{"id":212,"date":"2006-10-05T21:53:39","date_gmt":"2006-10-05T21:53:39","guid":{"rendered":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/?p=212"},"modified":"2006-10-05T21:53:39","modified_gmt":"2006-10-05T21:53:39","slug":"novela-la-strategie-du-champignon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/2006\/10\/05\/novela-la-strategie-du-champignon\/","title":{"rendered":"Novela &#8211; La strat\u00e9gie du champignon"},"content":{"rendered":"<p>Il y a quelques ann\u00e9es, je commen\u00e7ai \u00e0 travailler au si\u00e8ge d&rsquo;une grande banque fran\u00e7aise. Fra\u00eechement dipl\u00f4m\u00e9 de mon \u00e9cole de commerce, j&rsquo;appliquais un m\u00e9tier dont j&rsquo;\u00e9tais cens\u00e9 avoir vu les bases th\u00e9oriques, je compulsais des dossiers, r\u00e9digeais des rapports, bref, je m&rsquo;adaptais \u00e0 une existence qui \u00e9tait, somme toute, pr\u00e9vue depuis ma naissance. Cet emploi commen\u00e7ait par un tour des diff\u00e9rents services de la banque, dans lesquels je devais travailler quelques semaines, avant de rejoindre mon poste d\u00e9finitif. C&rsquo;est ainsi que je passai un mois au d\u00e9partement Petites et moyennes entreprises.<\/p>\n<p> J&rsquo;\u00e9tais arriv\u00e9 en phase de transition : mon chef de service quittait son poste, il en \u00e9tait d\u00e9sormais \u00e0 classer ses dossiers, et, m\u00eame s&rsquo;il \u00e9tait encore pr\u00e9sent de temps en temps, il nous avait d\u00e9j\u00e0 tous class\u00e9s dans son pass\u00e9, nous \u00e9tions des (mauvais ?) souvenirs dont il avait pris son parti, voire fait son deuil. Comme cela arrive souvent dans les entreprises, la transition ne se fit pas par ajustement parfait. L&rsquo;ancien chef de service quitta son si\u00e8ge, son bureau, et ses dossiers, mais il s&rsquo;\u00e9coula un laps de temps administratif avant que le nouveau appar\u00fbt. Il arriva enfin, au moment o\u00f9 nous nous \u00e9tions tous habitu\u00e9s \u00e0 vivre sans tutelle. Il s&rsquo;appelait Pierre Pilani. Les premiers jours, les premi\u00e8res semaines d&rsquo;une prise de fonction sont souvent l&rsquo;occasion de remettre les compteurs \u00e0 z\u00e9ro : on s&rsquo;observe, on se jauge, et comme l&rsquo;on fait avec un cheval pour la premi\u00e8re fois, on sait que c&rsquo;est dans les premiers instants qu&rsquo;on impose sa marque. D\u00e8s ces premiers instants, je n&rsquo;ai pas aim\u00e9 Pierre Pilani. L&rsquo;ancien chef \u00e9tait respect\u00e9, car il puisait sa comp\u00e9tence dans un puits semblait-il sans fond d&rsquo;anecdotes, de souvenirs, de pratiques. Il connaissait les ombres derri\u00e8re les ombres, savait ce qu&rsquo;il fallait lire entre les lignes, savait m\u00eame lire quand il n&rsquo;y avait pas de lignes, bref, il appartenait depuis si longtemps \u00e0 La Maison que la maison lui appartenait. <\/p>\n<p> Pierre Pilani, lui, ne tirait sa l\u00e9gitimit\u00e9 que de son titre, \u00e0 peine peint sur la porte, et qu&rsquo;il portait d\u00e9j\u00e0 comme d&rsquo;autres arborent une tache rouge au revers de leur veste. Nous savions qu&rsquo;il avait des choses \u00e0 apprendre, il feignait de l&rsquo;ignorer. Je le classai tr\u00e8s rapidement dans la cat\u00e9gorie des \u00ab\u00a0petits messieurs\u00a0\u00bb : sans brillant, sans intelligence, mais d&rsquo;autant plus exigeant, avec parfois cette m\u00e9chancet\u00e9 mesquine de ceux qui se sentent d&rsquo;un niveau hi\u00e9rarchique sup\u00e9rieur. Nous nous sentions sous ses ordres, mais il n&rsquo;\u00e9tait pas notre chef. Mon opinion acheva de se former le jour o\u00f9 je l&rsquo;entendis insister lourdement sur \u00ab\u00a0le choix qu&rsquo;il avait dans la date\u00a0\u00bb. Qu&rsquo;il utilist cette contrep\u00e8terie \u00e9cul\u00e9e \u00e9tait peut-\u00eatre pardonnable, mais son attitude \u00e0 cette occasion, celle d&rsquo;un cancre qui ricane au dernier rang, achevait de le rendre petit \u00e0 mes yeux.