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Pensée d’après-vacances 3 – embouteillages et efficience des marchés

Il y a un siècle de cela, j’avais commis quelques thibillets sur l’efficience des marchés financiers . Non pas tant pour convaincre (les cours que je donne à des cadres me montrent bien que personne n’y croit vraiment) que pour fixer les idées dans un texte. Il reste, dans la série, quelques billets à écrire. Mais en voici un court, sous forme d’analogie.

Celui qui croit que les marchés sont efficients, pense que :

  1. ça ne sert à rien de s’agiter pour trouver LA valeur qui va faire +127%
  2. il faut se diversifier
  3. tous ceux qui cherchent LA valeur font, 4 fois sur 5, moins bien que ceux qui ont acheté 40 valeurs pépères (ou encore mieux, un tracker), et sont allés dormir

Celui qui croit que les marchés ne sont pas efficients pense que :

  1. les autres sont des cons (y compris, et surtout, les analystes, les investisseurs institutionnels, et les fonds de pension)
  2. il existe une valeur que personne n’a repéré, ou qui a été mal analysée par les autres (c’est normal, ils sont cons)
  3. le tout est de savoir prendre des risques, lire la presse, et se renseigner auprès de son chauffeur de taxi

La quête du deuxième est une quête d’eldorado, et tel le turfiste moyen (rappel : grande discussion avec Nerik), l’investisseur cherche  fiévreusement les tuyaux, achète tiercé bourse magazine, et salit beaucoup de chemises.

Il en va de même sur les autoroutes, mon frère, allelouia, allez Louya !

Il y a celui qui croit que les files d’embouteillage sont efficientes, et qui écoute Sanseverino et Tom Waits en jouant à « devine quel animal fait roumph » avec ses enfants. Et puis il y a les nombreux qui, dans un embouteillage, déboitent, s’insèrent, changent de file, et rusent comme des fennecks du désert. C’est un ballet incessant, que ça déboite à gauche (et un autre rusé en profite pour se mettre dans la file de gauche), à droite (idem), c’est beau comme une Lambada. Les embouteillages, ce sont les marchés financiers du pauvre.

Et donc, quelques images, issues de cette analogie :

  • aucune file ne gagne, même pas celle de gauche, pfou, non, non, il suffit que l’accident soit sur la voie de gauche, ou, encore pire, que l’accident ait eu lieu en face, pour que tous les bourrins ralentissent pour regarder s’il y a du sang, et la voie de gauche est aussi coincée qu’un agouti dans les toilettes, tandis que la file de droite dévide son chapelet de voitures comme la machine à saucisse dévide des petits boudins.
  • celui qui ruse et s’échine, dépense plus d’essence (accélération, pilage, accélération), de gomme (vous savez combien coûte un train de pneus d’une Kangoo ?!) et utilise plus souvent du déodorant salit plus sa chemise. En net, il aura peut-être gagné quelques centaines de mètres, mais si l’on défalque ses coûts de transaction, ça n’en vaut plus la peine.
  • Tous les calculs, toutes les optimisations possibles, toutes les stratégies : tout le monde les voit en même temps. Par exemple, une file se libère, hop, les plus rapides déboitent, crissement de pneus, insultes, et tchoc, la file se retrouve bloquée (hausse de la demande) tandis que les autres files se fluidifient. Vite, replacement, re-crissement, l’air sent le caoutchouc brûlé et les actions Michelin montent en Bourse.
  • Déboiter vite, c’est risquer l’accident. Or, face à cette augmentation du risque, il ne semble pas qu’il y ait une augmentation de rentabilité : dans un embouteillage donné, regardez les voitures autour de vous, et faites le point après 1km : ils sont tous là, à côté de vous. Certes, Jojo le Fenneck a grappillé deux voitures d’avance, belle affaire, et Legnîdu la tortue est trois voitures derrière. Mais en résumé : Jojo a pris plus de risques (rétro dézingué par un Baron noir sur sa moto), en encouru plus de coûts (l’existence précède l’essence), et n’a gagné que deux misérables voitures. Vas-y, je te les donne, va faire joujou.

Mais tout ce que je dis là, Charles Bukowski l’avait déjà dit

Rentrée à l’envers

C’est la rentrée, aussi pour nous, les profs, mais c’est la première année que cela me fait ça : c’est une rentrée qui commence par la fin.
Normalement, on rentre, on prépare ses cours, les cours commencent, on fait des contrôles continus (« partiels »), puis à la fin, on fait des contrôles terminaux, on tient les jurys, on plante certains étudiants, on en félicite d’autres, et hop, le cycle de Krebs continue.
Depuis quelques années, mes rentrées commencent par la fin : on fait un contrôle terminal (le 31 août) ou un contrôle de rattrapage, puis on corrige, puis on tient le jury, et enfin on décide qui va commencer l’année, et qui va repiquer. Je suis sûr qu’il y a des raisons administrativo-divines à cet état de fait, mais commencer par la fin, ça me grisaille la vie. Avant même d’avoir vu un étudiant en cours, il faut rédiger des sujets d’examens (en août) et corriger des copies, c’est comme commencer une soirée par la gueule de bois, et finir par l’apéro…

Pensées d’après-vacances 2 : location ou achat ?

Je vais vous parler de ma vie (« ooooh » murmure la foule dépitée), mais je vais aussi vous parler de finance (« aaaaaaah » reprend la foule, respirant comme quand on balance de l’oxygène pur dans les salles de casino à 3h du matin).

