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Livre lu : Bernard Mourad – Les actifs corporels

Attention, thibillet assez long, à la dimension de mon enthousiasme.

J’étais dans la lecture du dernier Fred Vargas, Les bois éternels, quand j’ai arrêté pour lire Les actifs corporels, de Bernard Mourad (JC Lattès, 2006, 322 p.)

Cela devrait faire réagir ceux qui me connaissent un peu, ne fut-ce que par thibillets interposés : que j’arrête de lire du Fred Vargas, après tout le bien que j’en ai dit, signifie que j’ai rencontré un Olni.
J’ai donc lu Les actifs corporels, sur le conseil d’une collègue, en moins de 3 jours. Je n’ai à en dire que du bien, et Bernard Mourad est un sacré écrivain. Pour une fois, je vais déroger à ma règle, et livrer un tout petit fragment de l’intrigue, le fondement du roman : une loi passe en France, et des êtres humains (y compris le principal personnage) peuvent s’introduire en bourse et être cotés à titre personnel. Voici, en quelques idées égrenées ci-dessous, pourquoi j’ai énormément apprécié ce roman, et je le recommande chaudement :

  • Bernard Mourad a un vrai style. Incisif, illustré, c’est un style qui manie les mots, tous les mots, avec une très grande précision, une force percutante. Ce gars-là est intelligent, et il sait fichtrement bien écrire. Je vous en donne deux exemples. S’ils ne sont pas à votre goût, le livre en contient des milliers d’autres…

« Un duplex immense décoré dans ce style épuré et polaire, qui fit d’abord fantasmer les yuppies new-yorkais, avant de s’épanouir dans toutes les cantines branchées du globe. »
Bernard Mourad, Les actifs corporels, p. 69.

« Et puis il y avait aussi, bien sûr, de grandes tablées de cadres des cadres supérieurs. Mâles et femelles pour la plupart cotés. Des groupes de bavards instruits, souriants et bien sapés, ravis du bruissement de leur perspicacité. »
Bernard Mourad, Les actifs corporels, p. 209.

Pour cela, en terme d’analogie, cela me fait penser à certaines constructions de style de Jorge-Luis Borges (« des étudiants épuisaient les vastes gradins »), mais on retrouve cela chez beaucoup de bons écrivains contemporains.

    • Bernard Mourad connaît bien la finance, les mécanismes d’évaluation et de fonctionnement des marchés financiers, la vie des institutions financières. Sa force ne tient pas dans la puissance documentaire, mais le côté « analyse d’un système » : la fiction qu’il décrit et développe au fil de ces 300 pages a la puissance évocatrice et réaliste d’une histoire qui pourrait parfaitement être réelle. Cela me rappelle le livre de Romain Gary qui s’appelait Charge d’âme, où le monde moderne apprenait à capter les âmes des mourants pour les transformer en une énergie nouvelle qui venait alimenter les lampes, les automobiles, la société. Le discours était en même temps métaphysique et cruellement humain, avec le style mordant de Romain Gary (mais qui lit encore Gary aujourd’hui ?).

 

  • Enfin, Bernard Mourad a un côté vachard qui est particulièrement réjouissant. C’est le vilain petit canard qui est passé par un système, en a probablement (?) été l’un des pions, voire un cavalier ou un fou brillant, et là, c’est l’heure de l’addition, fort salée, qu’il présente. Cela me rappelle cet autre livre mordant, beaucoup plus court, moins abouti, mais qui a l’avantage d’être téléchargeable gratuitement : Devenez beau, riche et intelligent grâce à Word, PowerPoint et Excel, de Rafi Haladjian.

Vous le devinez, c’est un roman que j’aurais aimé écrire et signer, mais je sais honnêtement que je n’aurais pas « articulé le quart de la moitié du commencement » (Cyrano de Bergerac, tirade du nez) des idées de Bernard Mourad :

« Décidément, le marché n’appréciait ni les surprises ni les communiqués intempestifs… Le marché, au fond, était un petit être hypersensible ; vite perturbé par le plus infime des changements dans ses habitudes immuables, dans son petit train-train minuté, dans ses anticipations. On pouvait sans doute le rendre fou, ce marché, en changeant l’emplacement d’un vase, ou la place du pot de beurre dans la porte du frigo… »
Bernard Mourad, Les actifs corporels, p. 205.

Si je devais formuler quelques critiques, elles seraient de ce type :

  • Le style est riche, mais peut créer un effet de lassitude vers la fin du roman, qui ne va toutefois pas jusqu’à l’overdose. Et je n’ai pas de solution.
  • La fin ne m’a pas franchement déçu, contrairement à ce que disait ma collègue, mais il est vrai que j’aurais des idées d’autres fins, ou de raffinements d’intrigue. M’enfin, je ne suis que le critique de service, pas le scénariste.
  • Le roman ne distille pas la joie de vivre. Mais Il faut sauver le soldat Ryan non plus, il n’empêche, c’est un superbe film.

Enfin, si je me suis permis de citer à outrance ce qui n’est pas conforme au pur droit d’auteur, malgré mon adoption du style « citation » dans ma feuille de style c’est pour vous donner envie de lire ce livre, et idéalement de l’acheter pour rendre sous forme de droits d’auteur à Bernard Mourad ce qui lui revient. Allez, pour me faire pardonner, une dernière citation 😉

A propos d’une salle de réunion dans une banque d’affaires :
« Tout cela relevait largement du fantasme, Guyot en avait conscience. Cette pièce destinée à impressionner les visiteurs de prestige constituait surtout un espace de convivialité appréciable pour le petit personnel de Golley Dean. Une salle à manger luxueuse et austère où les salariés pouvaient, le soir venu, partager avec alacrité leurs repas remboursables. Alex se figurait l’attente fébrile qui devait sans doute précéder les livraisons de victuailles. Puis la liesse des jeunes analystes financiers, tapant des mains et des pieds à l’arrivée d’une kyrielle de sacs plastique, bourrés de sushis et de brochettes, de pizzas et de homos, de lasagnes et de viandes en barquettes dont le jus, rafraîchi par le trajet à l’arrière d’une mobylette, commençait à se mélanger aux molécules de polyéthylène. On était sans doute bien entre soi, à mastiquer mollement. A déglutir ensemble en comparant la noirceur des cernes, entassés dans un coin de cette table colossale, désertée par une famille fictive indigne ou délaissée. »
Bernard Mourad, Les actifs corporels, p. 43-44.

