{"id":950,"date":"2009-11-04T09:46:01","date_gmt":"2009-11-04T09:46:01","guid":{"rendered":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/?p=950"},"modified":"2009-11-04T09:46:01","modified_gmt":"2009-11-04T09:46:01","slug":"new-york-new-york-part-two","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/2009\/11\/04\/new-york-new-york-part-two\/","title":{"rendered":"New York, New York&#8230; (Part Two)"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/2009\/11\/02\/953-new-york-new-york\">Nous nous sommes quitt\u00e9s au d\u00e9but du marathon de New York<\/a>, juste apr\u00e8s le Pont du Verrazzano, sur cette phrase :<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0J&rsquo;essaie de maintenir un rythme \u00e0 5:15 au km (11,5 km\/h), ce qui, si je le tiens toute la course, me m\u00e8nera vers un nouveau record.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> <img decoding=\"async\" style=\"width: 409px; height: 299px; float: right;\" alt=\"\"  src=\"\/blog\/wp-content\/images\/PB020094.jpg\"  hspace=\"20\" vspace=\"10\">La course commence \u00e0 peine, mais je suis chaud. Le ciel est gris, l&rsquo;air est frais et humide, mais en quelques miles, je suis en T shirt et short. Le rythme est bon, le moral aussi, on arrive au premier ravitaillement (Mile 3, presque 5 km). Enfer, ce sont des gobelets en carton. Jeune imp\u00e9tueux que je suis, j&rsquo;essaie de boire le gobelet en courant. Apr\u00e8s m&rsquo;\u00eatre asperg\u00e9 d&rsquo;eau glac\u00e9e, vieil imb\u00e9cile que je suis, je d\u00e9cide de m&rsquo;arr\u00eater pour boire. C&rsquo;est mieux. J&rsquo;en profite pour prendre une photo de situation.<\/p>\n<p> <img decoding=\"async\" style=\"width: 407px; height: 300px; float: left;\" alt=\"\"  src=\"\/blog\/wp-content\/images\/PB020095.jpg\"  hspace=\"20\" vspace=\"10\">Nous sommes dans Brooklyn, direction Park Slope. Il y a d\u00e9j\u00e0 du monde dans les rues, mais il est encore t\u00f4t, il fait frais, donc l&rsquo;ambiance est sympa, sans \u00eatre hyst\u00e9rique.<\/p>\n<p> Les petits immeubles, associ\u00e9s au ciel gris, ne font pas ressentir l&rsquo;effet \u00ab\u00a0New York\u00a0\u00bb, mais plut\u00f4t l&rsquo;effet \u00ab\u00a0banlieue de ville am\u00e9ricaine\u00a0\u00bb. &nbsp;Cela pourrait \u00eatre assez d\u00e9primant, mais j&rsquo;ai d&rsquo;autres choses sur lesquelles me concentrer, et m\u00eame si je ne vais pas tr\u00e8s vite, les bords de rue d\u00e9filent r\u00e9guli\u00e8rement.<\/p>\n<p> Mile 5 (km 8), premier gel, avec un gobelet d&rsquo;eau. J&rsquo;ai vu que certains coureurs pincent le haut du gobelet pour boire tout en courant. Je teste. OK, asperg\u00e9 \u00e0&nbsp;nouveau, moi je dis, quand on a deux mains gauches, on ne joue pas au cacou et on s&rsquo;arr\u00eate au bord du trottoir pour boire. <\/p>\n<p> Et c&rsquo;est reparti. Nous sommes sur Bedford Avenue, qui va durer pendant des kilom\u00e8tres. Brooklyn commence \u00e0 devenir plus attachant : des arbres, des petites boutiques, on sent que le quartier chic de Park Slope se rapproche.<br \/> Un r\u00e9tr\u00e9cissement de chauss\u00e9e nous ralentit un peu, rien de grave, de toute fa\u00e7on il y a une c\u00f4te, alors on ralentit. C&rsquo;est tr\u00e8s agr\u00e9able de monter sous les arbres, m\u00eame si \u00e7a monte&#8230;<\/p>\n<p> Comme pour le Marathon de Londres, et contrairement aux marathons m\u00e9diterran\u00e9ens (Italie, Espagne, France), les coureurs affichent une cause pour laquelle ils courent. Leuc\u00e9mie, cancer, enfants handicap\u00e9s, un parent malade : rares sont les T shirts qui ne portent pas de mention humanitaire. Quant \u00e0 nous, nous courons pour la m\u00eame cause que sur les 5 marathons : le syndrome de Williams-Beuren, dans sa version am\u00e9ricaine (Williams Syndrom Association, WSA).