Category Archives: Réflexions

(mini) équation d’une (mini) dépression

Les jours où je n’ai pas cours, soit je travaille chez moi, soit je vais travailler à mon bureau. Aller à mon bureau me prend un peu moins de 2h en transport. Rester chez moi me permet d’économiser deux heures de trajet, et ainsi – théoriquement – de gagner 2h de productivité en plus. Sans parler du plaisir de bosser en déshabillé de soie transparente.


Mais quand je travaille chez moi, fatalement, je termine la journée déprimé. Manque de lien social, frustration de ne pas avoir pu me frotter à l’épiderme rugueux de mes collègues. La question est : combien la déprime me fait-elle perdre, en terme de productivité ? Est-ce que 2 heures de transports égalent une mini-déprime du soir ?

Pour la peine, j’ai mis une photo d’un dessin de Clapton.

Dans biture, il y a bit

Les lendemains de soirée dramatiquement arrosée (mais il fallait faire passer la pierrade-raclette et le Mont d’Or passé au four), je marche à deux à l’heure. C’est généralement le temps que je consacre à répondre à mes mails, c’est tout-à-fait l’état d’esprit distancié qui convient. Mais là, je viens de découvrir un nouveau truc. Je défragmente mon disque dur. Ce ménage virtuel n’est pas trop épuisant, mais il me laisse une sensation d’action. Parce que, ranger, trier des papiers, tout ça, c’est fatigant. Alors que là, c’est un ménage que c’est pas moi qui le fais, l’ordinateur défragmente le disque dur, allez hop, je suis royal, je lance l’antivirus en parallèle et ainsi, je suis productif, j’accomplis des choses, sans effort.
Je ne sais pas comment ça opère, mais je sens que ce travail souterrain, dans les tréfonds du silicium de mon ordinateur, contribue aussi à me défragmenter le cerveau, me rendant progressivement opérationnel. Chirurgie douce, méthode Coué, ce matin, je suis tibétain. Car dans tibétain, il y a bit.

L’américain est violent

Il y a une expression anglaise dont je trouve qu’elle n’a pas d’équivalent satisfaisant, elle est typiquement anglaise (ou plutôt américaine).
You don’t want to know. On peut le traduire improprement par « je ne veux pas en parler », mais l’expression américaine est beaucoup plus forte : je décrète que tu ne veux pas le savoir. Une phrase qui impose une volonté à l’autre (« tu ne peux pas choisir seul, je le fais pour toi ») ou qui suppose l’hypocrisie de l’autre (« tu me demandes de mes nouvelles, mais en fait, tu ne veux pas le savoir »). Bref, une expression tranchante.
A propos de mon état d’esprit, là, tout de suite ?
You don’t want to know.

Bourré

Dans un dessin de Peanuts, la maman de Linus lui donne une pile de chaussettes pliées, elles sortent juste du séchoir, et elle lui demande d’aller les ranger dans son tiroir. Il porte donc ces chaussettes encore tièdes, et les range. Puis, avec un sourire réjoui, il dit : « Security is a drawer full of warm socks » (la sécurité, c’est d’avoir un tiroir rempli de chaussettes tièdes).
Comme on peut le voir dans la photo ci-contre, les variantes sont nombreuses.
Ce qui m’amuse là-dedans, c’est que ce sentiment de sécurité est – pour moi – parfaitement distinct d’un sentiment de satisfaction, de réplétion, de possession. Je ne me dis pas « je vais boire tout ça, yo ! » pas plus que Linus ne se dira « Je vais enfiler toutes mes chaussettes, yo ! »

C’est vraiment le sentiment d’avoir un backup, de ne jamais être pris à court. J’éprouve le même sentiment de sécurité avec un frigo ou un congélateur plein. Mais, de moins en moins, avec ma bibliothèque, pourtant remplie de 2 500 bouquins dont 10% n’ont pas encore été lus.
Dans cette pulsion vers la sécurité, le pas est vite franchi : l’accumulation. Je me sens souvent comme l’écureuil qui remplit plusieurs arbres de noisettes en prévision de l’hiver, mais (1) qui remplit trois à dix fois plus que nécessaire à sa consommation ; (2) qui oublie de toute façon la moitié de ses cachettes.