  • Cet été, j’ai pris des vacances. Voui. Et j’en avais aussi pris à Pâques. On ne se gêne pas, on a les moyens.
  • Étant donné que ma voiture tient plus de la Smart que de la 306, j’ai loué un monospace pour les vacances : 1 semaine à Pâques, 3 semaines l’été. (On ne se gêne pas, dans la haute finance la haute fonction publique le haut enseignement commercial la haute bourgeoisie chez moi).
  • Le coût total de location de ces 4 semaines, pour un monospace neuf, propre, avec lecteur de CD et plein de petits tiroirs et de trappes partout pour pouvoir planquer des Playmobil et des Polly Pocket, représentait la somme de #### (je dis cela pour ne pas choquer. C’est à peu près le prix d’une centaine de peaux de castor).
  • Or, voilà-t-y pas que j’entends à la radio, juste après Les Grosses Têtes, une publicité « Le monospace Renault Scenic à ## ### ! » Oui, je sais, ce chiffre m’a aussi semblé très alléchant. Mais ledit chiffre (## ###) représentait 11 fois ce que j’avais payé en location pour 4 semaines.

Le calcul est simple. Étant donné que je n’utilise une grosse voiture que 4 semaines par an, cela vaut-ce-t-il la peine de l’acheter ? Réponse : certainement pas, il faudrait 11 ans pour la rentabiliser, et c’est compter sans l’assurance, la maintenance, et la valeur temps de l’argent.

Lors d’une soirée estivale puissamment avinée, Jean-Christophe établissait une analogie avec le marché immobilier en ÃŽle-de-France : selon lui, l’écart entre les prix immobiliers et les loyers est tel qu’il vaut mieux revendre son appartement (si on en a un, sinon, il faut juste acheter un Monopoly) et se mettre à louer. Reste à inclure dans cette réflexion :

  • la valeur de revente (qui pourrait justifier quand même d’acheter dans l’immobilier)
  • les avantages non quantifiables, car non financiers : pouvoir, sur un coup de tête fou, dire « Allez, je vais me remplir 3 caddies chez Carouf », ça sonne comme un homme libre (si, si), tandis que « Allez, je vais aller chez Rent-A-Car pour prendre une chignole dont le coffre contienne plus qu’un I-pod, pour ensuite aller me remplir 3 caddies chez Carouf, puis j’irai rendre la chignole », ça fait moins homme-viril-qui-sait-visser-boulonner-faire-une-vidange-et-formater-le-disque-dur.

Moi je m’en fous, je ne suis pas viril, je fais mes courses en ligne.

Chanson triste… et positive

La journée n’est pas fantastique, mais se termine bien (en fait elle n’est pas terminée, j’en suis à la diapo 14 et il y en a 71…). Je me suis battu une bonne partie de la journée pour faire une présentation qui soit pédagogique (air connu, ça fait 14 ans que je retravaille les mêmes docs, ils sont plus polis que des galets, mais je rajoute, j’enlève, pffff).
J’en étais à me dire : « ordi de brenne, OpenOffice de chienlit, web excrémentiel » quand j’ai découvert (via le Standblog) ce vidéo clip.
La chanson est déjà plaisante à mes petites oreilles fatiguées, mais quand je vois qu’avec un bête appareil numérique, un minimum de talent artistique, et Internet, ce petit gars diffuse ses créations à tout le monde (enfin, le monde connecté…), je me dis « la révolution est en marche, camarade ». Tout explose. Les notions de diffusion, valeur, business model, échange, développement, plus rien n’a la même signification. Je comprends que dans certaines entreprises, des gens tremblent, moi aussi je tremble, mais c’est d’excitation : quel beau monde ça pourrait faire…
Une de mes collègues me disait « avant, le développement durable, je n’y croyais pas, je me disais ‘tout ce que je peux faire, c’est une goutte d’eau’. Aujourd’hui, j’agis à mon niveau, car l’océan n’est composé que de gouttes d’eau ». J’aime bien ce vidéo-clip goutte d’eau.
Et je pense que ce que nous vivons est assez unique dans l’histoire de l’humanité (j’y vais franco, hein, c’est un thibillet court).
Donc voilà, comme d’hab j’ai plein de projets, de bonnes résolutions… Et encore une soixantaine de diapos à retravailler.

(Mise à jour, à 00h08 le lendemain : Ayé, fini, flappi. Me mangerais bien une choucroute, là…)

Les multiples, et la valeur du temps : quelques clés (haha)

De retour de vacances, je constate que le canon de ma serrure est coincé. Bon. J’appelle plusieurs serruriers, et ne tombe que sur des répondeurs (21 août, St Christophe), ou sur un gars qui dit « on ne fait pas ça » et puis enfin, un gars qui dit « OK, je vous appelle à 13h s’il passe à 14h, sinon demain ».

Il passe sans avoir appelé, c’est classique. Il démonte, il inspecte, et me propose un devis de 463 euros, rien que ça. La situation est classique : le client (moi) pas bricoleur (re-moi) se retrouve avec un gars qui propose de faire ça immédiatement (soulagement), un éparpillement de petites pièces (canon, morfase, enflougage, doirillons) sur le plancher et une serrure qui ressemble à l’Aiguille Creuse. Mais le hic, c’est que la barrière à l’entrée est élevée : 463 euros, c’est 2 fois le prix d’une batterie d’ordinateur qui dure 8h…

J’y dis donc : « C’est énorme, c’est impossible, je vais y réfléchir ». Lui utilise évidemment les arguments de Microsoft (FUD pour Fear Uncertainty Doubt) en soulignant le caractère inquiétant d’une maison dont la porte ne peut être fermée à clé, je reste inflexible. Alors vient le tango bien orchestré, la valse-hésitation, un pas j’avance, deux pas je recule, et lui et moi exécutons nos pas en se demandant qui conduit :
– (lui) Mais vous avez besoin d’une facture ?
– (moi) Ce ne sont pas 5,5% de TVA de différence qui vont changer le prix exorbitant…
– (lui) Non, non, euh, ça pourrait être moitié prix.
– (moi, mentalement : ça équivaut à une batterie d’ordinateur portable avec 8h d’autonomie, rha, je la veux je la veux) Non, non, c’est pas possible, je vais y réfléchir.
– (lui) Mais quel était votre budget ?

