Category Archives: Livres

BD lue – Manu Larcenet : Le combat ordinaire

Je découvre, avec retard, cette série qui compte pour l’instant 3 tomes :

(Manu Larcenet, Dargaud, 2003 à 2006)

Je reste vraiment sous le charme. Un dessin attachant, presque enfantin par moments, en tout cas très tendre, qui contraste avec des mises en images par moments plus cinématographiques, ou photographiques. A cette jonglerie de forme correspond de façon symétrique une jonglerie de fond : on passe de saynettes attachantes, humoristiques, à des questionnements profonds parce qu’ils touchent à l’inconnu de nos vies et de celle des autres.

Je suis très admiratif de ce travail. Je ne connaissais de Larcenet que Bill Baroud (excellent, certes, mais dans un registre uniquement potache) et je découvre un auteur multi-cartes, aussi à l’aise dans les petits textes – voire les poèmes – que dans les réflexions « existentielles » (le mot est lâché, j’en suis content dans une critique de BD), dans les crayonnés à l’encre autant que dans les scènes nocturnes, par exemple.
Sans rien connaître de son histoire personnelle, je me dis qu’il a mis beaucoup de sa propre vie dans ses personnages. Et comme toujours, quand c’est bien fait, cela aboutit au fait qu’on reconnaît beaucoup de notre propre vie dans cette oeuvre.
Bref, une vraie bonne découverte d’un vrai bon auteur.

Livre (re) lu – Erri De Luca : Montedidio

J’en ai déjà donné une citation, et en plus c’est un livre que je relis, alors que j’ai 4 livres lus à commenter, mais Montedidio, d’Erri De Luca (Gallimard, 2002, 208 p.) est une merveille.
L’auteur est étonnant : c’est un manuel, un ouvrier, qui a tour à tour été jardinier (son premier roman connu, Trois chevaux, contient probablement une part autobiographique), chauffeur routier, menuisier. Par ailleurs, c’est un homme profond, très sensible, qui rabote doucement ses phrases pour leur donner un poli intemporel. On n’est pas loin de la Bible. On n’en est tellement pas loin qu’il passe son temps (dans d’autres livres) à commenter des textes en hébreu ancien, langue qu’il apprend doucement, avec humilité et ténacité. C’est donc un homme étonnant, exceptionnel.
Montedidio, c’est un faubourg de Naples vu par les yeux d’un enfant qui devient un homme en 200 pages. Par les yeux, et l’écriture de l’enfant, on voit tout un monde, une famille, un immeuble, un quartier, une langue (l’italien) et un dialecte (le napolitain).

A midi, je m’aperçois qu’une plume est tombée sous la caisse de Rafaniello, je la ramasse, elle est légère, dans ma paume je ne la sens pas. Don Rafaniè, celle-là, je la « tiens » en souvenir de vous. « Tu as raison de dire tenir au lieu de garder. Garder est présomptueux, en revanche tenir sait bien qu’aujourd’hui il tient et demain qui sait s’il tiendra encore. Tiens la plume en souvenir ».
Erri De Luca, Montedidio, Gallimard, 2002, p. 125.

Cette citation m’a fait penser à une citation de Rainer Maria Rilke. Si j’en ai le courage, je vous posterai une nouvelle autobiographique sur ce sujet.

Correspondances : j’avais déjà établi une correspondance avec Gustav Meyrink, il y a aussi du Jean Giono dans cet écrivain, ce côté poète ouvrier qui rend sa noblesse à l’ouvrier (encore mieux, l’artisan), le Giono glaiseux, âpre, face au vent, qui réserve ses mots pour mieux les cristalliser.

Et peut-être le plus beau compliment que je puisse faire à un écrivain : quand j’ai envie de me laver de ma journée, je lis du Erri De Luca.

Livre lu – Nick Hornby : Haute Fidélité

Je commence aujourd’hui le long trajet de mise à jour de mes critiques de livres / disques. Les mails viendront après, puisque je suis toujours en over-danaïdes.
Haute Fidélité (10/18, n°3056, 1999, 254 p.) fait partie de ces livres à listes, je trimbalais ce titre dans ma tête depuis plusieurs mois (années ?), car je l’avais coché dans mon petit guide Fnac des 200 livres des 10 dernières années. Au passage, c’est une merveille, ce petit guide Fnac (j’en avais parlé ici), avec son système de correspondances (« si vous avez aimé untel, vous aimerez untel »).
Donc, qu’ai-je aimé dans Haute Fidélité, et quelles sont les correspondances spontanées qui me viennent à l’esprit ? C’est un livre à la première personne, qui, plus qu’une autobiographie, est une mise au point de la vie du héros, anti-héros trentenaire qui baigne dans la musique, étant donné qu’il a un magasin de disques. Le style est évidemment pince-sans-rire (tout cela est très anglais), avec de très bonnes observations, et puis une histoire qui, ma foi, balaie 30 ans de déconvenues personnelles sur fond de musique pop et R’n’B.
Cela me donne envie (tout livre bien écrit me donne envie de faire quelque chose) de refaire des listes, comme ce soir d’il y a quelques années, où sur le comptoir d’un bar estudiantin, j’avais fait la liste des plus grandes intros de rock…
De voir ce personnage se dépatouiller de ses histoires pourrait être uniquement drôle, mais il y a un fond plus profond, plus personnel : on hésite à rire de sentiments, de pensées, dont on se dit qu’on pourrait les avoir un jour, ou bien, qu’on en est pas passé loin… Je m’attendais aussi à ce que la musique soit plus présente, mais la vérité est que la musique est très présente dans ce livre, simplement, je ne connais pas tant de morceaux que cela, à mon grand dam. Avis aux musicophiles…

Les gens s’inquiètent de voir les gosses jouer avec des pistolets, les ados regarder des films violents ; on a peur qu’une espèce de culture du sang ne les domine. Personne ne s’inquiète d’entendre les gosses écouter par milliers – vraiment des milliers – de chansons qui parlent de coeurs brisés, de trahison, de douleur, de malheur et de perte. Les gens les plus malheureux que je connaisse, sentimentalement, sont ceux qui aiment la pop music par dessus tout.
Nick Hornby, Haute Fidélité, 10/18, n°3056, p. 25.

Correspondance : David Lodge, s’il s’était focalisé sur un gars qui aime bien la musique pop, aurait pu écrire ce genre de livre. De l’analogie avec David Lodge, je retiens aussi la pratique d’effets de style qui changent, c’est-à-dire, l’utilisation d’un style particulier à un moment donné, pour transmettre des sensations patriculières (par exemple, dans Thérapie, David Lodge utilisait à un moment des « rapports » (rapport de police, compte-rendu à une psy, etc.) pour retransmettre les points de vue des différents personnages.)