Je comprends totalement cette quête de Zen qui anime certaines couches de la population (les intellos ? les bobos ? les simples ? ceux qui ont encore du bon sens paysan ?), pour aller vers moins de choses, moins de possession.
Vider mon frigo…
Oui, c’est cela, aller vers un grand vidage…

Dichotomie nocturne

Quand on a un RV important, un avion ou un taxi le lendemain matin, on se (je me) réveille régulièrement pendant la nuit, pour regarder l’heure et vérifier qu’on n’a pas raté l’heure du réveil (nonobstant le fait que le réveil est réglé, et qu’il délivre une sonnerie à 120 dB capable de réveiller Dracula depuis son sépulcre transylvanien).
Dans mon cas, il y a encore pire : plus la nuit avance, plus je me réveille souvent. La séquence est souvent du genre : réveil à 1h, à 2h, à 3h, 4h, 4h30, 5h, 5h20, 5h35, 5h42, etc.
Je suis sûr qu’il existe une suite, ou une loi statistique, qui donne ces chiffres, qui progressent de façon dichotomique (voire fractale) vers le Paradoxe de Zénon d’Elée : juste avant mon réveil, je consulterai le réveil toutes les minutes, puis toutes les secondes, puis je resterai en continu à fixer les chiffres rougeoyants qui me percent la pupille en attendant que la sonnerie me déchire les tympans.

Sur les quais

Fin d’année fatigante.
Ces grèves SNCF, que je subis depuis 3 jours, ne m’ont pas aidé. J’ai vu, Gare Saint Lazare, des scènes effroyables. Des bousculades, des gens qui descendent sur les voies pour passer sur un autre quai, tant il y a de monde. Des femmes bousculées qui pleuraient. Des cris de personnes qui étaient prises au milieu d’une foule compacte dans laquelle des brutes se frayaient un chemin comme on tranche un membre. Des trains bondés qui se refusaient à partir. En voyant toute cette panique, cet afflux de gens, ces quais noirs de monde, je me suis dit qu’il peut y avoir un problème de responsabilité légale : cette gare était un déversoir de personnes qui arrivaient du métro, et se retrouvaient tassées face à des trains qui ne partaient pas. Et plus les minutes passaient, plus le nombre de personnes augmentait. Rien ne pouvait assurer la sécurité de cette foule. Il y a probablement eu des foulures, des pieds écrasés, des côtes froissées. Je me demande si la responsabilité légale d’une société peut être engagée, en cas où elle fait défaut à assurer la sécurité de ses clients. Il ne s’agit plus ici d’obligation de résultat, ou de moyen, ou encore de service minimum, mais plutôt de sécurité minimum.

Han Shan


En haut de la montagne, on est seul, mais l’air est plus vif.
On abandonne beaucoup de choses en montant.
Des amis, des possessions.
Une certaine idée de soi.
Mais je crois sincèrement qu’on devient plus fort.

Idée moisie du jour

(je devrais en faire une rubrique, de ces idées de startup, de temps en temps j’en redécouvre une en faisant une recherche par mots-clés).

Donc, avant-hier soir, au 3ème Long Island Iced Tea, j’ai eu une idée que j’ai exposée à mon auditoire béat (enfin, n’exagérons pas, il fallait que je répète 3 fois mes mots pour qu’ils comprennent…)

Il s’agit d’écrire un livre de fiction politique, sur le thème « et si c’était Ségolène qui avait été élue », mais en reprenant la trame des mois passés depuis que Nicolas est au pouvoir. Par exemple, on pourrait imaginer que, une fois élue :