Je vous le fais courte : au final, je paie 50 euros TTC, avec une facture.

En dehors de ma satisfaction personnelle, j’en viens à quelques constatations.

  • Le multiple entre prix initial et prix finalement payé est de 9,26. Et encore, peut-être que je pouvais l’emporter à 30 euros… C’est dire que je vaux 9,26 français moyens, je m’en doutais un peu, mais là, j’en ai la preuve quantifiée.
  • Il se peut aussi que la valeur temps de l’argent soit différente pour ce serrurier et pour moi : il refusait d’attendre 24h de réflexion pour toucher 463 euros, et préférait 50 euros tout de suite. Cela représente un taux d’intérêt de 826% par jour, et je ne peux pas calculer le taux équivalent annuel correspondant : mon tableur refuse d’afficher les nombres ayant plus de 300 chiffres. C’est dire que la valeur du temps, pour mon serrurier, c’est vachement du sérieux.
  • Je me félicite enfin d’être abonné à Que Choisir (allez-y, moquez-vous de moi), qui m’a bien préparé à ce genre de situation. Un jour, je lirai même ce livre sur la négociation que j’ai entamé il y a 4 mois. Et comme je suis bien préparé, j’ai même conservé le devis initial à 463 euros, au cas où le patron du gars me chercherait des noises. A défaut, je l’encadrerai à côté de la porte (le devis, pas le patron).

L’oeil graphique

Lundi, pour la première fois, j’ai emporté mon appareil numérique pour aller au boulot. Cela change la vie. On a l’oeil graphique : on regarde mieux, tout, à l’affût de toute géométrie, construction, idée, mise en scène que l’on pourrait capturer, figer sur le capteur numérique. Il y a quelques années, j’avais formulé et mis en pratique un aphorisme qui était On regarde souvent ses pieds, on ne regarde jamais en l’air. Depuis, je regarde souvent vers le ciel, on découvre toutes sortes de choses qui nous surplombent, des trucs sur des toits, des fenêtres ouvertes, sans parler des nuages. Il y a un dicton aux échecs qui dit si tu ne sais pas quoi jouer, joue tes cavaliers. Mon diction serait Si tu ne sais pas quoi regarder, regarde les nuages.

Avoir l’oeil graphique, c’est regarder mieux, ne plus se contenter de voir passivement, mais rechercher activement ce qui pourrait mériter une (bonne) photo. Évidemment, j’en ai déjà parlé avec plusieurs ami(e)s, on peut facilement tomber dans la compulsion :

  • tout regarder à travers un cadrage mental
  • trafiquer la réalité, déranger la nature
  • ne plus regarder vraiment, et ne découvrir ce qu’on a « vu » qu’au moment où l’on visualise les photos

Bref, trop d’oeil graphique tue l’oeil graphique. Je n’en suis pas encore là, heureusement.

Lithochromie

On se dit d’abord :
– Ah ouais, c’est intelligent, il est en train de peindre la porte par laquelle il pourra sortir…

Et puis on se demande :

– Mais où se tenait-il, quand il peignait le balcon ?

Livre (re) lu – Charles Bukowski : Hollywood, et un poil de Bourse

Je lisais Hollywood, de Charles Bukowski (Livre de poche n° 9597) en parallèle du Golem de Gustav Meyrinck, et au-delà de la satyre – vécue – du milieu hollywoodien (on croise Jean-Luc Godard, Sean Penn, Werner Herzog, Mickey Rourke, Faye Dunaway « le dernière des grandes stars »), j’en ai glâné quelques citations qui m’amusent, ou entrent en résonance avec des thèmes de finance :

A un fiscaliste, qui lui explique comment défiscaliser ses revenus (acheter une voiture, se transformer en société, nommer un conseil d’administration, etc.)

Quelle horreur ! Ecoutez, j’ai l’impression que c’est des conneries. Je ferais peut-être mieux de continuer à payer mes impôts. Je ne tiens pas à ce qu’on m’emmerde. Je ne veux pas qu’un inspecteur des impôts vienne frapper à ma porte en pleine nuit. je suis même prêt à payer plus pour être sûr qu’on me foute la paix.
Charles Bukowski, Hollywood, Livre de poche n° 9597, p. 55.

J’adore ce travers humain bien compréhensible qui dit « je suis prêt à payer un supplément pour obtenir ma tranquilité d’esprit ».

A propos des courses de chevaux (mais les marchés boursiers ne sont pas loin)

A être trop gourmand, on commet des erreurs dans la mesure où sont en jeu des sommes importantes qui risquent d’affecter le processus de pensée. […] Vous comprenez, on est assis et on entend tous ces gens raconter qui va gagner et pourquoi. C’est à vous rendre malade. Des fois, vous avez l’impression d’être dans une maison de fous. Et d’une certaine manière, vous y êtes. Chacun de ces frappés s’imagine en savoir plus que les autres frappés, et ils se trouvent tous réunis dans le même endroit. Et moi j’étais là, avec eux.
Charles Bukowski, Hollywood, Livre de poche n° 9597, p. 237.