Livre lu : Valery Larbaud Enfantines

Offert par mon éditeuse, ce livre (Valery Larbaud, Enfantines, L’imaginaire, Gallimard, 190 p.) rassemble 8 nouvelles écrites par des enfants, ou plutôt, vues par des yeux d’enfants. Et même si on se situe au début du XXème siècle (il y a des domestiques, des calèches), cette vision d’enfants est toujours transposable.

On venait de vider une boite de soldats tout neufs et on les avait alignés sur le trottoir, devant le ministère des Finances.
Valery Larbaud, Enfantines, L’imaginaire, Gallimard, p. 136.

J’ai énormément aimé ce livre, pour quelques raisons simples qui agissent comme des évidences (voire des conseils à toute une génération d’écrivains) :

  • C’est très bien écrit. Le style est celui d’un français soutenu, recherché, mais sans tomber dans le côté littérateur de certains académiciens (je pense par exemple à François Cheng, dont Le dit de Tianyi, qui est pourtant poignant, est à mon avis desservi par une écriture trop « je veux être académicien, je démontre cela dans mes phrases longues et équilibrées »). Quand je lis Valery Larbaud, j’ai une sensation de pureté et d’intelligence.
  • C’est poétique. Je me répète, mais quand un auteur arrive à conjuguer une grande sensibilité personnelle, une capacité à se mettre dans les sentiments de ses personnages, et une grande maîtrise de la langue, cela devient superbe.
  • Et Marcel sent le besoin d’aller raconter son triomphe à tout le jardin. Il sort dans la tiédeur dorée. Mais comme tout est drôle, ce soir ! On a dû jouer aussi là-haut, et on a laissé le ciel en désordre ; et il est ici, tout près, mélangé à la terre. Le ciel est rempli de montagnes jetées les unes sur les autres. Un promontoire, pareil à l’avant d’un grand cuirassé, crève un océan d’or. De hautes falaises sont percées d’interminables canons au bout desquels brille une mer toute mauve.
    Valery Larbaud, Enfantines, L’imaginaire, Gallimard, p. 116.

  • C’est puissamment observé. Il faut plus qu’un regard, ce sont des antennes supra-sensibles qui peuvent capturer, avec autant de justesse, les états d’âmes d’enfants, qui sont bien souvent plus graves que ceux d’adultes. Je ne veux pas en dire trop, car tout cela est très personnel, mais prenons par exemple la rentrée scolaire à la fin des vacances. C’est dans l’air du temps, on le sent dans certains billets de blog ou des commentaires, mais rappelez-vous, ce sentiment poignant quand on avait 8 ans, 10 ans, la première entrée au collège, au lycée, le côté qui nous apparaissait comme inhumain de ces grands lieux grisâtres, tous ces visages inconnus. Bien sûr, on savait qu’au bout d’une semaine, ces visages deviendraient des prénoms, des amis, et l’on essayait de s’en convaincre bravement. Mais c’était dur, on était trop jeunes, pas assez préparés. C’est tout cela que je retrouve, et encore plus, dans ces Enfantines.
  • Enfin, et surtout, ce livre donne la version des enfants, qui contient son lot de gravité et d’angoisses, mais aussi sa part d’optimisme. Plus que de l’optimisme : un esprit pur, conquérant, qui ne connaît, finalement, que très peu de limites. J’adore, et j’envie, cette pureté, et j’y ressource mon optimisme.
  • Un grand ciel de couchant, plein de longs nuages, l’invite à voyager parmi ses continents et ses îles. C’est le bon Dieu lui-même qui l’accueille et lui ouvre tout grand son grand dimanche. Et Marcel, sans se gêner, vient s’asseoir sur les genoux du bon Dieu, et regarde avec lui les images qu’il trace à mesure dans le ciel.
    – Mon bon Dieu, votre ciel est bien beau, et votre terre aussi n’est pas mal.
    Valery Larbaud, Enfantines, L’imaginaire, Gallimard, p. 120.

Et puis, enfin, une méditation permanente pour le professeur que je suis :

… cette nourriture intellectuelle qu’on nous présentait toute mâchée nous soulevait le coeur. Et puis, enfin, nous n’étions pas des anges pour tout concevoir sans l’aide des sens, pour descendre toujours de l’abstrait au concret. […] Mais ce n’était pas seulement cela. Ce qui nous rebutait le plus dans nos études, c’était l’inutilité de nos travaux. Toujours s’exercer, et ne jamais rien faire.
Valery Larbaud, Enfantines, L’imaginaire, Gallimard, p. 152.

Correspondance : spontanément, je pense à Jules Romains. Normalien, poète, académicien, et contemporain de Larbaud, il écrit aussi avec fluidité, dans une belle langue, les états d’âme d’une population parisienne (Les hommes de bonne volonté, 27 volumes, superbe). Il va même jusqu’à se mettre, avec justesse me semble-t-il, dans la peau du chien Macaire pendant quelques pages. D’octobre 1908 à octobre 1933, on suit une foultitude de personnages, certains meurent (notamment dans l’horreur de Verdun), d’autres tombent en déchéance, certains disparaissent des romans puis réapparaissent, ou pas. Un grand chef d’oeuvre. (malgré ce qu’en dit le paragraphe « Critique » dans l’article de Wikipedia sur Jules Romains. Scrogneugneu, je m’en vais t’éditer ça rapido, moi) (MàJ : c’est fait)

Livre lu : Ernesto Che Guevara Journal de Bolivie

De Che Guevara, je ne connaissais que ce que tout le monde en connaît : l’icône révolutionnaire sur des posters et des T-shirts, le compagnon de Fidel Castro qui était parti pour un ultime baroud tandis que le Lider Maximo restait tranquillement à Cuba, et le théoricien de la guerilla.

Je n’avais rien lu de Che Guevara, mais en étant convaincu qu’un jour, il faudrait que je m’y colle : l’homme m’intéressait, et l’icône me semblait en même temps attirante et trop simpliste.

La préface de ce livre (Ernesto Che Guevara, Journal de Bolivie, La Découverte / Poche, 1997, 310 p.), rédigée par François Maspero, permet de rétablir cet ouvrage dans son originalité :

  • Ce ne sont que des notes de voyage, rédigées sur un agenda, qui s’arrêtent deux jours avant l’exécution de Che Guevara. Il ne s’agit donc pas d’un récit détaillé, encore moins de réflexions révolutionnaires ou techniques. Comme le souligne Maspero, il est paradoxal que ce journal, le moins approfondi de tous les écrits de Che Guevara, ait été le document le plus lu (ce qui est excusable) et ait éclipsé les autres écrits (ce qui l’est moins).
  • Cela tient au statut très marketing de Che Guevara : un intellectuel engagé dans la lutte armée, avec un idéal révolutionnaire, mais avant tout humain. Oui, de ce point de vue, Lénine n’est pas loin, et Fidel Castro illustre ce qu’aurait pu devenir Che Guevara s’il avait survécu (nous y reviendrons). Comme le souligne François Maspero, l’homme Che Guevara a été transformé en image simpliste, voire détournée.

