Category Archives: Réflexions

De la correction des copies comme métaphore de la vie

Je n’aime pas jardiner, et j’aime rarement bricoler. Cela ne veut pas dire que je suis un manche, mais c’est une question de motivation. Et puis de temps en temps, l’éclair, la force indomptable, ça peut arriver le dimanche midi alors que je suis encore en guêpière, hop, j’abats de l’ouvrage. Hier par exemple, des amis étaient encore là, on venait à peine de quitter la table (à 17h, ça vaut mieux) et le jardin (dieu sait si je m’en fous habituellement) m’a semblé être à point, la lumière de fin d’après-midi dorait des zones de terre grasse, avec quelques pousses qui osaient pointer leurs petites feuilles aventureuses, on est naïf à cet ge-là.
J’ai attrapé le scarificateur et ai retourné la terre puissamment, tel Auguste le Semeur. Hop, la boite de gazon pour faire pousser à l’ombre (une escroquerie du marketing, paraît-il) et en avant Auguste, vas-y comme je te pousse, comme le dit le grand philosophe Francis Cabrel « Moi je voudrais que l’on s’aime… des graînes de folie ».

Il en va de même pour la correction de copies. Travail peu noble, fastidieux, ultime, celui qu’on repousse jusqu’à la dernière minute. Celui qu’on accouche dans la douleur, ou dans la sérénité. Tout est question de decorum et de préparation. Voici ma check-list :

  • une sieste dans l’après-midi, avec cette arithmétique paradoxale, mais juste, que le temps perdu à dormir dans l’après-midi permettra de passer une partie de la nuit à corriger
  • personne dans l’entourage, tout le monde est au dancing, ou couché
  • de la musique, préférentiellement le coffret Tracks de Bruce Springsteen (avec 4 CDs, j’ai de quoi avaler des paquets de copies)
  • quelque chose à boire, ou à manger, à portée de main
  • un bon siège (ce soir, c’est par là que ma sérénité est entamée, en même temps que mon fondement)

Tout est dans l’harmonie : dans les bonnes conditions, c’est un plaisir de planter du gazon… ou des étudiants.

Livre lu : Sébastien Japrisot – La dame dans l’auto

Je me suis livré, il y a peu, à une taxonomie foutraque sur le roman noir, dans laquelle je mettais dans la même case George Simenon et Sébastien Japrisot. Eh ben non. J’ai lu La dame dans l’auto, du dit Japrisot (édition de 1966, celles d’après titrent « La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil »), et ce n’est pas comparable à Simenon, mais c’est très bien. L’écriture est superbement angoissante, humaine, l’intrigue est vraiment prenante, avec son héroïne qui semble vivre dans un monde de rêves éveillés, qui ne sait plus qui elle est. Le dénouement est à la hauteur de l’attente, et la pirouette finale est bien sympathique. Au delà de l’histoire, très bien construite, j’ai (re)découvert un auteur très observateur, qui croque des attitudes, des situations, très bien observées. Alors oui, je persiste, Simenon et Japrisot marquent un tournant entre les romans noirs à la papa (argot, hommes, souris, casses) et la déliquescence des années 70 (sexe, zone, déprime). Même si je trouve que Simenon est l’installeur d’ambiances par excellence, celui qui fait sentir en quelques phrases un brouillard humide, une lumière dans la nuit, ou une atmosphère de bistrot, je reconnais à Japrisot de savoir s’installer dans les têtes, et trouver le ton de la musique mentale de chacun.

Où vont les stylos-bille ?

Hier matin, en pleine discussion en espagnol avec Magdalena, j’évoque tout-à-coup (en espagnol, excusez du peu) un de mes drames intellectuels : je n’ai jamais vu un stylo-bille arriver à bout de son encre. Cela fait plus de 30 ans que j’utilise des stylos-bille, je préfère de loin le stylo-plume, mais ce n’est pas facile d’être un raffiné dans un monde de brutes en plastique. Donc des stylos-bille, j’en ai vu des floppées me passer par les pognes, et de l’encre, ils en avaient, si toutes les taches remontaient à la surface de ma peau, tel un MacBeth inversé, je serais plus léopard qu’humain.

Mon drame : malgré cette utilisation effrénée de stylos-bille, je ne suis jamais arrivé à bout de leur encre. Une situation du genre « je suis en train d’écrire, tiens, ça n’écrit plus, je gratouille le papier, non, vraiment, y a pus d’enc’, je regarde, bon sang, le petit tube en plastique est tout transparent, l’encre elle a parti ». Jamais ça ne m’est arrivé.

