Category Archives: Citations

Entendu dans un bar

J’aime bien le(s) livre(s) de Jean-Marie Gourio, Brèves de comptoir. Jeudi, j’étais dans un bar, et les consommateurs, qui avaient l’air d’être là depuis des heures, rigolaient entre eux, les phrases fusaient, il y avait une belle ambiance, chaleureuse et déconnante, faite de réparties, la conversation rebondissait sans jamais retomber.

– Elle, tu l’aurais vue, quand elle avait 17 ans, elle s’habillait, pah pah pah, une bombe atomique, qu’elle était !
– Oué, mais c’est normal, à 17 ans, elle se rendait pas compte…
– Non, mais c’était un vrai avion de chasse !
– Eh ouais, à 17 ans, elles sont des avions de chasse, et après, elles deviennent des porte-avions…

Comment voulez-vous que je corrige les épreuves du Briley Mailleurz dans cette ambiance ?

Citation – Le risque et le temps

J’aime beaucoup les écrits de Paul Valéry, mais je dois confesser que certaines pensées me dépassent. Le matin, après la douche et deux cafés, bien concentré et alerte dans mon métro matutinal, je capte beaucoup de choses, et je me dis « Ce Valéry, c’est un cador ». Le soir, après des heures passées dans mon bureau, à supporter des collègues à l’humeur volatile, des flots d’e-mails, et des amphis d’étudiants – la crème de la crème, mais il y en a certaines qui ont tourné – bref, dans mon métro vespéral, j’ai plus de mal à appréhender la profondeur des raisonnements du génial penseur.
Je viens de finir un livre commencé il y a… 9 mois, abandonné, repris, ça ne fait pas trop de mal, puisque c’est une collection de différents écrits (articles, lettres, conférences) de Paul Valéry. Intitulé Variété 1 et 2 (Idées, Gallimard, n° 394), l’ouvrage commence par cette fameuse phrase (issue d’une lettre écrite en 1919) :

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.

Au fil des pages et du rythme des rails, j’ai glané quelques passages à couleur financière (enfin, c’est moi qui trouve une résonance financière à ces passages) :

Nous espérons vaguement, nous redoutons précisément ; nos craintes sont infiniment plus précises que nos espérances.
p. 31.

Comment ne pas penser au couple espérance – variance, où la variance, c’est la fluctuation que l’on redoute ? 😉
Dans le même esprit :

Le mesurable a conquis presque toute la science et en a discrédité toutes les parties où il n’a pas pu s’introduire. La pratique presque tout entière lui est soumise. La vie, déjà à demi asservie, circonscrite ou alignée ou assujettie, se défend difficilement contre les horaires, les statistiques, les mensurations et les précisions quantitatives, dont le développement en réduit de plus en plus la diversité, en diminue l’incertitude, en améliore le fonctionnement d’ensemble, en rend le cours plus sûr, plus long, plus machinal.
p. 159.

En parlant d’Henri Beyle, c’est-à-dire de Stendhal :

Il avait remarqué que ces hommes importants, si nécessairement associés à la bonne marche des affaires, sont nuls et muets devant l’imprévu. Un Etat qui n’a pas quelques improvisateurs en réserve est un Etat sans nerfs. Tout ce qui marche vite le menace. Ce qui tombe des nues l’anéantit.
p. 193.

Ce « tout mesurable » m’inquiète. J’y vois un dessèchement des facultés d’imagination et d’improvisation, et une forme de religion aveugle vis-à-vis des machines.

Citation – police de caractère

J’ai terminé Les naufragés de l’autocar (Steinbeck) et commencé Les choses de la vie, de Paul Guimard. Je trouve cela bien écrit, je me demande si ce n’est pas un style « quadra désenchanté » qui était typique de ces années (fin des années 60), j’approfondirai à l’occasion.
Bon, le passage qui me plaît :

Sérieusement, dira Mortreux, c’est une question de volonté.
C’est son mot favori. Il construit sa vie sur l’exercice patient de volontés mineures, ce qui ne lui laisse guère le temps d’avoir du caractère.
Paul Guimard, Les choses de la vie, Folio n° 315, p. 31.

Et toc.

Citation – Mystique de l’actionnaire

Je suis dans Les naufragés de l’autocar, de Steinbeck, et un passage m’a amusé :

M. Pritchard avait besoin de péchés. Il n’y en avait aucun dans sa vie d’homme d’affaires, car dans ce secteur-là, les cruautés étaient étiquetées et classées sous la rubrique nécessité et responsabilité envers les actionnaires. M. Pritchard avait besoin de péchés personnels et de repentir personnel.
in John Steinbeck, Les naufragés de l’autocar, Folio n°861, p. 254.

Cela m’amuse parce que ces pauvres actionnaires – entité ô combien abstraite, mouvante, et difficilement appréhendable – on leur en fait voir des vertes et des pas mûres, ils sont d’autant plus menaçants qu’ils sont absents du tableau. Mais ce n’est pas vraiment mon propos, je ne souhaite pas défendre ici les actionnaires, ou les condamner, on en reparlera. Ce qui m’intéresse plus, c’est ce fameux intérêt des actionnaires, qui est brandi à tout propos, pour justifier tout et son contraire en terme de décisions stratégiques. Ce n’est pas vraiment une incantation, c’est plutôt une scie ressassée à tel point qu’elle en perd son sens. Mais cela sent à chaque fois la patate chaude qu’on se repasse : « je l’ai fait dans l’intérêt des actionnaires (qui n’en demandaient probablement pas tant), donc je ne suis plus responsable de mes actes, ou de mon éthique. »
Je vais me faire des amis, c’est parfait.

Citation – La qualité et la beauté

(Billet rédigé le 19 janvier sur ma version alpha de blog sous blogspot, puis migré ici)
Je tombe sur Flickr sur une photo assortie d’une citation :

« A picture is the expression of an impression. If the beautiful were not in us, how would we ever recognize it? »
Ernst Haas
Une photo est l’expression d’une impression. Si la beauté n’était pas en nous, comment pourrions-nous la reconnaître en tant que telle ?

Ernst Haas (1921-1986), comme je l’apprends à cette occasion, est un photographe célèbre, qui a notamment travaillé pour Magnum et Life (plus d’infos sur wikipedia fr). La question qu’il évoque me renvoie à un livre que j’apprécie, Zen and the art of motorcycle maintenance (Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes) où, entre autres histoires, un professeur appelé Phèdre essaie de déterminer ce qui détermine la qualité (remplacez par beauté si vous le souhaitez) d’un objet, par exemple, un texte littéraire ou une copie d’examen. Après quantité d’expériences pédagogiques et de réflexions philosophiques, Phèdre en conclut que la qualité est en nous, elle ne peut être ni définie ni circonscrite, nous savons que quelque chose est beau (ou a de la qualité), nous ne savons pas comment nous arrivons à cette sensation. Phèdre a le problème que se posent beaucoup de professeurs : que dois-je enseigner ? des techniques, une approche critique, un savoir-faire ? Phèdre teste différentes possibilités (non remise des notes en cours de semestre, auto-évaluation des étudiants entre eux), avec leurs lots de frustrations et de tâtonnements. Cela sonne un peu comme une phrase de boy-scout, mais

  • je trouve réconfortant de penser que certains domaines ne peuvent être enseignés, juste appréhendés, ou découverts ;
  • cela m’aide régulièrement de savoir que l’appréciation de la beauté (et/ou la qualité, la perfection) se trouve en nous.