<\/p>\n<p> A peine arriv\u00e9 depuis deux semaines dans notre service, il partit en vacances. Il s&rsquo;agissait de solder un reliquat pointilleusement calcul\u00e9 par la direction des ressources humaines, faute de quoi ces vacances seraient perdues. J&rsquo;eus l&rsquo;impression que, si Pilani avait refus\u00e9 de solder ce compte un peu particulier, tous les plannings, ordonnancements, budgets des ressources humaines en auraient \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9s, voire que tout le syst\u00e8me en aurait \u00e9t\u00e9 bloqu\u00e9. Mais Pilani n&rsquo;\u00e9tait pas un aventurier, il tenait \u00e0 son gain, il solda (la p\u00e9riode des soldes n&rsquo;offre-t-elle pas des biens au rabais ?) et partit pour une semaine. Nous reprimes donc pour quelque temps notre libert\u00e9 de ton et d&rsquo;attitudes, en attendant que \u00ab\u00a0Pilonn\u00e9\u00a0\u00bb rev\u00eent.<\/p>\n<p> Le jeune embauch\u00e9 fait toujours du z\u00e8le au d\u00e9but. L\u00e0 o\u00f9 mes coll\u00e8gues, blanchis sous le harnais, partaient quand il fallait partir, je restais travailler encore un peu : ils ne me faisaient pas de remarque, c&rsquo;\u00e9tait normal, ils le savaient, le jeune embauch\u00e9 fait toujours du z\u00e8le au d\u00e9but. Cela explique que j&rsquo;aie \u00e9t\u00e9 seul quand le t\u00e9l\u00e9phone a sonn\u00e9 : il \u00e9tait midi vingt, mes coll\u00e8gues \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 descendus d\u00e9jeuner dans le quartier, et je devais les rejoindre \u00ab\u00a0d\u00e8s que j&rsquo;aurai termin\u00e9 ce dossier\u00a0\u00bb. Au bout de quelques minutes, j&rsquo;entendis le t\u00e9l\u00e9phone de Pilani sonner. Je laissai sonner. La sonnerie s&rsquo;arr\u00eata, puis le t\u00e9l\u00e9phone de mon coll\u00e8gue Cirrus prit le relais. Visiblement, quelqu&rsquo;un essayait de joindre notre service. N&rsquo;ayant pas pour Cirrus les m\u00eames pr\u00e9ventions que pour Pilani, je d\u00e9crochai. Une dame de la direction informatique s&rsquo;inqui\u00e9tait d&rsquo;un certain questionnaire qu&rsquo;elle avait fait passer \u00e0 notre chef, et que celui-ci n&rsquo;avait pas renvoy\u00e9 \u00e0 temps, la date d&rsquo;\u00e9ch\u00e9ance \u00e9tant d\u00e9pass\u00e9e de deux jours. Je lui appris que Pilani soldait ses vacances et qu&rsquo;il serait de retour la semaine suivante. Mais il y avait urgence : cette dame me pria de voir si, par chance, ce questionnaire ne se trouverait pas dans la corbeille \u00ab\u00a0d\u00e9part\u00a0\u00bb sur son bureau. La fouille du bureau d&rsquo;un coll\u00e8gue diff\u00e8re suivant que ce coll\u00e8gue est notre \u00e9gal ou notre sup\u00e9rieur hi\u00e9rarchique. Quel que soit son poste, on est certes toujours d\u00e9\u00e7u : on trouve un fouillis, quelques fragments de vie souvent d\u00e9risoires, quelques mesquineries parfois. Mais autant, pour un \u00e9gal, on fait preuve d&rsquo;indulgence, autant juge-t-on s\u00e9v\u00e8rement les faiblesses d&rsquo;un sup\u00e9rieur, surtout si l&rsquo;on ne l&rsquo;appr\u00e9cie pas. Le bureau de Pilani \u00e9tait peu ordonn\u00e9, des piles de documents \u00e9taient pos\u00e9es sans ordre apparent, et ne seraient boug\u00e9es, je le sentais, que d&rsquo;ici quelques ann\u00e9es, quand Pilani serait appel\u00e9 \u00e0 d&rsquo;autres fonctions. Les tiroirs contenaient le lot habituel d&rsquo;enveloppes, d&rsquo;agrafeuses vol\u00e9es, et de paquets de post-it tous entam\u00e9s (alors que les boites \u00e0 disquettes \u00e9taient encore toutes sous cellophane).