Je sais ce que me diront certains lecteurs sagaces, certaines lecteuses ratiocinantes : « c’est parce qu’on te les pique, tes stylos, eh abruti ! » Je réponds : d’abord, parle-moi meilleur, roulure, et ensuite mais moi aussi je pique les stylos des autres, les guichetiers, les collègues, les marchands de quatre saisons, les employés de l’Urssaf, dès que je peux, je chourave.

Je m’en ouvre (en espagnol, disculpe me) à Magdalena, et l’interroge sans forfanterie : dites, estimada Magdalena, ça vous est-y arrivé de voir un stylo-bille se vider de son encre ultime sous vos yeux ? Réponse de l’interrogée, après réflexion : « une fois ». Une fois, c’est peu (Magdalena a à peu près mon âge, à quelques poussières près). Et de surcroît, si elle s’en souvient, c’est bien que la situation était exceptionnelle !

Où disparaissent donc les stylos-bille avant qu’on ne les voie agoniser ?

Ma réponse : il existe quelque part, dans un pays lointain, un cimetière des stylos-bille. Quand un stylo-bille se sent sur la réserve, qu’il n’en a plus pour longtemps, il s’achemine, furtivement, de nuit, par les sentiers désolés, bavant une encre qui s’éclaircit sous sa petite bille au carbure de tungstène, vers le Cimetière des Stylos-Bille. C’est un endroit mythique, que quantité d’explorateurs ont cherché sans jamais le trouver, ils ont terminé chez les réducteurs de têtes chercheuses, ou sous le coup d’un redressement fiscal. Il existe quelque part sous la lune une vallée primitive, où les ossements de plastique des stylos-bille brillent d’un éclat argenté.
Le recyclage n’est qu’une fable assénée par nos hommes politiques pour nous faire croire que nous vivons dans un monde rationnel, mais ils n’arrivent plus à masquer leur incompétence, eux non plus ne savent pas où se trouve le cimetière des stylos-bille…

Vanessa et Robert

Pendant ces vacances, j’ai rencontré Vanessa, qui est redoutable. Elle traduit des oeuvres de haute qualité culturelle, avec un souci des barbarismes, solécismes et autres impropriétés qui me laisse pantois (et pour tout dire, plutôt jaloux). Elle travaille aussi avec Robert, qui est un gars (je n’en sais pas plus). Robert est partisan de s’adapter aux nouveaux mots, voire, de les introduire dans le vocabulaire. Vanessa est plutôt contre, mais quand elle prend un dictionnaire pour soutenir son propos, il n’est pas rare qu’elle soit déçue : le mot, dans son acception actuelle, existe déjà.
Exemple : normalement, une alternative est composée de deux choix possibles, ou deux options (Non, on ne parle pas de finance). « J’ai deux alternatives », comme on l’entend parfois, signifie précisément « j’ai quatre choix ». Hélas, dans le français parlé, « alternative » devient synonyme de « choix ». Vanessa s’est battue, Vanessa a perdu (mais connaissant sa mauvaise foi patente, elle a dû refuser de l’admettre). Tous les dictionnaires qu’elle a consultés (Littré, Larousse, … et Robert) proposaient notamment le sens « choix ».

Je suis farouchement contre toute progression irraisonnée du vocabulaire, toute anglicisation à outrance, car dans la majorité des cas, le mot français correct existe. Et puis je trouve plus gratifiant d’élargir son vocabulaire en puisant dans le Littré, plutôt que d’essayer de battre son record à Total Doom Predator. Par exemple, hier, en formation permanente, j’ai un participant qui a parlé de « cafuter un stock ». N’est-ce pas beau ? (j’espère que c’est dans mon Littré antédiluvien). Repentir : arh, ce n’est pas dans le Littré en 5 volumes (1920 ?), ni dans le Larousse encyclopédique en 4 volumes (1908), je suis au désespoir ! Heureusement, le Wiktionaire sait tout

J’en reviens à Vanessa, elle se délecterait d’apprendre ce qui suit. Comme vous le savez, lecteurs assidus, je me suis acheté un appareil photo numérique qui fait des photos numériques. Comme je suis un nain technophile, je l’ai pris en main sans ouvrir le manuel. Ce week-end, sur la route, je potassais enfin le dit manuel. Et là, je dis chapeau, voilà comment Nikon crée du vocabulaire. Ils nous ont forgé un petit verbe de derrière les fagots, simple, efficace, et qui manquait tellement. Photor.
Exemple 1 : « si vous voulez photor un sujet en mouvement, … »
Exemple 2 : « quand vous photose un sujet éclairé … »

J’ai donc, pour une fois, une motivation pour lire entièrement un manuel d’instructions : j’aimerais bien percer à jour le mode de conjugaison du verbe photor (« vous photose » me plaît énormément).

