{"id":485,"date":"2007-09-06T01:20:37","date_gmt":"2007-09-06T01:20:37","guid":{"rendered":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/?p=485"},"modified":"2007-09-06T01:20:37","modified_gmt":"2007-09-06T01:20:37","slug":"novela-transluxion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/2007\/09\/06\/novela-transluxion\/","title":{"rendered":"Novela &#8211; Transluxion"},"content":{"rendered":"<p>Je voudrais parler d&rsquo;Enzo Korzyb. Il a tellement d\u00e9fray\u00e9 les tablo\u00efds qu&rsquo;on peut se demander ce qu&rsquo;il y a encore \u00e0 en dire. Probablement rien. Mais sous l&rsquo;abondance d&rsquo;information, la v\u00e9rit\u00e9 dispara\u00eet souvent. C&rsquo;est comme un prisme optique : vu de c\u00f4t\u00e9, il ne fait appara\u00eetre qu&rsquo;une tranche d&rsquo;un gris mat, sans \u00e9paisseur. Certains de nos contemporains fonctionnent ainsi : ils ne peuvent voir que la tranche d&rsquo;une personne, comme la tranche d&rsquo;un livre. Untel sera catalogu\u00e9 comme r\u00eaveur, et malgr\u00e9 les ann\u00e9es qui passent, ou nonobstant son insertion r\u00e9ussie dans la soci\u00e9t\u00e9, il restera \u00ab\u00a0le r\u00eaveur\u00a0\u00bb. Car, de m\u00eame qu&rsquo;il y a de moins en moins de personnes qui lisent des livres, de m\u00eame, de plus en  plus de personnes lisent les tranches. Et si \u00ab\u00a0le r\u00eaveur\u00a0\u00bb commet l&rsquo;erreur de vouloir affirmer une seconde dimension, c&rsquo;est-\u00e0-dire outrepasser son r\u00f4le unidimensionnel de tranche, la soci\u00e9t\u00e9 se chargera vite de l&rsquo;\u00e9monder, de raboter ce relief inopportun. Apr\u00e8s tout, comment ranger une tranche dans la grande biblioth\u00e8que, si elle se met \u00e0 avoir la fantaisie de changer de forme ? Korzyb aurait aim\u00e9 \u00eatre compar\u00e9 \u00e0 un prisme, lui qui aimait tant les jeux de lumi\u00e8re, les irisations, et qui aurait r\u00eav\u00e9 de voir une aurore bor\u00e9ale en vrai. Vous vous \u00e9tonnez ? Cela ne correspond pas \u00e0 l&rsquo;homme des tablo\u00efds ? Ah oui, j&rsquo;oubliais, Korzyb n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une tranche, et sur la tranche, on lisait \u00ab\u00a0Scientifique g\u00e9nial (et donc tortur\u00e9, \u00e9videmment) qui a d\u00e9couvert la transluxion\u00a0\u00bb. Inutile de lire le livre, le titre sur la tranche est cens\u00e9 vous avoir repu. Mais pour ceux et celles qui daigneraient d\u00e9placer un peu leur angle de vue, le prisme peut offrir quelques couleurs diffract\u00e9es. Je ne vous propose pas l&rsquo;effort \u00e9puisant de lire le livre Enzo Korzyb, je sais que vous n&rsquo;y \u00eates pas pr\u00e9par\u00e9s. Je veux juste rendre compte de quelques notes que j&rsquo;ai prises dans la marge du livre de sa vie.<\/p>\n<p> Chapitre 1. L&rsquo;isol\u00e9. <br \/>\n Tout est connu de lui, sauf l&rsquo;essentiel. On l&rsquo;\u00e9tiquette comme Polonais, orphelin, n\u00e9 \u00e0 la fin du XX\u00e8me si\u00e8cle, jeune chercheur, boursier laborieux. La v\u00e9rit\u00e9 n&rsquo;est pas loin, il suffirait, pour une fois, de le traiter comme un \u00eatre humain. Korzyb n&rsquo;a jamais eu de famille, probablement pas d&rsquo;amis, et moi qui ai \u00e9t\u00e9 son directeur de laboratoire pendant sa th\u00e8se &#8211; et je crois, un proche au cours des ann\u00e9es qui ont suivi &#8211; je ne saurais l&rsquo;aimer. Il