En conclusion, et pour reprendre Cyrano, je ne connais pas personnellement Bernard Mourad « mais je lui serrerais bien volontiers la main ». (Je radote, j’ai déjà dit ça à propos d’Ayroles et Masbou…)

Livre lu : Haruki Murakami – Kafka sur le rivage

De Haruki Murakami, j’avais lu Après le tremblement de terre (de Kobé), une série de nouvelles que j’avais trouvées très bien écrites, mais j’avoue que je n’en avais pas gardé tellement de souvenirs, à part le fait que, selon mon libraire, l’auteur « était le futur prix Nobel de littérature ».
Il y a quelques semaines, on m’a offert, pour mes 35 ans, Kafka sur le rivage (Belfond, 2006, 619 p.), que j’ai lu depuis. C’est donc un long roman, qui a nécessité plusieurs semaines de trajets pour être consommé. J’en ressors avec des difficultés à classer, voire à décrire, l’ambiance. Les termes « fantasmagorique » ou bildungsroman me viennent à l’esprit. Je vais expliciter bildungsroman, non pas pour les incultes, mais pour dire ce que j’entends par là : c’est un roman où l’on voit l’évolution d’un jeune, qui se construit à la faveur d’événements qui lui arrivent.
Bon, on raye et on recommence.
C’est un roman très poétique, qui mélange du fantastique et du réaliste, avec des personnages tour à tour énigmatiques et attachants. Le vieux Nakata est probablement le summum de la perfection bouddhiste. Oshima-san et Mademoiselle Saeki sont en même temps très humains, et désespérément lointains. Avec ses histoires imbriquées, ce roman m’a fait penser aux Paul Auster que j’ai lus (quasiment tous), où plusieurs histoires sont imbriquées. Mais il y a ici une irruption du fantastique qu’il n’y a quasiment jamais chez Auster. Cela flirte avec la science-fiction, voire avec des écrits psychédéliques. Mais tout cela est extrêmement bien écrit, précisé, on est loin d’un flux de paroles sans ponctuation ni linéarité.
J’ai beaucoup aimé de pouvoir rentrer un peu dans « l’âme japonaise », même si j’ai cru comprendre que Murakami est à la littérature ce que Kurosawa est au cinéma : un artiste essentiellement apprécié en dehors de son pays.
Je laisse la parole à Oshima-san, qui est parfois un peu trop intellectuel à mon goût, mais toujours intéressant :

Ce qu’on nomme l’univers du surnaturel n’est autre que les ténèbres de notre propre esprit. Bien avant que Freud ou Jung fassent au XIXème siècle la lumière sur le fonctionnement de l’inconscient, les gens avaient déjà établi une corrélation entre l’inconscient et le surnaturel, ces deux mondes obscurs. Ce n’était pas une métaphore. D’ailleurs, si on remonte encore plus loin, ce n’était même pas une corrélation. Jusqu’à ce qu’Edison découvre la lumière électrique, la majeure partie de la planète était plongée dans un noir d’encre. Aucune frontière ne séparait l’obscurité physique, extérieure, de l’obscurité intérieure de l’âme. Elles étaient mêlées sans qu’il soit possible de les distinguer. […] Aujourd’hui, il en va autrement. Les ténèbres extérieures se sont dissipées, mais les ténèbres intérieures demeurent. Ce que nous appelons ego ou conscience est la partie émergée de l’iceberg : la partie la plus importante reste plongée dans le royaume des ténèbres et c’est là que gît la source des contradictions et des confusions profondes qui nous tourmentent.
Haruki Murakami, Kafka sur le rivage, p. 299.

BDs lues – Jacamon et Matz – Le tueur (5 tomes)

Je me suis lu d’une traite les 5 BD de la série Le Tueur (Long feu, L’engrenage, La dette, Les liens du sang, La mort dans l’me), série qui hélas m’a l’air d’avoir été mise en sommeil (dernier tome paru en 2003).

J’ai beaucoup aimé, avec des points positifs et (quelques) points plus discutables :

Points positifs :

  • C’est très bien dessiné, en tout cas, le type de dessin que j’aime : de la ligne claire, sans bavures ni à peu près pour se la jouer branchouille. Ce qui n’exclut pas de l’inventivité : il y a des effets très graphiques, des découpages d’images très cinématographiques. Et puis les couleurs, riches, et les surimpressions, les effets de transparence, donnent beaucoup de qualité à l’ensemble. Pour prendre une analogie cinématographique, je dirais que c’est le fruit d’un travail entre un metteur en scène, un directeur de la photographie, et un chef-op pour la lumière. Ce que j’aime par exemple dans les films de Steven Soderbergh.
  • Le personnage central, le tueur, est très plausible, et malgré son amoralité (au sens littéral du terme, il choisit de ne pas avoir de jugement moral), il est… non pas attachant, mais plausible, compréhensible. Je trouve son itinéraire pas si délirant que cela, il aurait pu devenir cadre-sup, avocat, non, il est devenu tueur à gages, cela s’est joué – comme cela arrive plus souvent qu’on ne le pense dans la vie – à être dans un certain endroit, à un certain moment.
  • La plupart des personnages sont bien esquissés, on n’en sait pas trop sur eux, mais le dessin de leurs visages, avant même les mots qu’ils disent, donnent le sentiment de bien les connaître. On n’est pas loin de la morphopsychologie (mais ça, c’est mon délire), je veux dire que quand Jacamon dessine un personage, on se dit par exemple « Tiens, voilà un vieux beau dangereux ». Dans ce travail, cela n’égale probablement pas les animaux humanisés de Blacksad (superbe série), mais il y a une vraie recherche de « gueules ».

