Category Archives: Romano

Magnolia Express – 2ème partie – # 15

Déchirement
 
Elle me regardait du fond de son (mon) fauteuil vieux cuir usé, l’air était tiède et poussiéreux mais je sentais mes joues brûler, j’aurais bien bu un grand verre de café glacé. Puis l’allumette brûla le bout de mes doigts, je secouai la main d’un geste vif, elle s’est penchée, s’est relevée du fauteuil. Elle était debout, me regardait en se mordillant un peu la lèvre.
Et la porte de la librairie s’est ouverte, Conrad est entré en braillant je ne sais plus quoi, quand il a vu Aline il a enlevé sa casquette en disant Bel astre du jour vous brillez de mille feux, puis, comme il tenait la porte encore ouverte, Aline a ramassé son petit sac, Conrad a mis la casquette sur son coeur en prenant une pose de grenadier à cheval, l’autre main sur la poignée de la porte, et Aline est passée en riant, s’est retournée, juste sur le pas de la porte, a voulu dire quelque chose, mais Conrad n’avait rien vu et a refermé la porte sur son nez.
Puis il s’est tourné vers moi :
– Alors fiston, tu n’as pas l’air content de me voir ?!
– …

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Le roman, dans l’ordre, est
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Magnolia Express – 2ème partie – # 14

Plongée sous-marine
 
– C’était un beau bébé, me dit Aline tandis que nous retournions vers la voiture, mais pourquoi as-tu proposé à la mère d’être le parrain ?
– C’est un petit peu mon frère, lui aussi fera des statistiques, répondis-je sybilliniquement.

Nous marchions dans la rue, et puis Aline a eu l’œil attiré par une affiche, un rectangle de couleur vive dans une vitrine. Sur l’affiche, je le voyais de loin, il y avait marqué en gros « Concert » et plus bas, en un peu plus petit, « ce soir ». Aline a lu l’affiche et s’est tournée vers moi.

– Tu veux y aller ? ai-je demandé.

(sourire d’Aline)

– Ben oui, mais on ne sait pas où aller acheter les billets …

(re-sourire d’Aline)

– Et puis on n’a pas de queue de pie et de robe du soir …

(sourire d’Aline au carré)

– Et puis …

(sourire sourire sourire. M’immerger dans ses sourires et ne plus faire surface, dans ces cas-là, pourquoi aurait-on besoin d’oxygène ?).
Et la marée nous emporta dans ses reflets vert-bleus jusqu’à l’entrée de la salle de concert, quelques heures après, sans qu’on s’en rende compte, il suffit de se laisser flotter.

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Magnolia Express – 2ème partie – # 13

Maîtriser sa vie
 
Pendant que Conrad prenait de l’essence, nous sommes partis acheter des victuailles, des provisions de bouche. Aline se chargeait du pain de mie, des pommes vertes, du jambon et du beurre frais. Ma responsabilité portait sur le fromage, le lait frais, deux-ou-trois légumes et un-peu-plus-que-le-nécessaire-à-boire. Nous nous sommes retrouvés à la caisse, la synchronisation était parfaite, nous sommes les rois de l’organisation.
Aline s’est mise dans une queue, je me suis mis dans l’autre. Dans ces cas-là, ça ne rate pas, je suis toujours dans la queue où il y a un problème. Je crois que jamais au grand jamais je n’ai eu la chance d’être dans une queue normale, où chacun paie pour ce qu’il a acheté, et on se retrouve vite devant la caissière, on dit bonjour et à peine le temps de sortir son argent, elle a déjà tout compté, comptabilisé, empaqueté, on retrouve sa vie bien emballée dans des sacs en plastique. Non non non, toujours il y a un problème, et Aline se retrouve toujours à m’attendre en fronçant les sourcils (c’est pour rire) et j’ouvre les bras d’un air résigné, pour lui faire comprendre que ce n’est point ma faute. C’est ahurissant ce qu’une queue peut créer comme problèmes, à partir du moment où je suis dedans : la caisse enregistreuse se met à fumer, ou elle explose et saute au plafond, il n’y a plus de sacs plastique, ou un client prend la caissière en otage. Une fois, j’étais arrivé devant la caissière sans anicroche, je regardais à droite, à gauche, je cherchais où pouvait bien être le problème, mais non, elle commençait à compter comptabiliser empaqueter ma vie et rien ne se passait. J’étais de plus en plus nerveux, je guettais la caisse-enregistreuse (62% des problèmes, vous pensez bien si j’ai eu le temps de faire des statistiques), les clients derrière, le sol glissant. Rien, il n’arrivait toujours rien. La caissière a levé les yeux, et m’a demandé :
 