n&rsquo;\u00e9tait pas de notre monde, et personne n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 du sien, \u00e0 part Celia. On a beaucoup glos\u00e9 sur le pauvre \u00e9tudiant polonais qui est arriv\u00e9, d\u00e9racin\u00e9, dans notre pays pour y poursuivre ses \u00e9tudes. Mais on ne peut pas d\u00e9raciner ce qui n&rsquo;a aucune attache. Korzyb n&rsquo;a jamais eu de compatriote, car sa patrie, s&rsquo;il en avait une, \u00e9tait un pays imaginaire dont il \u00e9tait \u00e0 la fois le roi et le plus humble vagabond, en un mot, le seul citoyen.<\/p>\n<p> Chapitre 2. La lumi\u00e8re. <br \/>\n A la racine des grandes d\u00e9couvertes, il y a toujours des choses simples. Derri\u00e8re une formule abstraite, un concept, se cache toujours une premi\u00e8re intuition, un d\u00e9sir. Vous voulez aller au-del\u00e0 de la tranche d&rsquo;un chercheur ? Demandez-vous ce qui l&rsquo;a attir\u00e9 dans son sujet. Car on ne choisit pas par hasard de travailler sur les corpuscules, ou la sociologie des tribus, ou encore l&rsquo;excitabilit\u00e9 des arthropodes. La plupart d&rsquo;entre vous en sont rest\u00e9s au titre sur la tranche de la th\u00e8se de Korzyb, en croyant sinc\u00e8rement que quelqu&rsquo;un dans le monde pouvait s&rsquo;int\u00e9resser aux \u00ab\u00a0m\u00e9canismes ondulatoires et chroniques des photons\u00a0\u00bb. La v\u00e9rit\u00e9 est que Korzyb \u00e9tait fascin\u00e9 par la lumi\u00e8re, qui repr\u00e9sentait pour lui la perfection en terme de couleur (toutes les couleurs r\u00e9unies en une seule, aveuglante) et de vitesse (la r\u00e9f\u00e9rence absolue de notre monde et de son \u00e9chelle de temps). Toute sa vie, Korzyb a recherch\u00e9 la lumi\u00e8re, et ce qu&rsquo;il y avait derri\u00e8re.<\/p>\n<p> Chapitre 3. Sp\u00e9culations scientifiques. <br \/>\n Les r\u00e9sultats des recherches d&rsquo;Enzo Korzyb lui ont valu le prix Nobel de physique \u00e0 titre posthume, ils sont donc connus de tous, et ils ont fond\u00e9 notre soci\u00e9t\u00e9 actuelle. Je me borne donc \u00e0 r\u00e9sumer les grandes \u00e9tapes de sa d\u00e9marche. Mais pour cela, il faut d&rsquo;abord se replacer dans le contexte pr\u00e9-Korzyb, que nous avons trop vite oubli\u00e9, tant notre monde a \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9 en profondeur par ces d\u00e9couvertes. Autrefois, toute r\u00e9f\u00e9rence au Temps \u00e9tait fond\u00e9e sur la vitesse de la lumi\u00e8re, qui non seulement \u00e9tait une constante, mais aussi r\u00e9put\u00e9e \u00eatre une barri\u00e8re infranchissable. Selon le paradigme de l&rsquo;\u00e9poque, un vaisseau spatial qui atteindrait la vitesse de la lumi\u00e8re verrait le temps s&rsquo;arr\u00eater totalement. Je me souviens ainsi, dans mon encyclop\u00e9die d&rsquo;enfant, de l&rsquo;illustration d&rsquo;un voyageur spatial chevauchant un rayon de soleil, et regardant la trotteuse de sa montre, d\u00e9finitivement fig\u00e9e sur le cadran. Korzyb se refusait \u00e0 penser \u00e0 la lumi\u00e8re comme \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9lectromagn\u00e9tique fix\u00e9 de toute \u00e9ternit\u00e9, il y voyait des variations. Et qui dit variable, dit transformable. Si la lumi\u00e8re \u00e9tait un livre, le m\u00e9rite de Korzyb aura \u00e9t\u00e9 d&rsquo;en changer le nombre de pages. Il a commenc\u00e9 par acc\u00e9l\u00e9rer les particules de