<\/p>\n<p> La recherche fut rapide, exhaustive, d\u00e9passionn\u00e9e : je cherchais un questionnaire et ne le trouvai pas. J&rsquo;en avisai mon interlocutrice d&rsquo;une voix plate. Elle me demanda (l&rsquo;espoir fait vivre) de continuer \u00e0 chercher et de la rappeler en cas de succ\u00e8s. Je m&rsquo;ex\u00e9cutai, tout en me disant que je n&rsquo;allais pas passer mon heure de d\u00e9jeuner \u00e0 courir apr\u00e8s les insuffisances de Pilani, et que cinq minutes de recherche suppl\u00e9mentaire constitueraient un maximum syndical. Je m&rsquo;avisai que cet homme, malgr\u00e9 le peu d&rsquo;estime que je lui portais, avait peut-\u00eatre eu un comportement rationnel : celui de placer le questionnaire dans son agenda, au jour de la date limite, pour ne pas l&rsquo;oublier. Il ne s&rsquo;y trouvait pas, constatai-je avec un ricanement. En revanche, tout \u00e0 la fin de l&rsquo;agenda, contre la couverture, je trouvai un petit cahier d&rsquo;\u00e9colier. Je ne bondis pas sur cet objet : je cherchais un questionnaire, pas les dessins des enfants de Pilani (car je savais que l&rsquo;homme s&rsquo;\u00e9tait reproduit par deux fois). Aussi, c&rsquo;est machinalement que j&rsquo;ouvris ce cahier \u00e0 la premi\u00e8re page. <\/p>\n<p> Je suis persuad\u00e9, encore aujourd&rsquo;hui, que ce n&rsquo;\u00e9tait pas par curiosit\u00e9 malsaine : la page e\u00fbt-elle \u00e9t\u00e9 blanche, ou constell\u00e9e de dessins enfantins, que j&rsquo;aurais abandonn\u00e9 l\u00e0 mes investigations. Mais la premi\u00e8re page n&rsquo;\u00e9tait pas blanche, et nul dessin ne l&rsquo;ornementait. Une seule phrase \u00e9tait \u00e9crite, et cette phrase \u00e9tait un titre : \u00ab\u00a0La strat\u00e9gie du champignon\u00a0\u00bb. J&rsquo;\u00e9tais malgr\u00e9 tout extr\u00eamement m\u00e9fiant, distant : je ne suis pas de ceux qui fouillent \u00e0 tout prix, et la personnalit\u00e9 de Pilani ne m&rsquo;int\u00e9ressait aucunement. Mais ce titre d\u00e9tonnait par rapport \u00e0 l&rsquo;image monolithique que je m&rsquo;\u00e9tais faite de l&rsquo;homme. La seconde page contenait juste une citation entre guillemets, et la mention de son auteur. Je lus ces mots avec surprise : \u00ab\u00a0Je ne te tiens pas. Mes mains depuis tr\u00e8s tr\u00e8s longtemps se sont promis de ne jamais tenir\u00a0\u00bb, Rainer Maria Rilke. Malgr\u00e9 moi, je souris int\u00e9rieurement : c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 je venais de d\u00e9couvrir les Lettres \u00e0 un jeune po\u00e8te, et cela m&rsquo;amusa de penser que Pilani, cet homme dont j&rsquo;avais cru cerner la personnalit\u00e9, lisait en fait du Rilke, et avait visiblement \u00e9crit un recueil de po\u00e8mes intitul\u00e9 \u00ab\u00a0La strat\u00e9gie du champignon\u00a0\u00bb : j&rsquo;imaginais plus assis devant un match de football \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision que pench\u00e9 sur une feuille blanche. L&rsquo;anecdote \u00e9tait amusante, et je me gourmandai de mes jugements \u00e0 l&#8217;emporte-pi\u00e8ce, m\u00eame si mon estime pour l&rsquo;homme ne changeait pas : Pilani \u00e9tait simplement un peu moins monolithique que je n&rsquo;avais voulu le croire. Encore une fois, malgr\u00e9 ma m\u00e9fiance, je tournai la page, probablement pour pouvoir constater qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9crivait que des vers de mirliton, et ne l&rsquo;en