique » ou bildungsroman me viennent à l’esprit. Je vais expliciter bildungsroman, non pas pour les incultes, mais pour dire ce que j’entends par là : c’est un roman où l’on voit l’évolution d’un jeune, qui se construit à la faveur d’événements qui lui arrivent.
Bon, on raye et on recommence.
C’est un roman très poétique, qui mélange du fantastique et du réaliste, avec des personnages tour à tour énigmatiques et attachants. Le vieux Nakata est probablement le summum de la perfection bouddhiste. Oshima-san et Mademoiselle Saeki sont en même temps très humains, et désespérément lointains. Avec ses histoires imbriquées, ce roman m’a fait penser aux Paul Auster que j’ai lus (quasiment tous), où plusieurs histoires sont imbriquées. Mais il y a ici une irruption du fantastique qu’il n’y a quasiment jamais chez Auster. Cela flirte avec la science-fiction, voire avec des écrits psychédéliques. Mais tout cela est extrêmement bien écrit, précisé, on est loin d’un flux de paroles sans ponctuation ni linéarité.
J’ai beaucoup aimé de pouvoir rentrer un peu dans « l’âme japonaise », même si j’ai cru comprendre que Murakami est à la littérature ce que Kurosawa est au cinéma : un artiste essentiellement apprécié en dehors de son pays.
Je laisse la parole à Oshima-san, qui est parfois un peu trop intellectuel à mon goût, mais toujours intéressant :

Ce qu’on nomme l’univers du surnaturel n’est autre que les ténèbres de notre propre esprit. Bien avant que Freud ou Jung fassent au XIXème siècle la lumière sur le fonctionnement de l’inconscient, les gens avaient déjà établi une corrélation entre l’inconscient et le surnaturel, ces deux mondes obscurs. Ce n’était pas une métaphore. D’ailleurs, si on remonte encore plus loin, ce n’était même pas une corrélation. Jusqu’à ce qu’Edison découvre la lumière électrique, la majeure partie de la planète était plongée dans un noir d’encre. Aucune frontière ne séparait l’obscurité physique, extérieure, de l’obscurité intérieure de l’âme. Elles étaient mêlées sans qu’il soit possible de les distinguer. […] Aujourd’hui, il en va autrement. Les ténèbres extérieures se sont dissipées, mais les ténèbres intérieures demeurent. Ce que nous appelons ego ou conscience est la partie émergée de l’iceberg : la partie la plus importante reste plongée dans le royaume des ténèbres et c’est là que gît la source des contradictions et des confusions profondes qui nous tourmentent.
Haruki Murakami, Kafka sur le rivage, p. 299.

Une araignée dans le bocal

Quand je travaille chez moi, j’ai faim très tôt. Donc je fais bouillir de l’eau vers 11h30, et j’avise les bocaux à riz : y a pus de riz dedans. Rusé comme l’indien comanche francilien, j’ouvre en sifflotant le-grand-tiroir-coulissant-bordélique-du-bas et pêche dans ses profondeurs obscures un paquet de riz basmati équitable, du genre « comme on fait dans l’équitable, on va faire un emballage pourri ». J’ouvre, j’extirpe le sachet, et je pare au plus pressé : verser le riz (équitable) en pluie fine dans mon eau (communale) bouillante. Et là, comme je suis débonnaire et de belle humeur, je me dis « allez, un bon geste, je vais remplir le bokalari (le bokalari basmati, car il y aussi un bokalari complet et un bokalari thaï. Tous trois sont vides).
Dévissage du petit couvercle, et surprise : une petite tache blanche qui bouge. Une araignée commune, mais blanche comme un navet, a son petit cœur qui bat la chamade, au fond de mon bokalari. Je m’en vais la colloquer dehors, avec son teint d’albinos, elle file sous une marche pour éviter le soleil, voilà ça c’est fait.
Maintenant, les deux questions cruciales, et la sous-question qui va avec :

  • Comment a-t-elle fait pour rentrer dans le bokalari vide, et fermé ? Je sais qu’il était fermé, puisque je l’ai ouvert. Bon, je passe cette question, on va dire que l’araignée était un petit œuf qui a éclos dans le bocal, et ne me demandez comment le petit œuf est arrivé là, ça va devenir torride. Comme le dit Guy Bedos « quand Papa a mis la petite graine dans le ventre de maman, Papa était loin de se douter que quelques années plus tard, la petite graine chausserait du 46 et mangerait un bâtard pour son goûter ».
  • Combien de temps ça vit, une araignée ? Vous allez me dire, « va voir sur Wikipedia, toi qui n’as que ce mot à la bouche ». Je répondrai « j’en ai d’autres en l’occurrence, là, tout de suite, lecteur éméralope (repentir : on écrit héméralope, merci Nerik et Julien T) », mais je précise ma question avec une sous-question :
    • Combien de temps ça peut vivre, une araignée, sans manger ?