A propos de la Bourse, un chroniqueur sur Yahoo Finance (info glânée sur FinanceProfessor) rappelle ce que tous les chercheurs et les profs de finance savent déjà depuis longtemps :

  1. Passer du temps à choisir ses actions (stock picking) est une stratégie perdante, comparée à l’achat d’un portefeuille indexé sur l’indice boursier (indexing) ;
  2. Confier ses fonds à un gestionnaire, un fonds d’investissement, une Sicav ou un FCP est une stratégie perdante, pour la raison 1., et parce que la performance de ce fonds est amputée des frais salaires et commissions que le fonds doit payer ;
  3. Acheter un portefeuille automatiquement indexé, par exemple par le biais d’un tracker (thibillet ici), permet de réaliser exactement la performance du marché boursier. Pas plus, mais pas moins…

Mais ce que ce chroniqueur ajoute, c’est une quantification de la sous-performance. Sur les 35 années de 1971 à 1994, les fonds gérés ont sous-performé le marché de 0,87% à 1,05% par an. Ce qui donne -26% à -31% sur 35 ans, ou -8% à -10% sur 10 ans. Ceux qui m’ont suivi jusqu’ici diront : « oui, mais c’est une sous-performance en moyenne, il y a certains fonds qui ont sur-performé le marché ». Réponse : oui, mais il n’y a pas de persistance historique (le meilleur de 1994-1996 n’est pas le meilleur de 1997-1999) et on ne peut connaître « les bons » qu’après coup.
Bref, achetez des trackers et allez dormir, vous gagnerez plus d’argent. Vous pourrez alors me payer une bonne bouteille de Margaux.

La tête d’un homme

J’y vais de mon petit commentaire sur le match d’hier soir, sans grand espoir d’originalité, plutôt, comme d’habitude, pour poser mon cerveau sur la table et en recopier les circonvolutions sur le papier.

Au sujet du match

J’ai bien apprécié ce match, tout en actions et en stress. Les Italiens sont des très bons joueurs, avec une défense nombreuse et des contres rapides. La deuxième mi-temps était française, et je retiens les deux presque buts que l’équipe de France aurait pu marquer : le tir de Ribéry qui a manqué le but de peu, et la tête de Zidane qui ressemblait presque geste pour geste au premier but de Zidane dans ce France-Brésil de 1998.

Au sujet du geste de Zidane

J’ai beaucoup d’indulgence pour ce geste. Bien sûr, ça ne se fait pas, et le carton rouge n’est que la sanction logique et évidente d’un tel geste. Ce qui m’intéresse et ce qui, à mon avis permet de comprendre ce qui a pu passer dans la tête de Zidane avant qu’elle ne se retrouve sur le sternum de Materazzi c’est le contexte. J’ai trois éléments de réflexion, qui entrent en résonance avec ma propre vie, ce qui explique mon indulgence pour ce geste brutal.

  1. La pression. On oublie vite que ces footballeurs sont totalement sous pression. Le niveau de stress, le mental qui vacille, le corps qui fatigue, ne peuvent être que vaguement imaginés par les observateurs extérieurs que nous sommes. Pendant les derniers matchs, et spécialement celui d’hier soir, je répétais souvent « qu’est-ce que c’est dur ! » J’étais littéralement dans les chaussettes des joueurs, et par empathie, je souffrais (un peu) avec eux. La pression de l’auditoire, le stress de la performance, le trottinement inexorable des aiguilles, doivent être une épreuve épuisante. Dans cette situation, on n’est plus vraiment soi-même.
  2. Le symbole et l’être humain. Je n’ai pas spécialement apprécié le commentaire « Oh non ! Pas maintenant ! Pas après tout le bonheur qu’il nous a donné ! » Je pense, comme beaucoup, que l’on a chargé Zidane d’un fardeau bien trop lourd à porter pour une seule personne. Et ce n’est pas en évoquant son salaire que l’on pourra justifier cela. Oui, Zidane est un exemple de réussite et de travail, mais ce n’est pas un être parfait, c’est un humain. Lui dénier le droit de s’emporter, c’est lui dénier sa liberté, et son côté humain. Dans un livre, j’avais lu « il ne faut pas aller toucher les idoles, la dorure reste sur les mains ». Je revendique au contraire le droit de dire : si la dorure reste sur les mains, c’est que c’était un être humain. Et tant mieux.
    J’en viens même à me demander si ce coup de tête n’a pas été une ultime ruade, une manifestation de liberté. C’est probablement du domaine de l’inconscient, mais j’aime bien penser que Zidane s’est libéré par ce geste, comme un verre qu’on a voulu trop cristallin, et qui se brise.
  3. Le comportement des joueurs. Si je devais dire toute ma rage et mon énervement, il me faudrait plusieurs pages. Je suis choqué, outré, j’ai physiquement mal, quand je vois ces comportements de déstabilisation sur le terrain. Les insultes, le harcèlement, les tapes sur la tête des joueurs sont inadmissibles. C’est une grande hypocrisie : le joueur fait semblant de tapoter la tête d’un concurrent malchanceux, mais ce geste est en fait extrêmement méprisant, il vise à énerver, et à faire sortir les adversaires de leurs gonds. Qu’on ne vienne pas me dire que cela fait partie de l’équation psychologique, et que toute politique est bonne pour saper le moral de l’adversaire : ces gestes, ces mots, sont à vomir. Je ne sais pas ce que Materazzi a pu dire à Zidane, mais pour récolter une telle réaction, il n’a pu dire que les choses les plus basses, les plus insultantes et blessantes. Ce n’est pas comme cela que ce jeu devrait se passer. Imaginerait-on des joueurs de tennis qui s’insultent à mots couverts ? Des golfeurs qui s’asticotent mutuellement ?
    Cette rage que je ressens, c’est aussi celle de celui qui s’est trouvé plusieurs fois dans des situations de conflits (automobilistes, passagers de train) et qui s’est fait insulter copieusement, en prenant le plus souvent le parti d’encaisser avec calme et de tourner l’autre en dérision. Parce que je le pense sincèrement : la violence ne résout rien, et elle défoule à peine. Mais avec tous ces encaissements, j’ai une rage qui ne sort pas, et qui est susceptible de péter un jour. Ce que je pense partager avec Zidane, c’est ce sentiment d’une grande injustice : devoir tolérer sans broncher les piqûres infmantes, sans réagir, c’est parfois au-dessus des forces d’un homme normal. Et Zidane n’est rien d’autre qu’un homme normal, c’est pour cela que je l’apprécie, et continuerai à l’apprécier.