<\/p>\n<p> <img decoding=\"async\" style=\"width: 300px; height: 400px; float: right;\" alt=\"\"  src=\"\/blog\/wp-content\/images\/PB020099.jpg\"  hspace=\"20\" vspace=\"10\">Dans le cadre de cette course, je verrai plusieurs handicap\u00e9s. D&rsquo;abord des \u00ab\u00a0coureurs\u00a0\u00bb handisport dans leur fauteuil roulant qui ont d\u00fb avoir un probl\u00e8me.&nbsp;En effet, les handisport partent toujours 20 \u00e0 30 mn avant les coureurs &lsquo;sur jambes\u00a0\u00bb, et ils ont une vitesse qui assure habituellement qu&rsquo;ils ne seront pas rattrap\u00e9s. Sauf probl\u00e8me. <br \/> On passe ainsi des fauteuils roulants escort\u00e9s par des b\u00e9n\u00e9voles qui leur facilitent le passage.&nbsp;Et puis il y a une association de sportifs handicap\u00e9s, Achiles. Ces coureurs sont escort\u00e9s par des guides en T shirt rouge qui flanquent le coureur et le prot\u00e8gent. Je verrai ainsi un aveugle, et surtout, un homme amput\u00e9 des deux jambes. Il a &#8211; j&rsquo;apprendrai le nom dans le New York Times &#8211; &nbsp;des Cheetah feet, c&rsquo;est-\u00e0-dire des pilons se terminant par une lame flexible, comme un patin de ski, et il sautille pour courir, dans un geste assez gracieux, mais qui doit \u00eatre v\u00e9ritablement \u00e9puisant. L&rsquo;homme est baraqu\u00e9, il a JESUS marqu\u00e9 dans le dos, et quand je le d\u00e9passe, vers le Mile 8, il a l&rsquo;air en pleine forme. Je n&rsquo;ose pas l&rsquo;encourager, c&rsquo;est idiot.<\/p>\n<p> <img decoding=\"async\" style=\"width: 300px; height: 400px; float: left;\" alt=\"\"  src=\"\/blog\/wp-content\/images\/PB020102.jpg\"  hspace=\"20\" vspace=\"10\">Il y a aussi des d\u00e9guisements, mais de mani\u00e8re tr\u00e8s exceptionnelle, beaucoup moins qu&rsquo;\u00e0 Londres, o\u00f9 les super-h\u00e9ros se comptent par dizaines. Je croise n\u00e9anmoins un Flash et un Marquis de Lafayette. Quand je le prends en photo en me retournant, un coureur voit les drapeaux fran\u00e7ais sur mon visage et me lance un \u00ab\u00a0allez les bleus&nbsp;!\u00a0\u00bb avec un bon accent am\u00e9ricain, c&rsquo;est sympa.<\/p>\n<p> L&rsquo;ambiance est donc bonne, on entend toutes les langues, on voit des pr\u00e9noms de toutes les nationalit\u00e9s, et la foule est d\u00e9sormais bien compacte, bien chauff\u00e9e. Les encouragements fusent, les orchestres poussent la sono \u00e0 fond, on est dedans.<\/p>\n<p> Mile 10 (km 16), deuxi\u00e8me gel. Le rythme est bon, j&rsquo;oscille entre 5mn et 5mn30 au km, mais je tiens la moyenne. Mon bracelet \u00ab\u00a03h45 au marathon\u00a0\u00bb m&rsquo;indique que j&rsquo;ai 1 minute d&rsquo;avance sur l&rsquo;horaire pr\u00e9vu, je continue en esp\u00e9rant pouvoir maintenir la m\u00eame cadence.