Le Destin est une valise à roulettes

Dans l’enceinte de la Gare Saint-Lazare, la lutte est rude. Il y a du monde, certes, comme dans le métro, mais ce monde est en mouvement. Normalement, les conditions idéales de nos sociétés modernes sont :

  • soit il y a du monde, beaucoup de monde, mais il n’y quasiment pas de mouvement (exemple : une rame de métro), de telle sorte que se crée une forme de cohésion cristallographique, chacun s’ajuste par rapport aux autres, crée des liaisons de covalence, bref, se place sur la grille atomique. La rame de métro devient une molécule complexe, formée d’atomes humains. Et comme une molécule, celle-ci est relativement figée, donc solide, jusqu’à ce qu’une forte température (incendie, canicule) désolidarise les atomes-usagers en une fuite désordonnée vers les issues de secours ou les terrasses de cafés.
  • soit il y a peu de monde, et beaucoup d’espace, ce qui permet de se propulser selon des trajectoires rectilignes (exemple : les allées d’un supermarché un jour de semaine, l’esplanade du Trocadéro, la Place Rouge), chacun est un petit atome de gaz dont on ne saurait prédire en même temps la trajectoire et la vitesse, mais on s’en fout, car il n’y a pas de risque de collision (rappel : l’espace est grand)

A ces deux situations équilibrées, correspondent mutatis mutandis

  • l’espace grand, avec des personnes immobiles (exemple : une plage des landes à 10 h du matin en juin), qui correspond à une situation absolument inintéressante à tout point de vue.
  • l’espace bondé de personnes en mouvement (exemple : la Gare Saint Lazare), l’extrême de notre entropie urbaine, le test ultime de mécanique des fluides.

C’est cette dernière situation qui m’intéresse, car les Parques ne sont jamais là où on les attend. Imaginons la scène : une meute d’usagés se faufile, se chevauche, s’entremêle dans une quête frénétique de rapidité. Compte-tenu de la forte densité humaine au mètre carré, le faible taux de collision est étonnant, et montre l’efficience de ce type de système. L’usagé moyen est rapide, réactif, attentif, souple, il change de direction comme de chemise, évite, contourne, circonvient, tout en se payant le luxe d’arborer une expression tristement neutre, fatiguée, ou lointaine (dévolue aux écouteurs de wok-man). C’est merveille de voir comme 100 000 ans d’humanité et 8 000 ans de civilisation aboutissent à cette perfection sociétale.

Je ne déroge pas à la règle, je l’avoue, je m’immerge avec délices dans ce magma gluant de sueur et de décibels, et, tel la fourmi de course moyenne, j’occupe chaque brin d’espace que me laissent les autres lobotomisés. Mais malheur à ceux qui se croient plus forts que le système. Des intrépides, acrobates ou yamakasi, bref, des risk-lovers se la jouent « hip-hop, je vais plus vite que les autres, je frôle au plus près, je suis comme une mobylette de livreur de pizzas zig-zaguant entre des voitures diesel ». Mais comme dit la pub de la sécurité routière sur les motards : agiles, mais fragiles.

Voici notre protagoniste. Une expression populaire, souvent pratiquée par ma tante, est Con comme une valise. Il n’y a pas plus vrai. Dans les différentes espèces de valise (valise en carton, valise sous les yeux, valise pleine de schnouf ou de biftons), la valise à roulette tient le pompon. Décomposons l’approche en quelques axiomes et leurs corollaires :

  1. espace restreint, gens nombreux, tous en déplacement
  2. jeunes livreurs de pizza véloces, qui se faufilent au plus juste entre les usagés
  3. mobiles, alertes, mais ne regardant qu’à hauteur des yeux, pour repérer la faille entre deux quidams (ou qui-dames)
  4. donc ne regardant pas leurs pieds
  5. et (je me répète) frôlant au plus juste les pékins de la foule magmateuse
  6. SCHLAKK ! Trébuchement sur valise à roulette con tirée telle une vache asthmatique par une sympathique rombière qui n’a pas inventé la machine à cambrer les bananes

La valise à roulettes fauche en pleine vélocité celui qui croyait évoluer dans un monde d’obstacles verticaux (ses frères humains) tous proches les uns des autres. La valise à roulettes, c’est le crocheur de pattes horizontal, l’animal à l’affût, le voisin de palier qui vous a secrètement jalousé pendant 10 ans, et qui a renversé exprès de l’huile d’olive dans l’escalier. La valise à roulettes, c’est la figure séculaire du Destin qui nous explique à tous que, on a beau se croire jeune, intouchable et immarscecible, viendra toujours le moment où l’on explosera en vol. Voilà ce qu’il en coûte, de se croire infini.