Métamorphose

Bénédiction de la douche du matin. Certes, la douche du soir, prélude à une nuit fraiche, est agréable, il fait nuit dans la salle de bain, comme dit Philippe Djian « une de ces nuits où on n’a plus qu’à boire frais, en espérant une petite brise sur le coup de trois heures du matin ».
Mais le matin… Englué, ensuqué, au radar, la tête dans le pâté et les neurones en coquillettes trop cuites. Hop, salle de bains, geste automatique vers la radio (un petit jouet que je viens de m’acheter, une radio qui marche à l’énergie solaire ou musculaire. On tourne la manivelle ici, pendant 30 secondes, et ça donne 45 mn de radio… ou bien on laisse reposer sur l’étagère pendant toute la journée, face à la fenêtre, et Phébus fait tout le boulot de recharger la batterie), et la voix sirupeuse de l’animatrice de FIP me dégouline dans les pavillons auditifs.
Puis vient l’immersion, le baptême d’eau lustrale, la renaissance. Avant : un chromosome Y pas rasé, plantigradesque, monosyllabique. Après : une lame bien affûtée, reflétant le soleil par éclats, une envie de faire des choses importantes (écrire un livre, faire avancer le Projet Phenix, embrasser les vies). Personne ne l’a jamais mieux dit que Charlélie Couture :

Enfin bref
on se réinvente une pluie
mais à la bonne température
comme des sorciers civilisés

Charlélie Couture, Envie de l’eau, in Poèmes Rock, 1975.

Et après, mon autre douche du matin, celle-là à usage interne : un expresso. Puis un deuxième. C’est bon, il y a quelqu’un dans mon cerveau, on peut commencer.

Nous sommes tous des îles

J’entends parler ce matin du suicide d’une jeune fille de 23 ans, une connaissance de connaissance que je ne connaissais pas. Trois citations, ou trois pensées :

  1. En exergue de Pour qui sonne le glas d’Ernest Hemingway, se trouve un fragment d’un sermon de John Donne qui m’a frappé, il y a longtemps, comme une évidence trop souvent oubliée :

    Any mans death diminishes me,
    Because I am involved in Mankinde.
    And therefore never send to know for whom the bell tolls,
    It tolls for thee.

    La mort de tout être humain me diminue,
    Car je suis concerné par l’humanité tout entière ;
    Aussi ne demande pas pour qui sonne le glas,
    Il sonne pour toi.

    Le sermon original de John Donne peut être trouvé ici.

  2. Dans Et au milieu coule une rivière (que ce soit le film réalisé par Robert Redford ou le livre d’où est issu le film, écrit par Norman MacLean), il y a cette pensée, que j’essaie de retranscrire de mémoire :

    Les êtres qui nous sont proches peuvent aussi, paradoxalement, être les plus éloignés de nous. Nous les voyons prendre des chemins, sans pouvoir les aider, soit qu’ils ne souhaitent pas que nous les aidions, soit qu’ils ne sachent même pas comment ils pourraient s’aider eux-mêmes. Mais cela ne nous empêche pas de les aimer.

  3. Il existe un texte que j’avais découvert lors de l’enterrement d’une de mes étudiantes, il y a quelques années. Il semblerait que ce soit une prière de Saint Augustin à partir de laquelle Charles Péguy a écrit un poème. Il en existe plusieurs versions, sans que je souhaite en faire une recherche bibliographique précise. Cela fait juste partie des textes qui me conviennent.

    Ne pleure pas si tu m’aimes.
    Je suis seulement passé de l’autre côté.
    Je suis moi. Tu es toi.
    Ce que nous étions l’un pour l’autre, nous le sommes toujours.
    Donne-moi le nom que tu m’as toujours donné.
    Parle-moi comme tu l’as toujours fait, n’emploie pas un ton différent.
    Ne prends pas un ton solennel ou triste.
    Continue à rire de ce qui nous faisait rire ensemble…
    Prie, souris, pense à moi, prie avec moi.
    Que ton nom soit prononcé à la maison comme il l’a toujours été, sans emphase d’aucune sorte, sans une trace d’ombre…
    La vie signifie toujours ce qu’elle a toujours signifié.
    Elle est ce qu’elle a toujours été : le fil n’est pas coupé.
    Pourquoi serais je hors de ta pensée ? Parce que je suis hors de ta vue ?
    Mais non, je ne suis pas loin, juste de l’autre côté du chemin…
    Tu vois, tout est bien…
    Tu retrouveras mon coeur, tu en retrouveras les tendresses épurées.
    Essuie tes larmes et ne pleure pas si tu m’aimes…

    Charles Péguy, d’après une prière de Saint Augustin.