lumi\u00e8re, l\u00e0 o\u00f9 tous les autres chercheurs se demandaient comment ralentir les photons pour pouvoir mieux les observer. J&rsquo;en ai retir\u00e9 une id\u00e9e : la meilleure mani\u00e8re d&rsquo;observer un animal sauvage, ce n&rsquo;est pas de le domestiquer, mais de le remettre en libert\u00e9. Il en va de m\u00eame pour tous les concepts. Enzo a non seulement remis les photons en libert\u00e9, mais en leur donnant un suppl\u00e9ment de vitesse. C&rsquo;est lui qui a fix\u00e9 l&rsquo;\u00e9talon lumi\u00e8re : la vitesse standard de la lumi\u00e8re \u00e9tant de 300 000 km par seconde, cela correspondait, selon lui, \u00e0 1 Lux. En six mois de travail sur des acc\u00e9l\u00e9rateurs de particules, Korzyb arrivait \u00e0 des vitesses de 3 Lux, soit presque 1 million de kilom\u00e8tres \u00e0 la seconde. La lumi\u00e8re s&rsquo;enfuyait toujours plus vite, mais Korzyb s&rsquo;ent\u00eatait \u00e0 la poursuivre.<\/p>\n<p> Chapitre 4. Sp\u00e9culations temporelles. <br \/>\n Ce passage des travaux de Korzyb est celui qui est le plus ardu \u00e0 comprendre, mais peu importe d&rsquo;en saisir la subtilit\u00e9, il suffit d&rsquo;en comprendre les fondements. En acc\u00e9l\u00e9rant la lumi\u00e8re, Korzyb avait chang\u00e9 notre r\u00e9f\u00e9rentiel de temps, tandis que les distances restaient les m\u00eames. Par exemple, un photon \u00e0 Lux 1 parcourait 900 000 km en 3 secondes, tandis qu&rsquo;un photon \u00e0 Lux 3 parcourait cette m\u00eame distance en 1 seconde. Mais il pouvait s&rsquo;agir du m\u00eame photon. En d&rsquo;autres termes, la vitesse de la lumi\u00e8re \u00e9tait variable, mais le temps aussi : pour un photon donn\u00e9, une seconde valait trois secondes. Korzyb a prouv\u00e9 que l&rsquo;illustration de mon enfance \u00e9tait vraie : un spationaute voyageant \u00e0 la vitesse de Lux 1 verrait la trotteuse de sa montre s&rsquo;arr\u00eater. Mais il est all\u00e9 plus loin, et il a d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;un spationaute voyageant \u00e0 une vitesse sup\u00e9rieure verrait la trotteuse de sa montre se mettre \u00e0 reculer. A Lux 2, une seconde de voyage fait reculer dans le temps de 2 secondes. Une ann\u00e9e de voyage nous ram\u00e8ne deux ans en arri\u00e8re. Korzyb avait invent\u00e9 le principe du voyage dans le temps. <\/p>\n<p> Chapitre 5. Sp\u00e9culations commerciales. <br \/>\n De grands groupes de t\u00e9l\u00e9communication finan\u00e7aient notre laboratoire depuis des ann\u00e9es. Les recherches de Korzyb les int\u00e9ressaient particuli\u00e8rement, car tout ce qui augmentait la rapidit\u00e9 de transmission des signaux les int\u00e9ressait. Puis vinrent les fabricants de fibres optiques, les concepteurs de circuits imprim\u00e9s&#8230; et l&rsquo;industrie a\u00e9rospatiale. Etant donn\u00e9 que Korzyb n&rsquo;avait rien \u00e0 gagner (si je dois m&rsquo;exprimer en termes journalistiques, il m\u00e9prisait l&rsquo;argent), il imposa ses conditions, et tous les groupes s&rsquo;y pli\u00e8rent : mettre en commun leurs bases de connaissances, sans limitation aucune, pour faire progresser la recherche. C&rsquo;est ce que l&rsquo;on a appel\u00e9 Le Club des Neurones. Korzyb n&rsquo;\u00e9tait pas le scientifique na\u00eff qu&rsquo;on a pr\u00e9sent\u00e9 : il \u00e9tait extr\u00eamement lucide, et cynique, sur les opportunit\u00e9s commerciales qu&rsquo;il