– Vous payez par chèque ?
 
Là je savais qu’il ne pouvait pas y avoir de problème : j’avais déjà l’argent à la main, du bon argent sans problème, et je me suis enfin risqué à sourire. C’est à ce moment-là qu’un grand morceau de plafond s’est détaché et m’est tombé sur le crâne. Le docteur qui m’a soigné m’a dit qu’il n’avait jamais vu ça, le Directeur du magasin s’est excusé, a dit qu’il ne comprenait pas. Je souriais béatement pendant qu’ils m’entouraient, je leur disais que tout allait bien, que c’était normal, je connaissais ma place dans la vie.
 
Alors aujourd’hui, j’attendais patiemment mon problème, il était loin le temps où cette déveine m’énervait, où je cherchais le Responsable, maintenant j’attendais mon problème comme d’autres attendent leur bus, celui qui arrive toujours, même s’il a une ou deux minutes d’avance, ou cinq minutes de retard. Mon problème arrive toujours, et même de temps en temps il s’excuse : « Excuse-moi, vieux, je suis un peu en retard, j’ai mis du temps à trouver une place dans le Parking des Problèmes ». Alors je réponds « C’est rien vieux, c’est rien, je savais que tu viendrais, je n’étais pas impatient… ».
J’en étais là à méditer, tandis que la queue lentement me rapprochait de la caisse, et deux personnes devant moi, j’ai vu soudain mon problème. C’était une jeune maman enceinte, elle a soudain lâché ses paquets et elle a fait Oooooh parce que le bébé devait lui donner des coups de pieds. La dame qui était devant moi s’est retournée, et m’a dit « Espérons qu’elle ne va pas accoucher ici ! ». Je lui ai souri sans rien dire, il fallait bien lui laisser un peu d’espoir, elle ne savait pas qu’elle était dans la Queue Qui A Toujours Des Problèmes…

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Magnolia Express – 2ème partie – # 12

Breakfast dans l’air surchauffé
 
Nous sommes arrivés en roulant sur les premiers rayons du soleil. La rue était blanche de poussière du désert, quelqu’un qui nous aurait regardés du haut de son nuage aurait vu un taxi jaune sur une étendue toute blanche, comme un œuf au plat qui aurait un jaune qui se déplace doucement, un jaune rectangulaire comme le taxi de Conrad.
Aline était silencieuse, attentive, Conrad mâchonnait son petit bout de bois, là il fallait décider. Nous sommes tous un peu des jaunes d’œuf indécis. Et puis, à me mettre des œufs au plat dans la tête, tu me donnes faim. Des œufs un peu bruns sur les bords, parce que le cuisinier est amoureux et qu’il a oublié de retirer les œufs du feu, et puis du jambon (ou mieux, de l’épaule) qu’il a fait dorer à côté, dans la même poêle, toute la basse-cour se retrouve au fond de la poêle, à dégager une odeur appétissante, comme une meule de foin qui sécherait au soleil dans la cour de la ferme.
Et puis il rajoute une ou deux tomates, coupées en tranches fines, des petites herbes aromatiques, et les oiseaux se posent à la fenêtre pour te regarder, enfin il ne te regardent pas toi, tu n’es pas vraiment important aux yeux d’un petit oiseau, non, ils regardent l’oeuf et puis l’épaule dorée et les tomates bien rouges, parsemées de petites herbes aromatiques.
Alors tu leur tiens ce discours :
« Non, non et non.
ça n’est point pour les oiseaux. »
Et ils s’envolent tout dépités.