Parce que le bokalari, ça doit bien faire 1 mois qu’il est vide, et fermé. (entendons-nous : ça fait un mois qu’il est fermé. Vide, non, puisque qu’il y avait l’araignée, ou l’œuf. m’enfin, y avait pas de riz qu’elle aurait pu bâfrer).
Ou alors, il y avait aussi quelques œufs de mouches, moustiques et autre provende dans le bocal, et l’œuf éclos d’araignée s’est boulotté les œufs éclos de mouche, moustique et autre provende. Mais il n’y avait aucune coquille au fond du bocal. Si c’est pas une preuve…
Bon, donc voilà, au turbin. Je sais que la tique peut vivre des années sans manger, mais c’est-y possible qu’une araignée basique (arachnea domestica albinosa) vive et croisse pendant un mois sans boulotter ?
M’étonne, quand même.

Repentir : autre hypothèse qui me traverse l’esprit, en attendant que la température du riz basmati baisse : peut-être qu’il a des œufs d’araignée dans le liquide vaisselle qui m’a servi à nettoyer le bocal il y a… quelques années ? Ne riez, bande d’ineptes : si une tarentule peut se loger dans une oreille (et c’est TF1 qui le dit, donc c’est forcément vrai), tout est possible. (lisez notamment les commentaires…)

De la correction des copies comme métaphore de la vie

Je n’aime pas jardiner, et j’aime rarement bricoler. Cela ne veut pas dire que je suis un manche, mais c’est une question de motivation. Et puis de temps en temps, l’éclair, la force indomptable, ça peut arriver le dimanche midi alors que je suis encore en guêpière, hop, j’abats de l’ouvrage. Hier par exemple, des amis étaient encore là, on venait à peine de quitter la table (à 17h, ça vaut mieux) et le jardin (dieu sait si je m’en fous habituellement) m’a semblé être à point, la lumière de fin d’après-midi dorait des zones de terre grasse, avec quelques pousses qui osaient pointer leurs petites feuilles aventureuses, on est naïf à cet ge-là.
J’ai attrapé le scarificateur et ai retourné la terre puissamment, tel Auguste le Semeur. Hop, la boite de gazon pour faire pousser à l’ombre (une escroquerie du marketing, paraît-il) et en avant Auguste, vas-y comme je te pousse, comme le dit le grand philosophe Francis Cabrel « Moi je voudrais que l’on s’aime… des graînes de folie ».

Il en va de même pour la correction de copies. Travail peu noble, fastidieux, ultime, celui qu’on repousse jusqu’à la dernière minute. Celui qu’on accouche dans la douleur, ou dans la sérénité. Tout est question de decorum et de préparation. Voici ma check-list :

  • une sieste dans l’après-midi, avec cette arithmétique paradoxale, mais juste, que le temps perdu à dormir dans l’après-midi permettra de passer une partie de la nuit à corriger
  • personne dans l’entourage, tout le monde est au dancing, ou couché
  • de la musique, préférentiellement le coffret Tracks de Bruce Springsteen (avec 4 CDs, j’ai de quoi avaler des paquets de copies)
  • quelque chose à boire, ou à manger, à portée de main
  • un bon siège (ce soir, c’est par là que ma sérénité est entamée, en même temps que mon fondement)

Tout est dans l’harmonie : dans les bonnes conditions, c’est un plaisir de planter du gazon… ou des étudiants.

Livre lu : Philippe Delerm – Les chemins nous inventent

Superbe compte-rendu poétique des balades de l’écrivain Philippe Delerm, en compagnie de sa femme : lui écrit de petits textes ramassés et lumineux, elle prend des photos, et chaque promenade, chaque lieu, est décrit(e) en 2-3 pages, et autant de photos.
Cela n’a pas le caractère de bonheurs minuscules de La première gorgée de bière, mais on s’en rapproche…

Ce Lyons à déguster en flâneur, en touriste, donnerait bien envie d’y vivre, simplement. Les habitants prennent le temps de se montrer aimables. Témoin ce petit dialogue, à la Maison de la Presse-Mercerie-Librairie :
– Auriez-vous une enveloppe matelassée ?
– Non, mais attendez, je vais vous arranger ça.