Points plus discutables :

  • Je n’apprécie pas forcément cette BD centrée sur un personnage amoral. Quoiqu’on en dise (oeuvre de fiction, distanciation) rappelons-le : tuer, c’est pas bien. Même si je peux entendre les circonstances vaguement atténuantes du « héros » (en gros, il nettoie la planète de quelques salauds), je suis mal à l’aise. D’abord parce qu’il y a une opposition entre deux leitmotivs du héros (« je ne cherche pas à savoir pourquoi je dois tuer telle personne » / « Je (ne) supprime (que) des salauds »). Ensuite, parce que son cynisme sur notre monde (que je partage, pour partie) est assorti d’un choix, qui est de se défendre seul et de se désintéresser du reste. Il y a un côté « je m’en lave les mains », que je ne condamne pas (après tout, chacun sa vie), mais que je trouve incompatible avec des discours du type « j’ai des valeurs (amitié, liens) ». Enfin, parce que c’est trop facile, et idéologiquement dangereux, de faire un mélange des genres, du type « je suis payé, mais en même temps, j’ai une mission d’utilité publique, je suis un nettoyeur de la lie de l’humanité ». Non, coco, tu es un tueur sans valeurs. Je peux comprendre tes motivations, mais ne me demande pas de t’admirer.
  • Les BDs se lisent vite. Je pense que c’est parce qu’elles sont fluides, bien dessinées, mais il y a aussi, peut-être, une trame un poil trop simplifiée. C’est difficile à mesurer, parce que c’est un vrai travail graphique, et c’est toujours frustrant d’imaginer que le dessinateur a passé des mois à construire un volume que l’on s’est avalé en 20 minutes…

En conclusion, une bonne série, qui m’a bien plu. Mes bémols pourraient de toute façon être appliqués à d’autres séries, où ce que j’ai reproché ici est d’autant plus pernicieux, que dans ces autres BDs, il n’y a pas le discours assumé du héros comme ici.

BD lue – Ayrolles et Masbou : De cape et de crocs – tome 7 – Chasseurs de chimères

Merci à Pepita de m’avoir fait découvrir, il y a plusieurs vies, une saga de BD comme je n’en ai jamais vu. Exit les Garulfo ou Lanfeust, je trouve que là, on est bien au-dessus. Etant un fan d’Edmond Rostand, tombé dans Cyrano quand il était petit (pas si petit, mais bon, c’était dans le bibliothèque de ma grand-mère, je l’ai lu juste après Le Salteador de Victor Hugo), je ne pouvait que vibrer à cette BD qui est un monument de déconne, de références et de dessins superbes. Non, je ne touche pas de commission.
Cela ne dira probablement rien à vous tous, qui avez des cerveaux de poulpes adolescents, mais quand le Captain Boone parle à son second, Mr. de Cigognac, j’y vois immédiatement la référence aux titres de Cyrano, Baron de Sigognac… et autres états et empires du soleil.
Un site amateur (littéralement, « celui qui aime ») recense les références et autres correspondances de la saga De cape et de crocs. Je ne saurais dire le plaisir que j’ai eu, que j’ai, à lire ces BDs. Certes, il y en a d’autres qui me plaisent, depuis des années : Corto Maltese, Blacksad, toutes les BDs de Cosey, Sillage, les BDs de Bilal, et je ne veux pas oublier les délires du Génie des Alpages ou même Tintin ou Lucky Luke, dont j’ai des exemplaires originaux et historiques des premiers albums (La mine d’or de Dick Digger, Rodeo, Arizona).
Je veux juste dire qu’il y a une BD qui m’a fait éclater de rire la première fois que je l’ai lue, et c’est tellement bon d’avoir un fou-rire qu’il ne faut pas l’oublier. Je veux remercier Jean-Luc Masbou et Alain Ayroles à qui, pour reprendre les derniers vers de Cyrano de Bergerac, « je serrerais bien la main ».

Livre lu – Ben Schott : Les miscellanées de Mr. Schott

Sur les conseils de Nerik, qui pointait aussi vers la critique d’une jeune créature, j’ai commandé et lu Les miscellanées de Mr. Schott, de l’éponyme (oui, je sais, ce n’est pas utilisé dans son sens correct) Ben Schott (éditions Allia, 2006, 162 p.). Ce petit livre OLNI a des côtés sympathiques, mais peut-être parce que l’on me l’avait sur-vendu (sacré Nerik), je suis resté un peu sur ma faim.

Points forts

  • Un côté fourre-tout amusant. Oui, c’est vrai, ces miscellanées sont divertissantes, d’autant plus que l’on se surprend de temps en temps à se dire « mais oui, c’est utile d’avoir mis cette information, elle me servira » (mais je vous avoue que la liste des fournisseurs de la Reine d’Angleterre, je ne vois pas comment je vais réussir à le caser…) Cette idée d’arbitraire choisi et ordonné, je la trouve particulièrement puissante.
  • Un jeu de société. J’ai testé de laisser traîner ce livre sur un de mes nombreux canapés dans un de mes nombreux salons : ça marche, quelqu’un s’en empare, et cela lance une discussion amusée, à mi-chemin entre la lecture, le débat, et l’amusette.
  • Une forme à part. Tout, dans le format, la mise en page, le choix de la police, la disposition des textes et figures, est le fruit du choix de l’auteur. C’est une véritable oeuvre, au sens où l’on n’a pas la dichotomie traditionnelle « l’auteur s’occupe du fond, l’éditeur de la forme ». L’ensemble y gagne énormément en crédibilité / qualité / authenticité.

