{"id":166,"date":"2006-08-02T14:51:32","date_gmt":"2006-08-02T14:51:32","guid":{"rendered":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/?p=166"},"modified":"2006-08-02T14:51:32","modified_gmt":"2006-08-02T14:51:32","slug":"livre-lu-ernesto-che-guevara-journal-de-bolivie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/2006\/08\/02\/livre-lu-ernesto-che-guevara-journal-de-bolivie\/","title":{"rendered":"Livre lu : Ernesto Che Guevara Journal de Bolivie"},"content":{"rendered":"<p>De Che Guevara, je ne connaissais que ce que tout le monde en conna\u00eet : l&rsquo;ic\u00f4ne r\u00e9volutionnaire sur des posters et des T-shirts, le compagnon de Fidel Castro qui \u00e9tait parti pour un ultime baroud tandis que le Lider Maximo restait tranquillement \u00e0 Cuba, et le th\u00e9oricien de la guerilla.<\/p>\n<p> Je n&rsquo;avais rien lu de Che Guevara, mais en \u00e9tant convaincu qu&rsquo;un jour, il faudrait que je m&rsquo;y colle : l&rsquo;homme m&rsquo;int\u00e9ressait, et l&rsquo;ic\u00f4ne me semblait en m\u00eame temps attirante et trop simpliste.<\/p>\n<p> La pr\u00e9face de ce livre (Ernesto Che Guevara, <em>Journal de Bolivie<\/em>, La D\u00e9couverte \/ Poche, 1997, 310 p.), r\u00e9dig\u00e9e par Fran\u00e7ois Maspero, permet de r\u00e9tablir cet ouvrage dans son originalit\u00e9 : <\/p>\n<ul>\n<li>Ce ne sont que des notes de voyage, r\u00e9dig\u00e9es sur un agenda, qui s&rsquo;arr\u00eatent deux jours avant l&rsquo;ex\u00e9cution de Che Guevara. Il ne s&rsquo;agit donc pas d&rsquo;un r\u00e9cit d\u00e9taill\u00e9, encore moins de r\u00e9flexions r\u00e9volutionnaires ou techniques. Comme le souligne Maspero, il est paradoxal que ce journal, le moins approfondi de tous les \u00e9crits de Che Guevara, ait \u00e9t\u00e9 le document le plus lu (ce qui est excusable) et ait \u00e9clips\u00e9 les autres \u00e9crits (ce qui l&rsquo;est moins).<\/li>\n<li>Cela tient au statut tr\u00e8s marketing de Che Guevara : un intellectuel engag\u00e9 dans la lutte arm\u00e9e, avec un id\u00e9al r\u00e9volutionnaire, mais avant tout humain. Oui, de ce point de vue, L\u00e9nine n&rsquo;est pas loin, et Fidel Castro illustre ce qu&rsquo;aurait pu devenir Che Guevara s&rsquo;il avait surv\u00e9cu (nous y reviendrons). Comme le souligne Fran\u00e7ois Maspero, l&rsquo;homme Che Guevara a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9 en image simpliste, voire d\u00e9tourn\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<p> Mais il n&rsquo;y a pas grand chose de tout cela dans ces carnets, car ce sont des carnets de route : l&rsquo;id\u00e9ologie, Che Guevara l&rsquo;avait bien en t\u00eate, donc il n&rsquo;avait pas besoin de la noter ; en revanche, les faits, la succession des \u00e9v\u00e9nements triviaux et des jours identiques, le Che devait les noter pour r\u00e9diger, plus tard, un livre, comme il l&rsquo;avait d\u00e9j\u00e0 fait pour d&rsquo;autres de ses guerillas.<\/p>\n<p> Il y a dans ces carnets 11 mois de guerilla. 11 mois, qui se lisent tr\u00e8s rapidement, chaque journ\u00e9e tenant en une demi-page, une poign\u00e9e de paragraphes. Le contenu de cette guerilla est tr\u00e8s loin de ce que j&rsquo;imaginais. J&rsquo;en avais une image d&rsquo;Epinal en t\u00eate : la v\u00e9rit\u00e9 est m\u00eame encore plus prosa\u00efque, puisque ma perception du ph\u00e9nom\u00e8ne venait de <em>Tintin et les Picaros<\/em>. <\/p>\n<ul>\n<li>J&rsquo;imaginais donc que la guerilla se d\u00e9roulait \u00e0 partir d&rsquo;un camp de base, soigneusement cach\u00e9, constitu\u00e9 de tentes, de latrines, de feux de camps ;<\/li>\n<li>Que les troupes, nombreuses, se d\u00e9pla\u00e7aient en camions apr\u00e8s que des \u00e9claireurs aient \u00e9tabli des objectifs, des cibles ;<\/li>\n<li>Que des parachutages r\u00e9guliers, ainsi que des liaisons radio au moins quotidiennes, assuraient une logistique organis\u00e9e ;<\/li>\n<li>Enfin, que le soutien de la population locale assurait une grande clandestinit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p> \u00c9videmment, si je souligne tout cela, c&rsquo;est pour accentuer le d\u00e9calage avec la