Voilà, avec de petites feuilles de carton, un peu de papier bourré…
Posez la même question dans un kiosque à journaux de La Défense… Faites la soustraction, et écrivez la solution du problème. Il faut couler ses jours en Normandie.

Philippe Delerm, Les chemins nous inventent, Livre de poche n° 14584, 158 p.

PS : J-3

Livre lu : Andrea Camilleri – La peur de Montalbano

J’ai du retard dans les livres, je viens de terminer deux Philippe Delerm, mais là, c’est mon ami le commissaire Montalbano.
La soirée est italienne à souhait, j’ai émincé deux gousses d’ail, je les ai faites revenir dans de l’huile d’olive jusqu’à ce qu’elles aient parfumé l’huile, puis j’ai versé une fricassée de la mer (petits poulpes, moules, crevettes) dans le Wok, et ai touillé. En attendant que l’ensemble prenne cohésion, et que les pâtes soient cuites, j’ai dégusté un Peperoncini Ripieni, un de ces petits poivrons rouges farcis qui enflamme la bouche.
L’ensemble, servi chaud, arrosé d’huile d’olive et de gros sel, était la récompense d’une journée longue, et de deux nuits blanches.
Ah oui , Montalbano.
La peur de Montalbano est un livre de nouvelles, certaines faisant quelques pages, d’autres prenant la taille d’un petit roman. On y retrouve ce parler sicilien qui est à mi-chemin entre le langage enfantin (« tu te la débrouille, toi, l’histoire ») et cette langue mi-châtiée mi-théâtrale :
– Dottori !
– Qu’est-ce qu’il fut ?
– On a tiré.
– A qui ?
– A un type.
– Il mourut ?
– Il a mouru.

J’aime beaucoup ce commissaire qui aime bien la bonne cuisine, et qui se paye le luxe d’être désagréable, non, plutôt : mal embouché, avec ceux qu’il aime et qui l’aiment.

Et l’on n’est pas loin d’une philosophie de la vie :

Il s’empiffra d’une énorme assiette de rougets frits, aréussissant à rejoindre une concentration de brahmane hindou, celle qui permet la lévitation, sauf que sa concentration allait en sens contraire, vers l’enracinement plus profond dans le terrain, c’est-à-dire dans le parfum piquant, dans la saveur pâteuse de ces poissons, à l’exclusion totale de toute autre pinsée ou sentiment. Même le bruit extérieur de voiture, de voix, de radios et de télévisions à leur volume maximum, il fut capable de le faire disparaître, se créant une espèce de bulle de silence absolu. A la fin, il se leva, pas seulement repu, pas seulement satisfait, mais avec un sentiment de complète euphorie. A peine franchie la porte de la trattoria San Calogero, il manqua être écrasé par une auto qui fonçait, il l’évita à grand-peine en sautant sur le trottoir. Mais l’harmonie entre lui et le chant des sphères célestes s’était brisée d’un coup.

Andrea Camilleri, La peur de Montalbano, Fleuve Noir, 2004, p. 107.

PS : J-5

Entendu dans un bar

J’aime bien le(s) livre(s) de Jean-Marie Gourio, Brèves de comptoir. Jeudi, j’étais dans un bar, et les consommateurs, qui avaient l’air d’être là depuis des heures, rigolaient entre eux, les phrases fusaient, il y avait une belle ambiance, chaleureuse et déconnante, faite de réparties, la conversation rebondissait sans jamais retomber.

– Elle, tu l’aurais vue, quand elle avait 17 ans, elle s’habillait, pah pah pah, une bombe atomique, qu’elle était !
– Oué, mais c’est normal, à 17 ans, elle se rendait pas compte…
– Non, mais c’était un vrai avion de chasse !
– Eh ouais, à 17 ans, elles sont des avions de chasse, et après, elles deviennent des porte-avions…

Comment voulez-vous que je corrige les épreuves du Briley Mailleurz dans cette ambiance ?

Indécent

Je suis un des cent à avoir acheté un D 100 (indécent, non ?). Je remercie Yann au passage, qui m’a donné la solution, comme mentionné à la fin de ce billet. Mon matériel photo se composait de 2 boitiers argentiques (Nikon F 601, Nikon F 801) et de 3 objectifs (Nikkor 35-70 à 3,3-4,5 ; Nikkor 80-200 à 2.8 ; Tamron 28-200 à 3.8-5.6), ainsi que d’un doubleur de focale Vivitar. C’est Yann qui a souligné que ce qui coûte cher, ce sont les objectifs, et que l’achat d’un boitier Nikon numérique me permettrait, à peu de frais (hum hum), de passer de l’argentique au numérique. C’est aussi Yann qui m’a démontré, utilisation à l’appui, qu’un reflex numérique déclenchait aussi rapidement qu’un argentique… et bien plus rapidement qu’un appareil numérique compact.