<\/p>\n<p> Bedford Avenue. On a pris un virage \u00e0 l&rsquo;ouest, Manhattan se voit au fond, \u00e7a fait du bien de voir des gratte-ciels au loin. <img decoding=\"async\"  style=\"width: 401px; height: 300px; float: right;\" alt=\"\"  src=\"\/blog\/wp-content\/images\/PB020104.jpg\"  hspace=\"20\" vspace=\"10\">Je continue, et j&rsquo;arrive ainsi au semi marathon, 13,1 miles soit 21,1 km en 1h51 minutes. C&rsquo;est plut\u00f4t bon signe, car &#8211; je m&rsquo;en rendrai compte apr\u00e8s &#8211; c&rsquo;est mon meilleur temps sur cette distance. Mon record au semi-marathon de Paris \u00e9tait de 1h56, et je n&rsquo;avais eu \u00ab\u00a0que\u00a0\u00bb 21,1 km. L\u00e0, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 plus rapide, mais j&rsquo;ai encore la m\u00eame distance \u00e0 couvrir&#8230;<\/p>\n<p> C&rsquo;est le moment o\u00f9 traditionnellement, je commence \u00e0 \u00e9couter de la musique, pour m&rsquo;encourager sur la deuxi\u00e8me partie du parcours. Je place mes \u00e9couteurs, j&rsquo;allume le baladeur. Et l\u00e0, par hasard, je tombe sur la BO de Rocky, la musique du th\u00e8me (gonna fly now). L&rsquo;intro \u00e0 la trompette, le rythme qui monte, g\u00e9nial, je suis dans mon \u00e9l\u00e9ment, la vie est belle !<\/p>\n<p> Et puis un truc \u00e9tonnant : la clameur de la foule est telle que, m\u00eame en montant le volume de mon baladeur \u00e0 fond, le plus souvent, je n&rsquo;entends pas bien ma musique, tant l&rsquo;ambiance est assourdissante. Tout Brooklyn est dans la rue.<\/p>\n<p> Hasard de la lecture al\u00e9atoire, j&rsquo;entends plusieurs morceaux de Rocky, et cela me fait toujours un bel effet. On quitte enfin Brooklyn, et on passe dans le Queens par un petit pont quelconque. C&rsquo;est plus calme, car on est dans la partie juive traditionnelle, et la plupart des passants ignorent d\u00e9lib\u00e9rement les coureurs. J&rsquo;arrive au Mile 15, 3\u00e8me gel que j&rsquo;essaie d&rsquo;avaler en m\u00eame temps que je tiens mon gobelet, bref, jamais deux sans trois, je m&rsquo;asperge copieusement le torse, c&rsquo;est glac\u00e9, bravo, l\u00e0 je dis bravo&#8230;<br \/> &nbsp;<br \/> <img decoding=\"async\" style=\"width: 409px; height: 272px; float: left;\" alt=\"\"  src=\"\/blog\/wp-content\/images\/PB020106.jpg\"  hspace=\"20\" vspace=\"10\">J&rsquo;ai pourtant int\u00e9r\u00eat \u00e0 rester frais. On arrive au Pont de Queensboro, un des points chauds du parcours. Faisant plusieurs miles, reliant le Queens \u00e0 Manhattan, c&rsquo;est un \u00e9norme pont couvert, favorable \u00e0 la claustrophobie. <\/p>\n<p> 3 miles de pont, avec au moins 2 miles de mont\u00e9e, c&rsquo;est long. Chacun s&rsquo;accroche comme il peut, on essaie de g\u00e9rer correctement ce paradoxe : ne pas ralentir trop, mais ne pas trop br\u00fbler d&rsquo;\u00e9nergie non plus, car il y aura encore 10 miles \u00e0 s&rsquo;avaler apr\u00e8s. <\/p>\n<p> Je sens des courbatures, mes abdos et mes \u00e9paules me tirent, le corps commence \u00e0 souffrir. Je n&rsquo;ai jamais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bon en c\u00f4te, \u00e7a se confirme, il faut s&rsquo;accrocher et attendre que \u00e7a passe. <\/p>\n<p> Cet endroit, c&rsquo;est paradoxal, parce que Queensboro Bridge aboutit la 59\u00e8me rue, \u00e0 Manhattan, c&rsquo;est donc \u00ab\u00a0le pont de la 59\u00e8me rue\u00a0\u00bb de la chanson de Simon et Garfunkel (The 59th street bridge song, que beaucoup connaissent sous le titre Feelin&rsquo; groovy). Et cette chanson, elle est charmante, sautillante, fraiche. Et le pon<br \/>\nt est tr\u00e8s beau, vu de l&rsquo;ext\u00e9rieur. Mais l\u00e0, j&rsquo;en aurai d\u00e9sormais une autre vision : celle d&rsquo;un oesophage en c\u00f4te, des vert\u00e8bres d&rsquo;acier qui nous entourent, nous surplombent, nous \u00e9touffent, et nous, fourmis trottinantes, crampies, moulues, qui nous accrochons dans la p\u00e9nombre.