PS : J-4

être mobile, c’est se déplacer…

Quand ils sortent du métro, certains hommes (exclusivement les hommes) consultent leur téléphone portable d’un air concentré, voire préoccupé. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’ils sont perdus, et qu’ils attendent de leur portable un signal, un message divin, un oracle.
– Bon, euh, hein, euh, qu’est-ce que je fais là, déjà ? Euh, je vais demander à la personne la plus importante de ma vie, mon mobile. Voilà, euh, c’est ici qu’on allume…
– « Va au 37 de la rue, crevure ! Tu as rendez-vous avec ton dentiste au sujet de la dent du fond qui pourrit ! »
– Ah ouais, ouais, c’est ça, je me disais bien aussi, ça ressemblait pas à ma rue.

J’aimerais bien que quelqu’un lance le marché des cerveaux de remplacement, voire crée un marché des cerveaux d’occasion.

Le Tao d’Amélie Poulet

Mon frère, que toutes les vaches sacrées de l’Inde répandent sur lui leurs bouses parfumées, m’a passé un podcast (ne me demandez pas ce que c’est, pour moi, c’est une émission de radio enregistrée) portant sur Chouang Tseu (je sais, je prononce mal), l’oncle du Taoïsme. Le père du Taoïsme est Lao Tseu, semble-t-il, avec son Tao Tö King, et les cousins à la mode de Bretagne en sont Confucius et sa clique.

Or donc, hier, pour chasser les dernières brumes de la Saint-Patrick que je fêtai dignement l’avant-veille (jusqu’à la veille, étant donné que cette plaisanterie a duré jusqu’à 3h du matin), je m’en fus trottiner sur les bords de la Seine séculaire. Les conques de mes oreilles étant ornées de micro-oreillettes en mousse, elles-mêmes reliées à un wok-man minuscule, je laissai la pensée chinoise déferler dans mon cerveau droit, puis gauche. Je n’ai pas tout compris, mais ça n’est pas plus mal, car la compréhension, semble-t-il, est contraire à l’esprit du Tao. Même au moment où je me disais « finalement, c’est une question d’objet et de sujet : l’occidental se définit comme subjectif, en dehors du tableau, là où l’oriental se définit comme partie du tableau », l’émission déroulait son fil avec la voix haut-perchée d’un sino-français qui affirmait « la distinction objet-sujet est clairement occidentale, et ne saurait exprimer les écrits de Chouang Tseu ».

Chouang Tseu commence souvent ses pensées par un dialogue avec un artisan, et l’on cite souvent l’exemple du boucher (j’en ai entendu plusieurs versions depuis des années, j’en retranscris une synthèse) :

  • Quand il commence à apprendre son métier, il voit le boeuf dans son ensemble, il découpe avec force, et doit souvent affûter son couteau
  • Quelques années plus tard, il ne voit plus le boeuf, mais des parties, et il cherche la faiblesse de chaque articulation, il observe longuement avant de couper. Il affûte moins souvent son couteau
  • Quelques années encore, et il découpe un boeuf sur pieds, et le boeuf reste debout. le couteau n’est pas émoussé, il a gardé son tranchant. Le boucher a juste passé sa lame dans les espaces vides entre la matière.

Tout cela est bien joli, cela m’a fait réfléchir sur le moment, mais après, hein, la vie continue, y faut poinçonner son ticket, nourrir son escargot, gagner son bifteck. Et puis ce soir, j’avais passé une journée saumâtre (elle n’est pas terminée, d’ailleurs), et j’étais à la bourre, en train de graticher une carcasse de poulet, quand j’ai pensé à Chouang Tseu. D’un acte énervé, sans qualité, j’ai essayé de transformer ce découpage en une quête intellectuelle. Chercher les articulations. Ne pas utiliser le couteau pour trancher, mais pour découvrir les interstices. Progresser avec calme, en cherchant les vides. Je ne peux pas dire que je me suis transformé immédiatement en lac paisible (ceux qui me connaissent… me connaissent), mais le changement était perceptible.
Je repensais au personnage, dans Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, qui aime découper le poulet avec les doigts. Ce n’est qu’en voyant le film, il y a des années, que j’ai compris que je faisais partie aussi de cette catégorie. Même si c’est trop naze de mettre des gens dans des cases (Vincent Delerm, Catégorie Bukowski), cela entrait en résonance avec l’émission sur Chouang Tseu. Je cite de mémoire : « Les Chinois sont le seul peuple a être toujours resté sédentaire. Et quand cela fait 10 000 ans que votre famille cultive le même lopin de terre, cela crée des affinités. Le paysan chinois entend les graines qui sont en train de pousser sous la terre ».