Et ici je tiens à exprimer ma théorie récurrente, celle de la qualité de service comparée au coût. J’ai déjà parlé des coûts cachés. Ici, il s’agit plutôt de parler de la qualité de service, et de son prix. Deux anecdotes, à deux jours d’intervalle :

  1. Je me retrouve dans un restaurant BoBo, à compulser un menu bio-aware, et à essayer de comprendre comment une entrée composée de sardines peut coûter 14 €. Je sais, je ne suis pas hype. J’avise le serveur qui ressemble à Daniel Emilfork, y compris l’accent et le sourire, et lui demande : « Dites-moi, qu’est-ce qu’il y a dans le Vegeburger Bio Boa ? » Silence, sourire. « Euh, eh bien, il y a des légumes ». Je souris aussi (c’est contagieux) : « J’entends bien, mais quels légumes, if you please ? » Et lui de me répondre, toujours souriant, et un peu gêné « Euh, je ne sais pas vraiment, ils nous sont livrés tels quels ». Voilà, voilà, voilà. A 14 € le bio-burger, on ne sait même pas si c’est du chou ou du rutabaga. Sachant qu’on est dans un des temples du BoBo, rue Saint Honoré, cela prête à sourire.
  2. Après le déjeuner, lesté de quelques coupes de champagne, je reviens à mon turbin, quand j’avise une vitrine de photographe à deux pas de mon école. Les bulles de champagne me poussent à entrer pour demander quelques renseignements sur les boitiers numériques reflex de Nikon. Et je tombe sur un vendeur compétent, sérieux, qui connaît son domaine, c’est un vrai plaisir de parler avec lui. Le lendemain, après qu’il m’aie laissé tester l’appareil avec mes objectifs, en me prêtant une carte mémoire, il me donne d’autres conseils précieux, me déconseille certains modèles, m’informe sur les possibilités de développement en ligne. Je ressors de la boutique délesté de plusieurs centaines d’euros, mais j’ai trouvé une adresse où je sais que je serai toujours reçu par des gens compétents. Et eux ont gagné un client reconnaissant, et technophile, donc c’est du gagnant-gagnant.

En conclusion : de même qu’en bourse, on a un couple risque-rentabilité (et il ne faut pas se focaliser uniquement sur la rentabilité, ce sont deux axes que l’on cherche à optimiser), de même dans nos achats, il y a un couple prix-service. Je n’ai rien contre ceux qui ne se focalisent que sur le prix, qui vont en hard discount, je veux juste souligner qu’ils ne peuvent pas exiger en plus du conseil avisé. Depuis des années, je souffre de vendeurs formés à la va-vite, sous-payés, qui pourraient vendre des balais-brosses avec la même démotivation que des chaussures (ah, les vendeurs de chaussures…). Tout cela malgré tout est une question de qualité de vie, et de qualité de la relation.
Comme c’est mon discours de boy-scout, je vous livre une citation qui m’accompagne depuis des années, et j’essaie de puiser quotidiennement à son humilité.

Je ne sais pas très bien ce que c’est que le monde :
Mais je chante pour mon vallon en souhaitant
Que dans chaque vallon un coq en fasse autant.

Edmond Rostand, Chantecler, Acte II, sc. 3.

Le Tao d’Amélie Poulet

Mon frère, que toutes les vaches sacrées de l’Inde répandent sur lui leurs bouses parfumées, m’a passé un podcast (ne me demandez pas ce que c’est, pour moi, c’est une émission de radio enregistrée) portant sur Chouang Tseu (je sais, je prononce mal), l’oncle du Taoïsme. Le père du Taoïsme est Lao Tseu, semble-t-il, avec son Tao Tö King, et les cousins à la mode de Bretagne en sont Confucius et sa clique.

Or donc, hier, pour chasser les dernières brumes de la Saint-Patrick que je fêtai dignement l’avant-veille (jusqu’à la veille, étant donné que cette plaisanterie a duré jusqu’à 3h du matin), je m’en fus trottiner sur les bords de la Seine séculaire. Les conques de mes oreilles étant ornées de micro-oreillettes en mousse, elles-mêmes reliées à un wok-man minuscule, je laissai la pensée chinoise déferler dans mon cerveau droit, puis gauche. Je n’ai pas tout compris, mais ça n’est pas plus mal, car la compréhension, semble-t-il, est contraire à l’esprit du Tao. Même au moment où je me disais « finalement, c’est une question d’objet et de sujet : l’occidental se définit comme subjectif, en dehors du tableau, là où l’oriental se définit comme partie du tableau », l’émission déroulait son fil avec la voix haut-perchée d’un sino-français qui affirmait « la distinction objet-sujet est clairement occidentale, et ne saurait exprimer les écrits de Chouang Tseu ».