Mais il n’y a pas grand chose de tout cela dans ces carnets, car ce sont des carnets de route : l’idéologie, Che Guevara l’avait bien en tête, donc il n’avait pas besoin de la noter ; en revanche, les faits, la succession des événements triviaux et des jours identiques, le Che devait les noter pour rédiger, plus tard, un livre, comme il l’avait déjà fait pour d’autres de ses guerillas.

Il y a dans ces carnets 11 mois de guerilla. 11 mois, qui se lisent très rapidement, chaque journée tenant en une demi-page, une poignée de paragraphes. Le contenu de cette guerilla est très loin de ce que j’imaginais. J’en avais une image d’Epinal en tête : la vérité est même encore plus prosaïque, puisque ma perception du phénomène venait de Tintin et les Picaros.

  • J’imaginais donc que la guerilla se déroulait à partir d’un camp de base, soigneusement caché, constitué de tentes, de latrines, de feux de camps ;
  • Que les troupes, nombreuses, se déplaçaient en camions après que des éclaireurs aient établi des objectifs, des cibles ;
  • Que des parachutages réguliers, ainsi que des liaisons radio au moins quotidiennes, assuraient une logistique organisée ;
  • Enfin, que le soutien de la population locale assurait une grande clandestinité.

Évidemment, si je souligne tout cela, c’est pour accentuer le décalage avec la réalité : la petite troupe (à peine une dizaine au début) se déplace essentiellement à pied, avec des macheteros qui ouvrent le chemin dans la jungle. Certaines journées sont littéralement perdues en allers-retours. Les cartes sont très inexactes, les torrents ne sont pas au bon endroit, ou pas indiqués. Or, l’eau est indispensable pour survivre. La traversée des rivières ou torrents se fait par radeaux, bâtis sur place, souvent de qualité insuffisante. Aucun parachutage, et dans le cas de cet ouvrage, une radio qui ne peut plus émettre, seulement recevoir. Bref, un isolement miséreux, et une troupe en permanence en mouvement. Certains jours se passent sans manger, ou taraudés par la fièvre, les coliques ou l’épuisement. Le Che lui-même souffrait d’asthme, qui va en empirant à partir du moment où les médicaments viennent à manquer. Quant à la zone choisie, elle est touffue, montagneuse, et assez isolée. Les paysans sont terrorisés par l’armée, peu coopératifs, et attirés par les récompenses de dénonciations.

Malgré tout cela, ce petit groupe de guerilleros organise des embuscades, fait des prisonniers (et des morts, évidemment), et obtient un retentissement dans la presse et sur les ondes. L’arrestation de Régis Debray, et son procès, entretiennent un battage médiatique. Je cite

Le battage de l’affaire Debray a donné plus de valeur guerrière à notre mouvement que dix combats victorieux.
Ernesto Che Guevara, Journal de Bolivie, La Découverte / Poche, 1997, p. 191.

Après coup, on perçoit ce que cette tentative avait de désespéré : manque de soutien réel de Cuba, choix discutable de la région des opérations, manque de communication. Mais sur place, dans l’enchaînement des événements, tout devient plus flou. Tout est une question d’hommes, de respect (et souvent, de non-respect) des consignes, et aussi de chance, ou de malchance. Un peu plus de celle-ci, un peu moins de celle-là, et l’histoire aurait été écrite autrement. Pour preuve, comme le rappelle Fidel Castro dans son introduction

Le Che savait, de par son expérience cubaine, combien de fois notre petit groupe guérillero avait été sur le point d’être exterminé. Si c’était arrivé, ce n’eût été dû, presque uniquement, qu’aux hasards, aux impondérables, de la guerre.
(Idem, p. 61)

Et la guerilla de Cuba a duré 25 mois, contre moins d’une année pour celle de Bolivie.

Je retiens de cette lecture plusieurs interrogations, et une envie d’aller plus loin.

  1. Le rôle des États-Unis. Il semble indiscutable que les États-Unis sont arrivés en renfort du gouvernement bolivien pour lutter contre les guerilleros (octroi de subventions, envoi de conseillers et d’agents spéciaux, le tout sans s’afficher trop clairement). La raison évoquée est claire, aussi : prévenir, limiter, empêcher le développement d’autres Cuba, et l’expansion du communisme. Sur ce communisme, il y aurait probablement beaucoup à dire, puisque au moins dans ces années-là il est éloigné du communisme dogmatique et canonique de l’URSS, vraie cible des États-Unis. C’est un communisme (je cite la préface de François Maspero, et l’introduction à ce journal, rédigée en mai 1968 par Fidel Castro) qui tient plus de l’empirisme que de la théorie, et qui est fondé, centré, sur l’être humain, lequel doit changer son système de valeurs et d’intérêts, bref, se reconstruire. Mais ce qui m’intéresse le plus, c’est de savoir si l’ingérence des États-Unis à cette époque est différente de leur discours actuel. En bref, Che Guevara était-il considéré comme un terroriste, et comme faisant partie de l’Axe du Mal ? Était-il perçu (j’entends, par les États-Unis) comme un nouveau Lénine, ou plutôt un Pancho Vila local ?
  2. Que reste-t-il 40 ans après la mort du Che ? Entre un Fidel Castro hospitalisé, ayant transmis les rênes du pouvoir (ou plutôt, de sa dictature) à son frère Raul (Libé du 2 août), un blocus américain qui laisse Cuba économiquement exsangue, et des pays d’amérique centrale et du sud qui peinent à trouver une alliance économique, on est loin du rêve transnational du début (le Che était argentin, il s’est rendu célèbre à Cuba et est mort en Bolivie, accompagné de péruviens, cubains et boliviens). Cela m’intéresserait de suivre l’évolution économique de cette région, qui a récemment basculé à gauche, et de me documenter plus sur ce sous-commandant Marcos.
  3. Qui était l’homme « Che Guevara » ? Avant de lire les écrits plus construits qu’il a laissés, je suis tombé sur ce journal, dans une maison de location où je passe. Ce compte-rendu de ses derniers mois, qui s’interrompt la veille de sa capture, et deux jours avant son exécution, montre un homme intelligent, lucide, très volontaire, qui se bat autant avec les éléments qu’avec ses compagnons, et avec lui-même. Même s’il n’entre pas dans le détail, il mentionne beaucoup de discussions, formations, petits cours qu’il administre le soir à ses camarades. Lors de fautes, de mauvais comportements, il confronte les protagonistes, leur explique les enjeux, la nécessité de se serrer les coudes, bref, il travaille beaucoup plus avec le verbe et l’argumentation qu’avec la cravache et la consigne. Par ailleurs, même si le format de ce journal ne se prête pas à une écriture personnelle (ce n’en est d’ailleurs pas le but), on voit un Che Guevara qui note à telle ou telle date les anniversaires de ses proches, et qui dit (et je conclurai là-dessus, c’est je crois la seule citation « à titre personnel » qu’il fasse) :
  4. 14 juin 1967
    […] Me voici arrivé à trente-neuf ans et je vais inexorablement vers un âge qui me donne à réfléchir sur mon avenir de guérillero ; pour l’instant, je suis « entier ».
    Ernesto Che Guevara, Journal de Bolivie, La Découverte / Poche, 1997, p. 198.