offrait ainsi \u00e0 ces grands groupes. Mais pour lui, rien ne valait l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration des connaissances. Un jour que nous parlions en priv\u00e9, il me fit cette remarque \u00ab\u00a0Pour aller jusqu&rsquo;\u00e0 Lux 5, il faudra qu&rsquo;ils d\u00e9boursent Milliard 5\u00a0\u00bb. Tous les moyens sont bons, pour le vrai croyant. En deux ans, nous disposions d&rsquo;un prototype d&rsquo;engin spatial atteignant Lux 1,1. Encore une ann\u00e9e, et le mur de Lux 2 \u00e9tait franchi. Il allait s&rsquo;\u00e9couler dix ans avant que les premiers engins \u00ab\u00a0grand public\u00a0\u00bb voient le jour, mais entre temps, les voyages spatiaux avaient d\u00e9coll\u00e9. On ne parlait plus de translation (dans l&rsquo;espace), chacun, pour une somme comparativement modique, pouvait d\u00e9sormais s&rsquo;offrir une transluxion (dans le temps).<\/p>\n<p> Chapitre 6. Sp\u00e9culations financi\u00e8res. <br \/>\n Dans l&rsquo;histoire humaine, les premi\u00e8res applications des inventions ont toujours \u00e9t\u00e9, soit militaires, soit int\u00e9ress\u00e9es. Les voyages transluxiens n&rsquo;y ont pas fait exception. Les premi\u00e8res d\u00e9viances ont \u00e9t\u00e9 discr\u00e8tes, et le ph\u00e9nom\u00e8ne n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9 que tardivement. Entre temps, des centaines de milliers de personnes s&rsquo;\u00e9taient enrichies. Les terrains de jeu de ces aventuriers \u00e9taient les march\u00e9s financiers. Il suffisait d&rsquo;analyser comment les cours boursiers avaient \u00e9volu\u00e9 sur l&rsquo;ann\u00e9e pass\u00e9e, puis de faire un discret voyage dans le temps pour prendre une position favorable. Evidemment, la prime allait aux plus riches : pour revenir une ann\u00e9e en arri\u00e8re, un voyage \u00e0 Lux 2 prenait 6 mois, un voyage \u00e0 Lux 1,1 (moins co\u00fbteux) prenait presque une ann\u00e9e. Divers scandales financiers d\u00e9montr\u00e8rent que les dirigeants des plus grands groupes avaient profit\u00e9 de leur position pour \u00ab\u00a0emprunter\u00a0\u00bb les prototypes qui \u00e9taient encore en phase de d\u00e9veloppement, le temps d&rsquo;une excursion de quelques semaines en arri\u00e8re. Comme souvent, la r\u00e9ponse des gouvernements fut lente et inefficace. Mais les march\u00e9s se r\u00e9gulaient eux-m\u00eames : les prix des voyages \u00e0 Lux 2 augment\u00e8rent, les voyages \u00e0 Lux 3, d\u00e9j\u00e0 on\u00e9reux, devinrent inaccessibles, tandis que les Lux 1,1 voyaient leurs prix d\u00e9gringoler avec l&rsquo;arriv\u00e9e de compagnies low cost. Il devenait de plus en plus difficile de sp\u00e9culer en arri\u00e8re : un investisseur qui arrivait \u00e0 &#8211; 6 mois avait de grandes chances d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 devanc\u00e9&#8230; ou alors il rencontrait des dizaines d&rsquo;investisseurs d\u00e9barquant du m\u00eame vol. Il n&rsquo;y avait plus d&rsquo;argent facile : les vols standard (- 1, &#8211; 3, &#8211; 6 mois) \u00e9taient satur\u00e9s, et les vols sur mesure (- 1,17 mois) co\u00fbtaient cher. Les gains potentiels \u00e9taient faibles, et ne couvraient plus les co\u00fbts de transaction. L&rsquo;\u00e9poque de la sp\u00e9culation effr\u00e9n\u00e9e \u00e9tait termin\u00e9e.