Chouang Tseu commence souvent ses pensées par un dialogue avec un artisan, et l’on cite souvent l’exemple du boucher (j’en ai entendu plusieurs versions depuis des années, j’en retranscris une synthèse) :

  • Quand il commence à apprendre son métier, il voit le boeuf dans son ensemble, il découpe avec force, et doit souvent affûter son couteau
  • Quelques années plus tard, il ne voit plus le boeuf, mais des parties, et il cherche la faiblesse de chaque articulation, il observe longuement avant de couper. Il affûte moins souvent son couteau
  • Quelques années encore, et il découpe un boeuf sur pieds, et le boeuf reste debout. le couteau n’est pas émoussé, il a gardé son tranchant. Le boucher a juste passé sa lame dans les espaces vides entre la matière.

Tout cela est bien joli, cela m’a fait réfléchir sur le moment, mais après, hein, la vie continue, y faut poinçonner son ticket, nourrir son escargot, gagner son bifteck. Et puis ce soir, j’avais passé une journée saumâtre (elle n’est pas terminée, d’ailleurs), et j’étais à la bourre, en train de graticher une carcasse de poulet, quand j’ai pensé à Chouang Tseu. D’un acte énervé, sans qualité, j’ai essayé de transformer ce découpage en une quête intellectuelle. Chercher les articulations. Ne pas utiliser le couteau pour trancher, mais pour découvrir les interstices. Progresser avec calme, en cherchant les vides. Je ne peux pas dire que je me suis transformé immédiatement en lac paisible (ceux qui me connaissent… me connaissent), mais le changement était perceptible.
Je repensais au personnage, dans Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, qui aime découper le poulet avec les doigts. Ce n’est qu’en voyant le film, il y a des années, que j’ai compris que je faisais partie aussi de cette catégorie. Même si c’est trop naze de mettre des gens dans des cases (Vincent Delerm, Catégorie Bukowski), cela entrait en résonance avec l’émission sur Chouang Tseu. Je cite de mémoire : « Les Chinois sont le seul peuple a être toujours resté sédentaire. Et quand cela fait 10 000 ans que votre famille cultive le même lopin de terre, cela crée des affinités. Le paysan chinois entend les graines qui sont en train de pousser sous la terre ».

Bref, avec mon poulet, j’ai eu plus d’affinités que ces temps de H5N1 ne nous en font miroiter.

Livre lu : Milan Kundera – L’ignorance

Je lisais Kundera quand j’avais 20 ans, ça me donnait une pose d’intello, et je ne me rendais pas compte que, dans ma quête d’originalité, j’étais identique aux autres. Quelques 15 ans plus tard (je ne compte pas les poussières), je m’y suis remis, pour des prétextes bassement matérialistes. Dois-je l’avouer ? Le livre, dans la belle collection blanche de Gallimard, était à 2 euros sur l’étalage d’un bouquiniste. Avec un Harlan Coben en poche, pour l’équilibre, et « Mon ptit monsieur, les 3 c’est 5 euros ». Las, je n’ai pas trouvé de troisième qui m’agrée (de canard).
Dès les premières pages, j’ai retrouvé cette densité de réflexion qui rappelle un Paul Valery, cet enchaînement de pensées qui fait que, pour un temps, on se sent intelligent. De l’histoire, je retiendrai peu. Je suis peu sensible aux histoires de déracinés, et aux distinctions entre heimweh et nostalgia. Et puis il me faut des choses positives, comment il dit, déjà, Laurent Voulzy ? Ah, oui, « On veut la mer, les palmiers, Ivanhoé sur son cheval, on est une bande d’imbéciles idéal » (Idéal simplifié)
Mais je retiens deux passages :

« Toutes les prévisions se trompent, c’est l’une des rares certitudes qui a été donnée à l’homme. Mais si elles se trompent, elles disent vrai sur ceux qui les énoncent, non pas sur leur avenir mais sur leur temps présent. »
Milan Kundera, L’ignorance, Gallimard, p. 18.