Livre lu Andrea Camilleri : la démission de Montalbano

Rien à signaler. J’ai déjà dit le bien que je pensais de cet écrivain et de son héros. J’aime bien, dans La démission de Montalbano (Pocket, n° 12 473, 2005, 340 p.) le fait que ce soit une succession de nouvelles (comme cet autre recueil, La peur de Montalbano), j’apprécie toujours autant les sicilianismes très subtilement traduits par Serge Quadruppani, les états d’humeur (souvent noire) du commissaire, ou les délires verbaux de Catarella. Mais j’aimerais bien qu’Andrea Camilleri nous mette un peu plus de bonne nourriture, des plats, des descriptions, je sens que ça s’essouffle un peu par rapport à la grande époque. Cela dit, il se rattrape avec Les arancini de Montalbano, intrigue où Montalbano a 24h pour jouer les Jack Bauer, sinon un plat d’arancini va lui passer sous le nez.

Pas de citation.

Correspondances : déjà faites. Mais depuis que Camilleri m’en parle, je vais peut-être tester un jour les écrits de Sciascia.

Livre lu Herman Melville : Moi et ma cheminée

D’Herman Melville, j’ai lu deux ou trois fois Moby Dick, superbe roman et quête furieuse du Capitaine Achab, et deux ou trois fois Bartleby, qui est probablement pour moi LA nouvelle. J’avais cité « une intrigue à la Paul Auster« , car il me semble que La chambre dérobée, dudit Paul Auster (dans Trilogie New Yorkaise) reprend un peu le même thème.

Bref, cette fois-ci, il s’agit de Moi et ma cheminée (Seuil, R140 hors commerce, 1984, 160 p.). Ces trois courts récits sont intialement parus entre 1854 et 1856 dans des revues, et n’ont été traduits en français qu’en 1984.

Pourquoi ai-je acheté ce livre ? Parce que Philippe Delerm en parlait dans Mr. Mouse ou la métaphysique du terrier, en citant les premiers mots de Moi et ma cheminée, que je vous cite à nouveau :

Moi et ma cheminée, tête grise et vieux fumeurs, nous habitons à la campagne. J’ose même dire que nous y devenons d’authentiques autochtones ; et particulièrement ma cheminée qui s’y enfonce un peu plus chaque jour.
Herman Melville, Moi et ma cheminée, Seuil, R140 hors commerce, 1984, p. 21.

Ce livre m’a énormément plu, par ce que j’y ai retrouvé de style Melvillien, mélange difficilement imitable d’humour flegmatique, d’observations humaines et de maîtrise parfaite de la langue et des constructions de phrases. Lire du Melville, c’est presque comme lire du Jules Romains : on a l’impression d’être intelligent, et l’humour est toujours sous-jacent.

…je commençai par mener Monsieur Scribe à la cave, à la racine de toute l’affaire. Lampe en main, je l’y précédai : car si, en haut de l’escalier, il était midi, en bas c’était la nuit.
On se serait cru dans les pyramides ; et moi, levant haut ma lampe d’une main et désignant de l’autre, dans l’obscurité, la masse de la cheminée blanchie par la vieillesse, je ressemblais à un guide arabe montrant les vétustes poussières du mausolée du grand dieu Apis.
Herman Melville, Moi et ma cheminée, Seuil, R140 hors commerce, 1984, p. 63-64.

Et puis on y trouve une sagesse que j’aurai peut-être un jour, sur le tard, quand je me serai débarrassé de ma pharmacodépendance aux fils RSS, e-mails et autres nouveautés papillonnantes qui découpent certaines de mes journées en zapping permanent.

Vieux moi-même, je suis sensible à l’ancienneté des choses ; et c’est pourquoi principalement j’aime le vieux Montaigne, le vieux fromage et le vin vieux ; pourquoi j’évite la jeunesse, les petits pains chauds, les livres à la mode et les pommes de terre nouvelles.
Herman Melville, Moi et ma cheminée, Seuil, R140 hors commerce, 1984, p. 51.

Correspondances : Je pense que, qui aime Herman Melville aime John Steinbeck, et réciproquement. Les deux auteurs sont américains, ils ont oscillé entre des oeuvres profondes, mystiques ou métaphysiques, et des amusettes, des textes courts, qui ne sont pas inférieurs en qualité pour moi. Ces textes servent au contraire à souligner l’exceptionnel travail humain d’observation de leurs semblables, qu’ils appliquent leurs observations à écrire des pavés comme Moby Dick ou Les raisins de la colère, ou des récits plus courts et plus légers comme Moi et ma cheminée ou Rue de la sardine.

[Jimmy Rose] était par nature un homme à femmes. Et comme la plupart des profonds adorateurs du beau sexe, il n’avait jamais aliéné sa liberté de s’adonner au culte général, en accomplissant le sacrifice volontaire de sa personne sur l’autel.
Herman Melville, Jimmy Rose, in Moi et ma cheminée, Seuil, R140 hors commerce, 1984, p. 108.

Livre lu Philippe Labro : Franz & Clara

Dans son écriture fluide, Philippe Labro est facile à lire. J’ai lu Franz & Clara (Albin Michel, juin 2006, 190 p.) en deux heures, ou moins. C’était un cadeau, et je pense que je ne l’aurais pas lu (encore moins acheté) s’il ne m’avait pas été offert.

Cela dit, une fois cette descente en flammes faite, Philippe Labro écrit bien, et tant qu’à écrire fluide, il évite au moins les rodomontades d’un Alexandre Jardin. L’histoire qu’il décrit, vue essentiellement par les yeux d’une violoniste de 20, puis 30 ans, parle d’amour et de coeur brisé, d’enfance et de philosophie de la vie. Sa rencontre avec Franz (un enfant de 12 ans) agit en même temps comme un calmant, et comme un catalyseur d’une nouvelle existence. J’aime bien ce thème du phénix, dont il faudra que je vous reparle. Leurs dialogues tiennent de la philosophie de la vie. C’est, finalement, un livre qui a peut-être autant de profondeur, sinon plus, que L’Alchimiste, de Paulo Coelho. Mais ça ne veut pas dire grand chose : je n’avais pas tellement aimé ce livre. Mes amis me disaient « ce livre a changé ma perception de la vie » et je répondais « oui, m’enfin, c’est juste un gars qui a réécrit Le Petit Prince pour des adultes… »

Pas de citation.