<\/p>\n<p> Chapitre 7. R\u00e9gulations. <br \/>\n J&rsquo;inclus ce chapitre, juste pour montrer un aspect paradoxal, et probablement inconnu, de Korzyb. Autant il ne reconnaissait aucun int\u00e9r\u00eat aux individus en tant que tels, autant il avait foi dans la masse. Selon ses propres termes \u00ab\u00a0ils ont probablement un neurone chacun, mais s&rsquo;il y en a un million, \u00e7a fait un million de neurones\u00a0\u00bb. Il n&rsquo;y a peut-\u00eatre qu&rsquo;une reine dans une fourmili\u00e8re, mais c&rsquo;est la masse des ouvri\u00e8res qui assure la survie du groupe. Korzyb a \u00e9t\u00e9 la reine de son temps, quelques princes aventureux ont pu profiter du syst\u00e8me, mais la masse des individus a annul\u00e9 toute opportunit\u00e9 de gain. Puis sont venus quelques roitelets, chacun avec une petite id\u00e9e, et la masse de ces id\u00e9es a donn\u00e9 un syst\u00e8me \u00e0 nouveau r\u00e9gul\u00e9. L&rsquo;id\u00e9e r\u00e9gulatrice la plus amusante a probablement \u00e9t\u00e9 la cr\u00e9ation du March\u00e9 Pass\u00e9, qui \u00e9tait le double, sym\u00e9trique, du march\u00e9 \u00e0 terme. D\u00e9sormais, il n&rsquo;y avait plus besoin de voyager en transluxion pour aller prendre des positions dans le pass\u00e9 : il suffisait de passer une transaction sur le March\u00e9 Pass\u00e9. On achetait dans le pass\u00e9 pour revendre aujourd&rsquo;hui, ce qui annulait les gains de ceux qui voyageaient dans le pass\u00e9, aussi le March\u00e9 Pass\u00e9 a tr\u00e8s vite \u00e9t\u00e9 renomm\u00e9 pour sa tr\u00e8s faible volatilit\u00e9. <br \/>\n Korzyb s&rsquo;amusait de tout cela, sans y prendre part, il s&rsquo;\u00e9merveillait de l&rsquo;intelligence collective sur des motifs aussi futiles. A propos du March\u00e9 Pass\u00e9, il a eu ce genre de phrase : \u00ab\u00a0On dirait que j&rsquo;aurais achet\u00e9 dans le pass\u00e9, et que j&rsquo;aurais eu esp\u00e9r\u00e9 gagner dans le futur ant\u00e9rieur, avant que les autres n&rsquo;auraient eu rachet\u00e9. Mais j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 mouru avant.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> Chapitre 8. Disparition. <br \/>\n Korzyb, le solitaire, l&rsquo;homme de toutes les frasques (copieusement organis\u00e9es par les journaux) a disparu il y a maintenant 2 mois. J&rsquo;ai constat\u00e9 que les journaux couvrent de moins en moins cet \u00e9v\u00e9nement, avantageusement remplac\u00e9 par les nouvelles \u00e9missions t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es ou le lancement d&rsquo;une startup r\u00e9volutionnaire. Je n&rsquo;ai jamais \u00e9t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;aise devant les micros, je me r\u00e9jouis donc de cette d\u00e9sh\u00e9rence dans laquelle je suis laiss\u00e9. Pourtant, j&rsquo;aurais un scoop. Je sais, non pas o\u00f9 est Korzyb, mais pourquoi il est parti. J&rsquo;utilise \u00e0 bon escient le terme \u00ab\u00a0parti\u00a0\u00bb, car je n&rsquo;ai pas \u00e9t\u00e9 abus\u00e9 par son corps, priv\u00e9 de vie, retrouv\u00e9 dans son appartement modeste. Je sais o\u00f9 il allait, car il me l&rsquo;a dit. Mais il faut, pour expliquer cela, repartir dans le pass\u00e9.