Bref, avec mon poulet, j’ai eu plus d’affinités que ces temps de H5N1 ne nous en font miroiter.

Coûts cachés et société de consommation

Cela fait quelque temps que je souhaite développer cette idée, mais par manque de temps (air connu), je n’ai pas pris le temps d’approfondir. Et hier, les moyens d’information classique (Libération) et cyber (le blog FreeMoneyFinance) m’ont remis le pied à l’étrier (et l’étrier est un os de l’oreille interne, donc proche du cerveau).

Dans Libé d’hier, p. 10, un article intitulé Le yaourt aux fraises est gourmand en pétrole offre quelques informations réjouissantes :

  • un pot de yaourt aura parcouru 9 115 km avant d’arriver dans mon frigo (attention, cela inclut aussi le trajet de toutes les matières premières)
  • acheter un yaourt en prenant sa voiture consomme 136 grammes équivalent pétrole (gep) par Kg de yaourt, contre 97 gep si l’on achète le yaourt sur Internet (car dans ce cas, il est livré par un camion commun à tous les acheteurs. Finalement, les cybermarchés en ligne sont les transports en communs des emplettes).

Cela résonne avec plusieurs billets de FreeMoneyFinance. Ce blog américain donne, entre autres, quantité de conseils pour économiser/gagner de l’argent dans sa vie personnelle. Cela inclut des antiennes comme « débarrassez-vous de vos cartes de crédit » (Rappel : les américains vivent essentiellement à crédit, et les européens en prennent allègrement le chemin. Rappel du rappel : une offre de paiement différé – par exemple avec une carte de grand magasin – coûte actuellement 19,66% par an (TEG) pour un crédit inférieur à 1 524 euros, tandis qu’un crédit à la consommation coûte aujourd’hui du 2,9% TEG fixe. Cherchez la meilleure solution. Réponse : ne vivez pas à crédit) ou « traquez les petites dépenses ». Une batterie de conseils porte sur les comportements d’achat, et il y a quelques semaines, le conseil était « Evitez de faire des courses 3 fois par semaine, essayez plutôt deux fois par mois ». L’argument était financier (coût du transport en voiture) et psychologique (rester à l’écart du magasin permet d’éviter les achats compulsifs). Je me souviens, quand j’étais jeune et célibataire, que mon médecin m’avait demandé si je pratiquais un sport, j’avais répondu « Oui, je fais mes courses le samedi après-midi dans un hypermarché ». Quand j’arrivais aux caisses, j’entendais des conversations comme « Oh, il est déjà 17h, on est ici depuis 10h du matin ! » (c’était un centre commercial). Et juste avant de passer en caisse, je passais en revue scrupuleusement mon caddie : avais-je vraiment besoin de tout cela ? Il n’était pas rare que je remette un ou deux produits en rayon, les ayant identifiés comme « achats compulsifs ».

Aussi, le conseil de Tonton Thib, et la conclusion :

  • faites vos courses une fois toutes les deux semaines, et faites-les par Internet : cela réduit les tentations (il y a moins d’achat compulsif si l’on n’est pas devant le rayon), diminue les coûts logistiques (les frais de livraison + le pourboire doivent représenter la moitié, voire le quart, du coût de l’essence d’une voiture) et surtout, cela diminue beaucoup de coûts cachés.
  • les coûts cachés sont soit des coûts dont on n’a pas conscience (ex : le temps passé à conduire la voiture, remplir le caddie, payer, remplir le coffre, conduire la voiture, vider le coffre. Comme le dit le philosophe Roland Magdane dans un sketch « le soir, quand tu sors la boite de petits pois pour préparer le dîner, ça fait la 15ème fois de la journée qu’elle te passe entre les mains ») ou bien des coûts mutualisés, c’est-à-dire supportés par la collectivité (ex : la pollution de toutes les voitures allant vers / ou revenant de / l’hypermarché).