« Les Français, tu sais, ils n’ont pas besoin d’expérience. Les jugements, chez eux, précèdent l’expérience. Quand nous sommes arrivés là-bas, ils n’avaient pas besoin d’informations. . Ils étaient déjà bien informés que le stalinisme est un mal et que l’émigration est une tragédie. Ils ne s’intéresseraient pas à ce que nous pensions, ils s’intéressaient à nous en tant que preuves vivantes de qu’ils pensaient, eux. C’est pourquoi ils étaient généreux envers nous et fiers de l’être. Quand, un jour, le communisme s’est écroulé, ils m’ont regardée fixement, d’un regard examinateur. Et alors, quelque chose s’est gâté. Je ne me suis pas comportée comme ils s’y attendaient. »
Milan Kundera, L’ignorance, Gallimard, p. 157.

Livre lu : Rudyard Kipling – Puck, lutin de la colline

Rudyard Kipling va évidemment bien au-delà du Livre de la Jungle (qu’il faut d’ailleurs lire, car autant le dessin animé de Disney est fort réjouissant, autant le livre a cette poésie âpre de l’original). J’ai beaucoup aimé L’homme qui voulut être roi (qui a donné un superbe film de John Huston, avec Sean Connery dans le rôle titre), Kim, ainsi que les livres de nouvelles comme Les bâtisseurs de pont. C’est Jorge Luis Borges, un autre de mes auteurs favoris, qui justifiait un de ses livres de nouvelles, en disant : « ce qu’un jeune homme brillant (Kipling) avait pu faire, un vieillard ayant du métier pouvait essayer de le refaire. »
Je viens donc de lire un livre très intéressant de Kipling, car il venait de rentrer en Angleterre, et la question de ses admirateurs était : loin de l’Inde, que pourra-t-il produire ? Et Kipling de se refaire, ou plutôt de continuer à faire du Kipling, mais dans un autre environnement. Cela donne Puck, lutin de la colline (10/18 n°1367), qui fait vivre à deux enfants quelques épisodes de l’histoire de l’Angleterre. C’est superbe. La référence à Shakespeare est évidente, mais ces histoires de Puck m’ont aussi fait penser à Hugo Pratt, quand Corto Maltese se retrouve chez Les Celtiques. La partie sur les chevaliers, puis sur le juif qui retrouve le trésor, évoquait pour moi Ivanhoé, et quand Kipling décrit ces deux jeunes soldats romains qui gardaient le mur du nord, en Ecosse, contre les barbares, j’y ai retrouvé une similitude avec Spartacus, d’Arthur Koestler (superbe film de Stanley Kubrick).
Le rythme du livre, en courts chapitres, avec des chansons poétiques intercalées, donne vraiment envie de le lire en anglais (et de relire Le songe d’une nuit d’été dans le texte, bien sûr).

Livre lu : Douglas Kennedy – L’homme qui voulait vivre sa vie

Je suis toujours sans réponse, quand on me demande « que veux-tu pour Noël / ton anniversaire ? » (oui, je fais partie d’une famille où cela se pratique encore, même à un grand âge comme le mien). Aussi, il y a quelques années, j’ai pris le renne du Père Noël par les cornes, et je me suis fondé sur l’excellent guide Fnac 10 ans de littérature[s] en 200 livres (lui-même m’ayant été offert en cadeau). Ces guides Fnac (à l’instar de celui sur les disques de jazz) sont très bien faits, car ils donnent notamment des correspondances, au sens baudelairien du terme : « si vous avez aimé ce livre/disque, vous aimerez aussi … »
Je me suis donc constitué une liste, par correspondances successives, de « nouveaux livres à lire / cadeaux à demander ». Douglas Kennedy en faisait partie.
Je n’ai pas vraiment pu décoller de ce roman, que j’ai lu très vite. Très rapidement, je me suis senti happé par le style, qui est pourtant assez fluide, et par l’histoire, qui commence par un désenchantement, un homme qui a le sentiment de vivre à côté de sa vie. A propos du style, je me suis dit : « y a pas à dire, ces américains savent écrire de manière rapide et sans détours ». Cela m’a rappelé les deux John Grisham que j’ai lus : The Firm, et The Street Lawyer. Mais dans les romans américains, on passe vite du style efficace à la « soupe » populaire. La distinction est subtile, et je me permets de citer avec délectation Douglas Kennedy lui-même, ou plutôt le narrateur de son roman :

Dans la salle d’attente de la gare de New London, j’ai soufflé une demi-heure en essayant de me plonger dans le roman – de gare, justement – que j’avais pris avec moi. L’habituelle salade à la Tom Clancy, Jack Ryan sauvant les Etats-Unis d’une poignée d’islamistes fanatisés qui menaçaient de balancer une bombe atomique sur Cleveland. Il y avait une scène dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche, avec le Président déclarant au héros : « La nation compte sur vous, Jack » ; une autre où Ryan annonçait à sa femme « La nation compte sur moi, chérie » ; une autre où le même Ryan affirmait à l’un de ses coéquipiers : « la nation compte sur nous, Bob. » Ce Clancy n’est pas un écrivain, c’est une sous-direction de la CIA à lui tout seul.

