{"id":1033,"date":"2010-10-26T11:12:09","date_gmt":"2010-10-26T11:12:09","guid":{"rendered":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/?p=1033"},"modified":"2010-10-26T11:12:09","modified_gmt":"2010-10-26T11:12:09","slug":"1010-10","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/christophethibierge.com\/blogthib\/2010\/10\/26\/1010-10\/","title":{"rendered":"10\/10 &#8211; 10"},"content":{"rendered":"<p>Le 25 octobre 2010, j&rsquo;aurai couru mon 10\u00e8me et dernier marathon. <br \/> C&rsquo;\u00e9tait&nbsp; Dublin, hier, et c&rsquo;\u00e9tait un super moment pour terminer une aventure commenc\u00e9e en 2002 (Marathon de Paris), mais r\u00e9ellement enclench\u00e9e en 2006 (Marathon de Paris again), avec une moyenne de deux marathons par an. <\/p>\n<p> La boucle est boucl\u00e9e : les deux seuls marathons que j&rsquo;aurai couru en binome auront \u00e9t\u00e9 le premier et le dernier, dans ce paradoxe d&rsquo;une \u00e9preuve qui est tr\u00e8s collective, mais qui revient toujours \u00e0 un d\u00e9fi individuel, \u00e0 une forme d&rsquo;introspection dans la douleur, yeah man.<\/p>\n<p> <img decoding=\"async\" style=\"width: 240px; height: 320px;\" alt=\"\" src=\"\/blog\/wp-content\/images\/IMG_0912.jpg\" align=\"left\" hspace=\"10\" vspace=\"10\">Tout commence par la main de Thierry Henry. Mon ami Laurent est tellement catastroph\u00e9 par ce geste, et tellement impressionn\u00e9 par le fair play des supporters irlandais, il y a maintenant 1 an, qu&rsquo;il d\u00e9cide de courir le Marathon de Dublin en remerciement \u00e0 ce pays sympathique. Sur 6 copains inscrits, la vie nous en retire progressivement 4 : blessures, fatigue, manque d&rsquo;entra\u00eenement et\/ou de motivation (les deux sont li\u00e9s). Je ne suis pas loin d&rsquo;\u00eatre le 5\u00e8me, les mois de septembre et octobre ayant fait l&rsquo;objet d&rsquo;un entra\u00eenement qui a bien commenc\u00e9, mais qui s&rsquo;est \u00e9tiol\u00e9 au fil des semaines.<br \/> Je partais donc peu (et mal) entra\u00een\u00e9. <\/p>\n<p> Mais Laurent (record 3h04mn \u00e0 Paris) m&rsquo;a propos\u00e9 une \u00e9quipe : il m&rsquo;accompagnera sur toute la distance, et nous viserons 6mn au kilom\u00e8tre, c&rsquo;est-\u00e0-dire un objectif loin de mes records (4h33, contre mon meilleur temps de 3h36), et abyssalement \u00e9loign\u00e9 des temps habituels de Laurent. Autant dire qu&rsquo;il sera \u00e0 la balade. Paradoxalement, sa question sera : puis-je courir aussi longtemps, moi qui suis habitu\u00e9 \u00e0 courir maximum 3h30 \ud83d\ude42<\/p>\n<p> La nuit est encore sur Dublin quand nous quittons l&rsquo;h\u00f4tel, habill\u00e9s en coordonn\u00e9 : bandeau pirate rouge, tenue bleue, chaussettes-bas rouges. Le tout recouvert d&rsquo;une couche suppl\u00e9mentaire (gants, bonnet, polaire, puis couverture de survie) pour attendre le d\u00e9part dans de bonnes conditions. Les 13 000 coureurs sont rassembl\u00e9s en une foule compacte, canalis\u00e9e le long de Fitzwilliam Street, tandis qu&rsquo;un h\u00e9licopt\u00e8re survole en stationnaire. Le ciel s&rsquo;est \u00e9clairci, le soleil n&rsquo;est pas encore l\u00e0, mais le temps est superbe : frais (froid m\u00eame), clair, avec un ciel d\u00e9gag\u00e9.<\/p>\n<p> Et c&rsquo;est le d\u00e9part. Le peloton est dense, on a du mal \u00e0 prendre la vitesse de croisi\u00e8re, les rues sont relativement \u00e9troites et il y a quelques points de ralentissement, l\u00e0 o\u00f9 la foule des coureurs se tasse avant de red\u00e9marrer. Nous passons O&rsquo;Connell bridge, non loin de notre h\u00f4tel. La Liffey est un petit fleuve sympathique enjamb\u00e9 par des ponts sans pr\u00e9tention, cette ville est un jouet charmant, presque provincial, loin du stress pollu\u00e9 d&rsquo;un Paris.