En conclusion(s) :

  • Aller faire ses courses tous les week-ends, avec un 4×4 (voiture très polluante) acheté avec un crédit auto, c’est pô intelligent
  • Surfer sur le web et se faire livrer à domicile, et utiliser son temps libre pour lire des livres dans les transports en commun, c’est bon pour la santé (ça pollue moins), la santé (on marche plus), la santé financière (on dépense moins) et la santé intellectuelle (on lit des livres, au lieu d’écouter SuperRadioFunMaxRap). Et ça c’est intelligent.

Bon, je ne vous dis pas où je me situe, je suis modeste, et puis la réponse est difficile à trouver…

Ballast – Dix minutes

Parfois j’attrape mon train au plus juste,
le coeur inquiet.
D’autres fois, j’ai un battement de dix minutes, non prévu,
non maîtrisé.
C’est une chance.
Pendant dix minutes, je suis entre deux courses,
entre le regret du passé et l’angoisse du futur.
Je suis sans contrôle, donc sans crainte.
Le train qui m’emporte finalement
prolonge cette pause de onze nouvelles minutes qui m’appartiennent tout autant,
découpées au rasoir dans la banlieue nocturne.

L’homme qui valait 3 milliards

Voilà, ça c’est fait. J’ai couru le Semi-Marathon de Paris hier matin, et j’ai mon temps et celui de mes petits camarades (dont Stéphane Diagana, dont je viens de modifier la fiche Wikipedia pour ajouter son diplôme de l’ESCP-EAP).

Je me faisais l’effet d’un cosmonaute (cardiofréquencemètre au poignet, accéléromètre fixé à une chaussure, puce électronique du semi-marathon fixée à l’autre chaussure, capteur cardiaque fixé au torse, deuxt-shirts respirants – dont LE t-shirt ESCP-EAP – un coupe-vent respirant, des gants en polaire), vu de l’extérieur, ça avait un air de NASA, mais d’un autre côté :
– il faisait 0° C
– la technologie a du bon, dans une certaine mesure, et c’est le propos de ce billet.

Je suis beau, je suis jeune, donc je me suis dit « faisons péter mes temps précédents (meilleur temps en 2005 : 1h 59′ 35″ sur semi-marathon). Allez, je vise 1h50′, qu’est-ce que ça donne en terme de vitesse ? »
1h50 = 110 mn = 110 / 60 = euh… 1,833 h, que je prends 21,1 km divisé par 1,833, gneugneu, hop, 11,51 km/h.

Premier effet kiss-cool de la technologie de mon cardiofréquencemètre (CFM) : il papote toutes les secondes avec l’accéléromètre, qui est le truc accroché à la chaussure pour mesurer la distance parcourue, hop hop, 112 cm, hop hop, 109 cm, etc. Et mon CFM que je l’ai payé cher, il m’affiche : vitesse moyenne = 9,03 km/h.
Mais le problème de cette mesure est qu’elle est mise à jour toutes les 2-3 secondes. Donc ça fait : vitesse moyenne = 9,03 km/h… 9,68 km/h… 12,17 km/h… 10,49 km/h… Pour les Sportifs de Haut Niveau comme moi, c’est intolérable (de lapin). Mais c’est là qu’arrive la deuxième lame qui coupe le poil :

Deuxième effet kiss-cool de la technologie de mon cardiofréquencemètre (CFM) : il peut aussi afficher la vitesse en minutes / km. Re-calcul : 21,1 km en 1h50, ça fait 5mn21s par km. Avantage de cette mesure : elle a un dénominateur plus faible (mn par km, au lieu de km par heure). Et donc j’ai géré précisément ma course, en essayant (péniblement) de me maintenir dans la zone 5 mn – 5 mn 30 / km. Bon, à part sur les 3 derniers kilomètres, où une créature a tapé – non-intentionnellement, quoique – du coude sur mon CFM, et que je n’ai plus réussi à ré-afficher les mn /km après.
Ce que c’est, que d’avoir fait une école de commerce, au lieu d’une école d’ingénieux…
Mais heureusement :