Livre lu – Georges Simenon : La tête d’un homme (…et quelques réflexions sur le court-termisme)

J’ai rencontré Christian hier soir, et lui montrais les quelques livres dans mon havresac : suivant l’humeur, et surtout la fatigue, je m’attaque aux livres exigeants (Le golem, de Gustav Meyrinck) ou détendants (Simenon, Bukowski). Je n’ai certainement pas dit que les livres détendants étaient faciles à écrire. Je viens de finir mon Simenon, La tête d’un homme (Livre de Poche n° 2903, 1971). J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de Georges Simenon, en voici un extrait pour illustration.

Le temps était gris, le pavé sale, le ciel à ras des toits. Le long du quai que suivait le commissaire s’alignaient des immeubles cossus, tandis que, sur l’autre rive, c’était déjà un décor de banlieue : usines, terrains vagues, quais de déchargement encombrés de matériaux en piles. Entre ces deux spectacles, la Seine, d’un gris de plomb, agitée par le va-et-vient des remorqueurs.
Georges Simenon, La tête d’un homme, Livre de Poche n° 2903, 1971, p. 21.

Bon, je relis, et je me dis que tout cela est fugitif, une impression qui passe, une buée de poésie.

J’en viens à mon propos. Maigret parle avec le juge d’instruction. On imagine bien la scène, Maigret massif, silencieux, épais et têtu, et Coméliau, nerveux, maigre, hésitant entre l’insulte enrobée et l’autorité catégorique.

– Tout va bien, Monsieur Coméliau !
– Vous croyez ?.. Et si toute la presse reprend cette information ?..
– Cela fera un scandale.
– Vous voyez…
– Est-ce que la tête d’un homme vaut un scandale ?
Georges Simenon, La tête d’un homme, Livre de Poche n° 2903, 1971, p. 28.

On sent tout dans cette scène. Coméliau pense à court terme, et selon ses intérêts personnels. Maigret pense à long terme, et en fonction du bien collectif, non, je m’exalte, en fonction de ce qu’il pense être bien, il fait passer son intérêt après un intérêt plus général, que certains appelleront éthique, d’autres morale, d’autres encore idéal. Moi je m’en fous de nommer, je sais qu’on peut retourner les mots comme des gants, le tout est de savoir quelle est la peau sous le gant.

Cela entre en résonance avec la Lettre ouverte de La Grande Loulou à son patron. Où elle démontre (je vous la fais courte, car elle est grande, sa lettre, à la grande Loulou) que le dit patron, à économiser des bouts de chandelle, se prend des retours de boomerang qui lui pètent trois fois plus les dents.
On en voit beaucoup, des sociétés comme ça : leur souci légitime est de payer les salaires et les fournisseurs à la fin du mois. Le court terme (le nez dans le guidon) prime sur le long terme, la réflexion stratégique, ou pour le faire moins pompeux, le fait de se poser 5 minutes pour faire le point. Pour ces sociétés qui courent après la trésorerie, c’est compréhensible, et ce n’est que regrettable. Ce qui est moins excusable, c’est un comportement de gagne-petit, qui consiste à rogner sur tous les budgets, pour des (petits) gains à court-terme. Je connais ça, les salariés qui me lisent connaissent ça, tout le monde l’a vécu, ou le vivra.
Ce qui m’étonne le plus, c’est que normalement, la finance et les marchés tiennent compte de l’opposition long terme court terme. Si je m’engage dans un placement à long terme (compte bloqué, emprunt d’état), je serai plus rémunéré que si je place sur un Codevi ou un Livret A. Le marché rémunère ceux qui sont prêts à être patients sur leurs investissements (si vous voulez faire chic, vous dites que la courbe des taux est ascendante). Et pourtant, on a l’impression que ça ne suffit pas : le pékin moyen préfère toucher tout de suite deux fois moins, il va pinailler sur les stylos-bille ou la formation de ses salariés. Mais il me semble (je suis prudent, après tout, je ne suis que prof, un théoricien ignorant des réalités graisseuses des entreprises viriles) que tout le monde aurait à y gagner. Quand je vois un vieux (55 ans!) salarié être licencié pour un jeune en CDD qu’on paiera 3 fois moins, je ne conteste pas les faits (« le ‘vieux’ salarié coûtait plus cher que le jeune »), mais le raisonnement aveugle : le jeune doit être formé (ça coûte du temps et de l’argent), le vieux rapportait des ventes (on perd de l’argent et des clients) ou minimisait les coûts (on perd de l’argent) ou connaissait bien le métier (on perd de la connaissance qui quitte l’entreprise). Tout cela, ce sont des coûts cachés, de même que la perte de confiance des autres salariés (« à qui le tour ? »). Et qui dit perte de confiance dit perte de productivité : chacun réactualise son CV, ou surfe sur les sites de recrutement, ou encore décide que désormais, le patron « en aura pour son argent » (et pas plus).
Je suis peut-être théoricien, ou visionnaire, ou trop intelligent, mais ça m’a toujours étonné que certains dirigeants ne voient pas plus loin que le prochain trimestre…
Bref, Coméliau a peur d’un scandale dans la presse (et nous savons tous quelle peut être l’espérance de vie d’un scandale dans la presse à sensation : quelques semaines ? moins d’un mois en tout cas…) tandis que Maigret n’a pas peur, mais il sait qu’il joue son titre de commissaire, et que 20 ans de service peuvent être balayés en 10 jours. Deux mondes s’affrontent, et s’affronteront toujours. Je ne vous dis pas qui gagne dans le roman, il faudra le découvrir par vous-mêmes…

G3, ou Le Grand Google Game, ou rien ne sert d’avoir un chateau si on n’est pas brillant

Cet ultime vendredi, une amie éditrice m’inclut dans son Grand Jeu, dont le (la) gagnant(e) se verra offrir un livre. Le gagnant, c’est moi, bien que je n’aie pas trouvé la réponse.