<\/p>\n<p> Je vois le 2\u00e8me mile, le rythme est enfin \u00e0 la vitesse de croisi\u00e8re, j&rsquo;ai choisi d&rsquo;\u00eatre un peu ambitieux : 5mn40 au km, ce qui devrait nous amener, si je tiens ce rythme, \u00e0 4h au final. Mais la question ne trouvera sa r\u00e9ponse qu&rsquo;au semi-marathon (13,1 miles, 21,1 km), et encore plus, au Mile 20 (km 32). <\/p>\n<p> 4\u00e8me mile, nous entrons dans la tr\u00e8s grande \u00e9tendue de Phoenix Park. J&rsquo;attends Laurent qui marque son territoire sur un mur du parc, puis nous suivons la foule des coureurs, le peloton s&rsquo;est distendu, le rythme est fluide. Ce parc est tr\u00e8s beau. Des \u00e9tendues d&rsquo;herbe verte poudr\u00e9es d&rsquo;une fine couche de gel. De belles frondaisons nous surplombant.&nbsp; A un moment, \u00e0 droite, j&rsquo;ai une vision de savane : un arbre isol\u00e9 au milieu d&rsquo;\u00e9tendues d&rsquo;herbe sauvage, le soleil rasant, quelques brumes dans le lointain. La route se met \u00e0 descendre, le soleil est de face, assez aveuglant car encore bas sur l&rsquo;horizon. 1er gel \u00e9nerg\u00e9tique absorb\u00e9 aux alentours du mile 7. Le peloton devant nous lache des bu\u00e9es de respiration, quand on passe \u00e0 l&rsquo;ombre, on sent le froid. Apr\u00e8s 4 miles de parc, nous sortons par une toute petite grille qui ralentit tout le monde, et c&rsquo;est reparti pour le macadam, et on retrouve la foule des supporters.<\/p>\n<p> Le soleil est toujours de face, les coureurs devant moi sont \u00e0 contre-jour, toutes les couleurs gomm\u00e9es en un noir et blanc surexpos\u00e9 par la lumi\u00e8re. C&rsquo;est difficile de regarder loin devant, \u00e0 cause de cet aveuglement, on regarde donc les pieds qui courent devant. Le macadam brille comme des \u00e9cailles de l\u00e9zard des enfers.<\/p>\n<p> 9\u00e8me mile, 3\u00e8me ravitaillement en eau + en boisson \u00e9nerg\u00e9tique. J&rsquo;en prends une bouteille, mais je le regrette vite : c&rsquo;est sucr\u00e9, acidul\u00e9, et \u00e7a donne soif apr\u00e8s quelques minutes. <\/p>\n<p> Les fa\u00e7ades des maisons sont charmantes, alternant brique rouge ou cr\u00e9pi, avec de temps en temps une \u00e9glise en pierres grises, tr\u00e8s belle dans sa simplicit\u00e9 aust\u00e8re. Dans certains quartiers, il y a des jardins devant les maisons avec des petites grilles peintes de couleurs vives. Dublin doit \u00eatre une ville o\u00f9 il fait bon vivre.<\/p>\n<p> Les c\u00f4tes commencent. Certaines sont des faux-plats, extr\u00eamement tra\u00eetres pour les coureurs non aguerris (mais n&rsquo;avons-nous pas 9 marathons d&rsquo;exp\u00e9rience derri\u00e8re nous ?), et Laurent me pousse \u00e0 chaque fois \u00e0 ralentir pour ne pas br\u00fbler tout mon glycog\u00e8ne, carburant dont j&rsquo;aurai terriblement besoin dans la seconde partie de la course. Et puis il y a les vraies mont\u00e9es qu&rsquo;on aborde tout lentement, en se faisant d\u00e9passer par quelques fus\u00e9es qui paieront plus tard le prix de leur enthousiasme : quelques secondes gagn\u00e9es ici, des poign\u00e9es de minutes perdues l\u00e0-bas.<\/p>\n<p> 11\u00e8me mile. Nous passons le Grand canal, qui est en fait tout petit, un canal fa\u00e7on amsterdam, avec de l&rsquo;eau recouverte de feuilles mortes.