Il y a une vie après la technologie, ou le troisième effet kiss-cool de l’Humain : la fin a été dure, voire très dure. Une longue avenue qui n’en finissait pas, la promesse d’une arrivée qui reculait à chaque pas, des crampes dans tous mes membres, bref, je payais mon ambition de 1h50. C’était rapé de toute façon : un peu après le 20ème kilomètre, j’étais déjà à 1h 55 mn…
Et voilà l’effet kiss-cool : je repère un jeune d’une école concurrente, pas loin devant. Vas-y Jojo, montre-lui que tu en as encore dans les chaussettes. Je le double péniblement, en poussant des ahanements d’éléphant asthmatique, et là, tout s’est joué au mental, oui, oui.
Imagine la scène, lecteur : le vieux boxeur de la nouvelle de Jack London « a piece of steak », face au jeune qui veut monter, le combat est inégal, l’un s’épuise, l’autre puise à des ressources insoupçonnées : sa jeunesse.
L’affrontement était le même, à une exception près, qui fait toute la différence : en boxe, on est face à face, on voit venir l’adversaire. Là, j’étais devant lui, donc je ne le voyais plus. Il pouvait être étendu dans le fossé (non, je ne l’ai pas poussé), ou bien anéanti, les yeux emplis de larmes, à 200 mètres derrière, ou encore, il était en train de me souffler son haleine chaude et nauséabonde dans la nuque. Donc je me suis arraché comme jamais, poursuivi par une idée, un concept. J’ai fini en 1h 56′ 53″, bien devant. Jamais mon CFM n’aurait pu me pousser comme ça.

Donc la techno, c’est beau, mais l’humain, c’est bien.

Le syndrome RTFM

Le phénomène du zapping n’est pas récent : quand j’étais jeune et beau, les télévisions n’avaient que 3 chaines (dont une en noir et blanc), et il fallait se lever pour changer de chaine. On avait intérêt à savoir ce qu’on voulait, et à s’y tenir. Bref, c’était l’ère de la concentration. Arriva la télécommande, et l’on commença à zapper. Les stations FM sur l’autoradio devinrent programmables, hop, cette chanson ne me plaît pas, je zappe. Puis vint le signal d’appel sur le téléphone, qui permit de dire – à peu près – « Excuse-moi, vieux, je vais voir si mon autre correspondant est plus intéressant que toi ».
Puis vint le Web, avec ses liens cliquables. Il y a un temps immémorial, une publicité montrait un internaute avec ce slogan « Quand Arnaud surfe, il est très patient. Quand un lien ne répond pas, il attend toujours 2 secondes avant de cliquer ailleurs ». Aujourd’hui, nous atteignons l’acmé de la technologie, nous sommes à l’heure du zapping multichrone : au travail linéaire, on substitue le zapping neuronal, notre attention sautant comme une puce passe de canidé en canidé : de l’agenda en ligne au logiciel de messagerie qui vient de faire « tilou ! », puis à la liste des to-dos qu’on a à faire, mais voilà que le téléphone sonne, ah tiens, on toque à la porte tandis que la messagerie a re-tilouté.
« Je ne sais pas ce que j’ai fait de ma journée » devient un leitmotiv.
Ce zapping révèle une relation bizarre au temps. Il n’y a pas si longtemps, nous étions allongés dans l’herbe pendant des heures, en attendant qu’une antilope se pointe. Aujourd’hui, nos mes sont des totons virevoltants qui n’ont même pas d’axe central, tout au plus une énergie centrifuge. Bref, nous avons été pourris gâtés, et cela cause des dommages irréparables au cerveau. C’est vous dire que l’enseignement à la mode linéaire, du genre « je parle pendant 3 heures face à un public qui n’a jamais connu un monde sans télécommande », tient de la fosse aux lions, ou de l’expérience surannée.
Mais la tendance que je remarque depuis quelque temps tient à la sous-traitance des problèmes. La méthode universitaire, au temps où j’étais beau, consistait à se poser correctement la question, puis à lire tout ce qu’on trouvait sur le sujet, puis à bâtir un plan, puis à relire tout, puis à commencer à rédiger. Aujourd’hui, ce sont les forums de discussion ou les messages mails qui héritent de nos questions, et plus la question est simple, moins nous y consacrons du temps personnel. Quelques exemples des dernières années :

  1. Par mail
  • Bonjour, j’ai vu que vous aviez écrit un article sur « La displasie des métamorphes », j’ai un mémoire de maîtrise à rédiger et j’ai choisi le sujet sur « La displasie des métamorphes », aussi pourriez-vous m’envoyer toute votre bibliographie (voire, idéalement, le fichier de votre article) ?
  • Bonjour, auriez-vous des références sur l’agriculture sumérienne ? (et moi d’aller chercher sur Google et de répondre)
  • Dans les forums de discussion
    • Bonjour, comment fait-on pour installer le logiciel ?
    • Bonjour, comment fait-on pour imprimer ?

    Tous ces demandeurs ont d’autant plus raison qu’il se trouve toujours une bonne me pour les renseigner (après tout, rien ne coûte si peu cher que le temps des autres). Sauf dans certains cas, où la réponse oscille entre « je vous signale que c’est indiqué dans la FAQ » et « FAQ, bordel ! ».
    Les anglo-saxons ont une formule poétique : RTFM pour Read The Fucking Manual (traduction presque littérale : « Je me permets courtoisement de vous renvoyer à la documentation, qui, si vous prenez la peine de la consulter avant de poser vos questions ineptes, saura vous affranchir de votre ignorance crasse »).