<\/p>\n<p> <img decoding=\"async\" style=\"width: 409px; height: 290px; float: right;\" alt=\"\"  src=\"\/blog\/wp-content\/images\/PB020112.jpg\"  hspace=\"20\" vspace=\"10\">Nous surplombons enfin l&rsquo;Hudson River, Manhattan est superbe sur le c\u00f4t\u00e9 gauche, la c\u00f4te est enfin termin\u00e9e, le pont commence \u00e0 descendre vers Manhattan, nous allons entrer dans le coeur de l&rsquo;action. Nous avions \u00e9t\u00e9 pr\u00e9venus : il para\u00eet que la clameur de la foule, mass\u00e9e \u00e0 la sortie du pont, est assourdissante. Et je l&rsquo;entends avant de la voir : un grand tumulte de cris, d&rsquo;encouragements, une vague sonore impressionnante. On y arrive, on les voit : des flots de personnes mass\u00e9es sur les c\u00f4t\u00e9s, qui crient, applaudissent, claquent leurs ballons ou criquettent leurs cr\u00e9celles. C&rsquo;est \u00e9norme. Je n&rsquo;ai vu \u00e7a nulle part, jamais entendu \u00e7a, c&rsquo;est une vague d&rsquo;\u00e9nergie qui nous pousse tous vers l&rsquo;avant. (<a href=\"http:\/\/christophe.thibierge.free.fr\/nyc\/NY.mov\">La vid\u00e9o ici<\/a> aide \u00e0 peine \u00e0 se rendre compte). <\/p>\n<p> Le trajet fait un virage complet, retourne sur ses pas ce qui permet d&rsquo;admirer le pont qui nous a tant fait souffrir. Et l\u00e0, pendant quelques centaines de m\u00e8tres, grosse angoisse. Tout \u00e0 coup, ma cheville droite (celle qui a eu une entorse il y a un an) se met \u00e0 me l\u00e2cher. Elle me fait mal, et je la sens fragile, pr\u00eate \u00e0 craquer. Je boitille, je d\u00e9porte tout mon poids sur l&rsquo;autre jambe, j&rsquo;en suis presque r\u00e9duit \u00e0 sautiller \u00e0 cloche-pied. <br \/> Grosse angoisse : \u00e7a me fait mal, je suis en train de me d\u00e9s\u00e9quilibrer, et je ne vais pas pouvoir continuer \u00e0 cloche-pied pendant 10 miles !<br \/> Je continue ainsi pendant plusieurs dizaines de m\u00e8tres, et puis je d\u00e9cide d&rsquo;inverser le propos, un peu \u00e0 la mani\u00e8re de l&rsquo;\u00e9cole de Palo Alto : au lieu de prot\u00e9ger la cheville en r\u00e9duisant mon effort sur elle, au lieu de m&rsquo;angoisser, je d\u00e9cide de la mettre \u00e0 contribution. Je me r\u00e9\u00e9quilibre, je la sollicite \u00e0 nouveau, mais cette fois compl\u00e8tement, en d\u00e9roulant bien le pied et la jambe. Je continue pendant quelque temps en respirant&#8230; jusqu&rsquo;\u00e0 ce que je me rende compte, quelques centaines de m\u00e8tres plus loin, que je m&rsquo;\u00e9tais mis \u00e0 penser \u00e0 autre chose et que ma cheville ne me fait plus mal&#8230;&nbsp; <\/p>\n<p> <img decoding=\"async\" style=\"width: 400px; height: 300px; float: left;\" alt=\"\"  src=\"\/blog\/wp-content\/images\/PB020115.jpg\"  hspace=\"20\" vspace=\"5\">On aborde la 1\u00e8re avenue. La 1\u00e8re avenue. Une \u00e9tendue mythique, parce que presque aussi large que les Champs-Elys\u00e9es, alors imaginez ce que \u00e7a donne sans une seule voiture, une gigantesque largeur d&rsquo;asphalte, des coureurs au milieu, et une foule d\u00e9cha\u00een\u00e9e sur les c\u00f4t\u00e9s. <\/p>\n<p> L&rsquo;ambiance est folle. Un exemple parmi des milliers : je vois une grosse fille qui brandit deux pancartes avec \u00e9nergie. La premi\u00e8re dit \u00ab\u00a0Keeping on running is your only fucking option !\u00a0\u00bb et la seconde dit \u00ab\u00a0It&rsquo;s OK to cry\u00a0\u00bb. Tous les types d&rsquo;encouragements possibles sont \u00e0 New York. <br \/> Des drapeaux fran\u00e7ais, norv\u00e9giens, p\u00e9ruviens, texans, chinois. <br \/> Des pancartes, des slogans, des banni\u00e8res, des mots d&rsquo;amour. <br \/> Des gars qui encouragent gentiment ceux qui marchent (\u00ab\u00a0allez, recommence \u00e0 courir, vas-y !