m\u00e9priser que plus (ceux qui croient qu&rsquo;ils peuvent facilement passer du r\u00f4le de spectateur passif \u00e0 celui d&rsquo;artiste, ceux qui, sans \u00e9prouver les scrupules de l&rsquo;humilit\u00e9, veulent s&rsquo;essayer \u00e0 l&rsquo;art, ceux-l\u00e0 sont des veaux). Sur la page suivante commen\u00e7ait un texte en prose, de l&rsquo;\u00e9criture serr\u00e9e de Pilani : \u00ab\u00a0Je voudrais parler d&rsquo;un homme, Pierre P., qui m&rsquo;est tr\u00e8s familier, mais qui me devient \u00e9tranger. Il \u00e9tait r\u00eaveur, il avait des enthousiasmes de gamin, et il est en train de devenir un bureaucrate gristre, avec son petit chapeau, avec sa petite auto (ce n&rsquo;est que quelques ann\u00e9es plus tard que je d\u00e9couvris la chanson de Jacques Brel qui \u00e9tait cit\u00e9e ici). Je voudrais comprendre, car savoir qui est vraiment ce Pierre P., c&rsquo;est essayer de r\u00e9pondre \u00e0 mes doutes. La question reste, inqui\u00e9tante : est-ce que sa vie, aujourd&rsquo;hui, est la Vraie Vie, et ses r\u00eaves pass\u00e9s ne sont que des fum\u00e9es ? S&rsquo;est-il menti, \u00e0 lui-m\u00eame et aux autres ? Est-ce cela, la maturit\u00e9 ? Mais alors, ces r\u00eaves, ces enthousiasmes ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> Le style de Pilani me plut. Avec distanciation, il semblait analyser ses illusions perdues avec la passion froide qu&rsquo;aurait un entomologiste \u00e0 diss\u00e9quer un criquet. Et pourtant, on sentait un regret, une insatisfaction : il se rendait compte, et avait essay\u00e9, par ce cahier, de rassembler les morceaux de son \u00eatre. L&rsquo;ensemble me fit une forte impression, dans sa terrible lucidit\u00e9.<\/p>\n<p> Je refermai le cahier, apr\u00e8s avoir rapidement compuls\u00e9 les pages suivantes : la m\u00eame \u00e9criture serr\u00e9e remplissait des pages et des pages. J&rsquo;\u00e9tais dans une position g\u00eanante. A tout moment quelqu&rsquo;un pouvait surgir et me surprendre dans la lecture de ce  journal intime qui n&rsquo;\u00e9tait pas le mien. En attendant de discipliner mes pens\u00e9es, je repla\u00e7ai donc le cahier \u00e0 sa place, rangeai le tout, puis retournai \u00e0 mon bureau o\u00f9, d&rsquo;un bref appel t\u00e9l\u00e9phonique, j&rsquo;annon\u00e7ai l&rsquo;insucc\u00e8s de ma recherche. Rejoignant mes coll\u00e8gues, je d\u00e9jeunai rapidement. Comme d&rsquo;habitude, on brocarda \u00ab\u00a0Pilonn\u00e9\u00a0\u00bb, mais je ne me joignis pas au concert : m\u00eame si l&rsquo;esprit potache de mes coll\u00e8gues m&rsquo;amusait, je n&rsquo;aimais habituellement pas trop y participer. Et d\u00e9sormais, j&rsquo;aurais eu du scrupule \u00e0 poignarder un homme qui citait du Rilke.<\/p>\n<p> L&rsquo;apr\u00e8s-midi se passa de fa\u00e7on classique. Pench\u00e9 sur mes dossiers, je me rendais compte pour la premi\u00e8re fois que, derri\u00e8re la prose impersonnelle des analyses, se trouvaient des hommes qui avaient \u00e9crit ces rapports et qui, peut-\u00eatre, serraient un cahier d&rsquo;\u00e9colier dans le tiroir sup\u00e9rieur droit de leur bureau. Le soir vint, et un \u00e0 un, mes coll\u00e8gues nous quitt\u00e8rent en nous disant bonsoir. J&rsquo;attendis que le dernier fut parti, et que les ascenseurs aient absorb\u00e9 les salari\u00e9s des autres services. Puis, dans cette ville fant\u00f4me, je rejoignis le bureau de Pilani. Je pris le cahier, le dissimulai au milieu d&rsquo;un dossier que j&rsquo;avais emport\u00e9, et allai \u00e0 la photocopieuse. En dix minutes, je disposais d&rsquo;une copie int\u00e9grale du cahier. Je mis l&rsquo;ensemble des copies dans une chemise cartonn\u00e9e, allai remettre le cahier dans l&rsquo;agenda de Pilani, et quittai enfin la banque avec la copie sous le bras. Sur le chemin vers la sortie, je croisai les \u00e9quipes du m\u00e9nage qui nettoyaient les lieux.