Point faible

  • Trop anglais. Bien qu’il ait été adapté (une partie des articles a été transposée au contexte français, une autre partie supprimée, d’autres articles ajoutés), le livre est très anglo-saxon, et cela me gêne. Même si j’apprécie les informations sur Shakespeare, les fournisseurs de la Reine ou les pensées de Jonathan Swift, que faire de la liste des astronomes royaux, du parcours du labyrinthe de Hampton Court ou de la position des joueurs de cricket ?

Je le reconnais, cela fait un point faible pour trois points forts, mais ce point faible recouvre plusieurs articles. Allez, je suis un peu dur. J’étais en train de feuilleter ce bréviaire, et je tombe, p. 146, sur les combinaisons et probabilités au poker. La boucle est bouclée, Nerik a été le moteur premier de ce message, et un de ses thèmes d’intérêt le finit.

Livre lu : Philippe Delerm – Les chemins nous inventent

Superbe compte-rendu poétique des balades de l’écrivain Philippe Delerm, en compagnie de sa femme : lui écrit de petits textes ramassés et lumineux, elle prend des photos, et chaque promenade, chaque lieu, est décrit(e) en 2-3 pages, et autant de photos.
Cela n’a pas le caractère de bonheurs minuscules de La première gorgée de bière, mais on s’en rapproche…

Ce Lyons à déguster en flâneur, en touriste, donnerait bien envie d’y vivre, simplement. Les habitants prennent le temps de se montrer aimables. Témoin ce petit dialogue, à la Maison de la Presse-Mercerie-Librairie :
– Auriez-vous une enveloppe matelassée ?
– Non, mais attendez, je vais vous arranger ça.

Voilà, avec de petites feuilles de carton, un peu de papier bourré…
Posez la même question dans un kiosque à journaux de La Défense… Faites la soustraction, et écrivez la solution du problème. Il faut couler ses jours en Normandie.

Philippe Delerm, Les chemins nous inventent, Livre de poche n° 14584, 158 p.

PS : J-3

Livre lu : Andrea Camilleri – La peur de Montalbano

J’ai du retard dans les livres, je viens de terminer deux Philippe Delerm, mais là, c’est mon ami le commissaire Montalbano.
La soirée est italienne à souhait, j’ai émincé deux gousses d’ail, je les ai faites revenir dans de l’huile d’olive jusqu’à ce qu’elles aient parfumé l’huile, puis j’ai versé une fricassée de la mer (petits poulpes, moules, crevettes) dans le Wok, et ai touillé. En attendant que l’ensemble prenne cohésion, et que les pâtes soient cuites, j’ai dégusté un Peperoncini Ripieni, un de ces petits poivrons rouges farcis qui enflamme la bouche.
L’ensemble, servi chaud, arrosé d’huile d’olive et de gros sel, était la récompense d’une journée longue, et de deux nuits blanches.
Ah oui , Montalbano.
La peur de Montalbano est un livre de nouvelles, certaines faisant quelques pages, d’autres prenant la taille d’un petit roman. On y retrouve ce parler sicilien qui est à mi-chemin entre le langage enfantin (« tu te la débrouille, toi, l’histoire ») et cette langue mi-châtiée mi-théâtrale :
– Dottori !
– Qu’est-ce qu’il fut ?
– On a tiré.
– A qui ?
– A un type.
– Il mourut ?
– Il a mouru.

J’aime beaucoup ce commissaire qui aime bien la bonne cuisine, et qui se paye le luxe d’être désagréable, non, plutôt : mal embouché, avec ceux qu’il aime et qui l’aiment.

Et l’on n’est pas loin d’une philosophie de la vie :

Il s’empiffra d’une énorme assiette de rougets frits, aréussissant à rejoindre une concentration de brahmane hindou, celle qui permet la lévitation, sauf que sa concentration allait en sens contraire, vers l’enracinement plus profond dans le terrain, c’est-à-dire dans le parfum piquant, dans la saveur pâteuse de ces poissons, à l’exclusion totale de toute autre pinsée ou sentiment. Même le bruit extérieur de voiture, de voix, de radios et de télévisions à leur volume maximum, il fut capable de le faire disparaître, se créant une espèce de bulle de silence absolu. A la fin, il se leva, pas seulement repu, pas seulement satisfait, mais avec un sentiment de complète euphorie. A peine franchie la porte de la trattoria San Calogero, il manqua être écrasé par une auto qui fonçait, il l’évita à grand-peine en sautant sur le trottoir. Mais l’harmonie entre lui et le chant des sphères célestes s’était brisée d’un coup.

Andrea Camilleri, La peur de Montalbano, Fleuve Noir, 2004, p. 107.

PS : J-5

Livre lu : Thierry Jonquet – Mygale – … et une tartine de plus sur le polar

Comme déjà dit, en parallèle de Nabokov, je lisais Mygale (Série Noire n° 1949, Gallimard, 1984), de Thierry Jonquet.

Je n’ai pas grand chose à dire, car

  1. En le commençant, je me suis vaguement souvenu de l’avoir déjà lu. Je ne peux pas dire que cela m’a gâché le suspense, car l’intrigue – qui démarre bien – était assez téléphonée.
  2. Je n’ai pas été saisi par le style, que j’ai trouvé… de roman de gare. Là, on va me dire (mais osera-t-on, hein ?) que ce sont justement des romans de gare, et je dirai (car moi, j’ose) que cela ne doit pas être que cela. Ce qui me conduit à ma taxonomie historique du roman noir français, après ma vague ébauche panoptique.