\u00a0\u00bb). <br \/> Un gars qui s&rsquo;est d\u00e9tach\u00e9 de la foule, il n&rsquo;a pas l&rsquo;air content, et il engueule copieusement un marcheur (j&rsquo;esp\u00e8re qu&rsquo;il le conna\u00eet), du genre \u00ab\u00a0Mais bouge-toi, pauvre tache, bon sang, allez, red\u00e9marre, et vite !!\u00a0\u00bb<br \/> C&rsquo;est de la folie, c&rsquo;est New York.<\/p>\n<p> Je sais que les amis de WSA nous attendent \u00e0 la 96\u00e8me rue. C&rsquo;est tout l&rsquo;avantage des quadrillages des cit\u00e9s am\u00e9ricaines : je compte les rues une \u00e0 une, 62\u00e8me, 63\u00e8me, c&rsquo;est plus rythm\u00e9 et plus fr\u00e9quent que d&rsquo;attendre le prochain mile, \u00e7a permet de maintenir sa motivation. <\/p>\n<p> J&rsquo;arrive \u00e0 la 80. Puis \u00e0 la 90. <br \/> La 95. La 96. <br \/> Je cherche, et vite, je rep\u00e8re le groupe WSA, des T shirts verts pour les adultes, dor\u00e9s pour les enfants. Stephanie et Mary me voient et piaillent des Oh My God !!! (j&rsquo;apprendrai plus tard qu&rsquo;elles brandissaient une pancarte \u00ab\u00a0Vivre Christophe !!!\u00a0\u00bb constell\u00e9e de marques de rouge \u00e0 l\u00e8vres&#8230;). Je vais vers le groupe WSA, je voudrais m&rsquo;arr\u00eater un peu, ou leur dire quelques mots, mais un gars robuste en T shirt vert me met d&rsquo;autorit\u00e9 une bouteille d&rsquo;eau dans la main, me pousse en me disant \u00ab\u00a0go, go, go !!\u00a0\u00bb et je repars dans la course. <\/p>\n<p> Je passe le Mile 19 (km 30). Je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9 pour Londres, \u00ab\u00a0la course commence au km 30\u00a0\u00bb. C&rsquo;est l\u00e0 o\u00f9 on est fatigu\u00e9, o\u00f9 le corps commence \u00e0 refuser, o\u00f9 c&rsquo;est difficile de maintenir le m\u00eame rythme. Et il reste encore 7 miles, 12 bornes, c&rsquo;est-\u00e0-dire une distance risible quand on est frais du matin, mais difficile quand on a d\u00e9j\u00e0 30 bornes et trois ponts dans les pattes. <br \/> D&rsquo;autant plus qu&rsquo;on passe East Harlem et qu&rsquo;on arrive dans le Bronx. <br \/> Moins de personnes, beaucoup, beaucoup moins d&rsquo;ambiance, des paysages plus gris. On nous avait pr\u00e9venus, c&rsquo;est la partie moralement difficile, celle o\u00f9 l&rsquo;on aurait besoin du support de la foule, mais h\u00e9las, hasard du parcours, cela va \u00eatre le tron\u00e7on le moins vivant. Et&nbsp; pour couronner le tout, un m\u00e9chant petit pont tapiss\u00e9 de moquette d\u00e9tremp\u00e9e, et allez donc, encore une petite c\u00f4te. Rien de grave, certes, mais d\u00e9sormais, chaque sollicitation nouvelle, chaque variation du relief, fut-elle faible, se paye cher. <br \/> D&rsquo;ailleurs, pendant un bon moment, je ne vais plus prendre de photo, je n&rsquo;y pense plus, ou je n&rsquo;ai plus envie.