  • Elle va prendre quelques jours de repos et habiter sa fonction dans la maison de l’ÃŽle de Ré prêtée par Jospin. Libé se déchaîne en apprenant que Lionel avait laissé des yaourts « cadeau » dans le frigo.
  • Elle quitte son mari-conjoint et se marie avec Umberto Tozzi (rencontré à l’ÃŽle de Ré) ou Patrick Hernandez (Born to be alive, rencontré à l’institut médico-légal) ou Rocco Sifredi (rencontré par le truchement de JCVD).
  • Les paparazzi sortent une photo d’Umberto Tozzi en catcheur, car il avait une séance de photo quelques mois avant le Coup de Foudre, et ces malins de Paparazzeux, ils ont conservé les photos pour être taquins.
  • Le couple présidentiel est invité à Monaco devant le prince pontife Albert Rainier Dupont, tout le monde a très peur que Patrick Hernandez ne chante en monégasque « Né pour être vivant », raflant la vedette à Steph de Monac’, mais finalement tout se passe bien, et Monac Magazine salue la grande qualité d’esthète de Rocco Sifredi.
  • Lors de la crise financière, Ségolène nationalise tout. Tout tout tout. Crédit Agricole, Crédit Foncier, Crédit Suisse, BNPP, PNB, NMPP, SoGé, Roger, etc. Blindé, le système financier français, y a plus qu’un seul actionnaire, c’est Ségo.
  • Il y aurait plein d’idées à avoir. Tiens, la première ministre (ce serait forcément une première ministre), qui ça pourrait être ? Et le ministre de la justice ? Ce serait forcément un homme, et il adopterait un bébé dont les journalistes se demanderaient « c’est le bébé de qui, en vrai ?.

Vous trouvez pas ça génial, comme idée ?

Arbres de vie

Je croyais avoir écrit un thibillet là-dessus, et point ne le retrouve.
J’avais une intuition : les arbres sont potentiellement immortels. Certes, il y a les accidents, la foudre de Zeus, la hache du bucheron. Mais qui a entendu parler d’un arbre mort de vieillesse ?
J’en ai désormais la confirmation, par la voix de Francis Hallé, botaniste, scientifique, et père du radeau des cimes, interviewé dans Télérama (n° 3066, p. 14-18, achetez le journal). Le plus vieil arbre identifié pour l’instant a 43 000 ans, il serait donc né à l’époque où Neandertal et cro-magnon cohabitaient encore.
En fait, l’arbre originel est mort, mais ses branches ont donné vie à d’autres arbres, qui eux-mêmes, etc. Il s’agit bien d’un seul organisme. Une autre chose fascinante : le fait que dans un même arbre, il y ait plusieurs génomes, plusieurs ADN en même temps.
Alors plantez des arbres.

Manipulation II – Démo des mots : un parfum d’indicible

J’ai toujours adoré les mots. Mais c’est assez récemment, à l’échelle de ma vie, que je me suis rendu compte du pouvoir manipulatoire des mots. Je ne suis pas expert en linguistique, donc je me positionne comme le pékin lambda, qui perçoit des mots, croit en comprendre le sens, mais peut être manipulé à son insu. Oui oui, même avec mes beaux diplômes et ma pseudo-rationalité.
Les mouvements extrémistes ont régulièrement détourné des expressions, ce qui favorisait leur rhétorique. Dans un registre moins extrême, regardez l’actualité des dernières années : les termes Combattant, Terroriste, Indépendantiste, Milicien ou Résistant ont tous une connotation très forte, à tel point que notre sens critique s’efface devant l’étiquette.
Qu’on me comprenne. Je ne cherche pas dans cette série de thibillets à dénoncer des mouvements ou à défendre des causes. Je m’interroge beaucoup plus sur notre capacité à traiter correctement l’information qu’on nous donne, et encore plus, à critiquer l’information pré-mâchée qu’on ne demande instamment de ne pas remettre en cause.
Changeons de sujet, restons dans le thème.
Pour revenir à une réflexion plus prosaïque, j’ai toujours été étonné par le terme « Pur jus de fruits sans sucres ajoutés conformément à la législation en vigueur« . Parce que je suis pragmatique, et que je connais la théorie de l’agence : quel est l’intérêt des industriels à mettre ce texte sur leurs étiquettes ?
Je me figurais (à tort) que la législation en vigueur était assez permissive, du genre « si vous ne rajoutez pas plus de 1kg de sucre par litre, on considèrera que c’est sans sucre ajouté ». En fait, sans sucre ajouté signifie bien sans sucre ajouté. Mais encore une fois, voici le poids des mots :