Tentative de taxonomie, en trois tableaux et des miyards de bouquins

  1. Au commencement était le roman noir français, justement immortalisé par le lancement de la Série Noire, avec cette couverture jaune et noire (pour rappeler les rayures des uniformes de forçats, façon frères Dalton ?). Les auteurs étaient des hommes, des vrais, ils jactaient l’argomuche comme je l’entrave, recta et sans char. Albert Simonin (Touche pas au grisbi, Razzia sur la schnouf…) en est probablement le symbole le plus marquant. En bref, des romans serrés, écrits à la façon Hemingway (je ne décris que les actes, ne mentionne que les dialogues, et laisse le lecteur imaginer les pensées), dont le style était évident : cette gouaille virile et poétique (voui, voui, quand on sait qu’en argot, un piéton, c’est de la viande à pneus) tenait lieu de style.
  2. Puis vint l’époque de Georges Simenon. J’admire chez lui, non seulement la profondeur de l’analyse humaine (j’ai même pas peur d’écrire ça, hein, ça sonne vrai), mais aussi un style étonnant. Je serais infoutu de décrire ou analyser ce style, sinon, peut-être, en disant qu’il est composé de mots très simples, qui créent des ambiances. On a l’impression d’entendre le temps s’écouler tandis que l’intrigue se noue. Et de la poésie, oui, oui, une belle écriture, fine en psychologie, juste sur les descriptions des êtres humains, ou des choses. Pour moi, un écrivain d’ambiances. Je croyais jusqu’à récemment que Simenon était à part, et puis j’ai lu Compartiment tueurs de Sébastien Japrisot, et j’ai retrouvé ces mêmes qualités. Quand y en a qu’un, c’est une exception. Quand y en a deux, c’est un mouvement littéraire.
  3. Enfin, il y a les jeunes. J’en ai parlé dans mon panoptique fissa (Vargas, Benacquista, Pouy, et d’autres), ceux qui prennent le prétexte du rom’pol pour peaufiner un style de réflexions, grognements, humour grinçant, jeux de vocabulaire, tout un texte pas con où l’on se dit « eh, ça réfléchit dans ce roman, ça compare, ça digresse, ça construit des pensées filantes… » Du vrai style, quoi.

Bon, alors, dans ce triptyque à l’emporte-pièce, où se situe Mygale, hein ? Eh bien, selon moi, dans les jointures, précisément entre la deuxième et la troisième époque. Dans la période où la plupart des romans noirs étaient devenus des romans de gare, avec comme seule originalité par rapport à la génération précédente d’avoir rajouté du sexe et de la violence. OK, peut-être que cela a fait florès à l’époque, mais ce ne sont pas sur des outrances qu’on bâtit un nouveau mouvement. (? j’en sais rien, finalement, je ne suis pas critique d’art).
L’outrance, c’est comme l’intrigue du rom’pol : ce n’est qu’un prétexte. Si elles ne sont pas soutenues par un style, un souffle, une vision (ça y est, je suis chaud), ça s’effondre parce que ce n’est pas justifié.

Maintenant, la dérive de ces temps modernes, c’est que l’on va outrancer (oui, oui, ça existe) dans la justification, on va passer plus de temps à expliquer l’intérêt d’une oeuvre, qu’à la créer en tant que telle. Pour conclure, j’avais trouvé des discussions intéressantes sur l’art moderne dans le livre de Siri Hustvedt, avec le personnage très controversé de Teddy Giles, qui profite à fond d’un système médiatico-artistique dans lequel ses happenings malsains sont, au premier degré, des provocations vulgaires ou dangereuses, mais que lui transforme, par son discours, en des « transgressions de l’ordre établi » ou que sais-je.

Imagination à sec, ou le syndrôme de l’aventurier en pantoufles

Je n’ai pas vraiment de problèmes d’imagination sur les billets de ce blog, beaucoup plus un problème de temps. Mon problème d’imagination est autre : je suis à sec. Je ne parle pas du cubi de vin dans la cuisine (même s’il est effectivement à sec), mais de ma bibliothèque. Quelques 1 200 livres (beaucoup de poches), et l’impression d’avoir tout lu. Certes, il reste des zones non découvertes, mais depuis des années que je vois les titres, je ne suis pas sûr d’avoir envie d’investiguer plus avant.
En bref, j’ai besoin d’aide.
Si des lecteurs/euses peuvent me donner des idées de livres, et donc d’auteurs, je suis fort partant, et serai reconnaissant (n’attendez pas un chèque, tout de même).
Voici le cahier des charges (qui, comme tout cahier des charges, n’est pas rédigé pour être totalement respecté) :

  • Je lis à 95% des romans.
  • Je suis un aventurier frileux, donc je découvre peu, et quand il y a un auteur que j’aime bien, j’ai tendance à l’épuiser. J’ai donc besoin qu’on me pousse dans la jungle des auteurs que je ne connais pas, en me disant « Vas-y gars, voilà une machette, marche vers l’est, le trésor est au bout ».
  • Même si ce que j’ai déjà lu (et aimé) n’est pas forcément prédictif de ce que j’aimerai, c’est toujours mieux d’avoir un historique des cours boursiers passés. Donc j’aime bien les auteurs américains des années 40-60 (John Steinbeck, les auteurs noirs comme Dashiell Hammett, Mickey Spillane), voire avant les années 40 (Joseph Conrad), ou après (Richard Brautigan, l’écrivain dont le style a donné le ton à mon premier – et unique – roman, et l’inévitable Jack Kérouac), les auteurs français récents (mes jeunots du roman noir : Fred Vargas, Tonino Benacquista ; les auteurs à la mode comme Anna Gavalda, Eric Holder, mais pas trop à la mode – pas Vincent Ravalec, et sans l’avoir lu, j’ai une prévention contre Frédéric Beigbeder. J’aime bien Amélie Nothomb. J’avais beaucoup aimé Philippe Djian, mais depuis plusieurs années, je n’y arrive plus.) Bon, il y a mes méditerranéens (Andrea Camilleri, Jean-Claude Izzo, Manuel Vazquez-Montalban, et ce sublime poète-penseur-humain d’Erri De Luca), évidemment. Dans les anglais, David Lodge ne m’a quasiment jamais déçu. Pas plus que Paul Auster, chez les américains. J’aime beaucoup l’hermétisme encyclopédique, les constructions vertigineuses, de Jorge-Luis Borges. Et puis, en vrac, la poésie terrienne et rude de Jean Giono, les romans au langage décalé de Raymond Queneau, l’écriture classique, mais très humaine, de Jules Romains (j’ai lu deux fois les 27 romans des Hommes de bonne volonté), et puis, sans originalité, mais avec stabilité, toute l’oeuvre de William Shakespeare.
  • Dans les auteurs présents dans ma liste de cadeaux, donc des auteurs que je n’ai pas encore lus, mais que j’aimerais tester, il y a Donald Westlake, Nick Hornby, Jean Echenoz, Christian Oster, Maxence Fermine, Paco Ignacio Taibo II, Don DeLillo, Arto Paasilina, Leslie Kaplan.