<\/p>\n<p> Je n&rsquo;ai plus trop de souvenir du Bronx. J&rsquo;essayais de maintenir mon rythme de 5mn15 au km, je m&rsquo;abreuvais \u00e0 un ravitaillement sur 2, j&rsquo;ai pris mon gel du 20\u00e8me mile, et pour le reste, c&rsquo;\u00e9tait mettre un pied devant l&rsquo;autre et recommencer. <\/p>\n<p> La boucle, le grand virage, on comprend qu&rsquo;on est en train de retourner, de redescendre \u00e0 Manhattan. Sentiment de lib\u00e9ration. Mile 21, Harlem, on commence \u00e0 retrouver de la foule, de l&rsquo;ambiance. <\/p>\n<p> Et la 5\u00e8me avenue. L&rsquo;avenue chic, celle qui descend vers Central Park, l\u00e0 o\u00f9 se terminera le marathon. <br \/> L&rsquo;avenue tra\u00eetre. Celle qu&rsquo;on descend sur la carte, car elle orient\u00e9e nord-sud. Mais en fait, la 5th, c&rsquo;est un grand, m\u00e9chant, persistant, vicieux faux-plat. Des miles et des miles de mont\u00e9e. Pas une c\u00f4te, non, plus d\u00e9moralisant encore : un d\u00e9nivel\u00e9 constant qui grignote les genoux, l&rsquo;\u00e9nergie et le moral. <br \/> Le coup de gr\u00e2ce, quoi. Le truc inattendu. Comme le dit Georges Arnaud \u00e0 la fin du <span style=\"font-style: italic;\">Salaire de la peur<\/span> \u00ab\u00a0tu as fait ce que tu devais, mais l\u00e0, c&rsquo;est le croupier qui a trich\u00e9\u00a0\u00bb.<br \/> L&rsquo;avenue s&rsquo;\u00e9tend sur une distance infinie. Ma vitesse baisse \u00e0 5mn30, 6mn, je donne des coups d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rateur, mais \u00e7a ne sent plus la jeunesse, je repasse p\u00e9niblement \u00e0 5mn40, parfois 5mn30, il faut se battre pour ces poign\u00e9es de secondes.<br \/> Heureusement, la foule est l\u00e0, plus pr\u00e9sente, plus bruyante, mais c&rsquo;est comme pour la musique que j&rsquo;\u00e9coute : j&rsquo;ai la sensation d&rsquo;\u00eatre \u00e9mouss\u00e9, plus rien ne me motive, je cherche l&rsquo;\u00e9nergie d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rer, mais en fait, je n&rsquo;ai qu&rsquo;une envie. Que \u00e7a s&rsquo;arr\u00eate. Que je m&rsquo;allonge pour dormir et oublier tout.<\/p>\n<p> Mais je n&rsquo;ai pas attendu 4 ans, je n&rsquo;ai pas b\u00e2ti ce r\u00eave pour en rester l\u00e0. Ce n&rsquo;est pas un sursaut d&rsquo;orgueil, parce que je ne suis plus dans l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;avoir un sursaut. On ne peut pas parler de flamb\u00e9e, d&rsquo;\u00e9nervement, ou de feu aux poudres, j&rsquo;en suis bien loin. C&rsquo;est juste un ent\u00eatement tenace. \u00ab\u00a0Keeping on running is your only fucking option\u00a0\u00bb.<br \/> Alors je ne vais pas m&rsquo;arr\u00eater, et personne ne va m&#8217;emp\u00eacher de terminer. A ma vitesse, \u00e0 ma mani\u00e8re, je grignote p\u00e9niblement cette c\u00f4te avec mes genoux \u00e9mouss\u00e9s, mes mollets durs, mes cuisses crisp\u00e9es et douloureuses. <\/p>\n<p> <img decoding=\"async\" style=\"width: 400px; height: 300px; float: right;\" alt=\"\"  src=\"\/blog\/wp-content\/images\/PB020117.jpg\"  hspace=\"20\" vspace=\"5\">La suite se raconte en peu de<br \/>\n mots. L&rsquo;avenue est tr\u00e8s longue, nous nous mettons \u00e0 longer Central Park, la foule est de plus en plus dense, de plus en plus excit\u00e9e et proche. M\u00eame si je n&rsquo;ai plus la m\u00eame vitesse, j&rsquo;arrive \u00e0 limiter les d\u00e9g\u00e2ts : je ne d\u00e9gringole pas \u00e0 des 8 ou 9mn au km comme dans d&rsquo;autres marathons, j&rsquo;arrive \u00e0 me maintenir \u00e0 un rythme de 6 mn au km (10 km\/h) malgr\u00e9 tout ce que je ressens dans les pattes.