  • Beaucoup de personnes (je vous l’accorde, pas très fut’ fut’), en déduisent que c’est « sans sucres ». Cela paraît exagéré, mais en même temps, dans les méandres de mon cerveau, si ça se trouve, le « sans sucre ajouté » devient très vite « bon pour maigrir, puisque sans sucre » (ajouté).
  • Sans sucre ajouté, cela signifie qu’il y a le sucre des fruits, et c’est tout. Mais ce sucre peut représenter beaucoup. Un verre de jus de fruit (250 ml) représente l’équivalent, en sucre, de 2 à 3 fruits, ou 5 morceaux de sucre… Donc il n’y a pas de sucre ajouté, parce qu’il y en a déjà pas mal…
  • Il peut y avoir, dans des cas exceptionnels, ajout de sucres pour réduire l’acidité, mais c’est exceptionnel (colonne de droite)…

Je me méfie des mots. Dans Le Parfum, Patrick Süskind disait en substance « De tous les sens, l’odorat est le plus ouvert, car nous sommes obligés de respirer pour vivre, et donc les odeurs entrent en nous sans que nous puissions les refuser ». J’en viens à penser que les mots, et le sens qu’ils véhiculent, entrent aussi en nous, et font aussi leur travail manipulatoire sans que nous en soyions conscients. Tiens, le terme Guerre froide vient de refaire surface, après des dizaines d’années de disparition. Approprié ? Contextuel ? Manipulatoire ?
Allez, je finis par de la détente, oublions tout cela.
Grâce à monsieur Google, dont l’image avait changé aujourd’hui, j’ai découvert (je suis bien le dernier) que le CERN a lancé aujourdhui le Grand Collisionneur de Hadrons.
Alors déjà ça, Grand Collisionneur de Hadrons, ça rappelle Jarry ou le Collège de ‘Pataphysique avec ses Transcendants Satrapes. Sans parler de la Guilde des Honnête Ober Marchands. Bref, on est dans la fantasmagorie. Mais ça continue, et la mission du Grand Collisionneur de Hadrons englobe notamment :

  • détecter le Boson de Higgs. (Qui a dû se perdre, je suppose. Si quelqu’un trouve un boson, qu’il le rapporte à Higgs).
  • valider l’existence de la supersymétrie, et des superpartenaires. Je ne veux pas me mettre en avant, mais Meetic n’est pas loin.
  • identifier la matière noire.
  • créer des trous noirs microscopiques pour mettre en évidence d’autres dimensions que les trois que nous connaissons. J’aimerais bien une dimension qui suive la loi de l’emmerdement maximal, ça permettrait de savoir dans quelle direction il ne faut surtout pas aller.
  • travailler sur le plasma quark-gluon. C’est sûr, c’était nécessaire, ça expliquera pourquoi mes soufflés retombent toujours.

Enfin, cette phrase, que j’adore : « Les détecteurs observeront des collisions quark-quark, quark-gluon ou gluon-gluon. »
Quack quack quack, says the duck.

Manipulation

Quand on demande : « qui est le champion de la vie moins chère ? », on répond « Leclerc, ou Intermarché, ou Carrefour ».
Et pourtant, une enquête de Que Choisir (n° 462, septembre 2008, achetez le magazine) montre qu’en 8 mois, Leclerc a augmenté ses prix de +5,8%, Intermarché +5,4%, Carrefour +7,6%. Ce qui fait, si je sais calculer, un équivalent annuel de respectivement +8,7% annuel, +8,1% annuel, +11,4% annuel. Contre 2,2% d’inflation.
(et encore, j’ai calculé les hausses de prix en proportionnel, pas en intérêt capitalisé).
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la hausse (quoique…), c’est le fait que dans l’imaginaire populaire (y compris le mien), ces groupes soient considérés comme ceux qui oeuvrent pour améliorer notre pouvoir d’achat. Il n’en est rien.