Bon, comme cela, ça fait riche, on peut se demander pourquoi j’ai besoin de nouveaux noms, mais moi, je sais qu’une fois que la bise sera venue, je regretterai mon manque d’épargne bibliophile. Et puis s’il y a quelques bonnes âmes qui daignent se fendre d’une recommandation, d’un coup de coeur, d’une descente en flammes, je suis preneur.

Livre lu : Vladimir Nabokov – Détails d’un coucher de soleil

De Nabokov, je n’avais lu que Lolita (dont Stanley Kubrick a fait un film étonnant, avec un Peter Sellers (le personnage de Clare Quilty) hors norme), et La défense Loujine, qui a quelques traits de ressemblance avec Le joueur d’échecs, de Zweig.
Ici, il s’agit de nouvelles, écrites en russe, puis traduites quand Nabokov a acquis sa célébrité. Publiées entre 1924 et 1931, elles portent le sceau d’une période où les Russes sont souvent des émigrés pauvres, parlant plus allemand que russe, et vivant à Berlin ou ailleurs, portant « le deuil de la Russie ».
Je m’attendais à la froideur chirurgicale de Lolita, une intellectualisation du propos, voire une succession de masques, et je suis tombé sur une oeuvre très poétique, et sincère.
Les nouvelles mettant en jeu des enfants sont, comment dire…, puissamment nostalgiques. Il y a aussi des nouvelles portant sur le deuil, ou l’exil, mais l’écriture n’en est pas déprimante, on perçoit une forme de résignation tranquille chez la plupart des personnages, qui confine presque à la sagesse. Et les descriptions de Nabokov aident à s’abstraire de cette réalité par trop déprimante. Et puis, surgissant tout-à-coup, une image, un reflet, qui illuminent la nouvelle.
Sans parler des joyeuses surprises, comme cette nouvelle, intitulée L’orage, qui met le narrateur aux prises avec le prophète Elie, tombé de son char.
Il ne m’a fallu qu’un artifice, pour profiter pleinement de cet ouvrage : le lire en alternance avec un polar. En effet, suivant l’heure du jour (petit matin, ou soir déclinant), je n’étais pas forcément dans le bon état d’esprit, et les nouvelles ont ceci de contraignant qu’on ne peut pas les lire à la suite : il faut se ménager des pauses entre chaque récit. J’avais donc Mygale, de Thierry Jonquet, qui m’a servi de trou normand durant ma lecture (commentaire à venir).

Livre lu : Harlan Coben – Une chance de trop – … et une petite synthèse du polar en passant

Sur les conseils d’une collègue, j’ai lu un Harlan Coben, celui qui s’intitule Une chance de trop (Pocket, n° 12 484). L’histoire est relativement prenante, elle contient son lot de personnages et de désaxés, mais ce n’est pas ça. Oui, je suis rentré dans l’histoire, oui, je voulais savoir comment cela finirait, non, je n’ai rien deviné, ce n’est rien de tout cela qui me fait rendre un jugement mitigé, c’est juste qu’un polar ne doit pas être qu’un polar, il doit être habité. Derrière ce terme pompeux, que je récuse, mais bon, je ne vais pas revenir en arrière, je ne connais pas la touche tippex, il y a simplement le fait que, selon moi, le polar n’est jamais qu’un prétexte à exprimer un style, un contenant (canon de la forme du polar) qui héberge un contenu (le style), d’où le terme habité, vous voyez, ça servait à rien de tippexer, je retombe sur mes pattes.
Tous les auteurs que j’apprécient font plus que raconter une histoire, ils mettent en scène des personnages, des dialogues souvent déconnants, avec un humour féroce ou amusé. En bref, ils ont des choses à dire. C’est pour cela que, sans l’avoir lu, je ne pense pas que je lirais Da Vinci Code : je pressens trop la belle mécanique narrative sans style, le roman préformaté pour être en tête des ventes, un truc qui ne suinte pas, ne pue pas, et n’a même pas de parfum agréable, sinon celui, très discret, que sais-je, du vetiver. Allons-y dans la liste des noms qui me plaisent, car ils écrivent plus que des polars :

Livre lu : Milan Kundera – L’ignorance

Je lisais Kundera quand j’avais 20 ans, ça me donnait une pose d’intello, et je ne me rendais pas compte que, dans ma quête d’originalité, j’étais identique aux autres. Quelques 15 ans plus tard (je ne compte pas les poussières), je m’y suis remis, pour des prétextes bassement matérialistes. Dois-je l’avouer ? Le livre, dans la belle collection blanche de Gallimard, était à 2 euros sur l’étalage d’un bouquiniste. Avec un Harlan Coben en poche, pour l’équilibre, et « Mon ptit monsieur, les 3 c’est 5 euros ». Las, je n’ai pas trouvé de troisième qui m’agrée (de canard).
Dès les premières pages, j’ai retrouvé cette densité de réflexion qui rappelle un Paul Valery, cet enchaînement de pensées qui fait que, pour un temps, on se sent intelligent. De l’histoire, je retiendrai peu. Je suis peu sensible aux histoires de déracinés, et aux distinctions entre heimweh et nostalgia. Et puis il me faut des choses positives, comment il dit, déjà, Laurent Voulzy ? Ah, oui, « On veut la mer, les palmiers, Ivanhoé sur son cheval, on est une bande d’imbéciles idéal » (Idéal simplifié)
Mais je retiens deux passages :

« Toutes les prévisions se trompent, c’est l’une des rares certitudes qui a été donnée à l’homme. Mais si elles se trompent, elles disent vrai sur ceux qui les énoncent, non pas sur leur avenir mais sur leur temps présent. »
Milan Kundera, L’ignorance, Gallimard, p. 18.

