{"id":687,"date":"2008-05-29T18:52:43","date_gmt":"2008-05-29T18:52:43","guid":{"rendered":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/?p=687"},"modified":"2008-05-29T18:52:43","modified_gmt":"2008-05-29T18:52:43","slug":"novela-qua-sono-55","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/2008\/05\/29\/novela-qua-sono-55\/","title":{"rendered":"Novela &#8211; Qua Sono (5\/5)"},"content":{"rendered":"<p>Je revis Nessu plusieurs fois. Il vivait seul. Son appartement \u00e9tait tout petit, impeccable. Sa vie \u00e9tait toute int\u00e9rieure, et je cherchais le moyen de rentrer dans cette histoire, de comprendre cette vie. La plupart du temps, nous buvions en silence, je prenais des notes ou je travaillais sur mon ordinateur tandis que Nessu bricolait. Un jour il me dit \u00a0\u00bb&nbsp;Vous voyez, ce clou. Il est tordu, il est rouill\u00e9, mais il est digne d&rsquo;estime. Je peux en faire quelque chose. Il a sa place.&nbsp;\u00ab\u00a0<br \/> Il le redressa avec quelques coups de marteau soigneux, puis il sortit du papier de verre, et l&rsquo;aff\u00fbta jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il brille comme un clou neuf. Tout \u00e7a comme s&rsquo;il n&rsquo;avait pas pu se payer un boisseau de clous, ceux-l\u00e0 m\u00eames qui se vendaient pour rien dans la boutique d&rsquo;en face.<br \/> Et Nessu me dit :<br \/> &#8211; C&rsquo;est difficile de trouver sa place. Moi m\u00eame, j&rsquo;ai pris du temps pour me retrouver.<br \/> &#8211; Vous voulez dire, apr\u00e8s que vous avez quitt\u00e9 votre poste de directeur ?<br \/> &#8211; Oui. Je me suis perdu pendant des mois, d&rsquo;abord \u00e0 vouloir faire la m\u00eame chose, puis \u00e0 vouloir tout changer. Je cherchais un travail, et puis je finissais dans des bars, chaque soir. Je n&rsquo;ai plus beaucoup de souvenirs de cette p\u00e9riode. Je me suis retrouv\u00e9 un matin, englu\u00e9 de sang, dans une ruelle d\u00e9tremp\u00e9e, sans mon portefeuille. J&rsquo;ai march\u00e9 dans la brume, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;aube. J&rsquo;aurais voulu en finir, et l&rsquo;eau sombre du port m&rsquo;appelait, il n&rsquo;y avait que les mouettes et moi, et mon angoisse, je souffrais comme un damn\u00e9. Mais l&rsquo;eau du port \u00e9tait huileuse, grasse, sale. Je pr\u00e9f\u00e9rais encore marcher. Je suis arriv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;usine, une poign\u00e9e de mis\u00e9reux \u00e9tait devant la porte, je savais que c&rsquo;\u00e9tait les temporaires, les immigr\u00e9s, ceux qui n&rsquo;ont plus rien qu&rsquo;un cale\u00e7on sale et des doigts noueux. Je me suis mis dans la file, comme une bravade, en me disant qu&rsquo;on allait me reconna\u00eetre, et que l&rsquo;on me jetterait dehors. Mais il \u00e9tait encore t\u00f4t, le temps a pass\u00e9 dans la file, un pauvre m&rsquo;a offert une cigarette, et la porte de fer s&rsquo;est finalement ouverte. Le soleil \u00e9tait invisible dans la brume, le matin \u00e9tait froid. Personne ne m&rsquo;a pos\u00e9 de question. J&rsquo;ai pris un tablier, un couteau, et la cargaison est arriv\u00e9e. J&rsquo;ai fait mes huit heures et j&rsquo;ai touch\u00e9 quelques billets.<br \/> &#8211; Et alors ?<br \/> &#8211; J&rsquo;ai donn\u00e9 tout l&rsquo;argent. J&rsquo;en ai donn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;homme qui m&rsquo;avait pass\u00e9 une cigarette. Et \u00e0 la femme seule. Et au vieux dont la main tremblait. Et au gros porc qui faisait des blagues racistes. J&rsquo;ai tout donn\u00e9. Je suis parti dans le soleil, avec mes v\u00eatements qui sentaient le poisson, sans rien en poche, et sans rien dans le ventre. Et je suis revenu le lendemain matin. Et le jour d&rsquo;apr\u00e8s. Avec ma souffrance. Je voulais mourir sur place, je voulais d\u00e9montrer \u00e0 tous que j&rsquo;allais mourir dans la souffrance. Mais personne ne me voyait, parce que tous avaient leurs soucis. J&rsquo;ai continu\u00e9.