r\u00e9alit\u00e9 : la petite troupe (\u00e0 peine une dizaine au d\u00e9but) se d\u00e9place essentiellement \u00e0 pied, avec des <em>macheteros<\/em> qui ouvrent le chemin dans la jungle. Certaines journ\u00e9es sont litt\u00e9ralement perdues en allers-retours. Les cartes sont tr\u00e8s inexactes, les torrents ne sont pas au bon endroit, ou pas indiqu\u00e9s. Or, l&rsquo;eau est indispensable pour survivre. La travers\u00e9e des rivi\u00e8res ou torrents se fait par radeaux, b\u00e2tis sur place, souvent de qualit\u00e9 insuffisante. Aucun parachutage, et dans le cas de cet ouvrage, une radio qui ne peut plus \u00e9mettre, seulement recevoir. Bref, un isolement mis\u00e9reux, et une troupe en permanence en mouvement. Certains jours se passent sans manger, ou taraud\u00e9s par la fi\u00e8vre, les coliques ou l&rsquo;\u00e9puisement. Le Che lui-m\u00eame souffrait d&rsquo;asthme, qui va en empirant \u00e0 partir du moment o\u00f9 les m\u00e9dicaments viennent \u00e0 manquer. Quant \u00e0 la zone choisie, elle est touffue, montagneuse, et assez isol\u00e9e. Les paysans sont terroris\u00e9s par l&rsquo;arm\u00e9e, peu coop\u00e9ratifs, et attir\u00e9s par les r\u00e9compenses de d\u00e9nonciations. <\/p>\n<p> Malgr\u00e9 tout cela, ce petit groupe de guerilleros organise des embuscades, fait des prisonniers (et des morts, \u00e9videmment), et obtient un retentissement dans la presse et sur les ondes. L&rsquo;arrestation de R\u00e9gis Debray, et son proc\u00e8s, entretiennent un battage m\u00e9diatique. Je cite <\/p>\n<blockquote><p>Le battage de l&rsquo;affaire Debray a donn\u00e9 plus de valeur guerri\u00e8re \u00e0 notre mouvement que dix combats victorieux.<br \/>\n Ernesto Che Guevara, <em>Journal de Bolivie<\/em>, La D\u00e9couverte \/ Poche, 1997, p. 191. <\/p><\/blockquote>\n<p> Apr\u00e8s coup, on per\u00e7oit ce que cette tentative avait de d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 : manque de soutien r\u00e9el de Cuba, choix discutable de la r\u00e9gion des op\u00e9rations, manque de communication. Mais sur place, dans l&rsquo;encha\u00eenement des \u00e9v\u00e9nements, tout devient plus flou. Tout est une question d&rsquo;hommes, de respect (et souvent, de non-respect) des consignes, et aussi de chance, ou de malchance. Un peu plus de celle-ci, un peu moins de celle-l\u00e0, et l&rsquo;histoire aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9crite autrement. Pour preuve, comme le rappelle Fidel Castro dans son introduction <\/p>\n<blockquote><p>Le Che savait, de par son exp\u00e9rience cubaine, combien de fois notre petit groupe gu\u00e9rillero avait \u00e9t\u00e9 sur le point d&rsquo;\u00eatre extermin\u00e9. Si c&rsquo;\u00e9tait arriv\u00e9, ce n&rsquo;e\u00fbt \u00e9t\u00e9 d\u00fb, presque uniquement, qu&rsquo;aux hasards, aux impond\u00e9rables, de la guerre.<br \/>\n (Idem, p. 61) <\/p><\/blockquote>\n<p> Et la guerilla de Cuba a dur\u00e9 25 mois, contre moins d&rsquo;une ann\u00e9e pour celle de Bolivie.<\/p>\n<p> Je retiens de cette lecture plusieurs interrogations, et une envie d&rsquo;aller plus loin. <\/p>\n<ol>\n<li><strong>Le r\u00f4le des \u00c9tats-Unis.<\/strong> Il semble indiscutable que les \u00c9tats-Unis sont arriv\u00e9s en renfort du gouvernement bolivien pour lutter contre les guerilleros (octroi de subventions, envoi de conseillers et d&rsquo;agents sp\u00e9ciaux, le tout sans s&rsquo;afficher trop clairement). La raison \u00e9voqu\u00e9e est claire, aussi : pr\u00e9venir, limiter, emp\u00eacher le d\u00e9veloppement d&rsquo;autres Cuba, et l&rsquo;expansion du communisme. Sur ce communisme, il y aurait probablement beaucoup \u00e0 dire, puisque au moins dans ces ann\u00e9es-l\u00e0 il est \u00e9loign\u00e9 du communisme dogmatique et canonique de l&rsquo;URSS, vraie cible des \u00c9tats-Unis. C&rsquo;est un communisme (je cite la pr\u00e9face de Fran\u00e7ois Maspero, et l&rsquo;introduction \u00e0 ce journal, r\u00e9dig\u00e9e en mai 1968 par Fidel Castro) qui tient plus de l&#8217;empirisme que de la th\u00e9orie, et qui est fond\u00e9, centr\u00e9, sur l&rsquo;\u00eatre humain, lequel doit changer son syst\u00e8me de valeurs et d&rsquo;int\u00e9r\u00eats, bref, se reconstruire. Mais ce qui m&rsquo;int\u00e9resse le plus, c&rsquo;est de savoir si l&rsquo;ing\u00e9rence des \u00c9tats-Unis \u00e0 cette \u00e9poque est diff\u00e9rente de leur discours actuel. En bref, Che Guevara \u00e9tait-il consid\u00e9r\u00e9 comme un terroriste, et comme faisant partie de l&rsquo;Axe du Mal ? \u00c9tait-il per\u00e7u (j&rsquo;entends, par les \u00c9tats-Unis) comme un nouveau L\u00e9nine, ou plut\u00f4t un Pancho Vila local ?