&nbsp; <br \/> Et puis je vois soudain deux tours au loin, la foule nous crie que \u00e7a y est, on va y arriver. <br \/> Tout au bout de cette avenue, la foule est excit\u00e9e, il y a un virage un peu sec, se pourrait-il que ce soit l&rsquo;arriv\u00e9e ? Je d\u00e9cide de couper ma musique et de me laisser porter par l&rsquo;ambiance. <br \/> Un panneau que je vois, mais que je n&rsquo;enregistre pas bien : Mile 23 (km 37). <br \/> Il reste 3 miles, 5 km, mais je n&rsquo;arrive plus \u00e0 visualiser, je crois que c&rsquo;est tout proche, que c&rsquo;est r\u00e9gl\u00e9. Alors que ce sont 3 longs miles, les plus longs du parcours. <\/p>\n<p> Je mets ce qui me para\u00eet \u00eatre un temps <span  style=\"font-style: italic;\">infini<\/span> \u00e0 atteindre la banderole Mile 24. A tel point qu&rsquo;il vient un moment o\u00f9 je me dis que ce n&rsquo;est pas possible, que je l&rsquo;ai rat\u00e9e, que la prochaine banderole sera une bonne surprise, ce sera d\u00e9j\u00e0 le Mile 25. <br \/> Et au bout d&rsquo;un temps tr\u00e8s long, je vois une banderole au loin. Mile 24. Je soupire. Je ne suis pas pr\u00eat de voir le Mile 25. La foule nous encourage tous, j&rsquo;entends des dizaines de fois \u00ab\u00a0Allez la France !\u00a0\u00bb, nous sommes tous \u00e0 souffrir, les coureurs devant, derri\u00e8re, \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, nous sommes tous cuits, mais la foule ne se lasse pas de nous encourager, nous pousser, nous soutenir. Des c\u00f4tes. Des descentes. Des mont\u00e9es.<\/p>\n<p> Mile 25, enfin. <br \/> Plus qu&rsquo;un mile. <br \/> Enfin, c&rsquo;est ce que je crois. <br \/> Des familles, des enfants, des buissons, des arbres, des plans d&rsquo;eau, et mes talons qui rentrent dans mes genoux, mes genoux qui rentrent dans mes hanches.<br \/> Descente. Mont\u00e9e. Virage. Descente.<\/p>\n<p> <img decoding=\"async\" style=\"width: 400px; height: 300px; float: left;\" alt=\"\"  src=\"\/blog\/wp-content\/images\/PB020121.jpg\"  hspace=\"20\" vspace=\"5\">Mile 26. <br \/> Almost there. <br \/> Plus que 0,2 \u00e0 parcourir, \u00e7a y est, on y cro\u00eet.<br \/> Mais 0,2 ne signifient pas 200 m\u00e8tres. <br \/> C&rsquo;est 0,2 miles. <br \/> 320 m\u00e8tres. <\/p>\n<p> L\u00e0, enfin, je consulte \u00e0 nouveau ma montre. Je la consultais r\u00e9guli\u00e8rement pour mon <span style=\"font-style: italic;\">allure<\/span>, mais je n&rsquo;avais pas regard\u00e9 mon <span style=\"font-style: italic;\">chrono<\/span> depuis le semi-marathon. Elle m&rsquo;indique 3h52.<br \/> Et l\u00e0, ultime coup de fouet : mon record, pour l&rsquo;instant, c&rsquo;est 3h54 \u00e0 Londres. Je suis \u00e0 2 mn en dessous, \u00e0 300 m\u00e8tres de l&rsquo;arriv\u00e9e.<br \/> J&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re.<br \/> Je voudrais passer la ligne avant le temps que j&rsquo;avais fait \u00e0 Londres.<br \/> C&rsquo;est super dur d&rsquo;acc\u00e9lerer, c&rsquo;est tout sauf un sprint. Comme le dit le cow-boy \u00e0 Buzz l&rsquo;\u00e9clair, \u00ab\u00a0je n&rsquo;appelle pas \u00e7a voler, j&rsquo;appelle \u00e7a tomber avec gr\u00e2ce\u00a0\u00bb.<br \/> Bref, je mets dans la balance les quelques r\u00e9serves que je ne croyais plus avoir, et j&rsquo;envoie le tout.<br \/> 300 m\u00e8tres, c&rsquo;est tr\u00e8s long. <br \/> Je regarde ma montre r\u00e9guli\u00e8rement. <br \/> 3h53.<br \/> Je respire, je souffle, j&rsquo;allonge la foul\u00e9e en essayant d&rsquo;\u00e9viter de tomber.<br \/> 3h54.<br \/> Un dernier coup d&rsquo;\u00e9nergie.<br \/> Je passe la ligne, j&rsquo;arr\u00eate mon chrono. <br \/> Cela ne sert \u00e0 rien de le regarder, je ne sais pas 3h54 <span  style=\"font-style: italic;\">et combien de secondes<\/span> j&rsquo;avais fait \u00e0 Londres.<br \/> Ce ne sera que le soir-m\u00eame que je d\u00e9couvrirai que j&rsquo;ai r\u00e9alis\u00e9 un nouveau record, battant de 3 secondes seulement mon temps de Londres.