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Magnolia Express – 2ème partie – # 11

Fort Zinderneuf
 
Au bout d’un moment il s’est levé, a lâché ma main pour aller préparer quelque chose à boire. Je l’ai entendu qui toussotait derrière moi, et puis il m’a dit que le livre que je cherchais n’était probablement pas dans sa petite librairie, mais peut-être, à Fort Zinderneuf …
Je me retournai pour le regarder, il était debout avec un casserole à la main, la lumière du soleil éclairait le bas de ses jambes et il me regardait avec un demi-sourire aux lèvres, et un autre demi-sourire dans les yeux, et comme ça, à tenir une casserole toute bête à la main, tourné vers moi, il avait l’air d’un chevalier, le Chevalier Zinox, c’était du moins ce que je lisais dans son regard.
Je déraillais complètement.
 
– Où ça ?
– Fort Zinderneuf.
– …
– C’est une maison de bois au bord d’une rivière, de la maison on ne voit pas la rivière, mais on voit les arbres. C’est un fort imprenable, fortifié par une triple muraille de livres, du sol au plafond, et les oiseaux, bien qu’ils ne soient pas de grands lecteurs, y passent souvent.
– …
– C’est là où j’habite, un peu en dehors de la ville.
– … et vous voulez qu’on y aille maintenant ?

Sans me quitter des yeux, il posa la casserole sur le réchaud, craqua une allumette, la laissa doucement brûler au bout de ses doigts

– Maintenant, plus tard, quand vous voulez … Si vous voulez …

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Magnolia Express – 2ème partie – # 10

Ceci est une citation à des fins d’illustration musicale (détails ici). Il s’agit d’un extrait, en mono, de Bleecker Street, par Paul Simon et Art Garfunkel, sur le disque Wednesday Morning 3 AM, initialement publié en 1965, repris en vinyl par CBS, 1975 (l’exemplaire que j’ai), puis en CD (Sony, 2001). Le disque est en vente ici.

La quête (2)
 
Aline fixait la vitrine, elle regardait le bocal dans lequel passaient des gens de temps en temps, vite happés vite oubliés dans leurs soucis quotidiens. Je suis allé m’asseoir dans l’autre fauteuil de vieux cuir, j’étais bien dans cette librairie, chaque mètre carré portait ma Marque. Elle m’a regardé, les yeux brillants, elle a voulu dire quelque chose, a juste levé une main puis l’a laissée retomber.
 
– Ces livres… ça n’est pas facile à dire … Bon sang, il y a des passages, ou bien des morceaux de musique, ils me donnent envie de vivre … de continuer quoiqu’il arrive … quand je les lis, quand je les entends, c’est comme si j’avais la certitude … (elle sourit d’un air gêné) … que nous serons sauvés… Mais cette impression, elle est tellement fugitive … je sais qu’il y a quelque part un livre dont chaque mot me sera vital, j’ai besoin d’y croire … dites-moi, est-ce que ça n’est pas aussi important que tout ce après quoi ils courent ?

Elle me montrait la vitrine et la rue réchauffée par le soleil de l’après-midi, j’étais assis dans mon fauteuil tout usé, elle avait une voix un peu brisée, comme quand on a couru sur une trop longue distance. Le soir tombait doucement, comme les larmes sur ses joues et je ne pouvais pas grand chose, la vie nous a placés là pour éclairer juste un bout de chemin, j’essayais de sourire pour alléger ses peines mais qui étais-je, sinon une ombre parmi les ombres ? Elle me regardait sans essuyer ses larmes, elle fixa le mur en face puis elle murmura doucement :

Voices leaking from a sad cafe
Smiling faces try to understand
 
Je tendis la main par-dessus l’accoudoir, pris la sienne, et continuai :

I saw a shadow
touch a shadow’s hand
on Bleecker Street.