<\/li>\n<li><strong>Que reste-t-il 40 ans apr\u00e8s la mort du Che ?<\/strong> Entre un Fidel Castro hospitalis\u00e9, ayant transmis les r\u00eanes du pouvoir (ou plut\u00f4t, de sa dictature) \u00e0 son fr\u00e8re Raul (Lib\u00e9 du 2 ao\u00fbt), un blocus am\u00e9ricain qui laisse Cuba \u00e9conomiquement exsangue, et des pays d&rsquo;am\u00e9rique centrale et du sud qui peinent \u00e0 trouver une alliance \u00e9conomique, on est loin du r\u00eave transnational du d\u00e9but (le Che \u00e9tait argentin, il s&rsquo;est rendu c\u00e9l\u00e8bre \u00e0 Cuba et est mort en Bolivie, accompagn\u00e9 de p\u00e9ruviens, cubains et boliviens). Cela m&rsquo;int\u00e9resserait de suivre l&rsquo;\u00e9volution \u00e9conomique de cette r\u00e9gion, qui a r\u00e9cemment bascul\u00e9 \u00e0 gauche, et de me documenter plus sur ce sous-commandant Marcos.<\/li>\n<li><strong>Qui \u00e9tait l&rsquo;homme \u00ab\u00a0Che Guevara\u00a0\u00bb ?<\/strong> Avant de lire les \u00e9crits plus construits qu&rsquo;il a laiss\u00e9s, je suis tomb\u00e9 sur ce journal, dans une maison de location o\u00f9 je passe. Ce compte-rendu de ses derniers mois, qui s&rsquo;interrompt la veille de sa capture, et deux jours avant son ex\u00e9cution, montre un homme intelligent, lucide, tr\u00e8s volontaire, qui se bat autant avec les \u00e9l\u00e9ments qu&rsquo;avec ses compagnons, et avec lui-m\u00eame. M\u00eame s&rsquo;il n&rsquo;entre pas dans le d\u00e9tail, il mentionne beaucoup de discussions, formations, petits cours qu&rsquo;il administre le soir \u00e0 ses camarades. Lors de fautes, de mauvais comportements, il confronte les protagonistes, leur explique les enjeux, la n\u00e9cessit\u00e9 de se serrer les coudes, bref, il travaille beaucoup plus avec le verbe et l&rsquo;argumentation qu&rsquo;avec la cravache et la consigne. Par ailleurs, m\u00eame si le format de ce journal ne se pr\u00eate pas \u00e0 une \u00e9criture personnelle (ce n&rsquo;en est d&rsquo;ailleurs pas le but), on voit un Che Guevara qui note \u00e0 telle ou telle date les anniversaires de ses proches, et qui dit (et je conclurai l\u00e0-dessus, c&rsquo;est je crois la seule citation \u00ab\u00a0\u00e0 titre personnel\u00a0\u00bb qu&rsquo;il fasse) :<\/li>\n<blockquote><p> 14 juin 1967<br \/>\n [&#8230;] Me voici arriv\u00e9 \u00e0 trente-neuf ans et je vais inexorablement vers un \u00e2ge qui me donne \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur mon avenir de gu\u00e9rillero ; pour l&rsquo;instant, je suis \u00ab\u00a0entier\u00a0\u00bb.<br \/>\n Ernesto Che Guevara, Journal de Bolivie, La D\u00e9couverte \/ Poche, 1997, p. 198.<\/p><\/blockquote>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De Che Guevara, je ne connaissais que ce que tout le monde en conna\u00eet : l&rsquo;ic\u00f4ne r\u00e9volutionnaire sur des posters et des T-shirts, le compagnon de Fidel Castro qui \u00e9tait parti pour un ultime baroud tandis que le Lider Maximo &hellip; <a href=\"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/2006\/08\/02\/livre-lu-ernesto-che-guevara-journal-de-bolivie\/\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-166","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-livres"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/166","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=166"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/166\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=166"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=166"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=166"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}