    Voyez comme je suis d’une autre génération : je n’arrive toujours pas à rédiger des billets, ce sont plutôt des romans.
    (ce blog est de toute façon expérimental, à durée de vie non définie, mais pas infinie).

    Et comme je viens de finir Les choses de la vie, voilà la citation appropriée, et son commentaire :

    L’idée d’une longue convalescence me séduit par certains côtés. Je pourrais enfin relire Proust ou Guerre et Paix, ou un autre chef-d’oeuvre post-opératoire.
    Paul Guimard, Les choses de la vie, Folio n° 315, p. 94.

    Ainsi, dès la fin des années 60, les longs romans sont diagnostiqués comme n’étant plus lisibles qu’en état de convalescence, le reste du temps étant dévolu aux histoires courtes, aux articles de journaux, ou aux blogs…

    Réflexions – Traduttore traditore

    Je suis en train de travailler sur la traduction d’un manuel de finance américain et cela m’inspire quelques réflexions et réminiscences. Dans la précédente édition, j’avais conclu la préface des traducteurs-adaptateurs par les mots suivants :

    Brealey et Myers concluent leur ouvrage en citant Mark Twain. Nous citerons l’académicien Edmond Jaloux, en espérant le contredire : Les traductions sont comme les femmes : quand elles sont belles, elles ne sont pas fidèles ; quand elles sont fidèles, elles ne sont pas belles.

    Je me rends compte de la vanité de mon propos (« en espérant le faire mentir »).

    • D’abord parce qu’un ouvrage de finance, aussi réputé soit-il, ce n’est jamais de la grande littérature.
    • Ensuite parce que, de la même manière que Vladimir Volkoff dit dans L’interrogatoire (Livre de Poche n° 6642, p. 221) que à la sortie de la machine, on trouve une mixture de jus d’interrogateur et de jus d’interrogé : cela s’appelle les aveux », une traduction demande autant de transpiration aux traducteurs qu’elle en a demandé aux auteurs. Mais si on améliore le texte en traduisant, le lecteur dira « ah, ces auteurs américains, qu’est-ce qu’ils sont clairs et pédagogiques ! » et si l’on traduit scrupuleusement un texte confus, le lecteur dira « ah, que ces traducteurs ont dénaturé la pensée claire des auteurs américains ».
    • Enfin, parce que tout est une question de goût personnel. Si Edmond Jaloux était encore de ce monde, je lui demanderais « définissez ce que vous entendez par traduction fidèle (voire traduction belle) »

    En termes de goût, voici quelques réactions personnelles sur des traductions :

    • Dans Blade runner, au moment où Deckard apprend qu’il doit aller éliminer Rachel, l’inspecteur Gaff dit « Too bad she won’t live ! But then again, who does ? », phrase éminement métaphysique selon moi (Dommage qu’elle ne vive pas plus ! Mais finalement, qui parmi nous prétendrait vivre ?), qui a été traduite par le plat « Dommage qu’elle doive mourir. Mais qui n’en est pas là… » (Je sais, je sais, les contraintes des sous-titres sont drastiques, mais j’ai le droit d’exprimer mon esthétique).
    • Dans Zen and the art of motorcycle maintenance, Robert Pirsig dit (je cite de mémoire) In a TV series, the scientist that mutters « the project is a failure, we have discovered nothing » is mostly suffering from a bad scriptwriter est devenu, dans Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes le scientifique qui dit « ce projet est un échec, nous n’avons rien trouvé » n’est pas crédible.
    • Je me souviens aussi d’un autre passage, que je trouve taoïste, ou bouddhiste zen, que la traduction française a aplati, ou ignoré. Le jeune narrateur se retrouve en Corée ou en Chine, à apprendre l’anglais à des pêcheurs locaux, tandis que ceux-ci lui enseignent leur langue. Au cours d’un pique-nique avec eux, il dit « c’est quand même étonnant que, rien qu’avec 26 lettres, on puisse exprimer toutes les choses ». Les pêcheurs aquiescent de la tête, et disent « Non ». Le narrateur pense avoir mal compris, il reformule une phrase plus longue, plus détaillée, et obtient la même réponse : un assentiment de la tête ; le mot « Non ».

    Des limites du langage. Cela me fait sourire. Je retourne à ma traduction.