<\/p>\n<p> Chapitre 9. Illumination. <br \/>\n Korzyb n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 toujours solitaire. Je ne veux pas parler de ses multiples liaisons, utilis\u00e9es pour alimenter le tirage de la presse \u00e0 scandales, alors m\u00eame que je sais que Korzyb a toujours \u00e9t\u00e9 solitaire. Croyez-en mon exp\u00e9rience, un directeur de labo passe plus de temps avec ses chercheurs qu&rsquo;avec sa femme. Korzyb pouvait \u00eatre exub\u00e9rant, voire charmant, mais il a toujours \u00e9t\u00e9 seul. Cette solitude, c&rsquo;\u00e9tait en m\u00eame temps une armure et une prison, dont les murs tombaient pour un moment, \u00e0 la faveur d&rsquo;une soir\u00e9e arros\u00e9e, mais je le voyais, il n&rsquo;\u00e9tait pas avec nous, il jouait juste un r\u00f4le d&rsquo;animal social, parce qu&rsquo;il le voulait bien. C&rsquo;est lors d&rsquo;une de ces soir\u00e9es qu&rsquo;il m&rsquo;a parl\u00e9 de Celia. <br \/>\n Celia a \u00e9t\u00e9 une de ses groupies, une fille qui lisait les journaux grand public, et qui r\u00eavait de rencontrer le jeune g\u00e9nie de la physique, celui qu&rsquo;on voyait dans des cocktails avec la cravate de travers et les yeux au loin. J&rsquo;ai d\u00fb rencontrer Celia, sans la remarquer, dans la foule. Il y avait toujours dix jeunes filles (et trente jeunes chercheurs) \u00e0 la porte de notre labo, et je dois avouer que les jeunes filles ont trouv\u00e9 plus souvent du succ\u00e8s dans mon labo que les jeunes chercheurs. Mais Korzyb \u00e9tait inexpugnable. Jeune homme ou jeune fille, il \u00e9coutait tous et toutes, pendant quelques minutes ou plusieurs heures, mais aucun ne trouvait gr\u00e2ce \u00e0 ses yeux. Je pense aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;il aurait aim\u00e9 rencontr\u00e9 un autre Korzyb, mais comment cela peut-il arriver ? Puis est venue Celia. Je ne me souviens pas d&rsquo;elle, je ne l&rsquo;ai jamais remarqu\u00e9e aux c\u00f4t\u00e9s de Korzyb, mais un soir, il m&rsquo;a avou\u00e9 sa passion. Lui, le g\u00e9nie, l&rsquo;homme de la lumi\u00e8re, le ma\u00eetre du temps, \u00e9tait allum\u00e9 par une jeunette qui ne comprenait m\u00eame pas ses th\u00e9ories. Elle aimait faire la f\u00eate, et il la suivait comme un gamin, poursuivi par des photographes avides de sensations.<br \/>\n Les travaux de recherche se poursuivaient, le Club des Neurones fonctionnait selon tous les crit\u00e8res apparents de l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 intellectuelle, mais Korzyb passait ses nuit dans des night clubs, \u00e0 entretenir une troupe de f\u00eatards qui lui \u00e9taient \u00e9trangers et familiers en m\u00eame temps. <br \/>\n Puis, je retrouvai un matin Korzyb dans mon bureau, le corps glac\u00e9, livide, prostr\u00e9. Celia \u00e9tait morte dans la nuit, sous les lumi\u00e8res d&rsquo;une boite de nuit \u00e0 la mode, victime d&rsquo;un m\u00e9lange de substances qu&rsquo;elle avait ingurgit\u00e9 de son plein gr\u00e9, un petit cocktail de f\u00eatard comme elle en prenait tous les soirs, mais qui avait \u00e9t\u00e9 fatal ce soir-l\u00e0. J&rsquo;ai cru que c&rsquo;\u00e9tait une passade, j&rsquo;ai pens\u00e9 qu&rsquo;il avait eu un choc en \u00e9tant pr\u00e9sent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de cette inconnue mourante, je l&rsquo;ai pris pour un enfant qu&rsquo;il fallait consoler. Pour un temps, le temps m&rsquo;a donn\u00e9 raison. Korzyb s&rsquo;est repris, il s&rsquo;est investi dans ses recherches avec une intensit\u00e9 renouvel\u00e9e, et j&rsquo;\u00e9tais content de voir qu&rsquo;il d\u00e9laissait ses anciennes connaissances nocturnes pour se consacrer \u00e0 nouveau corps et me \u00e0 son travail. C&rsquo;est \u00e0 cette p\u00e9riode que nous avons sorti le prototype de Lux 1,1. Les industriels se f\u00e9licitaient, tandis que Korzyb et moi \u00e9tions d\u00e9j\u00e0 en train de nous pencher sur Lux 2 et Lux 3. <\/p>\n<p> Chapitre 10. Accumulation.