Je vous retranscris des parties de son mail, expliquant les règles du jeu :

Les éditions V*** publient désormais de temps en temps des ouvrages traduits de l’américain. Dans un livre à venir, l’auteur a mis en exergue d’un chapitre une citation de Chateaubriand. En anglais. Sans la référence. Juste : « François Auguste René Chateaubriand » (c’est un nom français, ça fait bien, en plus c’est un long nom, ça fait très très bien, mais faut pas exagérer, rajouter la particule, ce serait trop : trop français, trop long ? non ça n’irait pas).

Le Grand Jeu consistait donc à retrouver la citation originale dans l’oeuvre de Chateaubriand, avec cette précision diabolique :

Je précise d’emblée aux petits malins que j’ai déjà fait quelques recherches google. En anglais, on tombe sur quelques milliards de blogs, dans la rubrique « mes citations préférées ». En français sur quelques morceaux de phrase, cela ne donne rien, mais je n’ai peut-être pas tout essayé (ou mal traduit).

Et voici donc la citation : « A master in the art of living draws no sharp distinction between his work and his play, his labor and his leisure, his mind and his body, his education and his recreation. He hardly knows which is which. He simply pursues his vision of excellence through whatever he is doing and leaves others to determine whether he is working or playing. To himself, he always seems to be doing both. »

Je me suis dit « Jojo, ceci est un travail pour toi ». Et partant de ces maigres indices, je me suis dit que c’était l’affaire de quelques minutes. Las ! J’y ai passé une bonne heure, mais c’était rentable pour

  1. gagner un livre
  2. river son clou à l’éditeuse amie
  3. et à tous les protagonistes de ce concours stupide

1ère étape : procéder en pensée latérale, aller là où l’ennemi ne nous attend pas

N’importe quel bourrin se ruera sur son Google favori, et tapera des mots-clés ineptes (« Grand Jeu éditeuse », ou « Tournedos » par exemple). J’ai décidé de ne pas être bourrin, mais superbement subtil. Je sais qu’il existe plusieurs lieux sur la Toile où se trouvent les textes des plus grands auteurs, en texte intégral. Il y a par exemple ABU, Gallica, ou encore le projet Gutenberg. Je me suis rendu dans ces endroits, et ai fait des recherches dans les oeuvres. J’ai commencé par Les mémoires d’outre-tombe (hélas incomplètes – en ligne – pour l’instant), et je cherchais les mots « maître » ou « art de vivre ». Rien. Nib de nib. Mais la latéralité a du bon, car j’ai appris des choses : l’ami Chateau parle beaucoup de ses maîtres, et dans sa correspondance avec la Marquise de V., celle-ci lui donne du « mon maître chéri ». Cette correspondance, que j’ai survolée, mériterait plus d’égards. A une époque sans blogs, une inconnue écrit son admiration à Chateaubriand. Il lui répond, elle s’enhardit, mais à chaque fois qu’il propose de la rencontrer, elle se dérobe. Il l’appelle sa « Marie inconnue ». C’est du blog tout craché : on s’invente, on démasque ce que l’on veut bien démasquer, en usant de pseudos (ceux-ci pouvant sonner comme un vrai prénom, c’est mieux), ce qui n’empêche pas d’avoir une vraie correspondance (quitte à ce que cette correspondance se dédouble en mails privés), voire des vrais sentiments. C’est ce paradoxe : on se confie d’autant plus à un inconnu… qu’il est inconnu.
Mais je voulais le gagner, ce bouquin, alors quoi ?
Et là, illumination :

2ème étape : ne faire confiance à personne, ne pas se laisser guider par des cartes pipées

(si, on peut piper des cartes, il suffit de percer un trou dans l’épaisseur, et de le remplir de plomb fondu, ce qui fera toujours tomber la carte du côté de l’as).
Voulant éviter les démarches bourrines, j’ai commis l’erreur d’être encore plus bourrin : j’ai accepté comme parole d’évangile le discours approximatif d’une éditeuse, fut-elle admiratrice de Kosztolanyi. Or, chère éditeuse de littérature de gare et autres livres ineptes, tu as été abusée, et le balbusard issu de ton abusation a obscurci de ses ailes fuligineuses mon regard d’aigle intellectuel, me faisant perdre un temps d’autant plus précieux que c’était le mien.
J’ai donc décidé de reprendre à zéro, en pestant par devers moi.

3ème étape : In Google we trust

Sous Gougueule, je tape « master in the art of living ». Bingo, le premier résultat donne la citation attribuée à James A. Michener. Le deuxième résultat confirme James A. Michener. Le troisième parle d’un « proverbe Zen ». En bref, sur les 10 premiers résultats, 3 attribuent la citation à James A. Michener, 4 à un proverbe Zen ou bouddhiste, 1 à « Jacqueline H. » (paix à son me), et 2 ne donnent pas de nom d’auteur présumé. Il faut attendre le 11ème résultat pour voir apparaître le nom de notre rosbif national, dans cet article sur les photos de mariage, où l’on apprend que Chateaubriand a « étudié le Zen ». Mazette, Internet, c’est quand même de la précision scientifique à chaque croisée d’autoroute de l’information.
Après ce 11ème résultat, on trouve à nouveau James A. Michener 2 fois, Susan Fowler Woodring (à vos souhaits), « un proverbe boudhiste » et la Bhagwat Gita (autre orthographe pour la Bhagavad Gît).
Bon, ça suffit donc, cette amusette. Le Chateaubriand n’a pas dit ça. De toute façon, il ne parlait pas anglais, trop occupé qu’il était à pratiquer le bouddhisme zen. Nous concluons donc avec quelques pensées amères.