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Magnolia Express – 2ème partie – # 9

La quête (1)
 
Je restais là dans le magasin, il me regardait gentiment, et puis je me suis sentie découragée tout d’un coup, c’était sûr que je ne trouverais jamais ce fichu bouquin, je ne savais même pas de quoi ça parlait, alors hein.
Je me suis laissée tomber dans un des vieux fauteuils de cuir, ça a fait un petit Glonng, je regardais la rue ensoleillée à travers la vitrine, je ne le voyais plus, il était derrière moi. Et puis j’ai vu apparaître un sac de caramels, comme ceux que j’achetais à la sortie de l’école, quand j’étais petite. Et il m’a dit

– Allez, prenez donc un caramel, ils sont très bons

et j’ai dit

– Ah bon, alors s’ils sont très bons… en prenant un caramel.

Je suis restée un moment avec ce petit caramel qui fondait contre mon palais, de temps en temps on voyait quelqu’un passer dans la rue, et je regardais aussi un petit nuage de poussières qui flottaient, toutes dorées, non loin des étagères. J’étendis les bras de chaque côté, je m’appuyai sur les vieux accoudoirs de cuir, j’étais bien comme ça, enfoncée dans ce fauteuil à regarder des petites poussières qui tournaient dans la lumière, l’après-midi touchait à sa fin.

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Magnolia Express – 2ème partie – # 8

Papillons de nuit
 
Au fur et à mesure que la nuit avançait, la densité de l’air changeait dans la voiture-cargo-transport spatial. J’avais apporté le premier changement en ouvrant la bouteille Thermos argentée, et l’odeur de bon café brûlé avait rempli l’habitacle. Puis on avait bu, et Conrad avait ouvert sa fenêtre pendant un moment. Dans les champs autour de nous flottait une odeur de nuit, une bouffée un peu sucrée d’herbe fraîche et verte (oui oui, l’herbe bien verte a une odeur particulière, même la nuit. Surtout la nuit).

Et puis Aline s’est endormie doucement, pelotonnée à l’arrière, on voyait juste une touffe de cheveux sous les couvertures. A chaque fois qu’Aline dort comme ça près de moi, j’ai une impression bizarre : j’ai l’impression de la perdre, elle part dans son petit royaume coloré, et en même temps, je ne sais pas pourquoi, elle n’est jamais plus proche, jamais je ne pense autant z-à elle.
Quand Aline s’est endormie, l’atmosphère a encore changé progressivement. D’abord, nous nous sommes mis à parler plus doucement avec Conrad, attentifs au petit animal qui dormait sans bruit, là derrière. Et puis Aline s’est mise à rêver, à distiller des pensées chatoyantes tout autour de nous. L’habitacle du paquebot-taxi devenait un cocon chaud et douillet, c’était comme une petite ivresse, on se laisse aller à une pensée, et puis une autre, et puis un bout de rêve d’Aline vient vous chatouiller l’oreille, apparaît dans un coin de votre regard. Au bout d’un moment, Conrad et moi nous sommes tus.

Aline a rêvé ainsi jusqu’au petit jour, et nous étions un vaisseau spatial au carburant un peu spécial, une brouette pleine de pétales qui glissait sans bruit sur la route couverte de rosée.

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Magnolia Express – 2ème partie – # 7

Petit guide à l’usage des durs d’oreille
 
Sans les voir, je savais que leurs narines frétillaient à l’avance. Quand j’avais proposé du café à Conrad, il avait dit Mmmronnnf. Et un Mmmronnnf de Conrad, ça veut dire quelque chose. Il y a beaucoup de gens qui disent que ça n’est pas une manière de parler, qu’on ne comprend rien à ce genre de bruit. Je ne suis pas d’accord, enfin en tout cas, pas en ce qui concerne Conrad.
Si Conrad dit Mmmronnnf, ça n’est pas Monnbfff, et ça n’est pas non plus Pfff-Mmooof. Un jour, je rédigerai un lexique à l’usage des gens de peu d’oreille, parce que c’est quand même plus simple de dire « Mmmronnnf » que « Ma foi oui, c’est une bonne idée, surtout que je me sens un peu comme un ours endormi sous la neige ».
Je ne sais pas encore comment j’appellerai ce lexique, il faut que j’y réfléchisse. La facilité, à laquelle tout être humain tend par nature, voudrait que je l’appelle « Grommml » ou bien « Mmmm », ou encore « Mes entretiens avec Conrad ».
Mais ce guide mérite mieux. Il faut que j’en parle à Aline.