Douglas Kennedy, L’homme qui voulait vivre sa vie, Pocket, n° 10571, p. 251-252.

L’histoire est bien rythmée, les personnages sont en même temps plausibles et relativement imprévisibles, bref, quelques jours de détente. De surcroît, sans avoir l’air d’y toucher, l’auteur distille quelques idées sur la vie américaine (la californication, un équivalent outré de nos BoBos) ou la photographie. J’ai bien aimé par exemple :

Une bonne photo, c’est toujours un accident. […] On peut passer des heures à attendre « la » photo, pour finir par constater que le moment attendu ne s’est pas produit, mais par découvrir aussi qu’en déclenchant l’appareil pour tuer le temps on a obtenu quelques prises vibrant d’une spontanéité qui manquera toujours aux compositions les plus léchées. Règle numéro un de cet art : on ne choisit pas le bon moment, on tombe dessus, en priant le ciel d’avoir alors le doigt sur le déclencheur.

Douglas Kennedy, L’homme qui voulait vivre sa vie, Pocket, n° 10571, p. 129-130.

Bon, je mettrais bien un boitier numérique Nikon dans ma liste de cadeaux d’anniversaire (merci à Yann pour l’idée de changer le boitier, puisque j’ai déjà les objectifs Nikon), mais il va falloir faire un achat groupé… N’empêche, la phrase du commentaire (« Il bénéficie d’ajustements qui aideront les photographes à saisir l’instant décisif dès qu’il se présente. ») entre en correspondance certaine avec le paragraphe de Douglas Kennedy.
Allez, je retourne corriger mes copies, ça me fera des sous.

Zephirum

La première fois que j’entendis parler du zephirum (le zéro), c’était dans La nuit des enfants-rois, de Bernard Lenteric, où un très jeune garçon prodige étonnait un adulte en remarquant que (je cite de mémoire) « de tous les chiffres, seul le zéro gardait la même signification quelle que soit sa place dans le nombre. » J’y avais souvent repensé sans, je l’avoue, arriver vraiment à comprendre.
Puis, dans un roman de Jean d’Ormesson que je lisais (Histoire du juif errant, je crois), un personnage arabe dessine dans le sable un petit cercle, en disant que ce zephir est la plus grande invention de tous les temps.
Puis, dans Le théorème du perroquet, déjà mentionné en fin de ce billet, nouvelle mention des chiffres arabes, sans insistance particulière sur le rôle – et la spécificité – du zéro. Donc, entre La nuit des enfants-rois, que j’ai dû lire vers 1985, et Le théorème du perroquet (lu pour la première fois en 2003), 18 années d’incompréhension, sauvées depuis hier par la lecture d’un ouvrage de 1202. Léonard de Pise nous le dit, et c’est pour moi la deuxième révolution des chiffres arabes :

« Ainsi, si c’est le nombre cinq cents que vous souhaitez écrire, en première et en deuxième place, vous inscrirez le zephir, en en troisième place, le chiffre cinq, de cette manière : 500 ; et ainsi vous pourrez écrire une ou plusieurs centaines avec deux zephirs. »
(traduction par mes soins depuis le livre en anglais, p. 18).

Ainsi, de même que le blanc n’est pas une couleur, de même que notre écriture se compose de 26 lettres et de l’espace, de la même manière, notre « alphabet mathématique » se compose de 9 chiffres et d’un espace, communément appelé Zéro. Un 1 à la place des unités signifie « un ». A la place des dizaines, il signifie « dix », « cent » a la place des centaines, et ainsi de suite. Il en va de même pour les 9 chiffres, en revanche, quelle que soit sa place, un 0 signifie toujours « il n’y a rien ici ».

Le zéro, c’est le vide à côté de l’arc-en-ciel, celui qui, par sa non-existence, donne sa stature à l’existant.

Cela me fait immanquablement penser à La disparition, de Georges Perec, que je vais essayer de décrire dans le style, et selon la contrainte, de l’auteur :

un roman où, sur vingt-six signifiants, tous sont là sauf un, l’absolu. Absolu, non, mais important, car l’individu (composant pourtant moult mots) fut banni du discours. Imaginons l’abstraction du Z, ou l’abolition du K dans un roman : coton, mais pas surhumain, car la proportion du discours français où Z apparaît (ou K) vaut un minimum. Mais l’individu abstrait ici fut plus courant qu’un K, plus primordial, surtout pour un continuum bâti sans lui. L’amputation du discours signifiait l’aboli par omission, lui dont la disparition occupait un quatuor d’individus durant tout l’opus.