<br \/>\n Korzyb a disparu il y a deux mois, laissant une enveloppe corporelle exsangue, des piles de notes manuscrites, et un myst\u00e8re insondable. L&rsquo;autopsie n&rsquo;a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 aucune trace de violence, aucune substance chimique toxique, et j&rsquo;aurais \u00e9t\u00e9 surpris s&rsquo;il en avait \u00e9t\u00e9 autrement. Je peux maintenant r\u00e9v\u00e9ler o\u00f9 il est all\u00e9.<br \/>\n Korzyb n&rsquo;aimait pas l&rsquo;argent, mais il en comprenait le pouvoir. Durant toutes ces ann\u00e9es, il n&rsquo;est pas rest\u00e9 l&rsquo;inventeur d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 qu&rsquo;on a voulu vendre au grand public :  \u00e0 chaque contrat, il exigeait sa part. Et ses col\u00e8res \u00e9taient sans \u00e9gales, pour obtenir ce qu&rsquo;il voulait. Il m&rsquo;avait confi\u00e9 un jour \u00ab\u00a0Je vaux ce que je vends. Si je me donne gratuitement, je ne vaux plus rien\u00a0\u00bb. Je suis probablement le seul \u00e0 comprendre que l&rsquo;argent que Korzyb exigeait, c&rsquo;\u00e9tait une mani\u00e8re d&rsquo;obtenir de l&rsquo;amour. Et je ne crois pas me tromper en disant qu&rsquo;il n&rsquo;a jamais obtenu ce qu&rsquo;il voulait. Except\u00e9 \u00e0 la toute fin de sa vie.<\/p>\n<p> Chapitre 11. Transluxion. <br \/>\n Korzyb n&rsquo;a jamais voulu profiter de l&rsquo;argent qu&rsquo;il gagnait. Cet argent, c&rsquo;\u00e9tait une preuve d&rsquo;amour, cela n&rsquo;\u00e9tait pas destin\u00e9 \u00e0 la consommation. Il le laissait sur un compte, juste pour en sentir la pr\u00e9sence distante, symbolique, amass\u00e9e. Puis Celia est morte. Alors Korzyb a commenc\u00e9 \u00e0 investir. Pas seulement son propre argent, mais aussi celui des soci\u00e9t\u00e9s partenaires du Club des Neurones. A chaque fois que Korzyb parlait, les compagnies signaient un ch\u00e8que suppl\u00e9mentaire. Il leur promettait des voyages aux confins du cosmos, et elles achetaient ce r\u00eave. Puis il investissait l&rsquo;argent, sagement, rationnellement, dans son projet secret. Je le dis sans honte : nous avions plusieurs ann\u00e9es d&rsquo;avance, et \u00e0 chaque point d&rsquo;avancement, nous fournissions de nouveaux r\u00e9sultats scientifiques. Tout le monde \u00e9tait content.<br \/>\n Puis, il y a quelques mois, Korzyb m&rsquo;a annonc\u00e9 qu&rsquo;il \u00e9tait pr\u00eat. Il avait men\u00e9 \u00e0 bien la r\u00e9alisation du prototype Lux 10. Tout son argent &#8211; et, \u00e0 ma grande honte, tout l&rsquo;argent des sponsors &#8211; avait \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9 \u00e0 ce projet, qui ne verrait jamais le jour. Je fus le seul, un dimanche soir, dans la solitude du labo, \u00e0 voir Korzyb monter dans ce vaisseau, pour un trajet dont je savais qu&rsquo;il ne reviendrait pas. <\/p>\n<p> Chapitre 12. Annonciation.