Pas de correspondance, sinon une correspondance générale : tous ces auteurs grisonnants, parfois académiciens, qui publient sous de belles couvertures des histoires d’enfance, de femmes, de bonheur de vivre et de menus incidents. On est loin de Jack London…

Livre lu Gustav Meyrink : Le Golem

J’ai mis du temps à lire ce livre, dense et poétique, mystique et romanesque. Le Golem, de Gustav Meyrink (Stock, collection Bibliothèque cosmopolite, 330 p.) se situe dans le ghetto de Prague, et joue avec les personnages, les identités, et la mystique. C’est un roman très agréable à lire, parce que mystérieux : dans les différentes intrigues (drame, roman d’amour, quête spirituelle…) il y a toujours une intrigue « terre à terre » qui nous maintient en éveil, tandis que, par bribes, les autres intrigues surgissent ou se dénouent.

Correspondances : elles sont multiples. Le héros me fait penser au Robert Pirsig du Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes, un homme sans passé, sans souvenirs, qui essaie prudemment de retrouver celui qu’il était… sans redevenir fou.

En même temps, il y a une grande poésie dans ce roman :

Dans la neige bleuie par la nuit, je descendis en ville. Les réverbères me dévisageaient avec des yeux clignotant de surprise et des sapins entassés en monceaux sortaient mille petites voix qui parlaient de clinquants, de noix argentées et de Noël proche.
Gustav Meyrink, Le Golem, Stock, 2005, p. 101.

Et cette poésie, ainsi que cette ambiance de ghetto juif, me font penser à Erri de Luca, dans Montedidio :

« Lui avec les pensées, il fait comme avec les chaussures, il les retourne sur sa caisse et les répare. »
Erri De Luca, Montedidio, Gallimard, 2002, p. 151.

Et quand le narrateur a passé une après-midi avec une femme dont il est devenu amoureux :

L’éclat d’un court après-midi avait fait de moi et pour toujours un étranger dans mon propre logis.
Quelques semaines, peut-être même quelques jours seulement et le bonheur sera passé sans rien laisser derrière lui qu’un beau souvenir douloureux.
Et alors ?
Alors j’étais sans asile ici et là, sur l’un et l’autre bord de la rivière.
Gustav Meyrink, Le Golem, Stock, 2005, p. 208.

Enfin, quand ils parlent de kabbale, j’y retrouve des accents d’Albert Cohen (Les Valeureux, Mangeclous, Solal) du côté éclairé, et de Lawrence Durrell (Le Quatuor d’Alexandrie) pour le côté plus obscur, ou mystique (qui sait encore ce qu’est un boustrophédon ?)

Et pour finir :

Le passeur me fait traverser la Moldau sur son bachot […]
« Je vous dois combien, Monsieur Tschamrda ?
– Un kreutzer. Si vous m’aviez aidé à ramer, ça vous aurait coûté deux kreutzers ».
Gustav Meyrink, Le Golem, Stock, 2005, p. 323.

Livre (re) lu – Charles Bukowski : Hollywood, et un poil de Bourse

Je lisais Hollywood, de Charles Bukowski (Livre de poche n° 9597) en parallèle du Golem de Gustav Meyrinck, et au-delà de la satyre – vécue – du milieu hollywoodien (on croise Jean-Luc Godard, Sean Penn, Werner Herzog, Mickey Rourke, Faye Dunaway « le dernière des grandes stars »), j’en ai glâné quelques citations qui m’amusent, ou entrent en résonance avec des thèmes de finance :

A un fiscaliste, qui lui explique comment défiscaliser ses revenus (acheter une voiture, se transformer en société, nommer un conseil d’administration, etc.)

Quelle horreur ! Ecoutez, j’ai l’impression que c’est des conneries. Je ferais peut-être mieux de continuer à payer mes impôts. Je ne tiens pas à ce qu’on m’emmerde. Je ne veux pas qu’un inspecteur des impôts vienne frapper à ma porte en pleine nuit. je suis même prêt à payer plus pour être sûr qu’on me foute la paix.
Charles Bukowski, Hollywood, Livre de poche n° 9597, p. 55.

J’adore ce travers humain bien compréhensible qui dit « je suis prêt à payer un supplément pour obtenir ma tranquilité d’esprit ».

A propos des courses de chevaux (mais les marchés boursiers ne sont pas loin)

A être trop gourmand, on commet des erreurs dans la mesure où sont en jeu des sommes importantes qui risquent d’affecter le processus de pensée. […] Vous comprenez, on est assis et on entend tous ces gens raconter qui va gagner et pourquoi. C’est à vous rendre malade. Des fois, vous avez l’impression d’être dans une maison de fous. Et d’une certaine manière, vous y êtes. Chacun de ces frappés s’imagine en savoir plus que les autres frappés, et ils se trouvent tous réunis dans le même endroit. Et moi j’étais là, avec eux.
Charles Bukowski, Hollywood, Livre de poche n° 9597, p. 237.

A propos de la Bourse, un chroniqueur sur Yahoo Finance (info glânée sur FinanceProfessor) rappelle ce que tous les chercheurs et les profs de finance savent déjà depuis longtemps :

  1. Passer du temps à choisir ses actions (stock picking) est une stratégie perdante, comparée à l’achat d’un portefeuille indexé sur l’indice boursier (indexing) ;
  2. Confier ses fonds à un gestionnaire, un fonds d’investissement, une Sicav ou un FCP est une stratégie perdante, pour la raison 1., et parce que la performance de ce fonds est amputée des frais salaires et commissions que le fonds doit payer ;
  3. Acheter un portefeuille automatiquement indexé, par exemple par le biais d’un tracker (thibillet ici), permet de réaliser exactement la performance du marché boursier. Pas plus, mais pas moins…

Mais ce que ce chroniqueur ajoute, c’est une quantification de la sous-performance. Sur les 35 années de 1971 à 1994, les fonds gérés ont sous-performé le marché de 0,87% à 1,05% par an. Ce qui donne -26% à -31% sur 35 ans, ou -8% à -10% sur 10 ans. Ceux qui m’ont suivi jusqu’ici diront : « oui, mais c’est une sous-performance en moyenne, il y a certains fonds qui ont sur-performé le marché ». Réponse : oui, mais il n’y a pas de persistance historique (le meilleur de 1994-1996 n’est pas le meilleur de 1997-1999) et on ne peut connaître « les bons » qu’après coup.
Bref, achetez des trackers et allez dormir, vous gagnerez plus d’argent. Vous pourrez alors me payer une bonne bouteille de Margaux.

Livre lu – Georges Simenon : La tête d’un homme (…et quelques réflexions sur le court-termisme)

J’ai rencontré Christian hier soir, et lui montrais les quelques livres dans mon havresac : suivant l’humeur, et surtout la fatigue, je m’attaque aux livres exigeants (Le golem, de Gustav Meyrinck) ou détendants (Simenon, Bukowski). Je n’ai certainement pas dit que les livres détendants étaient faciles à écrire. Je viens de finir mon Simenon, La tête d’un homme (Livre de Poche n° 2903, 1971). J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de Georges Simenon, en voici un extrait pour illustration.