<\/p>\n<p> Je mis un point d&rsquo;honneur \u00e0 ne pas ouvrir la chemise \u00e0 la va-vite, que ce soit dans le m\u00e9tro vesp\u00e9ral ou en arrivant chez moi. Je voulais que la nuit se soit d\u00e9j\u00e0 bien install\u00e9e pour me retrouver en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate avec Pilani. Je voulais accorder de l&rsquo;attention \u00e0 chaque mot. C&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois et pour l&rsquo;instant, la seule fois de ma vie que j&rsquo;avais acc\u00e8s \u00e0 un journal intime, et je n&rsquo;entendais pas g\u00e2cher cette exp\u00e9rience. (A aucun moment je n&rsquo;ai \u00e9prouv\u00e9 du remords, ou n&rsquo;ai eu des scrupules, \u00e0 lire, puis copier ces pages qui ne m&rsquo;\u00e9taient pas destin\u00e9es. Peut-\u00eatre est-ce mon absence de respect pour Pilani qui m&rsquo;avait d\u00e9douan\u00e9. Je crois plut\u00f4t que j&rsquo;ai su d\u00e8s le d\u00e9part que cette occasion de lire la pens\u00e9e d&rsquo;un autre ne se renouvellerait pas de sit\u00f4t, et j&rsquo;avais agi en cons\u00e9quence.)<\/p>\n<p> Je commen\u00e7ai ma lecture tard dans la soir\u00e9e, \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9 la ville ne laisse plus filtrer qu&rsquo;une rumeur lointaine. Je me rendis compte que, dans ma f\u00e9brilit\u00e9 de photocopie, j&rsquo;avais saut\u00e9 une double page au d\u00e9but du cahier, visiblement la fin de l&rsquo;introduction que j&rsquo;avais lue. Mais le sens g\u00e9n\u00e9ral \u00e9tait n\u00e9anmoins tr\u00e8s clair, car tout de suite apr\u00e8s cette double page manquante commen\u00e7ait l&rsquo;essai qui avait pour titre \u00ab\u00a0La strat\u00e9gie du champignon\u00a0\u00bb. Sous ce titre, le cahier se livrait en fait \u00e0 une analyse, fine et d\u00e9sabus\u00e9e, de la fausset\u00e9 des valeurs sociales \u00ab\u00a0traditionnelles\u00a0\u00bb (il contestait le mariage, en citant \u00ab\u00a0la non demande en mariage\u00a0\u00bb de Brassens, revenait sur l&rsquo;illusion d&rsquo; \u00ab\u00a0avoir une situation\u00a0\u00bb, et plus globalement, se montrait extr\u00eamement peu mat\u00e9rialiste et d\u00e9tach\u00e9 des conventions et contraintes de notre soci\u00e9t\u00e9). J&rsquo;allais de surprise en surprise. J&rsquo;avais cru tomber sur un recueil de po\u00e8mes, puis un journal intime, c&rsquo;\u00e9tait plut\u00f4t un essai, o\u00f9 se r\u00e9v\u00e9lait une personnalit\u00e9 extr\u00eamement sensible, \u00e9prise d&rsquo;id\u00e9al, en lutte perp\u00e9tuelle avec sa vie. Et m\u00eame si les allusions \u00e0 sa vie de famille \u00e9taient discr\u00e8tes (ma famille, mes proches), on sentait un d\u00e9saccord d&rsquo;autant plus complet qu&rsquo;il avait toujours \u00e9t\u00e9 dissimul\u00e9.<\/p>\n<p> L&rsquo;essai d\u00e9marrait vraiment avec une locution mentionn\u00e9e dans le Littr\u00e9 (\u00ab\u00a0On dit d&rsquo;un enfant qui grandit vite, il vient comme un champignon\u00a0\u00bb), dont l&rsquo;auteur avait adapt\u00e9 la vision \u00e0 nos vies enti\u00e8res. Il estimait que nos convenances, nos valeurs, nos sch\u00e9mas de pens\u00e9e, sont imprim\u00e9s en nous depuis la tendre enfance, et comparait le d\u00e9veloppement d&rsquo;une personnalit\u00e9 \u00e0 celui d&rsquo;un champignon : \u00ab\u00a0Le jeune enfant est \u00e9gocentr\u00e9, il re\u00e7oit sans rien donner en \u00e9change, comme un champignon