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Magnolia Express – 2ème partie – # 6

Il faudrait que j’en parle à la NASA
 
Nous sommes restés un moment sans rien dire, Conrad avait la tête du Capitaine Kirk dans Star Trek, espaaace, frontière de l’infini, où notre taxi-soleil poursuit sa course…
Et puis je me suis dit que ça n’était pas tout à fait vrai, parce que dans un vaisseau spatial, ils mangent des aliments synthétiques et des petites pilules, et que là-haut, par conséquent, le café brûlé n’existe pas. Alors j’ai repêché la bouteille Thermos au fond de la voiture, le métal argenté brillait comme si c’était un satellite, un satellite rempli à ras-bord de bon café brûlé pour réchauffer les astronautes entre deux trajets galactiques.

Parfois, tout là-haut, deux astronautes s’arrêtent un moment pour souffler, et puis il y en a un qui dit à l’autre : « Hey, Mac, ça ne te dirait pas un bon café comme à la maison ? ». Et puis l’autre (Mac) ne comprend pas, parce qu’il est nouveau dans le secteur et qu’avant, du côté de Mars, on ne lui posait pas des questions comme ça. Alors il dit : « Ah ouais, pour sûr Vieux Tom, ça serait bien si on pouvait boire un bon café brûlé… ». A ce moment, le premier (Vieux Tom), il dit comme ça, en regardant Mac du coin de l’œil « Bon ben alors on va prendre un p’tit café dans un coin que je connais, avant de repartir » et puis il met en marche le scooter spatial et il fait signe à Mac de monter derrière. Alors Mac, évidemment, il se sent un peu idiot à rester flotter comme ça dans l’espace, tandis que Vieux Tom a déjà fait démarrer le scooter spatial et que des nuages bleutés sortent du pot d’échappement spatial. Alors il dit Bon bon, j’arrive, et les deux partent ensemble vers le Satellithermos argenté.
Quand ils arrivent, hop ils attachent le scooter aux anneaux d’amarrage du Satellithermos, et puis chacun prend deux pailles argentées, et les introduit dans les écoutilles du Satellithermos. Il y a des écoutilles où il y a marqué « bouche » et d’autres où c’est marqué « nez ». Comme ça, une fois qu’on a connecté les pailles à son casque, on peut boire le café et en même temps sentir la bonne odeur de brûlé.
Ceux qui ont conçu le Satellithermos n’étaient pas des idiots.

– A quoi penses-tu ? me demanda Aline
– Je pense que je ne suis pas un idiot, répondis-je, plein d’à propos.

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Magnolia Express – 2ème partie – # 5

Joe le Bûcheron et les bouches d’incendie
 
Le cargo a lentement dérivé le long des courants des petites rues, passé le chenal avec sa lumière bleutée, et devant nous, il n’y avait plus que la mer libre. La nuit nous enveloppait et nous protégeait, je voyais les lumières du tableau de bord éclairer la figure de Conrad qui mâchonnait un petit bâton, et puis Aline avait posé sa patte élastique sur mon cou et elle regardait en silence, avec la vue nocturne des chats.
Sans me retourner, je savais que nous laissions derrière nous un sillage phosphorescent, j’avais déplié une carte sur mes genoux, juste éclairé par la petite lumière du plafonnier. De derrière, j’ai entendu la voix d’Aline, elle me disait que Conrad connaissait cette partie de la route, que c’était après qu’on aurait besoin de la carte. Alors je leur ai raconté l’histoire de Joe le Bûcheron.
 