<\/p>\n<p> <img decoding=\"async\" style=\"width: 240px; height: 320px;\" alt=\"\" src=\"\/blog\/wp-content\/images\/IMG_0929.jpg\" align=\"right\" hspace=\"10\" vspace=\"10\">13\u00e8me mile, 2\u00e8me gel. Nous passons le portail marquant le semi-marathon \u00e0 1h58mn de temps. Laurent me filme et me demande comment \u00e7a va. Je r\u00e9ponds \u00ab\u00a0\u00e7a va \u00eatre dur\u00a0\u00bb. Ce qu&rsquo;il ne sait pas, c&rsquo;est ce que je sens dans les cuisses : rien de dramatique, mais une fatigue de semi-marathon qui me fait penser que \u00e7a va \u00eatre de plus en plus difficile de tenir cette vitesse. Et pourtant, je suis en dessous de ma vitesse marathon habituelle. Mon entra\u00eenement a p\u00e9ch\u00e9 sur deux points : pas assez de distances longues, pas assez de vitesse. Je suis en train de voir comment je vais le payer.<\/p>\n<p> Ma cheville droite me fait un peu mal : une entorse d&rsquo;il y a deux \u00e9t\u00e9s me rappelle que la vie nous marque, et qu&rsquo;elle r\u00e9clame r\u00e9guli\u00e8rement son d\u00fb. Laurent me conseille de respirer vers cette cheville : je visualise ma respiration comme un tuyau bleu de liquide frais qui descend dans mon corps et va rafra\u00eechir cette zone rouge, et c&rsquo;est vraiment \u00e9tonnant, la douleur s&rsquo;estompe et dispara\u00eet progressivement. <\/p>\n<p> La foule n&rsquo;est pas tr\u00e8s dense, loin des assembl\u00e9es qu&rsquo;on a pu voir \u00e0 Madrid, Londres, ou New York, mais il y a des points o\u00f9 il y a de la foule, et l&rsquo;ambiance est tr\u00e8s dynamique, on se sent vraiment encourag\u00e9s. Laurent et moi passons souvent le long des spectateurs pour taper dans les mains des enfants. Avec nos tenues identiques, j&rsquo;entends plusieurs fois \u00ab\u00a0they are brothers\u00a0\u00bb. Et c&rsquo;est un fait, fr\u00e8res de course, fr\u00e8res dans la m\u00eame histoire depuis 6 ans, brothers in arms. <\/p>\n<p> 20\u00e8me mile. J&rsquo;annonce : \u00ab\u00a0C&rsquo;est l\u00e0 que la course commence vraiment\u00a0\u00bb. A ce moment, je sens que \u00e7a va \u00eatre dur. Les cuisses sont fatigu\u00e9es, ce ne sera pas un probl\u00e8me de souffle (\u00e7a n&rsquo;est jamais un probl\u00e8me de souffle) mais plut\u00f4t de jambes (\u00e0 partir de ce moment-l\u00e0, c&rsquo;est toujours un probl\u00e8me de jambes).<\/p>\n<p> Je d\u00e9cide de me mettre de la musique pour la motivation. Catastrophe : j&rsquo;ai pris mon casque de course, pas le casque habituel de l&rsquo;iPod Shuffle, ce qui fait que je n&rsquo;ai aucune commande du baladeur. Ainsi, le son est beaucoup trop bas et je ne peux pas le r\u00e9gler, et quand je souhaiterais changer de morceau, je ne peux pas non plus. Ainsi, je n&rsquo;entendrai aucun titre<br \/>\n de la B.O. de Rocky, ce qui a pourtant toujours \u00e9t\u00e9 mon <span style=\"font-style: italic;\">gimmick<\/span> d&rsquo;entra\u00eenement et de tous mes marathons. Par d\u00e9faut, je me rem\u00e9more les parties du monologue de Rocky \u00e0 son fils dans <span style=\"font-style: italic;\">Rocky Balboa<\/span>, ce film simplement humain.<\/p>\n<p> <img decoding=\"async\" style=\"width: 240px; height: 320px;\" alt=\"\" src=\"\/blog\/wp-content\/images\/IMG_0933.jpg\" align=\"left\" hspace=\"10\" vspace=\"10\">\u00e7a devient de plus en plus dur. A partir du mile 20, j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 ralentir imperceptiblement. Dans les plats, dans les descentes, Laurent me dynamise \u00ab\u00a0Allez !