parasite, qui se nourrit de l&rsquo;organisme qui le porte sans offrir de contrepartie. Il ne voit pas la patience de sa m\u00e8re, la tol\u00e9rance de ses proches, et par dessus tout l&rsquo;amour dont il est entour\u00e9, dans lequel il baigne. Il n&rsquo;a comme seul point de r\u00e9f\u00e9rence que sa propre personnalit\u00e9, r\u00e9solument tenace, obstin\u00e9e, orient\u00e9e vers la satisfaction de ses besoins. L&rsquo;enfant n&rsquo;\u00e9coute pas les autres, car les autres n&rsquo;existent pas, il pousse \u00e9go\u00efstement vers la lumi\u00e8re, si tant est qu&rsquo;il sache ce qu&rsquo;est la lumi\u00e8re qu&rsquo;il cherche.\u00a0\u00bb Un parall\u00e8le, non mentionn\u00e9, \u00e0 peine \u00e9voqu\u00e9, soulignait qu&rsquo;il en \u00e9tait de m\u00eame pour un amour encore jeune, qui vient de na\u00eetre, ou un amour entre jeunes, qui n&rsquo;ont pas encore l&rsquo;exp\u00e9rience, ou les d\u00e9sillusions de l&rsquo;amour. Un amour jeune, ou un amour de jeunes, peut facilement tomber dans le m\u00eame travers parasite, o\u00f9 chacun n&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute que de son propre c\u0153ur. Puis, \u00ab\u00a0L&rsquo;organisme continue \u00e0 se d\u00e9velopper selon ce sch\u00e9ma de pens\u00e9e, mais le corps dont il se nourrissait (ses parents, sa cellule familiale) s&rsquo;estompe. Il aspire \u00e0 autre chose, prend ce qu&rsquo;il croit \u00eatre une ind\u00e9pendance alors qu&rsquo;il ne fait qu&#8217;embrasser une solitude, il se greffe finalement sur la soci\u00e9t\u00e9 enti\u00e8re, c&rsquo;est-\u00e0-dire sur rien. En cela, il devient semblable au champignon saprophyte, qui se nourrit d&rsquo;un corps mort. Et la plupart des adultes deviennent des saprophytes, englu\u00e9s dans leurs amours, leurs obligations, leurs renoncements. La meilleure prison est celle que nous nous sommes b\u00e2tie patiemment\u00a0\u00bb. S&rsquo;ensuivait une nouvelle digression sur le mariage, per\u00e7u comme un accomplissement, un ach\u00e8vement, plut\u00f4t que comme un point de d\u00e9part. On peut s&rsquo;interroger sur ce qu&rsquo;il restait apr\u00e8s cette \u00e9tape, si d\u00e9finitive. Les enfants ? Mais c&rsquo;\u00e9tait le m\u00eame cercle qui recommen\u00e7ait, une antienne bouddhiste affirmant qu&rsquo;il faut expier des vies ant\u00e9rieures en pratiquant le renoncement volontaire et l&rsquo;aide aux autres. Et les enfants seraient \u00e0 leur tour condamn\u00e9s \u00e0 vivre la m\u00eame \u00e9volution champignonnesque. <\/p>\n<p> La conclusion de l&rsquo;essai offrait une note qui se voulait un peu plus optimiste : \u00ab\u00a0Enfin, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de la sagesse (mais n&rsquo;est-ce pas aussi l&rsquo;\u00e2ge des renoncements ?), on peut apprendre \u00e0 vivre et \u00e0 partager, comme le champignon symbiotique, qui se nourrit d&rsquo;un autre organisme tout en lui offrant des min\u00e9raux, ou une protection, en contrepartie. La r\u00e9elle symbiose, ce n&rsquo;est pas l&rsquo;\u00e9quilibre parfait, o\u00f9 chacun re\u00e7oit autant qu&rsquo;il donne : cette situation-l\u00e0, ce n&rsquo;est que de la comptabilit\u00e9. La symbiose, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tat o\u00f9 chacun est en \u00e9quilibre, o\u00f9 chacun vit par l&rsquo;autre et pour l&rsquo;autre. Je peux vivre en symbiose avec toi, m\u00eame si tu ne me consacres qu&rsquo;un dixi\u00e8me de ton temps. Le temps restant, tu le consacres \u00e0 ta famille, et moi, \u00e0 ma libert\u00e9.