Joe était bûcheron dans les montagnes au nord, et il descendait tous les mois à la ville pour prendre des provisions, sauf en hiver où là il vivait sur ses réserves pendant plusieurs mois sans voir personne. Joe ne savait pas lire, et ne s’y reconnaissait pas bien dès qu’il arrivait à la ville. Je l’entends encore qui disait : « C’est pas catholique, toutes ces rues qui se croisent si proprement, la nature ne fait jamais comme ça, ici toutes les rues se ressemblent, toutes les maisons ont le même type de fenêtres, et tout change si rapidement ! Là-bas dans les montagnes, il y a pas deux arbres identiques, et au moins, ils restent à la même place ! ». Alors Joe avait un système : à partir du moment où il entrait dans la ville, toujours par la même route, il comptait le nombre de bouches d’incendie qu’il rencontrait. Il savait qu’à la quatrième bouche d’incendie, il devait tourner à droite, et le magasin de fournitures était un peu plus loin.
Le système de Joe marchait très bien, tous les mois il allait faire ses achats, sauf en hiver où il restait absent de longs mois. Et puis est venu Floyd J. Tomaso.
 
Floyd J. Tomaso était un fils d’immigrant, il avait vécu dans le quartier italien depuis sa naissance, il avait baigné dans les odeurs de lessive et de pâtes alla carbonara, et n’avait jamais quitté son quartier, parce que son père n’était pas assez riche pour qu’ils partent en vacances. Alors l’été, quand il faisait trop chaud pour rester à l’intérieur, Floyd J. Tomaso descendait dans la rue avec d’autres bambini, et ils se baignaient près d’une bouche d’incendie, c’était leur rivière à eux, cette bouche d’incendie.
Alors voilà, quand, des années après, Floyd J. Tomaso est devenu maire, il a décrété qu’il n’y avait pas assez de bouches d’incendie dans Little Italy, et qu’il fallait en installer d’autres. Lui, tout ce qu’il voulait, c’est que les bambini puissent se rafraîchir en été (ça ne sert qu’à ça une bouche d’incendie, il n’y a jamais d’incendie dans Little Italy). Et donc, en prévision du prochain été chaud, il avait fait installer douze bouches d’incendie supplémentaires pendant les longs mois d’hiver, et tout le monde dans Little Italy était content.
 
Alors évidemment, quand Joe le Bûcheron est descendu de la montagne au printemps, il a compté quatre bouches d’incendie, et il a tourné à droite, mais ça n’était pas la bonne rue, parce que pendant les longs mois d’hiver, une bouche d’incendie supplémentaire était apparue sur le trottoir dans cette rue-là, comme un champignon hivernal. Joe le Bûcheron a marché longtemps sans apercevoir son magasin de fournitures, et il s’est perdu. Il a échoué dans un bar-hôtel, loin au-delà de Little Italy, il a raconté son histoire et la patronne, qui était veuve, l’a pris en pitié et deux mois après ils étaient mariés.
 
– Et quelle est la morale ? demanda Aline, qui aime bien me taquiner.
– Eh bien, si Joe le Bûcheron avait été finaud comme je le suis, il eût déplié une carte sur ses genoux dès les premiers mètres en dehors de son territoire, il se fût repéré à la boussole et au soleil, et tout ça ne serait pas arrivé.
– … et il ne serait pas marié, et la pauvre veuve serait toute seule…
– Ben oui, bien sûr… Mais peut-être que le soir, après la fermeture du bar, de temps en temps il s’accoude à sa fenêtre et il rêve à sa petite cabane, à ses arbres qui ne changent pas de place là-haut. Il n’est pas triste, non, juste rêveur…

Aline a tendu la main, m’ébouriffant les cheveux, tandis que Conrad songeait à tout cela en mâchonnant son petit bout de bois.