\u00a0\u00bb et je reviens \u00e0 la vitesse de 5mn40 au km, mais c&rsquo;est de plus en plus dur \u00e0 tenir. Lui est en pleine forme, il court \u00e0 une vitesse qui lui permet de profiter vraiment de la course, de l&rsquo;ambiance. Il est aussi d&rsquo;une grande aide, allant attraper des petits bonbons g\u00e9lifi\u00e9s, de l&rsquo;eau, me passant des ravitaillements que j&rsquo;ai du mal \u00e0 m\u00e2cher et avaler.<\/p>\n<p> 22\u00e8me mile. Je l&rsquo;ai guett\u00e9, je le vois au loin, je le passe. Et je me dis \u00ab\u00a0encore 4,2 miles, presque 7 km\u00a0\u00bb, cela me para\u00eet tr\u00e8s lointain. Je fais bonne figure devant Laurent, mais il voit bien que je ne suis pas \u00e0 la f\u00eate. Mais les interm\u00e8des vid\u00e9o ou photo, les passages le long des supporters, tout m&rsquo;aide \u00e0 faire passer ce temps qui passe si lentement, au rythme de mes foul\u00e9es qui se raccourcissent de plus en plus.<\/p>\n<p> Je guette le mile 23 depuis longtemps. Je le vois enfin au bout d&rsquo;un temps qui me para\u00eet tr\u00e8s long. Je le passe. Je guette le mile 24. J&rsquo;ai l&rsquo;impression de mettre des heures \u00e0 le voir, et \u00e0 chaque fois, je pr\u00e9viens Laurent : \u00ab\u00a0je vois le mile 24 !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> Il y a encore des faux-plats, et c&rsquo;est vraiment dur \u00e0 ce niveau de la course, j&rsquo;aimerais du plat ou de la descente. Une simple inclinaison, aussi faible soit-elle, me pompe toute l&rsquo;\u00e9nergie qui me restait encore. De plus, nous passons souvent le long de voies express ou de rues dans lesquelles il y a du traffic de voitures et bus. Nous ne sommes plus entre nous, entre coureurs qui sont les rois de la rue, nous sommes tol\u00e9r\u00e9s \u00e0 la marge dans un monde de voitures.<\/p>\n<p> Mile 25. je prends mon dernier gel, cens\u00e9 \u00eatre le booster au guarana. Laurent me d\u00e9compte r\u00e9guli\u00e8rement les kms restant, \u00e7a me para\u00eet toujours trop, trop loin, trop dur. Un muscle se met \u00e0 tressauter dans l&rsquo;arri\u00e8re de ma cuisse droite, les crampes sont tout proches, je me tiens la cuisse tout en continuant \u00e0 avancer. C&rsquo;est dur pour tout le monde, nous sommes tous ivres de fatigue (sauf ce cabri de Laurent qui a la grande p\u00eache !)<\/p>\n<p> La foule se densifie, la voie devient de plus en plus \u00e9troite, on pourrait presque toucher la foule des deux c\u00f4t\u00e9s \u00e0 la fois. Notre binome color\u00e9 d\u00e9clenche des encouragements&nbsp; chaleureux et \u00e7a fait \u00e9norm\u00e9ment de bien. Laurent nous filme cote \u00e0 cote, la foule crie c&rsquo;est presque fini, Laurent dit \u00ab\u00a0500 m\u00e8tres\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p> Nous remontons la derni\u00e8re avenue (encore un faux-plat&#8230;), nous sommes bras dessus &#8211; bras dessous, et nous en profitons, en ralentissant m\u00eame, en saluant la foule qui applaudit ces deux fr\u00e8res d&rsquo;\u00e9preuve qui finissent ensemble. Je vois la ligne d&rsquo;arriv\u00e9e qui s&rsquo;approche, nous ralentissons encore, et nous passons ensemble le portique. Nous tombons dans les bras l&rsquo;un de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p> 10\u00e8me et dernier marathon, tr\u00e8s belle journ\u00e9e, tr\u00e8s belle aventure. <br \/> <\/body><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 25 octobre 2010, j&rsquo;aurai couru mon 10\u00e8me et dernier marathon. 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