\u00a0\u00bb Encore une fois, \u00e9tait soulign\u00e9 le parall\u00e8le avec l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;amour dans un couple, m\u00eame si cette \u00e9volution \u00e9tait associ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge des renoncements, voire la vieillesse.<\/p>\n<p> Le cahier se finissait ainsi, et je compris enfin. Je feuilletai \u00e0 nouveau les premi\u00e8res pages, m&rsquo;attardai notamment sur le vide laiss\u00e9 par la double page manquante, qui contenait probablement la conclusion de ma mystification. Je dormis peu cette nuit-l\u00e0, et me trouvai le lendemain matin t\u00f4t au bureau. Mais un coll\u00e8gue \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent au travail, puis je dus partir en rendez-vous \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur. Je revins au bureau apr\u00e8s le d\u00e9jeuner, et la journ\u00e9e s&rsquo;\u00e9coula sans m&rsquo;en laisser un souvenir marquant. Je restai tard, mes coll\u00e8gues quitt\u00e8rent un \u00e0 un notre bureau, mais un autre service \u00e9tait en p\u00e9riode de bouclage d&rsquo;une affaire importante, et ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;all\u00e9es et venues dans le couloir. Quand je vis arriver l&rsquo;\u00e9quipe du nettoyage, je saisis ma veste et rentrai lentement \u00e0 pied chez moi.<\/p>\n<p> Ce ne fut que le lendemain soir que je pus acc\u00e9der au cahier. Je photocopiai la double page manquante sans la regarder. A la nuit tomb\u00e9e, chez moi, je rassemblai sans difficult\u00e9 le puzzle. <em>\u00ab\u00a0Je voudrais parler d&rsquo;un homme, Pierre P., qui m&rsquo;est tr\u00e8s familier, mais qui me devient \u00e9tranger. Il \u00e9tait r\u00eaveur, il avait des enthousiasmes de gamin, et il est en train de devenir un bureaucrate gristre, avec son petit chapeau, avec sa petite auto. Je voudrais comprendre, car savoir qui est vraiment ce Pierre P., c&rsquo;est essayer de r\u00e9pondre \u00e0 mes doutes. La question reste, inqui\u00e9tante : est-ce que sa vie, aujourd&rsquo;hui, est la Vraie Vie, et ses r\u00eaves pass\u00e9s ne sont que des fum\u00e9es ? S&rsquo;est-il menti, \u00e0 lui-m\u00eame et aux autres ? Est-ce cela, la maturit\u00e9 ? Mais alors, ces r\u00eaves, ces enthousiasmes ?<\/p>\n<p> J&rsquo;ai rencontr\u00e9 Pierre lors d&rsquo;un cocktail \u00e0 la mairie. Il m&rsquo;avait plu par son humour, son c\u00f4t\u00e9 charmeur, et nous avions \u00e9chang\u00e9 nos num\u00e9ros de t\u00e9l\u00e9phone, lui ne me donnant que celui de son bureau. Nous nous sommes revus pendant des mois, il \u00e9tait insouciant, m\u00eame s&rsquo;il me confiait que sa vie de famille sa femme, ses deux enfants lui pesait et qu&rsquo;il cherchait une autre qualit\u00e9 de vie. Nous fumes amants, je fus amoureuse. Puis vint le temps des doutes, il annulait nos rendez-vous et \u00e9ludait mes questions sur sa vie et ses projets de tout changer. Jusqu&rsquo;\u00e0 ce rendez-vous Place du Chtelet, il y a un mois. Il avait d\u00e9j\u00e0 annul\u00e9 deux rendez-vous pr\u00e9c\u00e9dents,  pr\u00e9textant une surcharge de travail. J&rsquo;attendis une heure dans la nuit tombante, puis m&rsquo;en allai, en souriant tristement \u00e0 une autre femme qui, elle aussi, attendait quelqu&rsquo;un depuis longtemps. Elle resta dans l&rsquo;obscurit\u00e9, sur cette place, tandis que je partais. \u00ab\u00a0Quel manque d&rsquo;\u00e9l\u00e9gance\u00a0\u00bb, soupirais-je, \u00ab\u00a0quel manque d&rsquo;\u00e9l\u00e9gance\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p> Depuis, ta secr\u00e9taire me dit que tu es en rendez-vous, ou injoignable, et je ne laisse pas de message. Je te comprends, Pierre, et je t&rsquo;envoie ce cahier pour que tu essaies de me comprendre aussi. Et je ne t&rsquo;appellerai plus, ne t&rsquo;inqui\u00e8te pas.