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Magnolia Express – 2ème partie – # 4

Paquebot Taxi
 
Je n’ai jamais vu Conrad sans son taxi. Je ne sais pas qui garde l’autre, mais ils se déplacent ensemble, et le taxi est toujours resplendissant, les chromes astiqués, toute la carrosserie d’un jaune flamboyant, tandis que Conrad porte le plus souvent un vieux jean crasseux, une grosse chemise de coton, et il a toujours l’air de ne pas avoir dormi les deux derniers jours. (Ce qui n’est pas possible, si l’on y réfléchit deux minutes).
Quand il s’arrête aux feux avec son taxi, ça fait une sorte de soupir, de glissement d’air, et les deux attendent doucement que le feu passe au vert. Quand on est à côté du conducteur, on voit, loin devant, le bout du capot jaune, et les gens qui passent dans la rue, il y en a qui traversent, d’autre qui marchent au petit bonheur. Puis on redémarre. Sur les rives, des coraux multicolores, des rochers grisés défilent tandis que le taxi laisse derrière lui un sillage blanc.

Quand il rencontre un autre paquebot taxi, ils échangent des signes de reconnaissance, des signaux optiques ou bien un ou deux coups de trompe. Quand ils ont le temps, ils se mettent bord à bord et échangent des informations de voyages, se racontent leurs fortunes de mer.
– Attention vieux, par devant il y a une passe dangereuse, vaut mieux prendre vers le sud.

Ou bien
– Tu as des nouvelles de l’Argentin ? Ça fait plusieurs saisons que je ne l’ai pas vu…
– Oh, maintenant il croise plus souvent vers le trentième parallèle, il en avait marre de ces eaux-là, tu le connais, il lui faut du changement.

Ou encore
– Dis vieux, je n’ai plus tellement de gazoline, tu ne sais pas où je pourrais aller me ravitailler ?
– Suis les lumières de la côte sur deux milles : à l’embouchure du fleuve, tu as un comptoir qui vend de tout.
– Ah oui, je me souviens, j’y allais souvent il y a quelques années.
 
Ce sont toujours de courtes discussions, et puis chacun cingle à nouveau vers sa destination, sur cet océan liquide où chacun crée sa propre route.


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Magnolia Express – 2ème partie – #3

Et ta nuit sera illuminée comme la mienne
 
Alors on a déchargé Libellule, et on a mis nos bagages dans le taxi de Conrad, Tu comprends, qu’il me dit en balançant les sacs de couchage dans le coffre, moi ma spécialité, c’est le taxi de nuit. Alors quand vous m’avez dit que vous partiez ce soir…
Ça avait l’air si simple comme ça, je ne disais rien, après tout, c’était simple : Conrad avait eu envie de venir avec nous et il était venu.

– Je suis content que tu sois là, lui dis-je.

Il me regarda en bougonnant un peu, il était content aussi, vieil ours noctambule, et il s’appuyait sur le capot de son taxi en regardant Aline qui revenait vers nous. Puis j’ai fermé la maison, et nous sommes partis sur le vieux chemin cahoteux.
 
Dans la lumière des phares,
à un tournant,
vite disparue dans les fourrés,
la tache flamboyante de Bob le renard.

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Magnolia Express – 2ème partie – #2

In the night, par Edward Hopper

– Euh, voyons voyons, qu’y a-t-il à deviner, fis-je, en prenant un air faussement songeur. Puis je m’illuminai, comme dans les dessins animés, j’aurais bien voulu qu’une ampoule s’allumât au-dessus de ma tête, J’ai trouvé, dis-je, pas peu fier : Conrad est venu nous dire au revoir !

Silence. Les deux me regardaient, souriaient, se regardaient, souriaient, je les regardais aussi, alors bon, je faisais comme tout le monde, j’essayais de sourire d’un air fin, en prenant un air du genre Oh-mais-oui-bien-sûr-quelle-bonne-blague-non-vraiment-quelle-surprise. Silence. On aurait dit un tableau d’Edward Hopper. Il y a un homme avec une chemise à carreaux rouges, genre bûcheron, il est mal rasé, on dirait un ours débonnaire, un ours qui rigole après avoir fait un festin de miel. Et puis il a sa patte autour de l’épaule d’une fille qui sourit tellement qu’on ne voit que ses yeux, tous les deux on sent bien, ce sont deux copains, mais on ne peut pas vraiment en être sûr parce qu’un tableau, c’est toujours très mystérieux, c’est peut-être son père, on ne peut pas dire. Et puis ils regardent un troisième, qui a l’air un peu bête à sourire, et qui tient une bouteille Thermos, c’est peut-être le frère de l’ours, ou bien l’ami de la fille qui sourit tellement qu’on ne voit que ses yeux, on peut pas vraiment dire.
Et puis autour, une cuisine éclairée comme dans les tableaux d’Edward Hopper ; il y a une table en bois, et puis deux chaises, par la fenêtre on voit juste un rectangle bleu nuit, mais si on se penche un peu sur le tableau, on voit quelques peupliers, plus sombres vers la rivière.