Le temps était gris, le pavé sale, le ciel à ras des toits. Le long du quai que suivait le commissaire s’alignaient des immeubles cossus, tandis que, sur l’autre rive, c’était déjà un décor de banlieue : usines, terrains vagues, quais de déchargement encombrés de matériaux en piles. Entre ces deux spectacles, la Seine, d’un gris de plomb, agitée par le va-et-vient des remorqueurs.
Georges Simenon, La tête d’un homme, Livre de Poche n° 2903, 1971, p. 21.

Bon, je relis, et je me dis que tout cela est fugitif, une impression qui passe, une buée de poésie.

J’en viens à mon propos. Maigret parle avec le juge d’instruction. On imagine bien la scène, Maigret massif, silencieux, épais et têtu, et Coméliau, nerveux, maigre, hésitant entre l’insulte enrobée et l’autorité catégorique.

– Tout va bien, Monsieur Coméliau !
– Vous croyez ?.. Et si toute la presse reprend cette information ?..
– Cela fera un scandale.
– Vous voyez…
– Est-ce que la tête d’un homme vaut un scandale ?
Georges Simenon, La tête d’un homme, Livre de Poche n° 2903, 1971, p. 28.

On sent tout dans cette scène. Coméliau pense à court terme, et selon ses intérêts personnels. Maigret pense à long terme, et en fonction du bien collectif, non, je m’exalte, en fonction de ce qu’il pense être bien, il fait passer son intérêt après un intérêt plus général, que certains appelleront éthique, d’autres morale, d’autres encore idéal. Moi je m’en fous de nommer, je sais qu’on peut retourner les mots comme des gants, le tout est de savoir quelle est la peau sous le gant.

Cela entre en résonance avec la Lettre ouverte de La Grande Loulou à son patron. Où elle démontre (je vous la fais courte, car elle est grande, sa lettre, à la grande Loulou) que le dit patron, à économiser des bouts de chandelle, se prend des retours de boomerang qui lui pètent trois fois plus les dents.
On en voit beaucoup, des sociétés comme ça : leur souci légitime est de payer les salaires et les fournisseurs à la fin du mois. Le court terme (le nez dans le guidon) prime sur le long terme, la réflexion stratégique, ou pour le faire moins pompeux, le fait de se poser 5 minutes pour faire le point. Pour ces sociétés qui courent après la trésorerie, c’est compréhensible, et ce n’est que regrettable. Ce qui est moins excusable, c’est un comportement de gagne-petit, qui consiste à rogner sur tous les budgets, pour des (petits) gains à court-terme. Je connais ça, les salariés qui me lisent connaissent ça, tout le monde l’a vécu, ou le vivra.
Ce qui m’étonne le plus, c’est que normalement, la finance et les marchés tiennent compte de l’opposition long terme court terme. Si je m’engage dans un placement à long terme (compte bloqué, emprunt d’état), je serai plus rémunéré que si je place sur un Codevi ou un Livret A. Le marché rémunère ceux qui sont prêts à être patients sur leurs investissements (si vous voulez faire chic, vous dites que la courbe des taux est ascendante). Et pourtant, on a l’impression que ça ne suffit pas : le pékin moyen préfère toucher tout de suite deux fois moins, il va pinailler sur les stylos-bille ou la formation de ses salariés. Mais il me semble (je suis prudent, après tout, je ne suis que prof, un théoricien ignorant des réalités graisseuses des entreprises viriles) que tout le monde aurait à y gagner. Quand je vois un vieux (55 ans!) salarié être licencié pour un jeune en CDD qu’on paiera 3 fois moins, je ne conteste pas les faits (« le ‘vieux’ salarié coûtait plus cher que le jeune »), mais le raisonnement aveugle : le jeune doit être formé (ça coûte du temps et de l’argent), le vieux rapportait des ventes (on perd de l’argent et des clients) ou minimisait les coûts (on perd de l’argent) ou connaissait bien le métier (on perd de la connaissance qui quitte l’entreprise). Tout cela, ce sont des coûts cachés, de même que la perte de confiance des autres salariés (« à qui le tour ? »). Et qui dit perte de confiance dit perte de productivité : chacun réactualise son CV, ou surfe sur les sites de recrutement, ou encore décide que désormais, le patron « en aura pour son argent » (et pas plus).
Je suis peut-être théoricien, ou visionnaire, ou trop intelligent, mais ça m’a toujours étonné que certains dirigeants ne voient pas plus loin que le prochain trimestre…
Bref, Coméliau a peur d’un scandale dans la presse (et nous savons tous quelle peut être l’espérance de vie d’un scandale dans la presse à sensation : quelques semaines ? moins d’un mois en tout cas…) tandis que Maigret n’a pas peur, mais il sait qu’il joue son titre de commissaire, et que 20 ans de service peuvent être balayés en 10 jours. Deux mondes s’affrontent, et s’affronteront toujours. Je ne vous dis pas qui gagne dans le roman, il faudra le découvrir par vous-mêmes…

Livre lu – Marcel Aymé : Clérambard

De Marcel Aymé, je n’ai lu que Le passe-murailles et autres nouvelles, et j’avais bien aimé ce style, mélange de réalité quotidienne (certes, ça fait daté maintenant, mais moi j’aime bien les évocations des becs de gaz et des fiacres) et de fantastique loufoque.
Clérambard (livre de poche n° 306) est une pièce de théâtre en quatre actes. Je m’attendais à y trouver une ambiance à la Marcel Pagnol (dans Merlusse, par exemple), voire du Oscar Wilde. J’ai été déçu. Rien n’est vraiment contestable, mais je me demande où est l’histoire. Ce Clérambard se convertit d’aristocrate miséreux et esclavagiste en un pénitent faisant voeu de pauvreté. La pièce se termine sur un départ qui est plutôt un commencement. Il n’y a guère que le personnage de La Langouste, une demi-mondaine, une donzelle au sens technique du terme, qui mérite le détour. Le restant des personnages me semble fumeux.

« N’empêche que quand il m’a causé d’amour, j’ai eu comme un coup de langueur dans le poitrail. Encore maintenant, j’en suis toute chose. J’ai les intérieurs en duvet de canard. »
Marcel Aymé, Clérambard, Livre de poche n° 306, p. 120.

Correspondances en termes d’auteurs : Pagnol pour ses pièces, mais en moins bien ici. Raymond Queneau pour le mélange argot-poésie de La Langouste (mais l’argot est essentiellement un langage poétique, nespoin ?).

Livre lu Paul Auster : La nuit de l’oracle

J’aime beaucoup Paul Auster, que je tiens pour le plus grand écrivain américain contemporain. (et John Steinbeck, pour le plus grand écrivain américain du XXème siècle, cf. thibillet).