<\/p>\n<p> D\u00e8s le d\u00e9but, je m&rsquo;en rends compte, j&rsquo;avais jug\u00e9 ta personnalit\u00e9, tes choix d&rsquo;existence, mais tu trouvais toujours une explication, une mani\u00e8re de me rassurer. Aujourd&rsquo;hui, je reste seule, et te laisse \u00e0 ta vie. J&rsquo;ai rencontr\u00e9 d&rsquo;autres hommes depuis, un qui m&#8217;emm\u00e8ne dans un h\u00f4tel et remonte ma jupe, un autre dans un caf\u00e9 \u00e0 qui je ne laisse que ma main. Et toi, tu es libre, tu l&rsquo;as toujours \u00e9t\u00e9, je n&rsquo;ai jamais souhait\u00e9 te tenir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><\/em> Puis commen\u00e7ait l&rsquo;essai que j&rsquo;avais lu. L&rsquo;\u00e9criture, que j&rsquo;avais prise pour celle de Pilani, \u00e9tait plus ample, et j&rsquo;en vins \u00e0 me demander comment j&rsquo;avais pu les confondre.<\/p>\n<p> Quelques jours plus tard, Pilani revenait de vacances, mais je ne le revis jamais : j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 affect\u00e9 \u00e0 mon nouveau poste. Je quittai la banque deux ans plus tard, en laissant tous mes dossiers rang\u00e9s sur mon bureau pour mon successeur. <\/p>\n<p><em> <br \/>Cette nouvelle est sous licence <a href=\"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/2006\/01\/26\/mes-contributions-passent-sous-licence-touchatougiciel-anythingware\" >Touchatougiciel<\/a>. <!--Creative Commons License-->Cette cr&#233;ation est mise &#224; disposition sous un <a rel=\"license\" href=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-sa\/2.0\/fr\/\">contrat Creative Commons<\/a>.<br \/>\n <a rel=\"license\" href=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-sa\/2.0\/fr\/\"><img decoding=\"async\" alt=\"Creative Commons License\" border=\"0\" src=\"http:\/\/creativecommons.org\/images\/public\/somerights20.fr.png\"\/><\/a><br \/><!--\/Creative Commons License--><!-- <rdf:RDF xmlns=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/\" xmlns:dc=\"http:\/\/purl.org\/dc\/elements\/1.1\/\" xmlns:rdf=\"http:\/\/www.w3.org\/1999\/02\/22-rdf-syntax-ns#\"> \t<work rdf:about=\"\"> \t\t<license rdf:resource=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-sa\/2.0\/fr\/\" \/> \t<dc:title>Clash boursier<\/dc:title> \t<dc:date>2006<\/dc:date> \t<dc:description>Nouvelle d'anticipation \u00e9conomique<\/dc:description> \t<dc:creator><agent><dc:title>Christophe Thibierge<\/dc:title><\/agent><\/dc:creator> \t<dc:rights><agent><dc:title>Christophe Thibierge<\/dc:title><\/agent><\/dc:rights> \t<dc:type rdf:resource=\"http:\/\/purl.org\/dc\/dcmitype\/Text\" \/> \t<dc:source rdf:resource=\"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/2006\/06\/21\/novela-clash-boursier\" \/> \t<\/work> \t<license rdf:about=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-sa\/2.0\/fr\/\"><permits rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/Reproduction\"\/><permits rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/Distribution\"\/><requires rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/Notice\"\/><requires rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/Attribution\"\/><permits rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/DerivativeWorks\"\/><requires rdf:resource=\"http:\/\/web.resource.org\/cc\/ShareAlike\"\/><\/license><\/rdf:RDF> --><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a quelques ann\u00e9es, je commen\u00e7ai \u00e0 travailler au si\u00e8ge d&rsquo;une grande banque fran\u00e7aise. 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