{"id":624,"date":"2008-03-10T18:01:03","date_gmt":"2008-03-10T18:01:03","guid":{"rendered":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/?p=624"},"modified":"2008-03-10T18:01:03","modified_gmt":"2008-03-10T18:01:03","slug":"novela-qua-sono-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/2008\/03\/10\/novela-qua-sono-1\/","title":{"rendered":"Novela &#8211; Qua sono (1 \/ &#8230;)"},"content":{"rendered":"<p>Il y a des vies &eacute;clatantes, dont on entend parler dans les journaux. Ce sont des explorateurs, des milliardaires, des actrices, toutes ces personnes hors du commun dont les r&eacute;cits sont cens&eacute;s consoler les gens ordinaires. Des journalistes eux-m&ecirc;mes passent leurs vies enti&egrave;res dans ces milieux rutilants, vivant en marge d&rsquo;&eacute;v&eacute;nements dans lesquels ils sont tol&eacute;r&eacute;s, parasites indispensables qui doivent jouer le r&ocirc;le de t&eacute;moins. F&ecirc;tes &eacute;vanescentes, couples &eacute;ph&eacute;m&egrave;res, nouvelles fracassantes et aussit&ocirc;t oubli&eacute;es. <\/p>\n<p> Je suis journaliste aussi, mais pour une revue industrielle. Je ne parle pas de f&ecirc;tes, mais d&rsquo;usines, je parle moins des hommes que des machines, et je le vois bien dans mes articles, la composante humaine n&rsquo;est plus qu&rsquo;un terme de l&rsquo;&eacute;quation g&eacute;n&eacute;rale, une contrainte parmi tant d&rsquo;autres qu&rsquo;on essaie d&rsquo;optimiser. <\/p>\n<p> Mon m&eacute;tier m&rsquo;envoie dans diff&eacute;rents pays d&rsquo;Europe o&ugrave; je rends compte des progr&egrave;s techniques, je contribue &agrave; la comparaison des co&ucirc;ts de production, ou encore je couvre l&rsquo;actualit&eacute; sur les machines-outils et les cha&icirc;nes automatis&eacute;es. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il y a quelques ann&eacute;es, je fus envoy&eacute; en Sicile pour couvrir l&rsquo;installation d&rsquo;une nouvelle cha&icirc;ne r&eacute;frig&eacute;r&eacute;e dans une poissonnerie industrielle. La mise en place du mat&eacute;riel &eacute;tait longue, la mont&eacute;e en puissance devait &ecirc;tre progressive, j&rsquo;&eacute;tais d&eacute;tach&eacute; pour une enqu&ecirc;te qui devait durer deux semaines. Finalement, je devrais livrer tout un dossier th&eacute;matique &agrave; mon magazine pour le num&eacute;ro de septembre. <\/p>\n<p> J&rsquo;arrivai par une matin&eacute;e d&rsquo;&eacute;t&eacute;. La mer brillait au loin, l&rsquo;usine &eacute;tait &eacute;clair&eacute;e de soleil, mais je savais qu&rsquo;&agrave; l&rsquo;int&eacute;rieur de ce grand b&acirc;timent de b&eacute;ton, les cadences &eacute;taient &agrave; l&rsquo;oppos&eacute; des rythmes s&eacute;culaires de m&egrave;re Nature. Chaque matin &agrave; l&rsquo;aube, une flottille de nautoniers d&eacute;versait sa r&eacute;colte de poissons dans des milliers de paniers en plastique, ceux-ci &eacute;taient achemin&eacute;s sur des tapis crasseux vers des brigades d&rsquo;ouvriers qui &eacute;ventraient, vidaient, nettoyaient le plus vite possible les poissons, dans un tintamarre de ferraille, d&rsquo;insultes et de crachats. Le sol &eacute;tait huileux de sang et d&rsquo;entrailles, et il n&rsquo;&eacute;tait pas rare qu&rsquo;un ouvrier glisse et tombe, puis se rel&egrave;ve couvert d&rsquo;amas visqueux et sanguinolents, et sans prendre la peine de s&rsquo;&eacute;brouer, s&rsquo;attaque de nouveau furieusement &agrave; la masse de mati&egrave;re morte que les paniers amenaient sans rel&acirc;che. <\/p>\n<p> Le lieu de mon enqu&ecirc;te &eacute;tait plus en aval, l&agrave; o&ugrave; avaient lieu la cong&eacute;lation et le s&eacute;chage, mais je restai interdit un moment devant cette sc&egrave;ne &agrave; la Breughel, o&ugrave; les visc&egrave;res volaient presque &agrave; hauteur de visage. Puis je me laissai guider par l&rsquo;ing&eacute;nieur de production vers le lieu v&eacute;ritable de mon enqu&ecirc;te. Je passai plusieurs jours dans les plans, les relev&eacute;s de productivit&eacute; et les pr&eacute;visions industrielles, levant de temps en temps la t&ecirc;te pour voir des techniciens assembler la nouvelle cha&icirc;ne et riveter les &eacute;l&eacute;ments au sol. Au loin, je devinais plus que je ne voyais l&rsquo;assembl&eacute;e &eacute;chevel&eacute;e qui se battait contre les tas de poissons toujours renouvel&eacute;s. <\/p>\n<p> Je d&eacute;celai vite une anomalie originale dans les relev&eacute;s de productivit&eacute;. Les poissons vid&eacute;s arrivaient &agrave; la cha&icirc;ne du froid dans des paniers num&eacute;rot&eacute;s correspondant &agrave; l&rsquo;une des dix brigades d&rsquo;ouvriers &eacute;corcheurs. L&rsquo;anomalie pouvait se constater dans les relev&eacute;s, ou m&ecirc;me visuellement : chaque matin, les paniers des brigades arrivaient, dans un ordre al&eacute;atoire de num&eacute;ros, et pourtant une brigade, jamais