La nuit de l’oracle (Actes Sud, janvier 2006, 236 p.) est paru récemment, après Le livre des illusions, qu était du grand Paul Auster, de la veine inventive et voyageuse de son premier roman connu, Moon Palace.

La nuit de l’oracle a beaucoup des ingrédients de Paul Auster : mise en abyme (un roman qui parle d’un écrivain qui écrit un roman sur un roman…), histoires qui s’enchevêtrent, personnages et situations qui dérivent peu à peu vers une fatalité insidieuse, fantasme de réiventer sa vie et repartir de zéro. Dans l’ensemble, toutes ces choses me plaisent, chez un écrivain qui travaille énormément ses textes, et que j’ai toujours autant de plaisir à lire.

Alors quoi ? Malgré tout cela, qu’est-ce qui a cloché ici ? La redite, le sentiment de déjà vu dans d’autres romans du même auteur ? Mais n’est-ce pas inéluctable, quand on a (presque) tout lu d’un auteur, y compris ses essais et récits autobiographiques : on a l’impression de le connaître très bien, et à chaque rebondissement, moitié surpris, moitié averti, on se dit « c’est tout lui, ça ! ».

Dans l’ensemble, j’ai passé un bon moment. Dans ma misère de lecture actuelle (j’y reviendrai, ou pas), Paul Auster serait un des seuls auteurs vers lesquels je reviendrais régulièrement.

Voilà, je crois que j’ai mis le doigt dessus : les histoires de Paul Auster contiennent très souvent des passages durs, ou noirs, mais il y a toujours cette fibre d’optimisme, ou de fascination, qui nous fait aller de l’avant. La musique du hasard , par exemple, allait d’étonnement en mystère, de mystère en fantastique, de fantastique en fataliste. C’était superbe. Ici, cela m’a trop rappelé le livre de Siri Hustvedt, Tout ce que j’aimais. Ironie du sort : je lui reprochais, à elle, de copier son mari Paul Auster, et là, je retrouve dans son roman à lui des analogies. Jusqu’à ce personnage de fils menteur et dangereux, ce Mark enigmatique et effrayant du roman de Siri Hustvedt, qui a un avatar ponctuel, mais crucial dans le roman d’Auster.

Correspondances : je n’ai pas vu Barton Fink, mais je me demande s’il n’y aurait pas une similitude (l’écrivain seul, l’irruption du fantastique, le décalage des vies). Sinon, comme souvent avec Paul Auster, j’ai du mal à établir des correspondances, car je le trouve unique. Il y a toutefois un livre qu’on m’avait prêté qui était redoutable : Tattoo Girl, de Brooke Stevens, qui a des résonances austeriennes (Amazon.fr dit, en parlant de l’auteur, « le David Lynch de la littérature », mazette !)

Et la citation qui va bien :

Que le sang paraît rouge sur le blanc du lavabo de porcelaine, me disais-je. Quelle vivacité elle a, cette couleur, et esthétiquement, qu’elle est choquante. Les autres fluides issus de nous sont ternes en comparaison, de pâles giclées. Salive blanchâtre, sperme laiteux, urine jaune, morve brun-vert. Nous excrétons des couleurs d’automne et d’hiver tandis que court, invisible, dans nos veines, l’écarlate d’un artiste fou – aussi rouge et aussi brillant que de la peinture fraiche.
Paul Auster, La nuit de l’oracle (Actes Sud, janvier 2006), p. 48-49.

Livre lu : Dezsö Kosztolanyi – Le traducteur cleptomane

Vous avez bien lu, ce n’est pas une typo, le titre est Le traducteur cleptomane, de Dezsö Kosztolanyi (qui, lui, a un K), aux éditions Viviane Hamy (1994, 156 p.)

C’est un livre de nouvelles, écrit dans un style du genre de Stefan Zweig, c’est-à-dire la description d’un monde de l’entre-deux guerres, surannée et puissamment évocatrice.
Comme par exemple cette nouvelle intitulée Le chapeau, et dont le principal protagoniste est un chapeau melon

Le chapeau, à dire vrai, est la partie du vêtement la plus noble. Il couvre notrecrâne, avec sa forme bombée il en est une imitation, il nous est comme uncrâne supplémentaire, rempli lui aussi par la flamme et par la fumée de notre cerveau.
Dezsö Kosztolanyi, Le traducteur cleptomane, Viviane Hamy, 1994, p. 137.

Mais ce n’est certainement pas pour ses atmosphères que j’ai aimé ce livre. Ce livre est paru en hongrois sous le titre générique Esti Kornél, qui est le nom du héros, ou du narrateur, suivant les nouvelles. Un homme raconteur d’histoires, fortement attaché aux mots et aux constructions littéraires. La nouvelle éponyme, le traducteur cleptomane, est superbe dans son évocation de cet homme aux prises avec sa maladie. Mais hélas, raconter l’argument de la nouvelle, c’est en dévoiler l’intrigue… Tout est jeux de langage, ou de conversations à demi-mot. On flotte dans un monde très lointain, celui d’une époque qui avait connu une guerre qu’elle croyait être la dernière, dans une Europe qui pouvait encore croire au progrès humain (Dezsö Kosztolanyi est mort en 1936), et où ce petit cercle littéraire se rencontre, se raconte des histoires jusqu’au bout de la nuit.

C’est pour moi la marque d’un excellent livre de nouvelles : à la fin de chacune, je m’arrêtais et prenais un autre livre, tant ces nouvelles se dégustent une à une.

Puisque aussi bien je ne saurais plus me consoler moi-même, autant maintenant que j’en console d’autres. Il faut rendre à chacun sa foi dans la vie.
Dezsö Kosztolanyi, Le traducteur cleptomane, Viviane Hamy, 1994, p. 79.

Ecrivain auquel je comparerais Dezsö Kosztolanyi : Stefan Zweig, peut-être Kafka (mais j’en ai lu très peu).

Et je me souviens enfin de ces femmes et de ces jeunes filles qui ont, avec elles, apporté tant de fois la féerie du hasard, son caprice et sa fatalité.
Dezsö Kosztolanyi, Le traducteur cleptomane, Viviane Hamy, 1994, p. 143.

Livre lu : Fred Vargas – Dans les bois éternels

Mon plaisir à lire Fred Vargas n’est plus à démontrer. Non seulement ses polars (« rompols » comme elle le dit), mais aussi un petit ovli comme son Petit traité de toutes vérités sur l’existence (j’avoue que je goûte moins Critique de l’anxiété pure, et je ne saurais me prononcer sur La vérité sur Cesare Battisti, quoique la thèse m’en semble très savonneuse).