A plus.

Des tigres, des actionnaires, et de l’éducation des masses

Ce soir, mon fils (6 ans, 39°6) me dit d’une voix faible, mais ferme :
– Papa, moi je ne veux pas qu’on chasse les tigres roux (car il connaît aussi les tigres blancs)

J’ai beau le rassurer en lui disant qu’ils font partie d’une espèce protégée, je sais que cet argument n’aura jamais de poids dans la tête d’un indigène qui espère se faire quelques dollars (soit, son salaire mensuel) en tuant un tigre pour le compte de quelque poussah luisant. Comme le dit (je cite de mémoire) Romain Gary dans Les racines du ciel,

« un éléphant, cela représentait plusieurs semaines de viande qu’un coup de sagaie heureux pourrait procurer à la tribu. La noblesse de l’éléphant, c’est une pensée d’homme rassasié ».

Et je me dis que l’évolution des esprits ne passera pas par les sanctions (les garde-chasses touchent quelques dollars de plus par mois, mais pas beaucoup plus) mais plutôt par l’éducation. S’il n’est pas trop tard.
L’analogie est bonne pour certains actionnaires – et analystes – sur les marchés financiers. Avoir l’oeil rivé sur le résultat du prochain trimestre, c’est vivre à très court terme, c’est tirer des tigres tant qu’il y en a, pour un petit profit. En revanche, permettre à un dirigeant de créer un projet d’entreprise, de motiver et rémunérer tous ses employés, et d’investir intelligemment, c’est comme de créer un parc zoologique de tigres : les recettes deviendront bien supérieures à celles obtenues en braconnant. Et le monde sera meilleur, oui, oui.
Mais qui sera assez éduqué pour avoir la patience d’attendre ?

Citation – Le risque et le temps

J’aime beaucoup les écrits de Paul Valéry, mais je dois confesser que certaines pensées me dépassent. Le matin, après la douche et deux cafés, bien concentré et alerte dans mon métro matutinal, je capte beaucoup de choses, et je me dis « Ce Valéry, c’est un cador ». Le soir, après des heures passées dans mon bureau, à supporter des collègues à l’humeur volatile, des flots d’e-mails, et des amphis d’étudiants – la crème de la crème, mais il y en a certaines qui ont tourné – bref, dans mon métro vespéral, j’ai plus de mal à appréhender la profondeur des raisonnements du génial penseur.
Je viens de finir un livre commencé il y a… 9 mois, abandonné, repris, ça ne fait pas trop de mal, puisque c’est une collection de différents écrits (articles, lettres, conférences) de Paul Valéry. Intitulé Variété 1 et 2 (Idées, Gallimard, n° 394), l’ouvrage commence par cette fameuse phrase (issue d’une lettre écrite en 1919) :

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.

Au fil des pages et du rythme des rails, j’ai glané quelques passages à couleur financière (enfin, c’est moi qui trouve une résonance financière à ces passages) :

Nous espérons vaguement, nous redoutons précisément ; nos craintes sont infiniment plus précises que nos espérances.
p. 31.

Comment ne pas penser au couple espérance – variance, où la variance, c’est la fluctuation que l’on redoute ? 😉
Dans le même esprit :

Le mesurable a conquis presque toute la science et en a discrédité toutes les parties où il n’a pas pu s’introduire. La pratique presque tout entière lui est soumise. La vie, déjà à demi asservie, circonscrite ou alignée ou assujettie, se défend difficilement contre les horaires, les statistiques, les mensurations et les précisions quantitatives, dont le développement en réduit de plus en plus la diversité, en diminue l’incertitude, en améliore le fonctionnement d’ensemble, en rend le cours plus sûr, plus long, plus machinal.
p. 159.

En parlant d’Henri Beyle, c’est-à-dire de Stendhal :

Il avait remarqué que ces hommes importants, si nécessairement associés à la bonne marche des affaires, sont nuls et muets devant l’imprévu. Un Etat qui n’a pas quelques improvisateurs en réserve est un Etat sans nerfs. Tout ce qui marche vite le menace. Ce qui tombe des nues l’anéantit.
p. 193.

Ce « tout mesurable » m’inquiète. J’y vois un dessèchement des facultés d’imagination et d’improvisation, et une forme de religion aveugle vis-à-vis des machines.