<br \/>\n Le calcul de Korzyb \u00e9tait simple. Il a utilis\u00e9 toute sa fortune, et sacrifi\u00e9 sa vie pour retourner dans son pass\u00e9, au seul moment digne d&rsquo;int\u00e9r\u00eat selon lui : sa rencontre avec Celia. Il a d\u00e9velopp\u00e9 un prototype ultime, qui lui permette de revivre ces quelques mois en sa compagnie. A l&rsquo;heure o\u00f9 je parle, Korzyb est d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent dans notre pass\u00e9, il vit instantan\u00e9ment, et \u00e9ternellement, aux c\u00f4t\u00e9s de Celia. Je retranscris, pour m\u00e9moire, notre derni\u00e8re conversation, ce fameux dimanche soir o\u00f9 il nous a quitt\u00e9s :<\/p>\n<p> &#8211; Mais vers quoi veux-tu partir ?<br \/>\n &#8211; Vers les uniques moments de bonheur de ma vie.<br \/>\n &#8211; Sais-tu ce que tu abandonnes ? <br \/>\n &#8211; Oui (il sourit) et \u00e7a n&rsquo;en vaut pas la peine.<br \/>\n &#8211; Mais tes d\u00e9couvertes&#8230;<br \/>\n &#8211; Je vous les laisse.<br \/>\n &#8211; Et tes futures d\u00e9couvertes ? <br \/>\n &#8211; Appartiennent au pass\u00e9.<br \/>\n &#8211; Tu es fou, Korzyb, tu ne te rends pas compte.<br \/>\n &#8211; Oui, c&rsquo;est possible. Il faut que j&rsquo;y aille, maintenant. Le temps n&rsquo;aime pas qu&rsquo;on le fasse attendre.<br \/>\n &#8211; Attends ! Qu&rsquo;est-ce que je vais dire aux journalistes, comment je vais expliquer ton d\u00e9part ? <br \/>\n &#8211; Dites-leur qu&rsquo;il y a quantit\u00e9 de domaines de la recherche qui m\u00e9riteraient d&rsquo;\u00eatre explor\u00e9s. Les m\u00e9canismes du coeur. La m\u00e9moire. Le temps des souvenirs pass\u00e9s. L&rsquo;attachement. La perception de la pr\u00e9sence. Cette histoire ne fait que commencer.<\/p>\n<p> Il me fit un dernier signe de la main, sourit, et enclencha le r\u00e9acteur de d\u00e9part. <\/p>\n<p><em> <br \/>Cette nouvelle est sous licence <a href=\"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/2006\/01\/26\/mes-contributions-passent-sous-licence-touchatougiciel-anythingware\" >Touchatougiciel<\/a>. Par ailleurs, <!--Creative Commons License--><a rel=\"license\" href=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nd\/2.0\/fr\/\"><img decoding=\"async\" alt=\"Creative Commons License\" style=\"border-width: 0\" src=\"http:\/\/i.creativecommons.org\/l\/by-nd\/2.0\/fr\/88x31.png\"\/><\/a><br \/>Cette cr\u00e9ation est mise \u00e0 disposition sous un <a rel=\"license\" href=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nd\/2.0\/fr\/\">contrat Creative Commons<\/a>.<!--\/Creative Commons License--><!-- <rdf:RDF xmlns=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/\" xmlns:dc=\"http:\/\/purl.org\/dc\/elements\/1.1\/\" xmlns:rdf=\"http:\/\/www.w3.org\/1999\/02\/22-rdf-syntax-ns#\" xmlns:rdfs=\"http:\/\/www.w3.org\/2000\/01\/rdf-schema#\"> \t<work rdf:about=\"\"> \t\t<license rdf:resource=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nd\/2.0\/fr\/\" \/> \t<dc:type rdf:resource=\"http:\/\/purl.org\/dc\/dcmitype\/Text\" \/> \t<\/work> \t<license rdf:about=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nd\/2.0\/fr\/\"><permits rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/Reproduction\"\/><permits rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/Distribution\"\/><requires rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/Notice\"\/><requires rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/Attribution\"\/><\/license><\/rdf:RDF> --><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je voudrais parler d&rsquo;Enzo Korzyb. 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