Revenons à nos moutons, ou plutôt nos bouquetins, et soyons brefs. J’ai donc lu Dans les bois éternels (Viviane Hamy, 2006, 444 p.)
C’est un des meilleurs Fred Vargas que j’aie lu.
Je vais commencer par les nonpatan, puis je dériverai – à la Adamsberg – vers les bonheurs. J’ai aimé ce livre,

  • non pas tant parce que l’on y retrouve les personnages récurrents de plusieurs histoires
  • non pas tant parce que de nouvelles têtes peu à peu prennent leur place dans le quotidien de ce commissariat
  • non pas tant parce qu’une partie a lieu en Normandie, avec de solides normands qui boivent le coup et ponctuent

… même si tous ces arguments faisaient déjà bien pencher la balance dans le bon sens (mais pouvait-il en être autrement, je ne suis plus objectif après avoir écrit ça et ça et ça).

Il y a dans ce Fred Vargas tout ce qui fait le charme de la recette Vargas : des mots, des descriptions, et surtout des dialogues percutants ; l’irruption du bizarre, ou du décalé : ça tient autant aux fantômes qu’aux piqûres d’araignées, il n’y a pas de priorité dans les tracas de l’existence ; et puis, évidemment, la référence moyengeuse, historique, qui fait la trame de beaucoup d’énigmes à la Vargas.
Alors, qu’y avait-il en plus de cette benne de roses que je déverse ici ?
Du sentiment. De la tension, palpable. Plusieurs passages m’ont littéralement pris. Et je ne m’y attendais pas, me connaissant (croyant me connaître) et connaissant Fred Vargas (croyant la connaître).
Et puis, subtilement, de manière plus affirmée que dans les précédents romans, désormais, on attend une suite. La comparaison va être fâcheuse, mais c’est un peu comme une sitcom en fin de saison : il y a des choses que l’on connaît sur les personnages, leurs relations, et l’on aurait envie de savoir tout de suite comment ça va évoluer.
Ne reste plus qu’à attendre un an et quelque…

BD lue – Convard et al. : Le triangle secret (7 tomes)

Je me suis appuyé la lecture des 7 tomes du Triangle secret (Le testament du fou, Le jeune homme au suaire, De cendre et d’or, L’évangile oublié, L’infâme mensonge, La parole perdue, L’imposteur), ouvrage fruit d’un unique scénariste (Convard) mais de multiples dessinateurs, à ne pas confondre avec sa « suite » (qui le précède), Le triangle secret – INRI : tome 1 et suivants… Oui, je sais, c’est compliqué, c’est comme Star Wars, la fin arrive avant le début, qui lui même a été tourné après la fin, mais l’important, c’est que moi je m’y retrouve (parfois).

Mes réactions :

  • Sur le fond : l’intrigue est bien étayée, on se laisse entraîner, en se demandant quel peut être le dénouement de cette énigme qui a commencé il y a 2 000 ans, et dont le dénouement aura lieu de nos jours.
  • Sur la forme : je n’ai pas aimé les dessins. C’est d’autant plus étonnant que je lis que plusieurs dessinateurs ont collaboré aux 7 tomes. Cela n’a pas le charme de la ligne claire de Tintin ou du Tueur, et c’est loin derrière – à mon avis – les superbes dessins de De cape et de crocs ou de Blacksad (je relisais ces derniers jours les deux premiers, c’est superbe).

Et surtout…

Je trouve que nos temps sont empreints de mysticisme à gogo, c’est la thèse du Grand Complot revisitée, et tous les scénarios tournent autour de la même recette. Donc, si demain je veux écrire un scénario ou un roman à succès (à Dieu ne plaise…), j’y mettrai :

  • Un début qui commence, comme de bien entendu avec la secte des esseniens (contemporains du Christ) et un manuscrit/trésor caché. Variantes possibles, et déjà vues : Sumer et « le berceau de l’humanité », les manuscrits de la Mer Morte, voire la Kabbale.
  • Des templiers, ou des rose-croix, des franc-maçons ou une secte occulte, gentille mais hermétique, bref, des « gardiens du secret ». Un petit coup de croisade au passage, juste pour faire exotique.
  • Des chercheurs en égyptologie, documentalistes ou journalistes, des gens comme vous et moi, avec leurs petites préoccupations et leur café au comptoir qui tout-à-coup basculent dans le Grand Mystère, « bon sang, on nous a menti, nous allons mettre au jour un terrible secret »
  • Des militaires en quête de l’arme absolue, mais bornés et désespérément cartésiens (« ces choses-là ne peuvent exister, ça doit être un coup de paludisme »)
  • Des meurtres, forcément, avec énigme policière à la clé, et tout le monde qui met du temps à comprendre que Les Autres sont en route pour exterminer les audacieux chercheurs de vérité
  • Une intrigue amoureuse, pour mettre du sexe. Idéalement, une intrigue à connotation d’interdit (voeu de chasteté, divorce, deuil, religion différente…)
  • Le Vatican, l’Opus dei ou l’Inquisition
  • Le dénouement serait, le plus souvent : « on enterre » (dans tous les sens du terme)

Exemples en vrac dans ce que j’ai pu voir / lire :

  • Le pendule de Foucault, d’Umberto Eco
  • Le troisième testament, BD (scénario de Dorison, dessins d’Alex Alice, pseudo qui cache un ancien de l’escp)
  • Sanctuaire, BD (scénario de Dorison)
  • et, pour autant que je sache, plusieurs autres BDs dont Dorison a fait le scénario
  • Uruad, les américains ont-ils envahi l’Irak pour protéger un secret… de Jean-Christophe Issartier
  • et l’omniprésent Da Vinci Code de Dan Brown / Ron Howard, qui a vraiment atteint la célébrité depuis que sa bande-annonce est parodiée (vu sur le blog de Tristan Nitot)
  • (Mise à jour) ce matin, sous la douche, j’ai pensé aussi à ce merveilleux navet avec Nicolas Cage, Benjamin Gates et le trésor des templiers

Avec des variantes plus éloignées, qui peuvent n’avoir qu’un parfum lointain :

  • La peau du tambour, d’Arturo Perez-Reverte (polar avec l’Inquisition version moderne)
  • L’anneau du pêcheur, de Jean Raspail (superbe enquête documentaire sur les antipapes et leur survivance récente)
  • Les aventuriers de l’arche perdue, de Steven Spielberg, avec ce dialogue halluciné : « l’Arche est un émetteur-récepteur pour parler avec Dieu ! »

Ce n’est pas que je sois lassé, mais quand on a lu Le pendule de Foucault, on a du mal à retrouver un équivalent en terme de recherche et de qualité. Comme le dit la citation attribuée à Paul Newman :
– le journaliste : « Vous avez été régulièrement nommé comme l’un des hommes les plus sexy du XXème siècle, comment se fait-il que vous soyiez marié depuis 25 ans à la même femme ? »
– Paul Newman : « Je ne vois pas pourquoi j’irais manger du paté ailleurs, quand j’ai du foie gras à la maison ».

Et moi, je ne vois pas pourquoi je lirais ou j’irais voir le da Vinci code quand j’ai Blacksad à la maison.