Autre exemple :
Quand on demande : « Les désodorisants d’intérieur industriels sont-ils efficaces ? », on pourra entendre des réponses contrastées.
Si maintenant on demande « les produits naturels (encens, huiles essentielles) employés en désodorisants d’intérieur sont bons pour la santé ? », je suppose qu’on aura un 100% de oui.
Article tiré de la même revue (Que Choisir n° 462, septembre 2008, achetez le magazine) : « les désodorisants d’intérieur [industriels] : oubliez-les ! » (car véhiculant des allergènes, cancérigènes et composés organiques volatils).
Les produits naturels : la plupart du temps, ils sont encore plus nocifs, car le chauffage altère leurs propriétés et leurs molécules.
En résumé : n’allumez pas de bougie parfumée, ou d’encens, ou ne vaporisez pas d’aérosol désodorisant, chez vous. Si vous avez un doute, lisez l’étiquette. Vous trouvez ça sérieux, un désodorisant qui recommande d’aérer dans des zones bien ventilées ?

Dernier exemple :
Le pouvoir de l’image est terrible. Pas de texte sous-jacent, pas de commentaire audio : une image bien construite est plus terrible que 10 pages de discours.
Mais savons-nous rester critiques ? Je pense que non.
Dans Télérama cette semaine (télérama n° 3059, p. 22 à 26, achetez ce magazine), un professeur / docteur décrypte des images d’actualité, selon l’angle du sens qui est véhiculé. Passionnant. Et inquiétant.

Nous sommes donc plus souvent manipulés que nous ne le pensons.

Ce thibillet connaîtra une suite, au plus tard dans une semaine…

Sun Tzu tchou tchou

J’en avais parlé comme un besoin ponctuel, épidermique mais néanmoins nécessaire.
Depuis la rentrée (mi-août ?), je suis Coordinateur de mon département. Cela implique beaucoup de discussions, de confrontations, voire de conflits. C’est très intéressant. Donc là, vraiment, j’ai besoin des Treize articles de l’art de la guerre, de Sun Tzu.

Des logiques comme le placement dans l’espace, la préparation, comment se confronter face à un ennemi puissant alors qu’on est faible, comment entretenir le moral des troupes… Je n’entretiens pas la métaphore guerrière, je cherche juste une base solide à mes actions.
Hop, c’est commandé, ce sera vendredi dans ma boite aux lettres, pour mon bien-être, et probablement celui de mes administrés 😉

Dark Knight last night

Je suis donc allé voir le dernier Batman. J’aime de plus en plus ce que fait Christopher Nolan, dont j’avais découvert Memento et son scénario extrêmement prenant.

Je vous livre quelques réflexions sur ce Batman :

  • Avant tout, ce film est une belle démonstration de ce que je pense, et que certains ont oublié : un bon film, c’est avant tout un très bon scénario. Les acteurs sont adulés, les réalisateurs sont invités pour parler de « leur » film, mais on ne voit jamais monter sur scène les scénaristes, toujours relégués au rang d’obscurs écrivaillons. On voit même des affiches avec le slogan « par les producteurs de … ». Misère, les producteurs, c’est ceux qui apportent le pognon, mon ami… Mais qui donne de l’épaisseur aux personnages ? Qui notamment rédige les dialogues ? Qui réalise le premier montage ? (qu’est-ce qu’un récit, sinon un montage ?) Qui établit les valeurs fondamentales qui seront celles du film ? (Noirceur, dualité, manipulation, ou comédie, légèreté, dérision…). Ceux qui font tout cela, ce sont les scénaristes. Ici, les deux frères Nolan.

Rentrons maintenant dans quelques idées sur le film, dont j’attribue le mérite aux scénaristes sus-cités.