<br \/> &#8211; Vous vouliez quoi, exactement ? \u00eatre reconnu comme un&nbsp; martyr, par ceux-l\u00e0 m\u00eame que vous aviez pressur\u00e9s ?<\/p>\n<p> Il resta un moment \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir. Il souriait. Je l&rsquo;avais touch\u00e9 au point sensible, mais il ne se f\u00e2chait pas, il souriait. <\/p>\n<p> &#8211; C&rsquo;est probablement \u00e0 ce moment que j&rsquo;ai senti quelle \u00e9tait ma place. Toutes les nuits, je me retournais sur mon lit de mis\u00e8re, je r\u00f4tissais sur les flammes de l&rsquo;enfer, et toujours, l&rsquo;\u00e9toile noire me regardait et se moquait de moi. Je n&rsquo;\u00e9tais rien, et elle riait de me voir me tordre dans la souffrance. Et puis un matin, dans la file d&rsquo;attente devant la porte de fer, j&rsquo;ai compris. J&rsquo;avais trouv\u00e9 ma place. Et je me suis employ\u00e9, depuis, \u00e0 honorer cette place.<br \/> &#8211; Attendez, vous allez me faire le coup de la r\u00e9demption christique, vous avez eu une illumination ?<\/p>\n<p> Je ne peux pas d\u00e9crire son regard \u00e0 ce moment-l\u00e0. Il n&rsquo;\u00e9tait pas moqueur, ni p\u00e9remptoire. Je ne saurais dire ce que ce regard signifiait. Mais je me suis senti rougir, avec mon magn\u00e9tophone num\u00e9rique, mon t\u00e9l\u00e9phone portable, et mon reflex digital.<br \/> J&rsquo;ai pos\u00e9 mon sac, je me suis assis, il a rempli mon verre. Quand nous avons trinqu\u00e9, j&rsquo;aurais pu pleurer. <\/p>\n<p> Voici maintenant la fin de cette histoire. Je continue \u00e0 voir Nessu. Il est ignor\u00e9, il est seul, mais beaucoup de personnes viennent le voir. Il ne leur dit rien, ou bien il leur tient la main, son \u00e9coute est in\u00e9puisable.<br \/> Je lui ai offert un stylo-plume, en lui disant que les mots sont une mani\u00e8re d&rsquo;exprimer les choses. J&rsquo;ai ajout\u00e9, en plaisantant, que le stylo peut \u00eatre rempli aussi avec de l&rsquo;encre de seiche. <br \/> Depuis, une fois par an, il m&rsquo;envoie un petit dessin tra\u00e7\u00e9 \u00e0 l&rsquo;encre. Jamais plus de cinq traits, souvent moins. Et l&rsquo;encre sent l&rsquo;odeur de la mer. <br \/> Je reviens parfois le voir, quand je me sens seul, ou triste. Il a commenc\u00e9 \u00e0 m&rsquo;expliquer comment d\u00e9couper un poisson.<br \/> Je me sens revivre.<\/p>\n<p> D\u00e9di\u00e9 \u00e0 Laurent C. et Sardar H. &#8211; 29-05-08 <\/p>\n<p> <!--Creative Commons License--><a rel=\"license\"  href=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/2.0\/fr\/\"><img decoding=\"async\"  alt=\"Creative Commons License\" style=\"border-width: 0pt;\"  src=\"http:\/\/i.creativecommons.org\/l\/by-nc-nd\/2.0\/fr\/88x31.png\"><\/a><br \/> Cette nouvelle, comme tout sur ce blog, est publi\u00e9e sous un <a rel=\"license\"  href=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/2.0\/fr\/\">contrat Creative Commons<\/a><!--\/Creative Commons License--><!-- <rdf:RDF xmlns=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/\" xmlns:dc=\"http:\/\/purl.org\/dc\/elements\/1.1\/\" xmlns:rdf=\"http:\/\/www.w3.org\/1999\/02\/22-rdf-syntax-ns#\" xmlns:rdfs=\"http:\/\/www.w3.org\/2000\/01\/rdf-schema#\"> <work rdf:about=\"\"> <license rdf:resource=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/2.0\/fr\/\" \/> <dc:type rdf:resource=\"http:\/\/purl.org\/dc\/dcmitype\/Text\" \/> <\/work> <license rdf:about=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/2.0\/fr\/\"><permits rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/Reproduction\"\/><permits rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/Distribution\"\/><requires rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/Notice\"\/><requires rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/Attribution\"\/><prohibits rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/CommercialUse\"\/><\/license><\/rdf:RDF> -->. 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