<br \/> \u00e7a me fait sourire, ce petit grignotage.<img decoding=\"async\"  style=\"width: 400px; height: 300px; float: right;\" alt=\"\"  src=\"\/blog\/wp-content\/images\/PB020124.jpg\"  hspace=\"20\" vspace=\"5\"><br \/> <br style=\"font-weight: bold;\"> <span style=\"font-weight: bold;\">\u00ab\u00a0If I can make it there, I&rsquo;ll make it anywhere\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p> Apr\u00e8s la ligne d&rsquo;arriv\u00e9e, je me suis senti bien mal pendant plusieurs dizaines de minutes. Vid\u00e9, titubant, n&rsquo;ayant qu&rsquo;une envie, m&rsquo;allonger. Et puis j&rsquo;ai bu. J&rsquo;ai march\u00e9. J&rsquo;ai mang\u00e9. Et peu \u00e0 peu, tr\u00e8s lentement, je suis revenu \u00e0 la vie.<\/p>\n<p> Et je peux maintenant commenter et conclure ce long r\u00e9cit (j&rsquo;ai pris les 7h de vol retour pour le r\u00e9diger). <\/p>\n<ul>\n<li>La comparaison entre Londres et New York ne tient pas. Mon temps \u00e0 New York est bien meilleur que mon temps \u00e0 Londres, pour les raisons suivantes :<\/li>\n<ul>\n<li>New York a des variations de relief bien sup\u00e9rieures (Pont du Verrazzano, Pont de Queensboro, 5th avenue, Central Park).<\/li>\n<li>Le gagnant de New York met 2h09. Celui de Londres met 2h05. Cette diff\u00e9rence, rapport\u00e9e \u00e0 mon allure, ce n&rsquo;est plus un diff\u00e9rentiel de 4 mn, mais probablement de 10 mn, peut-\u00eatre plus.<\/li>\n<li>Je me suis arr\u00eat\u00e9 pour prendre des photos.<\/li>\n<\/ul>\n<li>New York est un marathon g\u00e9nial pour<\/li>\n<ul>\n<li>l&rsquo;ambiance, exceptionnelle<\/li>\n<li>les vues de tous les quartiers et la d\u00e9couverte de cette superbe cit\u00e9<\/li>\n<\/ul>\n<li>New York est un marathon assez contraignant car, m\u00eame en regardant \u00e0 l&rsquo;avance le relief du parcours, <span  style=\"font-style: italic;\">on ne se rend absolument pas compte des difficult\u00e9s \u00e0 venir<\/span>. C&rsquo;est vraiment une course o\u00f9 le terme <span style=\"font-style: italic;\">g\u00e9rer sa course<\/span> prend tout son sens. Et c&rsquo;est difficile \u00e0 faire quand on fait le parcours pour la premi\u00e8re fois.<\/li>\n<\/ul>\n<p> En conclusion : 5mn15 au km, sur 42 km, est un objectif ambitieux, mais probablement tenable sur un marathon plus plat. <\/p>\n<p> Par exemple, au hasard, Paris en avril 2010&#8230;<br \/> \ud83d\ude42<br \/> <img decoding=\"async\" style=\"width: 670px; height: 502px;\" alt=\"\"  src=\"\/blog\/wp-content\/images\/MarathonNY.jpg\" hspace=\"20\"  vspace=\"5\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous nous sommes quitt\u00e9s au d\u00e9but du marathon de New York, juste apr\u00e8s le Pont du Verrazzano, sur cette phrase : \u00ab\u00a0J&rsquo;essaie de maintenir un rythme \u00e0 5:15 au km (11,5 km\/h), ce qui, si je le tiens toute la &hellip; <a href=\"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/2009\/11\/04\/new-york-new-york-part-two\/\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[18],"tags":[],"class_list":["post-950","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-courir"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/950","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=950"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/950\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=950"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=950"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=950"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}