« Les Français, tu sais, ils n’ont pas besoin d’expérience. Les jugements, chez eux, précèdent l’expérience. Quand nous sommes arrivés là-bas, ils n’avaient pas besoin d’informations. . Ils étaient déjà bien informés que le stalinisme est un mal et que l’émigration est une tragédie. Ils ne s’intéresseraient pas à ce que nous pensions, ils s’intéressaient à nous en tant que preuves vivantes de qu’ils pensaient, eux. C’est pourquoi ils étaient généreux envers nous et fiers de l’être. Quand, un jour, le communisme s’est écroulé, ils m’ont regardée fixement, d’un regard examinateur. Et alors, quelque chose s’est gâté. Je ne me suis pas comportée comme ils s’y attendaient. »
Milan Kundera, L’ignorance, Gallimard, p. 157.

Livre lu : Rudyard Kipling – Puck, lutin de la colline

Rudyard Kipling va évidemment bien au-delà du Livre de la Jungle (qu’il faut d’ailleurs lire, car autant le dessin animé de Disney est fort réjouissant, autant le livre a cette poésie âpre de l’original). J’ai beaucoup aimé L’homme qui voulut être roi (qui a donné un superbe film de John Huston, avec Sean Connery dans le rôle titre), Kim, ainsi que les livres de nouvelles comme Les bâtisseurs de pont. C’est Jorge Luis Borges, un autre de mes auteurs favoris, qui justifiait un de ses livres de nouvelles, en disant : « ce qu’un jeune homme brillant (Kipling) avait pu faire, un vieillard ayant du métier pouvait essayer de le refaire. »
Je viens donc de lire un livre très intéressant de Kipling, car il venait de rentrer en Angleterre, et la question de ses admirateurs était : loin de l’Inde, que pourra-t-il produire ? Et Kipling de se refaire, ou plutôt de continuer à faire du Kipling, mais dans un autre environnement. Cela donne Puck, lutin de la colline (10/18 n°1367), qui fait vivre à deux enfants quelques épisodes de l’histoire de l’Angleterre. C’est superbe. La référence à Shakespeare est évidente, mais ces histoires de Puck m’ont aussi fait penser à Hugo Pratt, quand Corto Maltese se retrouve chez Les Celtiques. La partie sur les chevaliers, puis sur le juif qui retrouve le trésor, évoquait pour moi Ivanhoé, et quand Kipling décrit ces deux jeunes soldats romains qui gardaient le mur du nord, en Ecosse, contre les barbares, j’y ai retrouvé une similitude avec Spartacus, d’Arthur Koestler (superbe film de Stanley Kubrick).
Le rythme du livre, en courts chapitres, avec des chansons poétiques intercalées, donne vraiment envie de le lire en anglais (et de relire Le songe d’une nuit d’été dans le texte, bien sûr).

Livre lu : Douglas Kennedy – L’homme qui voulait vivre sa vie

Je suis toujours sans réponse, quand on me demande « que veux-tu pour Noël / ton anniversaire ? » (oui, je fais partie d’une famille où cela se pratique encore, même à un grand âge comme le mien). Aussi, il y a quelques années, j’ai pris le renne du Père Noël par les cornes, et je me suis fondé sur l’excellent guide Fnac 10 ans de littérature[s] en 200 livres (lui-même m’ayant été offert en cadeau). Ces guides Fnac (à l’instar de celui sur les disques de jazz) sont très bien faits, car ils donnent notamment des correspondances, au sens baudelairien du terme : « si vous avez aimé ce livre/disque, vous aimerez aussi … »
Je me suis donc constitué une liste, par correspondances successives, de « nouveaux livres à lire / cadeaux à demander ». Douglas Kennedy en faisait partie.
Je n’ai pas vraiment pu décoller de ce roman, que j’ai lu très vite. Très rapidement, je me suis senti happé par le style, qui est pourtant assez fluide, et par l’histoire, qui commence par un désenchantement, un homme qui a le sentiment de vivre à côté de sa vie. A propos du style, je me suis dit : « y a pas à dire, ces américains savent écrire de manière rapide et sans détours ». Cela m’a rappelé les deux John Grisham que j’ai lus : The Firm, et The Street Lawyer. Mais dans les romans américains, on passe vite du style efficace à la « soupe » populaire. La distinction est subtile, et je me permets de citer avec délectation Douglas Kennedy lui-même, ou plutôt le narrateur de son roman :

Dans la salle d’attente de la gare de New London, j’ai soufflé une demi-heure en essayant de me plonger dans le roman – de gare, justement – que j’avais pris avec moi. L’habituelle salade à la Tom Clancy, Jack Ryan sauvant les Etats-Unis d’une poignée d’islamistes fanatisés qui menaçaient de balancer une bombe atomique sur Cleveland. Il y avait une scène dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche, avec le Président déclarant au héros : « La nation compte sur vous, Jack » ; une autre où Ryan annonçait à sa femme « La nation compte sur moi, chérie » ; une autre où le même Ryan affirmait à l’un de ses coéquipiers : « la nation compte sur nous, Bob. » Ce Clancy n’est pas un écrivain, c’est une sous-direction de la CIA à lui tout seul.