– Conrad vient avec nous, dit Aline.

Conrad ne disait rien, il hochait la tête, je le connais bien, ça voulait dire Oui, elle a raison la petite Aline, c’est bien comme elle le dit.
Alors je hochai aussi la tête, si elle le dit, c’est que c’est vrai, jamais Aline ne m’a menti.

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Magnolia Express – 2ème partie – # 1

La victoire des ours barbus
 
Il était un peu tard quand nous sommes arrivés à la maison, Aline a allumé une vieille lampe à pétrole que j’avais bricolée pour la terrasse, je voyais son ombre qui la suivait tandis qu’elle m’aidait à charger Libellule.

– ça va ? me demanda-t-elle soudain, mi-rieuse mi-grave, avec son petit sourire qui retroussait une fossette lumineuse. Je me réveillai de mes pensées, et vis son ombre qui me regardait, tranquillement adossée à un des murs de la maison. Mon ombre à moi grommela un peu, on n’avait pas vu Conrad depuis quelques jours, j’espérais qu’il passerait pour nous dire au revoir, j’en profiterais pour lui demander de venir jeter un coup d’œil par ici, de temps en temps.
Je laissai Aline finir de déposer nos affaires, et allai préparer du bon café brûlé pour la route, pour emporter un peu de la maison avec nous.
 
Depuis la fenêtre de la cuisine, je regardai les peupliers immobiles, devant la rivière tranquille. Tout le monde attendait, retenait sa respiration, mais je le savais, nous étions déjà partis, et c’est vrai que c’était agréable, ces préparatifs à la nuit tombée, les familles étaient rentrées chez elles, elles mangeaient des haricots au lard autour de la table familiale et pendant ce temps, mon petit nuage chatonneux et moi, on se préparait avec Libellule.
J’étais en train de verser le café dans la bouteille Thermos quand j’entendis le klaxon de Conrad, chic chic, Conrad est passé nous dire au revoir avant de commencer sa nuit ! (Vite, finissons de verser ce bon café brûlé, et puis allons voir Conrad et Aline). Je bouchai la bouteille Thermos, la pris à la main, et j’allais quitter la cuisine, mais ils arrivaient tous les deux, on aurait dit deux étudiants qui ont fait une bonne blague, ils se souriaient en me regardant.

– Ben quoi ? que je dis, plein d’à propos.
– Devine, me dit Aline, elle souriait de partout, ses yeux pétillaient comme des bulles dans un ruisseau, Conrad avait passé un bras autour de ses épaules, et elle paraissait toute frêle à côté de ce bon gros ours mal rasé.
(A la réflexion, je n’ai jamais vu d’ours bien rasé).

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Roman, publié progressivement, sous un contrat Creative Commons. Et aussi sous licence Touchatougiciel.

Le roman, dans l’ordre, est
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Magnolia Express – 2ème partie

Ceci est une citation à des fins d’illustration musicale (détails ici). Il s’agit d’un extrait, en mono, de Slip Slidin’ Away,
par Paul Simon, sur le CD Greatest Hits (shining like a National guitar), Warner Bros, 2000. Le disque est en vente ici.
Ceci est une citation à des fins d’illustration musicale (détails ici). Il s’agit d’un extrait, en mono, de Hey Joe,
par Jimi Hendrix, sur le CD Live at Woodstock, MCA distribution, 1999. Le disque est en vente ici.

Deuxième partie :

En glissant doucement au loin

 

 

 

I’m going way down South
Way down
to Mexico
 
Jimi Hendrix

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Le roman, dans l’ordre, est
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