4ème étape : Pensées victorieuses.

  • Ce n’est pas une surprise : Internet est truffé de connaissances approximatives, fausses, et contradictoires, telles un vieux Gorgonzola pourri. Et le pire, c’est que l’on trouve énormément d’amateurs de Gorgonzola pourri, qui non seulement le consomment, mais font de la pub dessus, en mettent des échantillons sur leur site, et diffusent les senteurs sur la Toile.
  • La précision a du bon. Je me suis toujours méfié de citations qui ne donnaient que le nom de l’auteur. C’est pour cela (déformation d’ancien doctorant ?) que j’essaie toujours de citer les références précises de mes citations.
  • Gougueule, c’est bien quand on sait s’en servir. Exemple : l’étudiant Tartempion me remet un mémoire de recherche sur la culture du houblon près de Delft. Si je tape « Tartempion houblon Delft », je biaise considérablement la recherche, puisque je présuppose que l’étudiant est l’auteur du mémoire. Notre éditeuse a dû taper « Chateaubriand art of living » et voilà, elle n’a obtenu que les pages qui attribuent la citation au divin Comte (soit 1% des pages), c’est ainsi qu’elle m’a perdu dans ses méandres crypto-flous.

Enfin,

  • Méfie-toi des experts. J’ai en mémoire une émission radio avec Jean d’Ormesson (Radioscopie, de Jacques Chancel, ça nous rajeunit pas) dans laquelle Jean d’O disait en substance « … Nous avions parié, quand nous étions jeunes, sur l’ouvrage dans lequel se trouvait cette phrase « et la maison leva l’ancre pour la traversée de la nuit ». Mon contradicteur soutenait que c’était dans Les enfants terribles, de Jean Cocteau, et pour ma part, j’affirmais que c’était dans Le bal du Comte d’Orgel, de Raymond Radiguet ».
  • Jacques Chancel : – « et alors, qui a gagné ? « 
    Jean d’O : – « je ne me souviens plus bien, et je laisse cette question comme un petit jeu radiophonique à l’usage de nos auditeurs, mais je crois bien que cette phrase figure dans les deux livres. »

    Etant donné que j’étais intrigué, j’ai lu ces deux ouvrages. La phrase n’y est pas, ni aucune phrase approchante.

Donc, chère éditeuse, tu sais déjà que ça ne sert à rien de m’offrir Les enfants terribles ou Le bal du Comte d’Orgel, non plus que la Bhagavad Gît, ou encore le mémoire de Tartempion sur La culture du houblon près de Delft

« Un maître dans l’art de vivre n’établit pas de distinction précise entre le travail et le jeu, le labeur et le loisir, l’esprit et le corps, l’apprentissage et la détente. Il ne saurait les différencier. Il recherche simplement l’excellence en toute chose, laissant aux autres le soin de déterminer s’il est en train de travailler ou de jouer. Selon lui, il fait toujours les deux en même temps. »

Vieux proverbe zen (origine inconnue).

Ecrire pour les blogs des autres

Voilà, suite à l’idée louloufoque de La grande Loulou, je me suis lancé : répondre dans un texte – argumenté un minimum – à une des questions existentielles de sa fille (le Bouchon). J’avais choisi « L’origine du cule dans pellicule, animalcule et tentacule », en attendant de traiter « Est-ce que les oiseaux ont des fesses ? »
Le résultat a été publié ce matin ici, avec des illustrations superbes, et des rajouts de la grande Loulou, qui n’a pas sû réfréner sa passion scientifico-éducative, pour le grand bonheur des masses.
PS : pour ceux qui auraient des commentaires du type « et quand est-ce que tu bosses ? », je signale que j’ai écrit ce texte sur les cules dans la nuit de dimanche à lundi, vers 2h du matin…

Devise de vie

Je suis en train de relire toute ma collection de Calvin et Hobbes (rappel : BD en 4 cases (comic) qui met en scène un insupportable petit gamin de 6 ans (Calvin) et son tigre en peluche (Hobbes), qui « n’apparaît » qu’aux yeux de Calvin. Article Wikipedia ici). Je tombe sur la discussion suivante :
Calvin : « Vis l’instant présent » est ma devise. Tu ne sais jamais combien de temps il te reste ! Tu peux traverser la rue demain et PAF, être renversé par un camion ! A ce moment-là, tu regretteras de n’avoir pas pris plus de temps à te faire plaisir ! C’est mon opinion, « vis dans l’instant ». Et toi, Hobbes, quelle est ta devise ?
Hobbes : « Regarde avant de traverser la rue ».

C’est évidemment Hobbes qui a raison, mais je voulais juste souligner que la devise de Hobbes correspond à une sous-partie de celle de Calvin : les deux ne sont pas du tout antinomiques, elles sont au contraire reliées.

Dans le même genre d’idées, Linus demande à Charlie Brown (dans Peanuts, article wikipedia (à travailler) ici) :
Linus : Quel est le secret de la vie ?
Charlie Brown : 1. faire du covoiturage, 2. regarder des deux côtés avant de traverser, 3. décongeler les aliments avant de les manger.

Et mon ultime pour aujourd’hui, Snoopy répond à la question « Comment rester en bonne santé ? » : 1. Faites du sport régulièrement, 2. Mangez beaucoup de fruits et de légumes, 3. Apprenez à faire le roulé-boulé.

Quelle est votre (vos) devise(s) de vie ?