Douglas Kennedy, L’homme qui voulait vivre sa vie, Pocket, n° 10571, p. 251-252.

L’histoire est bien rythmée, les personnages sont en même temps plausibles et relativement imprévisibles, bref, quelques jours de détente. De surcroît, sans avoir l’air d’y toucher, l’auteur distille quelques idées sur la vie américaine (la californication, un équivalent outré de nos BoBos) ou la photographie. J’ai bien aimé par exemple :

Une bonne photo, c’est toujours un accident. […] On peut passer des heures à attendre « la » photo, pour finir par constater que le moment attendu ne s’est pas produit, mais par découvrir aussi qu’en déclenchant l’appareil pour tuer le temps on a obtenu quelques prises vibrant d’une spontanéité qui manquera toujours aux compositions les plus léchées. Règle numéro un de cet art : on ne choisit pas le bon moment, on tombe dessus, en priant le ciel d’avoir alors le doigt sur le déclencheur.

Douglas Kennedy, L’homme qui voulait vivre sa vie, Pocket, n° 10571, p. 129-130.

Bon, je mettrais bien un boitier numérique Nikon dans ma liste de cadeaux d’anniversaire (merci à Yann pour l’idée de changer le boitier, puisque j’ai déjà les objectifs Nikon), mais il va falloir faire un achat groupé… N’empêche, la phrase du commentaire (« Il bénéficie d’ajustements qui aideront les photographes à saisir l’instant décisif dès qu’il se présente. ») entre en correspondance certaine avec le paragraphe de Douglas Kennedy.
Allez, je retourne corriger mes copies, ça me fera des sous.

Livre lu : Stanislas Lem – Contes inoxydables

J’ai mis à profit ces vacances pour finir de lire les Contes inoxydables de Stanislas Lem. Cet auteur polonais serait toujours un inconnu pour moi, si je n’avais pas aimé le film Solaris (2002) de Steven Soderbergh. En effet, ce film est un avatar du Solaris (1973) d’Andreï Tartovski, film lui-même tiré du roman du même nom de Stanislas Lem.
Je m’attendais donc chez cet auteur à l’ambiance de Solaris-le-film : une forme de mysticisme, des jeux de miroir entre personnages, un grande froideur aussi. Et je suis tombé sur un recueil de nouvelles extrêmement ludiques, certes, c’est de la science-fiction, mais une science-fiction poétique, jouant constamment sur les mots (un sénéchal-ferrant, Automathieu, les trois électribuns…). Je plains – et j’admire – le traducteur, qui a dû retranscrire en français la frénésie de jeux de mots qui existait, je le suppose, dans le roman original en polonais.
C’est un mélange de Ray Bradbury (pour la poésie), Isaac Asimov (notamment pour le côté « robots ») et Douglas Adams (pour la folie imaginative), ce dernier étant le génial auteur du guide galactique (autrefois appelé le Guide du routard galactique).
Je n’ai pas de citation en particulier, mais une impression d’ensemble : je trouve sympathique que dans ce recueil de 11 nouvelles, on ait en même temps une explication alternative du Big Bang (« La fuite des nébuleuses »), donc le commencement, et une démonstration du ridicule de l’Univers (« Le roi Globares et les sages »), donc la fin. J’aurais bien dit « l’alpha et l’omega », mais ces temps-ci, on parle un peu trop de religion…

Livre lu : Paul Guimard – Les choses de la vie

Cela fait quelques jours que j’ai fini Les choses de la vie, de Paul Guimard (Folio n° 315). Comme je le mentionnais dans un billet collatéral, cela démarre avec le désenchantement quadra d’un avocat à qui tout a réussi, mais qui se tâte, bon, on se dit « calme-toi, vieux, bois un coup et respire ». Sauf qu’il ne peut pas boire un coup, il est en voiture et il médite.
Ce désenchantement, que je retrouve dans des romans contemporains d’Antoine Blondin (et paf, encore un qu’il va falloir que je wikipédise) ou de Paul Morand, vient à mon avis de cette génération qui a vécu la seconde guerre mondiale. Le narrateur des Choses de la vie est né en 1927, donc il avait 18 ans en 1945, à peu de choses près, l’âge de René Fallet, dont je relis régulièrement le Journal écrit dans les années 47-48. Je ne connais pas bien cette époque de l’intérieur, j’essaie de situer. Des gosses ont vécu des privations, certains ont fait de la résistance sur le tard (à cause de leur jeune ge), ça libère, les amerlauds apportent du pineutte beuteur et des disques de jazz, c’est l’euphorie zazou. Et puis hop, reconstruction, on se retrousse les manches et on touche les dommages de guerre, tout est à faire. 20-25 ans après, c’est l’époque des Choses de la vie, le narrateur est installé, et son désenchantement vient probablement de son confort matériel (il a une MG, gagne bien sa vie, est connu) qui ne suffit plus. Vue de loin, cette période des 30 glorieuses m’apparaît, sous le voile de la littérature, comme une période d’essoufflement : « Bon, OK, on a reconstruit, et maintenant, quel est le chantier motivant qui nous sortira de notre ornière confortable ? » Ce sera, pêle-mêle, la guerre froide, l’assassinat de Kennedy, Mai 68, le Vietnam…
Et puis le roman bascule, et j’ai le sentiment de passer dans un autre texte, beaucoup plus intemporel, probablement universel. Et je pense à L’homme pressé, de Paul Morand, avec des analogies et des dissemblances. Les deux romans contiennent une deuxième partie qui est une méditation (?), bref, une suite de pensées sur la mort, le temps, de la microseconde à l’année, qui enveloppe quelques gestes. Un bilan rapide sur une existence, et tout-à-coup, un renversement de l’ordre des choses, entre l’important et le futile.
Rien de bien nouveau, me direz-vous. Certes, mais bien condensé, et bien écrit. Et pour une fois, Paul Morand l’académique a été moins précis, ou moins profond, que Paul Guimard.