  • C’est noir, c’est bien. La question de « qui est un héros », qui revient régulièrement, indique un doute salutaire : on est loin du super-héros genre Captain America, qui n’avait pas de doutes dans son slip à rayures. Il est vrai que Batman offrait un terreau fertile pour cette idée, mais il n’est pas le seul : dans Spiderman 3, le gentillet Peter Parker commence à se comporter comme un punk, brrr, Daredevil clamait « Je ne suis pas un méchant », il n’y a que Wolverine qui, lui, assume bien son rôle d’ours mal léché. Hier soir, Johann datait la vogue des films de super-héros à partir du 11 septembre 2001. Comme si l’Amérique voulait se remotiver par un fantasme, tout en l’affichant comme un fantasme (parce que les super-héros, ils existent pas, totor). Après discussion, on s’est rendus compte que les premiers films de super-héros étaient sortis avant : le premier Spiderman était en cours de montage le 11 septembre, et X-Men est sorti en 2000. Mais là où Johann touchait du doigt une vérité, c’est dans le fait que depuis le 11 septembre 2001, les super-héros ont des doutes, voire ils ne sont pas si super que ça (quand Peter Parker a collé une beigne à Mary Jane, j’en ai eu mon Pacemaker qui s’est affolé…)
  • Un héros / un personnage principal ne vaut que par les ennemis qu’il affronte. En cela, le Joker, dans ce film-là, est un superbe faire-valoir / repoussoir / miroir de Batman. Les effets de symétrie entre les deux monstres (freaks) sont très bien amenés, on est beaucoup plus proche de la subtilité d’un effet de miroirs à la Borgès plutôt que du manichéisme Blanc-Noir Pile-Face Yin-Yang habituel dans ce genre de production. Le Joker remercie Batman d’exister, mais le héros devrait aussi remercier ce génie chaotique et foutraque qui permet de donner du relief à l’armure en Kevlar de Bruce Wayne.
  • Nous étions trois, et nous avons tous les trois repéré très vite le Dilemme du Prisonnier qui apparaît à un moment. C’est déjà bien d’avoir mis ce genre de subtilité machiavélique – et sociologique – dans ce genre de scénario. Mais à la réflexion, il y a plusieurs moments du film qui reposent sur des choix de ce type. Des moments où un méchant fouteur de merde donne du pouvoir à la foule, en lui disant « soit tu immoles telle personne, soit je vais faire pire, sur plus grande ampleur ». Et ça, ce sont les bases de la manipulation et de la terreur. Forcer des gens « normaux » à faire des choix de meurtriers, pour éviter des catastrophes plus grandes encore. Qui ne serait pas ébranlé (au minimum) voire anéanti par ce genre de choix à faire ? Et je trouve que ce film montre bien l’horreur de ce que peut être une foule de gens « normaux » s’il n’y a pas quelques Justes dans cette foule qui lui rappellent certaines valeurs humaines fondamentales. Heureusement, il y a plusieurs Justes, mais le frisson passe tout de même, on se dit « Et si cet inconnu providentiel n’avait pas agi / parlé ? ». La pire manipulation du Diable, c’est de nous faire croire qu’il existe.
  • Une réflexion que nous avons aussi bien appréciée (ce thibillet est grandement issu de nos discussions d’après film, merci Julien et Johann), c’est la réflexion sur le chaos. Quand il y a des règles, nous pleurons, car ces règles vont à l’encontre de notre liberté, certains essaient même de les contourner, mais le pire, c’est quand il n’y a plus aucune règle, plus aucune valeur morale, parce qu’on ne peut plus se raccrocher à rien. Notamment, on ne peut jamais prévoir comment va réagir une personne qui ne suit aucun schéma mental, et ça la rend mille fois plus dangereuse, puisque l’on ne peut pas prévoir, donc anticiper, se préparer. C’est pour ça que j’ai peur des agressions de drogués ou des attaques de pitbulls : quand tu es face à quelque chose que tu ne peux pas raisonner, il ne reste plus que de la sauvagerie.
  • Enfin, c’est plus anecdotique, mais j’ai bien apprécié le fait que les effets spéciaux n’en faisaient pas trop. On était loin des débauches pyrotechniques, qui conduisent toujours à une indigestion visuelle. Là, quand un effet arrivait, il était apprécié à sa juste valeur. Notamment, la capture du Chinois est un beau moment.

Il reste quelques points d’information que je livre à Johann et Julien :

  • En sus des films cités ici, Christopher Nolan a aussi fait Insomnia, avec Al Pacino, Robin Williams et la fille de Million Dollar Baby, là, vous voyez… Personnellement, j’ai trouvé que c’était un film moins marquant.
  • Il y a en effet eu 4 Batman avant Batman begins : les deux premiers par Tim Burton, puis les deux suivants qui ont été moins bien reçus. Un peu d’info ici.
  • Batman 3 est prévu pour 2010.