la m&ecirc;me, avait ses paniers qui d&eacute;bordaient tandis que les autres n&rsquo;envoyaient que des paniers remplis aux deux-tiers. Je pensai &agrave; des m&eacute;canismes d&rsquo;auto-r&eacute;gulation de groupe, o&ugrave; chacun essaie de limiter sa productivit&eacute; pour &eacute;viter le rel&egrave;vement des quotas de production, mais la brigade rebelle semblait ne pas suivre cette r&egrave;gle syndicale. Je demandai la composition des brigades et j&rsquo;appris que celle-ci changeait tous les jours. J&rsquo;avais lu les th&eacute;oriciens de la productivit&eacute;, je connaissais l&rsquo;effet Hawthorne, aussi je ne pouvais pas aller observer directement les &eacute;corcheurs, sous peine d&rsquo;influer sur leur productivit&eacute;, de m&ecirc;me que l&rsquo;observateur perturbe l&rsquo;exp&eacute;rience du chat de Schr&ouml;dinger. <\/p>\n<p> Je recourus donc &agrave; diff&eacute;rents stratag&egrave;mes, des petits trucs glan&eacute;s sur tous les chantiers o&ugrave; l&rsquo;observation directe &eacute;tait impossible, ou non souhait&eacute;e. Des relev&eacute;s photographiques discrets peuvent &ecirc;tre faits avec un petit appareil photo r&eacute;gl&eacute; en mode rafale, un enregistreur de sons peut capter des choses non visibles, et je faisais aussi confiance &agrave; ma m&eacute;moire visuelle, passant et repassant devant l&rsquo;atelier sous divers pr&eacute;textes. <\/p>\n<p> En exploitant mes diff&eacute;rents relev&eacute;s, j&rsquo;eus plusieurs surprises. Le paradoxe &eacute;tait que la situation &eacute;tait &eacute;vidente, elle sautait aux yeux quand on regardait les photos, et pourtant, rien n&rsquo;&eacute;tait apparent quand on &eacute;tait pr&eacute;sent dans l&rsquo;atelier. Un homme, toujours le m&ecirc;me, contribuait pour plus du tiers de la production d&rsquo;une brigade de dix personnes. Sur les photos, pourtant, aucun poisson n&rsquo;&eacute;tait pr&eacute;sent dans son espace de travail, et on ne voyait pas de couteau dans sa main. Un observateur superficiel aurait jug&eacute; que cet homme &eacute;tait le seul paresseux du groupe, inoccup&eacute; tandis que des mains floues, &agrave; sa droite et sa gauche, peuplaient l&rsquo;espace de leurs mouvements. Mais dans la s&eacute;quence de photos prises en rafale, on voyait qu&rsquo;entre deux photos, c&rsquo;est-&agrave;-dire en moins d&rsquo;une seconde, 2 poissons avaient &eacute;t&eacute; proprement vid&eacute;s. J&rsquo;&eacute;tudiai plusieurs autres photos : &agrave; chaque fois, la pile de poissons entiers diminuait, les poissons d&eacute;coup&eacute;s et vid&eacute;s devenaient plus nombreux, et aucune des mains &eacute;trang&egrave;res qui flottait aux alentours de la t&ecirc;te de l&rsquo;homme ne pouvait &ecirc;tre responsable de cette rapidit&eacute; : les angles, les attitudes ne correspondaient pas. C&rsquo;&eacute;tait l&rsquo;homme immobile, parfaitement au centre de cet espace r&eacute;duit, qui avait accompli ce prodige, sans que l&rsquo;appareil n&rsquo;ait r&eacute;ussi, ne serait-ce qu&rsquo;une seule fois, &agrave; imprimer sur sa cellule le geste qui avait pourtant d&ucirc; avoir lieu. Et ces gestes invisibles contribuaient, &agrave; la fin de la matin&eacute;e, &agrave; l&rsquo;&eacute;quivalent de la productivit&eacute; de trois &eacute;corcheurs chevronn&eacute;s. <\/p>\n<p style=\"margin-bottom: 0cm;\"> <\/p>\n<p> <!--Creative Commons License--><a rel=\"license\"  href=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/2.0\/fr\/\"><img decoding=\"async\"  alt=\"Creative Commons License\" style=\"border-width: 0pt;\"  src=\"http:\/\/i.creativecommons.org\/l\/by-nc-nd\/2.0\/fr\/88x31.png\"><\/a><br \/> Cette nouvelle, comme tout sur ce blog, est publi\u00e9e sous un <a rel=\"license\"  href=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/2.0\/fr\/\">contrat Creative Commons<\/a><!--\/Creative Commons License--><!-- <rdf:RDF xmlns=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/\" xmlns:dc=\"http:\/\/purl.org\/dc\/elements\/1.1\/\" xmlns:rdf=\"http:\/\/www.w3.org\/1999\/02\/22-rdf-syntax-ns#\" xmlns:rdfs=\"http:\/\/www.w3.org\/2000\/01\/rdf-schema#\"> <work rdf:about=\"\"> <license rdf:reso\nurce=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/2.0\/fr\/\" \/> <dc:type rdf:resource=\"http:\/\/purl.org\/dc\/dcmitype\/Text\" \/> <\/work> <license rdf:about=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/2.0\/fr\/\"><permits rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/Reproduction\"\/><permits rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/Distribution\"\/><requires rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/Notice\"\/><requires rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/Attribution\"\/><prohibits rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/CommercialUse\"\/><\/license><\/rdf:RDF> -->. 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